Un mois de grève au JDD : "On sait que l’on est des fourmis face à un géant"
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Questions et réponses
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- 1:06OuverteRéponse directe
Plus d'un mois de grève, voté à la quasi-unanimité par la rédaction. Dans quel état se trouve votre rédaction aujourd'hui ?
- 1:57OuverteRéponse directe
Est-ce qu'il y a un dialogue, des contacts avec la direction, des tentatives de négociation, ou tout ça est au point mort ?
- 2:31OuverteRéponse directe
La grève fait perdre beaucoup d'argent au JDD, 500 000 euros de pertes à chaque non-parution de l'hebdomadaire. Est-ce que ça peut peser en votre faveur ?
- 3:39OuverteRéponse directe
Christophe Deloire, qu'est-ce qui se joue actuellement avec ce conflit au JDD ? Qu'est-ce qui se joue plus largement pour les médias en France ?
- 4:53RelanceRéponse partielle
Vous avez parlé d'une guerre idéologique avec cette situation de JDD.
- 6:19OuverteRéponse directe
Des actionnaires qui cherchent à influencer la ligne éditoriale d'un journal, on a connu ça. En quoi c'est une situation sans précédent ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« Plus d'un mois de grève et cinq week-ends sans journal du dimanche. »
- 0:09PrésentateurFait
« Le mouvement des journalistes du JDD contre l'arrivée à leur tête de Geoffroy Lejeune, proche de l'extrême droite, va dépasser cette semaine une autre grève historique dans les médias, celle d'Itélé en 2016. »
- 0:15PrésentateurFait
« Un point commun entre ces deux rédactions, Vincent Bolloré, désormais propriétaire de CNews, et en passe de lettres pour le JDD. »
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« Le sort de l'hebdomadaire relance donc le débat sur l'indépendance des médias et le pluralisme de la presse dans un contexte de concentration toujours plus forte aux mains de quelques milliardaires. »
- 1:18InvitéFait
« On s'est mis en grève quasiment immédiatement dès qu'on a appris par voix de presse la nomination de Geoffroy Lejeune à la tête de notre rédaction. »
- 1:37InvitéChiffre
« Samedi dernier encore, on s'est prononcé à 98% en faveur de la poursuite du mouvement. »
- 1:51InvitéFait
« On sait qu'on est des fourmis face à un géant, mais on tient bon. »
- 2:34PrésentateurChiffre
« 500 000 euros de pertes à chaque non-parution de l'hebdomadaire, selon le journal Le Monde. »
- 2:55InvitéFait
« Si le journal perd de l'argent, nous aussi. Ça fait un mois que nous ne sommes pas payés. »
- 3:54InvitéFait
« La France est un pays qui a une spécificité par rapport aux autres démocraties. C'est le niveau de concentration verticale. »
- 4:28InvitéFait
« La rédaction du JDD est en train de résister. Elle ne veut pas être mangée tout crue à la sauce Bolloré. »
- 5:20InvitéFait
« Bolloré, du fait de sa fortune, accapare des médias et il l'a prouvé ailleurs et il réduit le journalisme. »
- 5:32InvitéFait
« À Canal+, il y avait un journalisme d'investigation qui était extrêmement puissant, qui n'existe plus. »
- 6:37InvitéFait
« Ce qui est d'abord sans précédent, c'est la longueur de la grève. Ça ne fait pas vraiment partie de la culture des journalistes, la grève. »
- 6:45InvitéFait
« On a cité le cas d'Itélé, là on a dépassé ce stade. »
- 7:45InvitéFait
« Ils ont maintenant l'exemple sous les yeux de ce que pourrait devenir le JDD avec CNews Europe 1. »
- 11:22PrésentateurChiffre
« Au-delà de Vincent Bolloré, on a aujourd'hui, en gros, une dizaine de milliardaires qui contrôlent 80% de la presse nationale. »
- 11:44InvitéFait
« Oui, je crois qu'on peut le dire, et face à cela, il n'y a aucune véritable protection. »
- 12:10InvitéFait
« Il n'y a toujours aucun texte législatif protégeant les rédactions. »
- 12:49InvitéFait
