La manipulation d’Édouard Philippe expliquée en 5 minutes
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On va regarder dans cette vidéo un extrait d'un débat entre Édouard Philippe et Jean-Luc Mélenchon. Et il se passe un truc très intéressant. La question de la dette, c'est pas une question, c'est une question extrêmement sérieuse et je dois dire que ce que je viens d'entendre de la part de monsieur Mélenchon pourrait m'amuser si ce n'était pas aussi dangereux. Je pense que ce que vous venez de dire, monsieur Mélenchon, c'est extrêmement dangereux. Je pense je non non je pense je pense très sincèrement que expliquer à nos partenaires que nous n'allons pas respecter des règles dont nous sommes convenus en commun. Ce que vous êtes en train de dire, monsieur Mélenchon, au fond revient à ça. Vous expliquez qu'on va brûler la dette et vous allez faire en sorte que la France finisse interdit
bancaire. Je ne veux pas de ça. Je ne veux pas de ça. La France, elle a une parole, elle la tient et elle remet en ordre ses comptes comme tous les autres pays l'ont fait. Dans cette vidéo, on va pas chercher à savoir qui a raison sur la dette. Ce qui m'intéresse, c'est la forme parce qu'en quelques secondes, Édouard Philippe va utiliser plusieurs mécanismes de communication qui sont très intéressants à décrypter. Jean-Luc Mélenchon défend l'idée de geler une partie de la dette française détenue par la BCE en négociant avec les autres pays européens. Je parle de la dette de la France auprès de la Banque centrale européenne. Voilà de quoi je parle. Et cette dette, c'est une dette à nous-mêmes car nous sommes membres de l'euro. Édouard Philippe intervient alors pour
contester cette proposition. D'abord, Édouard Philippe installe un cadre émotionnel. Regardez la première phrase qu'il dit. Ce que je viens d'entendre de la part de monsieur Mélenchon pourrait m'amuser si ce n'était pas aussi dangereux. Il y a quelque chose d'assez subtile là-dedans. Il commence par m'amuser. Il place donc la proposition de son interlocuteur du côté de quelque chose qui pourrait être amusant, fun. Immédiatement après, il dit "Si n'était pas si dangereux, il passe de l'amusement à la gravité." Et ce qu'il vient de faire là va servir de cadre à toute la suite. Il aurait pu dire "Je ne suis pas d'accord avec vous". Mais il choisit, c'est extrêmement dangereux parce que maintenant tout ce que Mélenchon va dire va être entendu à travers ce cadre, à
travers cette grille. Est-ce que cette proposition est dangereuse ? Je pense que ce que vous venez de dire, monsieur Mélenchon, c'est extrêmement dangereux. Et ça, ça change complètement la dynamique. À partir de là, Mélenchon ne doit pas seulement défendre son idée, il doit se défendre contre l'accusation que cette idée serait dangereuse. Et c'est ça qui est très intéressant. En une petite phrase, Édouard Philippe vient de rendre le problème beaucoup plus compliqué pour Jean-Luc Mélenchon. Il va être beaucoup plus difficile pour lui de se défendre. Tout ce mécanisme, je l'ai déjà expliqué dans une vidéo précédente sur le recadrage et je vous inviterai à la regarder à la toute fin. Bon, ensuite, Édouard Philippe va reformuler l'argument de Mélenchon et c'est là que ça devient intéressant.
