Face à Face : Alain Juppé - 18/09
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Vous écoutez RMC, face à face, Apolline de Malherbe. Il est 8h32 et vous êtes bien sur RMC et BFM TV. Bonjour Alain Juppé. Bonjour. Un honneur évidemment de recevoir celui qui a été quasiment tout. C'est ce que je disais à l'instant sur BFM TV, puisque aujourd'hui vous êtes membre du Conseil constitutionnel, mais vous avez bien sûr été Premier ministre, vous avez été maire, maire de Bordeaux, vous avez été ministre des Affaires étrangères, vous avez été ministre de la Défense, vous avez été député, vous avez été même député européen.
Votre regard, votre regard sur 40 ans de vie politique française à travers tous ces échelons, c'est les mémoires que vous publiez, Alain Juppé, une histoire française, la France à travers votre trajectoire, c'est publié chez Talendier. Aujourd'hui, le regard que vous portez, on va y revenir, il y a quelque chose aussi de votre rapport aux Français, que peut-être ils ne vous auraient pas compris ou vous ne les auriez pas compris, et ça traverse cette question, tout votre livre, et la question de savoir ce qu'il reste de 40 ans de vie politique.
Je voudrais quand même commencer par ce qui est aussi une forme de continuité, ce qui se passe à Lampedusa, ces images, ces images de Lampedusa, qui depuis une semaine vit une crise majeure, avec des embarcations qui arrivent sur ces côtes, plus de migrants qu'il n'y a d'habitants sur cette île, et tous les hommes politiques, à la fois européens, des différents pays, mais aussi des institutions européennes, qui s'y succèdent, en faisant appel à une forme de solidarité. L'avenir de l'Europe se joue à Lampedusa, dit la présidente de la Commission européenne. Est-ce que finalement c'est un échec de 40 ans, qui ne s'est pas géré ?
Comme vous le savez, je suis aujourd'hui membre du Conseil constitutionnel, et donc je suis astreint à un devoir de réserve. Il y aura peut-être, dans les semaines ou les mois qui viennent, une loi sur l'immigration. Et cette loi sur l'immigration pourrait venir devant le Conseil constitutionnel, donc je ne vais pas entrer dans le débat politique. Simplement deux ou trois remarques. Première remarque, le problème il est devant nous. Tant que des jeunes Africains et Africaines, ou venant d'autres régions du monde, ne trouveront pas d'emploi chez eux, vivront dans la misère, ils essaieront de venir chez nous.
Et donc la vraie solution, c'est d'attaquer le problème à la racine, c'est-à-dire de lutter contre les inégalités, et de rétablir des conditions de développement. Chacun a envie de vivre au pays. Et si on part, c'est par force, d'une certaine manière. Alors quand j'ai dit ça, je n'ai pas la solution. C'est un défi majeur. C'est un défi pour l'Europe. Je pense que l'Europe devrait être beaucoup plus audacieuse dans la conception d'un grand plan de partenariat et d'investissement avec les pays africains. Plus solidaires ? 4 milliards, ça c'est le deuxième aspect, 4 milliards d'africains, probablement d'ici la fin du siècle, si le taux de natalité reste ce qu'il est.
Au Niger, je crois que c'est 7 enfants par femme. Et ça changera avec le développement économique. Et puis ma deuxième remarque, c'est qu'il n'y a pas de réponse à ce problème majeur qui est devant nous, et qui va être aggravé par le changement climatique, bien entendu, puisque aux migrations économiques vont s'ajouter les migrations climatiques. Il n'y a pas de réponse purement nationale. Regardez le Brexit. M. Boris Johnson avait expliqué aux Britanniques qu'il allait reprendre le contrôle de sa politique d'immigration.