« Est-ce que l'information est une marchandise comme les autres dans une démocratie ? »
- 13:25PrésentateurFait
« C'est ce qui se passe au journal Le Monde, depuis longtemps, on a une société des rédacteurs au Monde qui doit donner son accord pour le directeur de la rédaction. »
- 16:25InvitéChiffre
« Il y a 26% des Français seulement qui estiment que les journalistes sont indépendants des pressions de l'argent. »
- 16:32InvitéChiffre
« 24% qu'ils sont indépendants des pressions du pouvoir. »
- 20:23InvitéFait
« Le fait qu'Emmanuel Macron s'engage sur une date des états généraux du droit à l'information, c'est très positif. »
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Plus d'un mois de grève et cinq week-ends sans journal du dimanche. Le mouvement des journalistes du JDD contre l'arrivée à leur tête de Geoffroy Lejeune, proche de l'extrême droite, va dépasser cette semaine une autre grève historique dans les médias, celle d'Itélé en 2016. Un point commun entre ces deux rédactions, Vincent Bolloré, désormais propriétaire de CNews, et en passe de lettres pour le JDD. Le sort de l'hebdomadaire relance donc le débat sur l'indépendance des médias et le pluralisme de la presse dans un contexte de concentration toujours plus forte aux mains de quelques milliardaires. Et on en parle ce matin avec nos trois invités. Christophe Deloire, bonjour. Bonjour.
Secrétaire général de Reporters sans frontières, vous venez aussi d'être nommé délégué général des États généraux de l'information. Une vieille promesse d'Emmanuel Macron qui va se concrétiser à la rentrée, on en reparlera bien sûr. Avec nous aussi Christian Delporte, bonjour. Bonjour. Vous êtes historien des médias, professeur émérite d'histoire contemporaine à l'université de Versailles Saint-Quentin. Et en studio, Juliette Demey. Bonjour Juliette Demey. Bonjour. Vous êtes grand reporter au journal du dimanche, co-présidente de la Société des journalistes du JDD. Je vais commencer avec vous. Plus d'un mois de grève, je le disais. Voté à chaque fois à la quasi-unanimité par la rédaction.
Dans quel état se trouve votre rédaction aujourd'hui ?
Comme vous le disiez, ça fait un mois qu'on est en grève. On s'est mis en grève quasiment immédiatement dès qu'on a appris par voix de presse la nomination de Geoffroy Lejeune à la tête de notre rédaction. Et un mois après, l'unanimité qui a prévalu tout de suite, en fait, est toujours intacte. Comme vous le disiez, quasiment tous les jours, on vote sur la reconduction de la grève. Et samedi dernier encore, on s'est prononcé à 98% en faveur de la poursuite du mouvement. Donc, on est toujours aussi déterminé. Un mois après, on est en train de battre un triste record. Voilà, c'est un combat qui est très dur. On sait qu'on est des fourmis face à un géant, mais on tient bon.
Nous, aujourd'hui, notre dignité, c'est de dire non.
Est-ce qu'il y a un dialogue, des contacts avec la direction, des tentatives de négociation, ou tout ça est au point mort ?
On a des contacts quotidiens avec la direction, on discute, on maintient nos deux revendications, qui sont la non-venue de Geoffroy Lejeune à la tête du journal du dimanche, et puis, par ailleurs, l'obtention de garanties supplémentaires en termes d'indépendance éditoriale. Et jusqu'à présent, bien qu'il y ait un dialogue quasi quotidien avec la direction, on n'obtient pas de garanties suffisantes. C'est pourquoi on reconduit le mouvement tous les jours.
Geoffroy Lejeune, que vous avez d'ailleurs, je crois, refusé de rencontrer à ce stade. La grève fait perdre beaucoup d'argent au JDD, 500 000 euros de pertes à chaque non-parution de l'hebdomadaire, selon le journal Le Monde. Est-ce que, paradoxalement, ça peut peser, si je puis dire, en votre faveur, cette durée du mouvement et ces pertes que ça occasionne pour le JDD ?
