Entre de Gaulle et le cinéma, des rendez-vous manqués - L’édito de Patrick Cohen
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
dans son plat de ce soir que d'invités autour de la table. Au menu? - C.Anne: Un plat d'ormeaux avec des carottes qui sont en train de fumer dans le foin. - A.-E.Lemoine: L'Edito de Patrick.
De Gaulle et le cinéma, une série de rendez-vous manqués... - P.Cohen: Ils se sont longtemps ignorés mutuellement.
Le cinéma n'osait pas représenter de Gaulle, qui ne semblait pas accorder beaucoup d'importance au cinéma. Certes, une fois président, le général voyait des films. C'était l'un de ses loisirs à l'Elysée.
Des projections sont organisées les week-ends dans la salle des fêtes dès 1959. Le palais n'a pas encore la salle de cinéma que G.Pompidou fera aménager plus tard.
De Gaulle y visionne des grands films populaires: Bardot, James Bond, L.de Funès...
On dit qu'il apprécie aussi les westerns, plutôt J.Wayne que la Nouvelle Vague, des jeunes cinéastes pour lesquels il ne manifeste aucun intérêt. La réciproque est vraie jusqu'à la crise de la Cinémathèque française en février 68.
Limogeage du fondateur, Henri Langlois, qui soulève une mobilisation massive. L'un des détonateurs méconnus des événements de Mai-68, dit-on. Langlois est réintégré, mais on ne sait pas si C.de Gaulle est intervenu. - A.-E.Lemoine: Et le général comme personnage de cinéma? - P.Cohen: Il n'existe pas.
Au mieux, c'était une évocation, une silhouette, un homme de dos dont il serait sacrilège de montrer le visage, et inimaginable de lui consacrer un biopic. C'est ainsi que dans le film de Melville, de Gaulle n'apparaît que de loin, puis de dos, pour décorer P.Meurisse.
Les livres que manipule L.Ventura dans "L'Armée des ombres" sont les titres de livres que Jean Cavaillès avait bien publiés avant la guerre. C.de Gaulle n'a besoin que de sa haute stature pour être identifié.
Le premier qui ose montrer son visage est un cinéaste américain pour "Chacal". Le cinéaste du "Train sifflera trois fois" s'inspire de l'attentat du Petit-Clamart et reprend le même acteur qui figurait le général dans "L'Armée des ombres". Il reprendra ce rôle chez C.Lelouch et chez G.Oury.
Il faut attendre 2020 et L.Wilson pour voir de Gaulle en majesté, héros d'un film qui lui est entièrement consacré. - A.-E.Lemoine: Dans sa vie politique, de Gaulle n'a pas été inspiré par le cinéma. - P.Cohen: Pour la communication, c'était un homme de radio, de parole.
L'appel du 18 juin, l'allocution de mai 68...
Un homme de culture, aussi, qui puisait plutôt ses références dans l'histoire et la littérature que dans la culture populaire. Sauf une seule fois, en 68. Peu après la sortie du film d'Audiard, l'expression des "canards sauvages" revient dans la bouche du général en conférence de presse. - C.de Gaulle: Grâce à l'espèce d'illusion qui était répandue chez beaucoup que l'arrêt stérile de la vie pourrait devenir fécond, que le néant avait tout à coup engendré le renouveau, que les canards sauvages étaient les enfants du bon Dieu...
Rires. - P.Cohen: Une saillie qui réjouit l'auteur du film. - Pour la 1re fois, vous avez mis en scène un film dont le général de Gaulle a donné le titre en conférence de presse. - M.Audiard: Il en a parlé.
Ca m'a donné un coup de main. - P.Cohen: Heureux de la publicité présidentielle, même s'il n'a pas inventé l'expression.
Antoine Bourdin s'en était servi 20 ans plus tôt. Il paraît que l'expression tournait depuis quelques décennies. - A.-E.Lemoine: Vous partagez le constat de Patrick?
Autant les Anglais ont multiplié les films avec Churchill, autant le cinéma a quoi, longtemps eu peur de porter la personnalité du général de Gaulle au cinéma? - G.Létang: Oui, et on a le côté grand homme.