Il y a deux fois plus d'arrivées, je crois que c'est le chiffre à peu près, en Grande-Bretagne aujourd'hui que lorsque la Grande-Bretagne était membre de l'Union Européenne. Et donc, il faut faire jouer la solidarité européenne, il faut aller plus loin dans la définition d'un cadre européen. C'est en cours. Il y a un texte qui a été approuvé, je crois, par le Conseil des ministres et qui est en cours de discussion au Parlement.
Mais c'est vrai qu'on a quand même un sentiment d'inefficacité et de décalage entre la théorie et la pratique. C'est d'ailleurs ce qui est très frappant aussi à travers votre livre. C'est qu'on se rend compte qu'il y a des difficultés auxquelles vous vous heurtez, où malgré des bons sentiments, il y a des moments de très grande violence. Je pense notamment sur ces questions d'immigration, à ce à quoi vous aviez dû faire face en août 1996, avec la fameuse église Saint-Bernard qui avait été occupée. On a retrouvé des images. Des images, elles pourraient être aussi aujourd'hui, c'est-à-dire de cette question de la confrontation.
Vous dites dans votre livre que vous ne regrettez pas, qu'il fallait être ferme.
Il faut être ferme, naturellement. Je ne vais pas m'engager dans le débat politique. Je viens de dire que je ne le ferai pas. Non, mais sur ce que vous avez vécu, j'imagine que ces moments-là,
c'est des moments aussi de tiraillement.
Il faut faire preuve, effectivement, d'autorité. Mais moi, je conteste l'idée que les politiques sont totalement impuissants. C'est un des messages de mon livre. Je fais un appel à l'engagement politique.
Vous êtes très optimiste dans votre livre, quand même sur la politique.
Oui, oui, je reste optimiste et je reste confiant dans l'avenir. Je passe mon temps à expliquer à mes auditoires que ce n'était pas mieux avant et qu'il faut se donner les moyens de progresser. Je pense qu'il y a des solutions. J'entendais tout récemment, je crois que c'était sur vos antennes, Patrick Stéphanini, qui connaît très bien ces questions et qui expliquait que la Grèce avait obtenu des améliorations parce qu'elle a mis en place un système qui permet de traiter les demandes d'asile à la frontière et non pas à l'intérieur du pays. Donc, il y a des solutions. Il faut simplement les étudier ensemble et agir ensemble.
Alain Juppé, vous dites qu'en effet, vous gardez une très haute estime pour les hommes politiques, qu'ils sont souvent caricaturés. Toujours. Mais est-ce que cet optimisme n'est pas une forme de naïveté ?
Peut-être. On m'a accusé d'être naïf. Je ne crois pas que j'ai été naïf. Vous savez, je connais ces problèmes peut-être beaucoup mieux que ceux qui m'accusent de naïveté. Et j'ai été pendant 12 ans maire du 18e arrondissement. Et ce n'est pas simplement la place du Tertre à l'Ave-du-Juneau. C'est la Goutte d'Or. J'ai passé des heures et des heures en discussion avec les associations de la Goutte d'Or. Et Bordeaux n'est pas peuplé exclusivement de riches propriétaires viticoles. Il y a aussi des quartiers politiques de la ville et des quartiers difficiles. Donc, je connais ces problèmes. Je les ai vécus au contact de mes concitoyens.
Je pense simplement que céder au pessimisme, au déclinisme, expliquer que tout est foutu et que nous sortons de l'histoire, ça ne sert à rien. Ça sape le moral des peuples. Et au contraire, il faut redonner une perspective et une espérance aux Français.
Et vous parlez d'ailleurs à l'instant de Bordeaux. On sent que ça a été aussi une des souffrances. Le moment des Gilets jaunes où vous vous retrouvez face à votre ville de Bordeaux dont le centre-ville est parfois saccagé samedi après samedi par les mouvements des Gilets jaunes. Et là, vous avouez une forme d'incompréhension. Vous dites, mais qui sont ces gens ?