Nous, on estime qu'on n'est pas responsable de ces pertes, dans le sens où on a subi cette décision de l'actionnaire. Et si le journal perd de l'argent, nous aussi. Ça fait un mois que nous ne sommes pas payés, donc. Pour les auditeurs qui ne le savent pas, quand on fait grève, on n'est pas payés. Et parmi nous, il y a un grand nombre de pigistes et de précaires. Il y a 100 familles derrière. Donc, ce n'est pas anodin pour nous de faire grève. C'est vraiment à contre-cœur. C'est difficile. On tient bon parce qu'on ne veut pas lâcher sur les valeurs qui sont les nôtres. Et une autre façon de tenir, c'est d'en appeler à un soutien le plus large possible.
Pour ça, on a monté notamment une caisse de grève. Et voilà, c'est tout simple. Si un auditeur sur trois, ce matin, nous donne un euro à notre caisse de grève, on peut tenir ce combat longtemps. Et on va revenir justement sur ce mouvement de solidarité qui s'est monté autour du JDD.
Christophe Deloire, qu'est-ce qui se joue actuellement avec ce conflit au JDD ? Qu'est-ce qui se joue plus largement pour les médias en France ?
Ce qui se joue, c'est que la France est un pays qui a une spécificité par rapport aux autres démocraties. C'est le niveau de concentration verticale. C'est-à-dire que ce n'est pas le niveau de concentration horizontale, c'est-à-dire de part de marché des groupes de médias. Ce qui est propre à la France, ce qui lui est spécifique, c'est le fait que les groupes de médias, pour l'essentiel, appartiennent à des hommes d'affaires, à des groupes industriels qui ont d'autres intérêts. Des intérêts qui sont beaucoup plus puissants que ceux de la réussite de leur groupe de médias. Et ça, ça introduit plus de conflits d'intérêts qu'ailleurs.
Alors, il ne s'agit pas de renvoyer d'ailleurs tous les propriétaires de ces groupes d'osados. Il y a une spécificité Bolloré. Ce qui se joue, c'est que la rédaction du JDD est en train de résister. Elle ne veut pas être mangée tout crue à la sauce Bolloré. Elle est en train de résister à un homme qui veut imposer un modèle, qui est un modèle particulier de contrôle et de réduction, voire d'extinction.
Vous avez même parlé, vous avez eu des mots très forts, vous avez parlé d'une guerre idéologique avec cette situation de JDD.
Alors, Reporters sans frontières n'est pas sur l'aspect idéologique. Au contraire, nous sommes sur la question de l'indépendance éditoriale. Et il faut bien séparer ces deux questions qui sont fondamentalement différentes. Il y a une question qui est une question de pluralisme, qui est une question politique. Oui, parce qu'il y a toujours eu des journaux d'opinion en France. Qu'est-ce qui change là ? Là, le modèle Bolloré, c'est un modèle où Bolloré, du fait de sa fortune, accapare des médias et il l'a prouvé ailleurs et il réduit le journalisme. Regardons ce qui s'est passé à Canal+.
À Canal+, il y avait un journalisme d'investigation qui était extrêmement puissant, qui n'existe plus, alors que c'était le modèle du journalisme d'investigation. Maintenant, l'investigation, elle est essentiellement sur le service public. À ITV, il y avait de l'information, et quoi qu'on pense des chaînes Tout Info, il y avait de l'information. Aujourd'hui, les contenus d'information proprement dit sont réduits à la portion congrue, au profit de l'opinion.
Bref, partout où Bolloré passe, ce qui prédomine, c'est l'intention, et notamment l'intention idéologique, politique, par rapport à l'exigence d'aller rechercher de l'information d'intérêt général dans le cadre de lignes éditoriales qui peuvent être très diversifiées. Et donc, il faut bien distinguer cette question de la largeur du pluralisme et la réclamation, la demande d'une largeur du pluralisme, elle est légitime, de celle de l'indépendance éditoriale, qui est extrêmement importante également.
Alors, une question à l'historien qui est avec nous ce matin, Christian Delporte. Des actionnaires qui cherchent à influencer la ligne éditoriale d'un journal, on a connu ça, ça pour le coup ce n'est pas une nouveauté, qui cherchent même à imposer un directeur de la rédaction, on a connu ça. En quoi c'est une situation, selon vous, sans précédent ? Est-ce que c'est une situation, selon vous, sans précédent dans l'histoire de la presse française ?