Peut-être aussi une réticence à dire...
Peut-être à affronter les historiens. "Comment on va faire quand on devra faire le biopic?" J'entends parmi mes collègues historiens "on aimerait avoir des films comme le biopic sur Jean Cavaillès".
On entend qu'il faudrait un film sur le débarquement de Provence pour équilibrer par rapport à la Normandie. Le fait que ça vienne maintenant, pour moi, est un bon signe. - A.-E.Lemoine: De Gaulle était lui-même un acteur.
Difficile qu'un acteur joue l'acteur que de Gaulle pouvait être. - A.Teyssier: Il jouait son propre rôle.
Il y avait aussi un aspect physique. Churchill, c'est facile. Vous prenez un type un peu fort qui fume un cigare et fait des blagues...
Il est facile à incarner. De Gaulle, c'est difficile. Il a un physique impossible.
Il est très grand, mais il ressemble à rien. Quand il est plus vieux, il met des costumes croisés qui lui vont pas. Il a le visage assez mobile.
En photographie, il est toujours raté. Il y a très peu de sculptures, de peintures qui représentent bien de Gaulle. Sur les photos, il n'est jamais le même.
Il y a quelque chose qui tient au côté...
On disait que c'était une sorte de saurien sorti des profondeurs. Il a un physique incroyable. - P.Cohen: Il a un visage que tous les Français connaissent.
Il est évidemment compliqué à imiter... - A.Teyssier: La voix, aussi. - A.-E.Lemoine: Vous parliez de la peur d'affronter les historiens.
C'est pourquoi le réalisateur a fait appel à vous. Vous étiez le garant de la vérité historique dans le moindre détail? - G.Létang: La vérité historique, même sous la plume des meilleurs historiens, vous l'atteignez rarement.
Par contre, j'ai vu sur le tournage une vraie recherche de la vraisemblance, y compris dans les détails. Un conseiller historique n'est pas là pour dire "garde-à-vous" à tout le monde et corriger toutes les erreurs avec un stylo magique. La leçon que j'en retire, c'est une leçon de grande humilité.
Si les historiens font tous les films, ça va être très ennuyeux. Je ne sais pas ce que c'est qu'une bonne scène d'action, une bonne scène d'image. Il y aura des acteurs talentueux qui voudront mettre leur force créatrice.
Vous êtes un professionnel parmi d'autres. On vous pose des questions. Dans les détails, quelque chose qui m'a frappé sur le tournage...
En histoire, les questions les plus simples sont toujours les plus compliquées. A quoi ressemble le siège de la France libre? De Gaulle n'en parle pas, dans ses mémoires.
Pour lui, vous n'êtes pas dans la grande politique. Mais là, il a besoin de savoir à quoi ça ressemble. Vous faites beaucoup de recherches.
Vous trouvez des témoignages qui vont bien. Vous pouvez par exemple, dans ces détails...
Il faut plisser un peu les yeux. Il y a une statue derrière de Gaulle, "déchirée", que des résistants ont réussi à fondre, sculpter et faire passer pour dire le refus de la défaite et de l'humiliation. Quand j'ai posé la question à des acteurs et des historiens sur le tournage, en disant que ça ne se verrait pas beaucoup et que ça n'était pas très important, on m'a dit que c'était important pour qu'on comprenne la présence des enjeux du passé.
Ca se voit à l'écran par souci de réalisme, mais ça permet de nourrir le jeu, la réflexion des acteurs et le travail des équipes. - A.-E.Lemoine: Sur la vraisemblance historique de cette superproduction, vous avez quelques réserves, A.Teyssier.
Notamment les circonstances de l'arrivée de de Gaulle. Il est présenté comme un total inconnu auprès des Anglais, ce qui n'est pas tout à fait vrai. - A.Teyssier: Il disparaît dans une sorte de triangle des Bermudes.
Il y a la bataille de Montcornet, puis on le retrouve sans transition partant pour Londres le 17 juin. Entre-temps, il est entré au gouvernement, Intimant quasiment l'ordre de le prendre. Il a rencontré Churchill 2 fois.