Oui, c'est vrai. C'est vrai parce que Bordeaux avait la réputation d'être une ville tranquille. Ce n'était pas uniquement une réputation, c'était une réalité. Et tout d'un coup, elle devient l'épicentre de cette quasi-insurrection. J'ai vu, samedi après samedi, dans le PC de la Béry, les choses se déroulaient dans les quartiers de la ville. Alors, j'ai essayé de comprendre pourquoi. On m'expliquait que c'est parce que Bordeaux avait trop bien réussi, qu'elle s'était trop embellie, qu'elle était devenue trop attractive et que donc, elle suscitait des frustrations ou des jalousies dans son environnement.
Je pense qu'il faut absolument éviter d'antagoniser, comme on essaye de le faire aujourd'hui, les métropoles et puis les villes moyennes ou les espaces ruraux. C'est dans la complémentarité entre les deux qu'on trouvera des solutions. Sauf que certains se sont sentis exclus. Le rayonnement de Bordeaux a profité à l'ensemble de la Gironde. À part peut-être certains territoires, c'est vrai, qui ont été un peu oubliés, mais globalement, ça a profité à la Gironde. Donc, essayons de chercher, là encore, c'est mon message aussi, non pas l'affrontement, mais le partenariat et la collaboration.
J'avais créé, par exemple, avec Libourne, qui est une commune assez proche de Bordeaux, une sorte de contrat de coopération qui nous a permis de marquer des points.
Oui, mais là encore, pardon, votre réponse montre que vous dites n'antagonisons pas. Mais le problème n'est pas d'antagoniser, le problème est le sentiment d'être exclu.
Qui antagonise alors ? Tous ceux qui nous expliquent que les métropoles ont été trop loin et bénéficient trop de l'attention des pouvoirs publics. Je voudrais rappeler pourquoi on a fait des métropoles. Parce qu'il y a 30 ou 40 ans, c'était Paris et le désert français. Les grandes métropoles ont réussi. Nantes, Montpellier, Strasbourg, etc. Mais depuis, je peux vous répondre que c'est devenu
l'archipel français.
Non, oui. Ce sont des formules un petit peu faciles. Alors, l'archipel français, qu'est-ce qu'on fait ? Moi, ma réponse, elle consiste à trouver des solutions positives. Et les solutions positives, c'est faire bénéficier les territoires des villes moyennes et les territoires ruraux de la prospérité des métropoles.
Je ne remets pas en cause votre bonne volonté. C'est-à-dire que vous répondez ce que vous avez fait.
Mais moi, je vous dis
ce qu'eux ont ressenti quand ils arrivent dans la ville de Bordeaux. Oui, bien sûr.
Mais ce n'est pas une raison pour renoncer à développer des politiques de partenariat.
Ils ont mal compris. Non, mais...
Ce n'est pas qu'ils ont mal compris. Je ne veux stigmatiser personne. Et je cherche la réponse. La réponse, ce n'est pas de dire oui, ça ne va pas. On va continuer à se friter les uns contre les autres. Mon message aussi, c'est la recherche de la modération. Aujourd'hui, on est en permanence dans l'hystérie, l'injure, la violence verbale et parfois physique. Ça ne mène à rien. Et je défends la thèse selon laquelle la modération, c'est beaucoup plus difficile que de monter aux extrêmes.
Et vous estimez d'ailleurs que c'est une des grandes difficultés de notre époque réussir à se faire entendre quand on est modéré, quand on est subtil.
Oui, bien sûr. Quand on vous dit je suis modéré, on vous dit vous êtes mou. Et la modération apparaît comme de l'indécision. C'est tout à fait différent. Je vous conseille la lecture de cet excellent ouvrage d'un de vos confrères qui s'appelle Jean Birbaume qui s'appelle Le courage de la nuance. Il montre qu'il y a une forme de radicalité dans la modération.
Et vous la revendiquez. Vous dites je suis un radical de la nuance.
C'est ce que j'ai essayé de faire.