Ce qui est d'abord sans précédent, c'est la longueur de la grève. Ça ne fait pas vraiment partie de la culture des journalistes, la grève. C'est vraiment le dernier recours. On a cité le cas d'Itélé, là on a dépassé ce stade. Qu'il y ait des propriétaires industriels, ça existe depuis le 19ème siècle. Oui, avec des journaux dans lesquels des journalistes écrivent et disent ce qu'ils veulent d'ailleurs. Absolument, mais on distingue clairement la direction économique du journal et la direction de la rédaction. Là, c'est d'ailleurs comme ça que ça a commencé à Itélé. C'est lorsque la grève à Itélé, lorsque Bolloré n'a pas voulu distinguer le directeur général du directeur de la rédaction.
Ça avait une véritable signification. Et cette situation, elle était extrêmement rare. Même à l'époque de Robert Ersan, Robert Ersan, même s'il avait mis des hommes à lui ou à des postes clés, n'intervenait pas directement sur la ligne éditoriale. Là, la crainte était évidemment extrêmement forte parce qu'on a ce que n'avaient pas les grévistes d'Itélé en 2016. Ils ont maintenant l'exemple sous les yeux de ce que pourrait devenir le JDD avec CNews Europe 1.
Juliette Demais, vous le dites dans une tribune publiée ce week-end par les journalistes du JDD. Notre combat, il dépasse notre journal. Vous avez réussi à mobiliser aussi, au-delà de votre journal, des confrères, des consoeurs, des politiques. On va en reparler. Et qu'en est-il des lecteurs ? Est-ce que vos abonnés, est-ce que vos lecteurs, est-ce que les Français se sentent concernés par ce combat ?
Ils le sont. Nous, on reçoit beaucoup de messages de soutien. On a créé un site qui agglomère un peu toutes les réactions de soutien qu'on peut recevoir. On est aussi interpellés dans la rue. Vous voyez, j'ai un petit badge JDD en grève ce matin. On est arrêtés parfois dans la rue. Il y a des gens qui nous disent continuez, ne lâchez pas, c'est important ce que vous faites. On sent bien que c'est un combat qui nous dépasse, nous, JDD. On n'est pas juste en train de défendre notre précaré. Notre combat, évidemment, on veut que notre expérience malheureuse...
Ce n'est même pas une question d'emploi, finalement. Les emplois sont en jeu, évidemment.
Pas seulement, même si on ne sait pas très bien ce qu'on va devenir, honnêtement. Mais bien sûr qu'on défend des valeurs qui sont communes, je pense, et qui sont importantes pour tous les citoyens dans la démocratie. Aujourd'hui, s'il n'y a pas de contre-pouvoir qui peut être exercé par la presse, c'est un danger à nos yeux. Et donc, il faut garantir, il faut donner des garde-fous aux journalistes pour qu'ils puissent exercer leur métier correctement. C'est-à-dire mettre des lignes rouges, effectivement, et qu'il y ait un débat qui soit possible au sein des rédactions, et puis avec le public. Donc, nos lecteurs, on y pense tous les jours.
Et on est vraiment désolés de ne pas pouvoir leur fournir une information comme on souhaiterait le faire. C'est très difficile pour nous de ne pas exercer notre métier en ce moment.
Parce que, Christophe Deloire, il ne faut pas que ça devienne un débat de journalistes. Ça concerne bien tout le monde, ce qui se passe là.
Oui, mais d'ailleurs, je crois, tout à l'heure, Juliette Demey employait l'expression de dignité. Il y a une recherche de dignité, puis une recherche d'efficacité. C'est que là, ce qui apparaît très clairement, c'est que la rédaction du JDD, qui demeure très solidaire, très unie, c'est le contraire d'une image que certains se plaisent à accorder aux journalistes qui seraient un peu, vous voyez, qui auraient la peau sensible, qui seraient un peu ouin-ouin, des géniards, des pleurnicheurs. Là, il y a un combat pour quelque chose qui est absolument essentiel et qui est le droit à l'information.