Ce que vous êtes en train de dire, monsieur Mélenchon, au fond revient à ça. Vous expliquez qu'on va brûler la dette et vous allez faire en sorte que la France finisse interdit bancaire. Je ne veux pas de ça. Il reprend pas simplement l'argumentaire technique de son adversaire. Il va faire une proposition beaucoup plus imagée, brûler la dette. Et ça c'est puissant parce que une image est beaucoup plus percutante, beaucoup plus facile à retenir qu'une explication technique euh sur les sujets financiers. Vous avez d'un côté une proposition économique de Mélenchon reformulée par Philippe il veut brûler la dette. Et là vous avez quelque chose de très imagé. Ça, c'est un truc qui peut vous arriver à vous dans bon nombre de disputes euh où la personne en face de vous va reprendre ce
que vous dites, le déformer, le caricaturer à l'extrême pour vous ridiculiser ou rendre les faits beaucoup plus exagérés qui ne le sont vraiment. Avec cette histoire de brûler la dette, l'image est particulièrement bien choisie. C'est le feu, ça brûle immédiatement dans ma tête. J'imagine une ville qui brûle, un pays qui brûle, tout le monde crie, les femmes et les enfants d'abord mais voyez on crée une espèce de chaos juste avec une image. Faites bien attention à ce mécanisme parce que autant on peut partir d'une idée un peu technique et la caricaturer à l'extrême, autant on peut prendre une idée très dangereuse et au contraire la rendre beaucoup plus technique, beaucoup plus intelligente pour la faire passer. Ensuite de ça, Eddouard Philippe va donner une conséquence extrêmement
concrète. Revenons à la vidéo. Al vous expliquez qu'on va brûler la dette et vous allez faire en sorte que la France finisse interdit bancaire. Je ne veux pas de ça. Regardez la construction. Il commence par dangereux puis extrêmement dangereux puis brûler la dette et il va terminer par la France finisse en interdit bancaire. On passe donc d'une proposition qui peut sembler abstraite à une conséquence qu'absolument tout le monde peut comprendre. Et ça c'est une technique de communication particulièrement efficace. Vous ne demandez pas nécessairement au public de comprendre toute la dynamique, tout le raisonnement. Vous lui donnez directement une conséquence simple à visualiser. Et c'est ça qui est très intéressant dans cet extrait. Édouard Philippe se contente pas de dire "Votre
raisonnement est faux". Il construit une chaîne proposition, danger, conséquences. Et ça c'est une mécanique qu'on va retrouver très souvent dans les débats. Le débatteur le plus efficace n'est pas celui qui amène les meilleurs arguments. C'est celui qui va réussir à placer le cadre le plus fort dans lequel les arguments vont être discutés. Et c'est là que la notion de charisme intervient. Cette technique, elle fonctionne pas uniquement grâce au mots que vous allez employer. Elle fonctionne également dans votre façon de gérer votre communication. Quand quelqu'un dit calmement c'est extrêmement dangereux, il ne donne pas seulement une information. Il donne l'impression qu'il vient de poser une évidence et c'est ça qui donne cette impression de maîtrise. Le spectateur ne voit pas seulement
quelqu'un qui vient de répondre à son adversaire, il voit aussi quelqu'un qui sait où est le problème. C'est une composante importante du charisme politique qui est de donner l'impression que vous maîtrisez totalement le terrain où les choses se jouent. Si vous vous retrouvez face à quelqu'un qui développe un argument complexe, vous pouvez utiliser cette technique et là vous obtenez quelque chose de très puissant. Vous ne combattez plus simplement l'argument de l'autre. Vous contrôlez progressivement la manière dont cet argument va être perçu. Le véritable enjeu d'un débat politique n'est pas qui a les meilleurs arguments, mais plutôt qui va réussir à instaurer le cadre dans lequel les arguments vont être jugés. C'est la raison pour laquelle, à mon sens, les débats politiques, du moins en
France, ne sont pas très intéressants à regarder puisque ce sont des techniques contre techniques contre technique contre technique. On n'a pas des personnes qui vont débattre des sujets de fond argument contre argument en essayant véritablement de faire comprendre tous les enjeux aux spectateurs. On a des gens qui vont simplement se jeter des pots de banane comme dans Mario Kart. Dites-moi si ça vous intéresse. J'hésiterai pas à faire d'autres vidéos sur la communication politique.
Édouard Philippe