Quand vous voyez les crises sur lesquelles vous aviez souvent alerté, on a retrouvé récemment les propos que vous aviez tenus alors que vous étiez ministre des Affaires étrangères sur l'Ukraine, sur Poutine, qui était d'une très grande lucidité. Quand vous voyez les propos que vous avez tenus sur la dette, sur les déficits, disant qu'on a les droits dans le mur, ça ne s'est pas arrangé franchement. Est-ce que là-dessus vous êtes pessimiste ?
Non, je ne suis pas pessimiste. Ça ne s'est pas arrangé parce que le monde a changé. Parce que des crises se sont déclenchées. Je ne veux pas revenir sur celle de 2008 par exemple. Et donc je pense que nous avons encore aujourd'hui les moyens de rebondir. À quoi ça sert de passer son temps à se battre sa coulpe en disant que nous sortons de l'histoire ? Ça ne sert à rien. Il faut au contraire essayer de positiver, de chercher des solutions. C'est compliqué, c'est extrêmement difficile bien entendu. Je suis sorti de la vie politique active et donc je n'ai de leçons à donner à personne. Mais ma seule leçon, c'est ça. Gardons l'espérance et arrêtons de nous flageller.
Est-ce que le problème justement de l'identité...
La France est un pays extraordinaire. Extraordinaire. Je dis souvent ça, moi j'ai adoré le Canada. Mais vous faites 1000 kilomètres au Canada, vous voyez les mêmes lacs, les mêmes orignaux et les mêmes arbres. À partir de Bordeaux, tous les 100 kilomètres, vous changez de paysage. C'est extraordinaire. Le Pays Basque, la forêt landaise, le Périgord, etc. La France, c'est le pays des merveilles. Et ce n'est pas un hasard si nous sommes la première destination touristique du monde. Donc arrêtons de dire que tout fout le camp chez nous. Ce n'est pas vrai.
Mais est-ce que c'est audible ça ?
Oui, je l'espère. Je l'espère. Heureusement d'ailleurs. Je vais vous dire que c'est au dire dernier sondage et lab pour BFM semble-t-il le 30 août. J'aime beaucoup
quand vous citez notre boulot comme étant la référence.
Vous, Françaises ou Français, comment ça va ?
Comment ça va ? Personnellement, on dit que ça va bien et puis on a l'impression que le pays va mal.
Donc 65%, moi je vais bien. Et puis après, comment va la France ? 70%, ça va mal. Il y a une sorte de schizophrénie française. C'est contre ce mal-là qu'il faut lutter en disant aux Français si vous allez bien, ça veut dire que votre pays ne va aussi pas si mal que ça.
Est-ce que ce n'est pas précisément pour ça que vous n'avez pas été compris sur l'identité heureuse ?
Oui, c'est sans doute ça. Je l'ai compris. Je rappelle à ceux
qui nous écoutent que l'identité heureuse, ça faisait partie vraiment des formules qui étaient très importantes pour vous au moment de la primaire de la droite. Et en fait, les Français ont eu l'impression d'une forme justement de naïveté.
Oui, bien sûr. Je l'ai dit, j'en suis parfaitement conscient. L'identité heureuse, c'était quoi ? Identité. Je tiens à l'identité française. Si j'ai appelé ça une histoire française, c'est parce que j'aime la France. La France est un pays formidable, je ne vais pas le redire encore. Et heureuse, parce que je ne vois pas comment quelqu'un qui veut exercer les fonctions suprêmes de président de la République peut expliquer aux Français et aux Français qu'avec moi, vous allez être malheureux. Non ? Justement, c'était aussi un message de confiance et d'espérance. Bon, peut-être qu'il n'a pas été reçu, c'est ainsi, mais...
Vous ne regrettez pas l'expression. D'ailleurs, il n'y a pas grand-chose que vous regrettez. Si, si, si. Il y a des moments de tristesse. Il y a des moments même peut-être un peu de mélancolie.