Le droit à l'information, c'est un droit de chacun, de tous les citoyens, des êtres humains, et qui ont un droit à faire valoir sur l'indépendance, le pluralisme, l'honnêteté des contenus qui leur sont diffusés. Moi, ce matin, sur vos ondes, je voudrais lancer un appel à Arnaud Lagardère. Parce qu'au fond, il a toujours une responsabilité prévenante. L'actuel propriétaire du groupe Lagardère. L'actuel propriétaire, et qui ne devrait pas se comporter comme le complice ou le bras armé de la prise de contrôle de Bolloré. La question, ce matin, c'est quelle place Arnaud Lagardère veut-il laisser dans l'histoire de l'industrie française des médias ? Est-ce qu'il veut finir dans l'honneur ?
Il en a l'occasion. La rédaction du JDD, et plus largement tous ceux qui sont attachés à la liberté de la presse, lui demandent de mettre en place des garanties pour l'indépendance éditoriale. Alors, par ailleurs, on en parlera peut-être, il y a des dispositions légales, mais aujourd'hui, en pleine crise au JDD, il a une occasion, c'est lui-même, de faire en sorte que de telles garanties soient imposées. Qu'il le fasse, il en sortira plus positivement.
Alors, avant de parler de ces solutions, justement, il y a ce contexte, vous en parliez, Christophe Deloire, de concentration verticale, de plus en plus forte des titres de presse aux mains de quelques milliardaires. Au-delà de Vincent Bolloré, on a aujourd'hui, en gros, une dizaine de milliardaires qui contrôlent 80% de la presse nationale. Christian Delporte, si l'on prend un peu de recul, est-ce que cette concentration, elle s'accélère vraiment ces dernières années ?
– Oui, je crois qu'on peut le dire, et face à cela, il n'y a aucune véritable protection. Vous savez, ce débat, il est très vieux, il remonte à la libération. Des promesses avaient été faites à la libération d'un statut de la presse qui, notamment, protégerait les journaux de la mamise des puissances financières. La question avait rebondi dans les années 60-70 avec la généralisation des sociétés de rédacteurs qui visait surtout alors à lutter contre la concentration de la presse. Mais il n'y a toujours aucun texte législatif protégeant les rédactions. Il n'y a que des situations particulières d'un journal à l'autre.
Et par exemple, si au Monde, et ça c'est depuis 1951, la rédaction a un droit sur le choix du directeur, c'est loin d'être une généralité, et on le voit avec le JTD. Et la question qui se pose, finalement, on peut se dire, après tout, tout ça, ça relève du privé. Oui, c'est la liberté d'entreprendre. Le pouvoir public n'a pas... Voilà, et le pouvoir public, les pouvoirs publics n'ont pas à s'immiscer dans cette question. Mais si la presse est une industrie, et si l'information est une marchandise, la question c'est de savoir est-ce que l'information est une marchandise comme les autres dans une démocratie ? C'est la question centrale qu'il faut se poser.
C'est pourquoi ce qui se passe au JTD ne concerne pas seulement les journalistes du JTD, ni même toute la profession de journaliste.
Alors, vous parliez des éventuelles solutions, notamment du modèle, si je puis dire, du journal Le Monde. On a toute une série d'initiatives politiques ces derniers jours, propositions de loi PS au Sénat, et la semaine dernière, propositions transpartisanes à l'Assemblée, venues de la NUP et des rangs de la majorité, pour garantir plus d'indépendance, notamment via un droit de veto, un droit de veto des rédactions, lors de la nomination de leur directeur. C'est ce qui se passe au journal Le Monde, depuis longtemps, on a une société des rédacteurs au Monde qui doit donner son accord pour le directeur de la rédaction. Est-ce que ça, Juliette Demes, c'est une solution ?
Est-ce que ça va dans le bon sens, même si c'est peut-être malheureusement trop tard pour vous ?
Oui, bien sûr. Nous, c'est quelque chose qu'on défend et qu'on voudrait avoir effectivement imposé dans la loi, parce qu'on sait bien que si on laisse ça à la décision de chaque média en interne, ça va être difficile de l'obtenir au cas par cas. Même si, comme vous le dites, ça existe déjà au Monde, ça existe aux échos, ça existe à Libération, il y a des systèmes différents. Donc, au législateur, de réfléchir à quel système pourrait s'appliquer à tout le monde. Nous, en interne, dans le groupe Lagardère, parce qu'on est associé avec Paris Match, dans cette rédaction d'une nouvelle charte qui pourrait nous apporter plus de garde-fous.
On sait bien que, voilà, ça fait déjà plusieurs années que Paris Match est dans ce combat. Il y a une trentaine de journalistes qui sont partis en un an à la suite de l'éviction de Bruno Jeudy du service politique, à la suite d'une consacrée à un cardinal conservateur, le cardinal Robert Sarah. C'est une hémorragie à Paris Match. Donc, on travaille ensemble, main dans la main, pour essayer de trouver des solutions qui soient partagées avec la direction. Notre but, en fait, c'est de construire des solutions qui nous permettent, nous, de travailler en toute indépendance, c'est-à-dire de garantir une info fiable au lecteur, et à la direction, de travailler aussi en confiance avec nous.
C'est une sorte de pacte qu'on voudrait passer. Ça peut passer par un consensus sur la nomination d'un directeur, par un droit de veto, on peut l'appeler comme on veut, mais une rédaction qui travaille en accord avec son directeur, voilà, on pense que ce sera plus efficace. Donc, ce n'est pas purement idéologique.
Christophe Deloire, le modèle Le Monde, si je puis dire, en termes de droit de veto, ça, c'est le modèle qu'il faudrait reproduire, qu'il faudrait généraliser ?
C'est une proposition qui est forte. Nous, ces initiatives parlementaires sont au nombre de trois, mais dont les deux que vous avez cités, sont pour nous des initiatives salutaires. Il faut avancer sur le sujet. Il y a différents dispositifs qui existent dans des médias. Le dispositif du Monde est l'un des plus connus, mais il y en a d'autres. Vous voyez, j'ai découvert récemment que dans le groupe de Rodolphe Saadé, CMA, CGM, Média, pour la Provence, il y a un dispositif qui consiste à valider non pas un homme, mais à valider un projet. Bref, ces prochains mois doivent être mis à profit pour étudier ces différentes possibilités.
Reporters sans frontières avait mis d'autres propositions sur la table.
Oui, notamment un nouveau délit de trafic d'influence, par exemple. J'ai lu ça dans vos propositions.
Ce serait une transposition d'un délit existant, mais au champ de l'information, pour éviter précisément les conflits d'intérêts. Donc, ce qui est certain, c'est qu'aujourd'hui, il ne faut pas discuter du faut-il avancer, mais de comment avancer. Ces initiatives parlementaires, elles permettent d'entrer dans le comment. Pourquoi ne faut-il pas discuter aujourd'hui de faut-il le faire ? Parce que, regardons la demande des Français. Il y a 26% des Français seulement qui estiment que les journalistes sont indépendants des pressions de l'argent. Et 24% qu'ils sont indépendants des pressions du pouvoir. Et donc, il y a une demande.
Quand on interroge les Français sur les médias, sur le journalisme, la première demande, c'est l'indépendance. Il faut traiter ce sujet. Il y a une demande de la population, des citoyens. Maintenant, comment fait-on ? Ces propositions sont sur la table. Avançons.
Une question sur l'application France Inter, peut-être pour Christian Delporte. Question de Michel. Bonjour. Un moyen de se protéger de l'appétit des grosses fortunes n'est-il pas de faire comme Ouest France et de devenir une association, que ce soit une association qui détienne le journal ? Il y a aussi un modèle Ouest France, Christian Delporte ?
Oui, mais il y a plusieurs modèles. Et tout ça, finalement, a été réfléchi à l'époque de la Libération, quand on a mis en place des coopératives au sein des journaux. Il y avait beaucoup plus de protection collective des rédactions à cette époque qu'aujourd'hui. C'est-à-dire qu'il y a eu un phénomène qui est la pression des patrons de presse qui ne volent pas de ces statuts trop protecteurs. Et c'est également une réflexion que l'on doit mener parce qu'ils seront évidemment dans la discussion.
Christophe Deloire, vous venez d'être nommé, je le disais, délégué général du Comité des États généraux de l'information. Une promesse du président Macron qui sera enfin lancée à la rentrée. Quelle est l'ambition, justement, notamment sur ces sujets d'indépendance et de concentration ?