Je regrette, je regrette par exemple d'avoir fait une campagne pour la primaire qui n'était pas la bonne campagne. Donc, vous voyez que j'ai des regrets.
De vous être tourné trop vers le centre. Oui, je faisais confiance. On disait à l'époque que vous faisiez la une de Technicart, que vous étiez même peut-être le candidat préféré de la gauche, sauf que c'est la droite qui...
Non, non, je pensais effectivement, vous avez raison, je le dis d'ailleurs, que comme j'avais été président, secrétaire général, président du RPR, puis ensuite fondateur de l'UMP, j'étais fort sur ma droite. Je tends la main gauche, vous voyez, j'étais fort sur ma droite. Je précise, pour ceux qui nous écoutent, qu'en effet,
au moment de dire fort sur ma droite, vous avez tendu la main gauche.
Et donc, j'ai plutôt ouvert sur le centre et c'est ma droite qui m'a lâché. Voilà, donc je confesse cette erreur.
Vous pensiez ne plus avoir à prouver que vous étiez un homme de droite ?
Non, je suis un homme de droite parce que je pense que cette distinction entre la droite et la gauche, elle a encore du sens. Nous n'avons pas les mêmes héros, comme je le dis. Moi, mes références, ce n'est pas Marx et Jaurès, quelques respects que j'ai pour Jaurès, c'est Montesquieu, Tocqueville, Aron. Le cœur de mon engagement politique, c'est l'amour de la liberté. C'est ça qui me paraît absolument fondamental et qui est en cause aujourd'hui. Nous n'en avons pas tout à fait conscience, mais enfin, nous sommes un des rares pays au monde où les libertés publiques et les libertés individuelles sont garanties, y compris d'ailleurs par le Conseil constitutionnel qui y vit.
Est-ce que vous connaissez beaucoup de pays où on peut cracher la figure du président de la République sans se retrouver en prison le soir ? Il n'y en a plus beaucoup aujourd'hui. Et donc, c'est ce bien-là qui est au cœur de mon engagement politique. Nos libertés défendent nos libertés et je pense que c'est une idée. Certains hommes de gauche la partagent aussi, mais je pense qu'elle imprime de l'engagement plutôt des partis.
Il y a un hasard du calendrier qui fait que votre livre, Alain Juppé, sort en même temps que le dernier livre d'Édouard Philippe. Édouard Philippe qui a toujours été votre plus fidèle compagnon et forcément, on fait des rapprochements. Et quand vous dites que sans doute vous avez ce regret d'avoir fait une campagne, d'avoir choisi une stratégie de campagne plutôt vers le centre, voire même peut-être un peu vers la gauche, quand on voit qu'Édouard Philippe ce week-end était à la fête de l'humain, est-ce qu'il ne va pas avoir la même malédiction que vous ? La même stratégie entraînant la même malédiction.
Il y a une grande différence entre Édouard Philippe et moi, c'est qu'il est sans doute candidat à la présidence de la République et pas moi. Donc voilà, je ne commenterai pas sa stratégie.
Vous l'avez été ?
Je l'ai été, mais je ne le suis plus.
Mais cette stratégie, vous l'avez mise en place au moment où vous souhaitiez devenir président ? S'il reprend la même stratégie ?
Autre temps, autre stratégie, je lui fais confiance pour définir la sienne sans référence forcément à la mienne.
Vous dites de lui qu'il a intelligence, efficacité et caractère enjoué. Mais vous dites l'avenir d'Iran si Édouard peut réussir là où j'ai échoué.
Écoutez, ça me paraît une remarque de bon sens. L'avenir d'Iran.
Mais ça veut dire qu'en effet, le parallèle entre vous deux, en tout cas...
Je ne sais pas, c'est à vous d'en juger. Moi, je ne veux pas porter de jugement sur les futurs compétiteurs à la présidence de la République.
Qu'est-ce qui reste de 40 ans de vie politique ?
L'amour de la France, la conviction que c'est un grand et beau pays, la conviction qu'elle a en elle-même des ressources formidables. J'ai parlé de sa beauté, mais pas uniquement. Sa jeunesse aussi. Il y a une jeunesse qui souffre en France. C'est vrai. Il y a une jeunesse aussi formidable qui entreprend, qui crée et qui croit en l'avenir. Nous avons des secteurs industriels encore très prospères, l'industrie du luxe, l'aéronautique, etc. Je ne veux pas faire le décompte de nos chances. C'est ça, ma confiance fondamentalement dans l'avenir de notre pays et dans l'avenir de notre pays sans entrer dans le débat politique.
Je pense qu'il n'y a pas de contradiction entre l'affirmation de la France et de son identité et le renforcement de l'Europe. L'Europe existe depuis 1958. Elle a cessé de se renforcer. Nous sommes toujours français. Les Allemands sont toujours allemands. Les Espagnols sont toujours espagnols et ainsi de suite. Donc l'Europe n'efface pas nos identités nationales. Au contraire, elle les conforte. C'est une de mes convictions profondes.
Au fond, quand on lit votre livre, on se dit que vous avez quand même encore aujourd'hui le sentiment de ne pas avoir été compris ?
Non, j'ai été très tout à fait compris par les Bordelais, par exemple, qui m'ont réélu pendant 24 ans. Et vous comprenez encore Bordeaux aujourd'hui ?
Ce que Bordeaux est devenu ? Ce que Bordeaux devient ?
Bordeaux a choisi, a fait son choix. Bordeaux a été transformé grâce au travail de mes équipes et j'ai pour cette ville de l'affection. C'est un sentiment émotionnel que j'ai pour Bordeaux. J'ai dit que nous constituions un couple. Donc voilà, elle a fait un choix politique différent mais je ne vais pas là non plus porter de jugement sur mes successeurs.
D'ailleurs, vous parlez beaucoup d'amour. Un couple, c'est des mots qui reviennent souvent, y compris dans des métaphores. Le couple, la beauté. Vous parlez des femmes. Vous dites qu'à 40 ans, vous avez, je cite votre mot, batifolé et été sans doute saisi par le démon de midi. J'aime les femmes, j'aime regarder une jolie femme. J'avais toujours été sensible à la beauté des femmes. La politique multiplie des tentations. J'eus donc des aventures, la plupart sans lendemain. Ça veut dire quoi, la politique multiplie des tentations ?
C'est tellement évident. Vous êtes journaliste politique. Vous voyez bien comment les hommes politiques fascinent parfois. Le pouvoir fascine comme l'argent fascine. Je ne vais pas développer ça. C'est une évidence. Non. Pour moi, ce n'est pas une évidence. Je n'ouvre pas. Pour beaucoup de gens, c'est une évidence. Je n'ouvre pas mon jardin secret. Qu'est-ce que je dis ? Je dis que je me suis marié à 20 ans. Voilà. Très bien. Je n'étais pas majeur. J'ai vécu une très belle histoire d'amour. A l'époque, la majorité
était à 21 ans.
Vous avez raison. J'ai vécu une très belle histoire d'amour pendant 20 ans et puis à la quarantaine, je me suis un petit peu dispersé. Je n'en dis pas plus. Il n'y a rien de scabreux dans mon livre. J'ai revécu ensuite une très grande histoire d'amour avec Isabelle. Ça fait 30 ans que nous sommes mariés. Votre épouse. Et donc, je dis qu'effectivement, pour moi, les femmes, la beauté des femmes, ça compte. Mais je voudrais rajouter quelque chose. C'est que je suis un défenseur. Malgré les jupettes, j'explique pourquoi les choses s'étaient passées ainsi.
Dites-le. Dites-le. Prenez le temps de le dire.
Ce n'était pas parce qu'elles étaient des femmes. C'était parce qu'elles n'avaient pas de poids politique et d'existence politique.
Oui, mais est-ce qu'elles n'avaient pas de poids politique parce qu'elles étaient des femmes ?
Oui, bien sûr. Mais c'est pour ça qu'il fallait changer les choses. C'est pour ça que j'ai toujours été favorable au quota. Et c'est pour ça que pour moi, l'égalité entre les hommes et les femmes est quelque chose d'essentiel. C'est d'ailleurs un principe garanti par la Constitution et sur lequel, au Conseil constitutionnel, nous vivons. Nous veillons, pardon. Et s'il y a quelque chose qui me scandalise profondément dans ce qu'on voit aujourd'hui dans notre société, c'est les violences faites aux femmes et sur lesquelles on ne réagit pas avec suffisamment d'énergie et suffisamment de détermination. Voilà ce que je dis sur les femmes.
Je les aime, mais en même temps, je respecte tout à fait ce principe essentiel qui est celui de l'égalité.
Vous dites que MeToo vous navre.
Non, je n'ai pas dit ça. Non, j'ai dit les excès de MeToo. Il y a parfois des excès qui discréditent la cause féminine. Je ne vais pas donner des exemples, mais en fait, ils viennent naturellement à l'esprit.
Donnez-en. Est-ce qu'aujourd'hui, pour vous, il y a des excès ?
Le délit de non partage des tâches ménagères, ça m'a fait un peu rigoler. J'ai dit à ma femme, « Ce soir, je fais la vaisselle, sinon demain, on a les gendarmes. » Voilà le genre d'excès qu'il faut un peu sourire, hélas. Donc gardons là aussi la mesure. Il y a beaucoup de choses à faire pour assurer cette égalité entre les hommes et les femmes qui est un principe, mais qui n'est pas toujours traduit dans les faits, pas simplement dans la vie politique, dans la vie des affaires, dans bien des choses. Mais là aussi, essayons d'éviter d'antagoniser les hommes et les femmes. Parce que ça prend ce tour-là maintenant aujourd'hui. Une espèce d'hostilité.
Bon, pas utiliser des formules bien connues, mais à l'homme blanc de 40 ans, etc. Tout ça est stupide. C'est là aussi, dans le respect mutuel et dans le travail ensemble qu'on trouvera des solutions et pas dans l'antagonisme.
Des regrets sur la stratégie ? S'il y a une chose dont vous vous dites « Je ne l'ai pas faite et j'aurais dû la faire » pour la France, ce serait quoi ?
Oh, il y a beaucoup de choses dans la vie politique. J'ai eu par moments des sentiments d'impuissance. Quand on a des ministres et des affaires étrangères et qu'on a à gérer des crises ou des drames ou des tragédies comme la crise jugoslave ou comme le génocide du Rwanda, on se sent un peu seul sur la scène internationale et un peu impuissant, bien sûr.
Vous avez eu peur qu'on vous oublie ?
Oh non, pas du tout. D'ailleurs, on ne m'oublie pas. Je constate que dans la rue, on me reconnaît, on me confond. Et ça vous plaît d'ailleurs. Vous le dites. Vous dites « ça me plaît,
ça me réconforte ».
Evidemment, vous connaissez des gens qui ne sont pas sensibles à la reconnaissance d'autrui mais simplement, comme je suis aussi conscient et lucide, de temps en temps, on me confond. On me reconnaît, mais on me confond. Avec ? Oh, on m'appelle souvent M. Fabius ou M. Jospin, je ne sais trop quoi.
Et ça, sans doute, ça vous plaît moins. Alain Juppé, le texte est historique, c'est un véritable document puisque vous racontez à travers votre histoire un morceau de France. Alain Juppé, merci d'avoir été avec nous ce matin. Il est 8h52 sur AMCB FM TV.
Alain Juppé