Ces sujets qui sont, comme je le disais, des sujets fondamentaux. Évidemment, ils feront partie du processus des États généraux de l'information qui sont beaucoup plus larges. Les États généraux de l'information visent à répondre à l'ensemble des enjeux qui affectent aujourd'hui notre espace délibératif, notre espace public, l'ensemble des questions d'information et de communication, les questions relatives à la qualité de l'information, au financement du journalisme, comment devons-nous réagir aux ingérences étrangères, les questions d'innovation et la question fondamentale posée aujourd'hui par l'intelligence artificielle.
Bref, c'est un champ très large, mais l'indépendance éditoriale qui est un élément fondateur du droit à l'information fait évidemment partie.
Vous disiez tout à l'heure qu'il faut être absolument transpartisan en la matière, mais là, par exemple, pour la proposition de loi à l'Assemblée, on voit que la droite ne veut pas s'y associer. Ça risque quand même de devenir un débat droite-gauche.
Aujourd'hui, quand même, s'agissant de cette proposition de loi transpartisane, il y a huit groupes parlementaires sur dix. Alors, il y en a deux qui manquent. Moi, mon point de vue, en tant que reporter sans frontières, c'est évidemment que ces questions-là doivent être des questions qui relèvent d'une espèce de transcendance démocratique. C'est notre champ commun et qu'on soit de droite, de gauche, très à droite, très à gauche, très au milieu. On a le même intérêt à ce que l'information soit indépendante. Et on doit éviter toute polarisation sur ces sujets.
Si on regarde simplement d'où on est en se disant « tiens, je vais réagir à tel cas d'espèce en fonction de là où je me situe sur le champ politique », alors c'est une erreur funeste parce que, disons-le, sur ces questions d'organisation du champ informationnel, on est tous sur le même bateau.
Juliette Demey, quel regard vous vous portez au JDD sur la réaction des politiques et de l'exécutif notamment depuis le début de votre grève ?
On a fait face à un certain silence pendant quelques jours, quelques semaines. On a bien senti que c'était une question compliquée mais on pense qu'on a marqué des points quand même en mettant en lumière ce débat au niveau du grand public, des lecteurs, des citoyens et le fait que cette proposition de loi transpartisane ait vu le jour la semaine dernière, pour nous, c'est très positif. Le fait qu'Emmanuel Macron s'engage sur une date des états généraux du droit à l'information, c'est très positif. Maintenant, on veut vraiment qu'il en sorte quelque chose.
On se tient à la disposition d'ailleurs de Christophe Deloire et des organisateurs de ces débats en tant qu'un laboratoire de ce qui peut se faire du pire et du meilleur. Le pire, c'est cette nomination qui nous est imposée. Le meilleur, c'est le sursaut collectif dont on fait preuve aujourd'hui et je rappelle que vraiment, si vous voulez nous soutenir, les auditeurs qui nous écoutent, on a vraiment besoin d'alimenter notre caisse de grève. Il nous faut, je ne sais pas, 10 000 euros par semaine. C'est très concret. Ça nous aidera à tenir le plus longtemps possible dans ce combat.
Alors justement, on va faire un détour par le Standard pour accueillir Paul. Bonjour.
Bonjour.
Vous nous appelez de parier. Je crois que vous avez un message pour Juliette Demay.
Oui, je voulais leur dire qu'ils continuent de lutter. Nous, en 63, je faisais partie du groupe Robert Ersan au niveau du service des ventes et notre patron, donc Robert Ersan, avait décidé de chapoter nos deux directions qui étaient la direction de la publicité et du service des ventes. Et donc, nous n'avons pas accepté ce qu'on nous imposait et nous nous étions donc tous réunis et donné six mois, soit que nous partions tous ou soit que c'était ce monsieur qui ne venait pas de la presse qui partait. Et nous avons réussi notre combat. Donc, je voulais les soutenir et leur dire que je les soutiens.
Merci. soutien aux journalistes du JDD. Juliette Demey, on en est donc à 31 jours de grève. Comment vous imaginez la suite ? Comment vous, journaliste du JDD, vous allez passer l'été ?
C'est difficile de vous dire. Honnêtement, on reste vraiment droit dans nos bottes jusqu'à présent. On est mobilisés, on est assez calmes et déterminés. On est constructifs aussi, on reste ouverts à un projet alternatif sans M. Lejeune qui pourrait décider par lui-même de renoncer face à l'unanimité contre lui.
Les grèves précédentes, on parlait d'ITEL au sein des médias contrôlés ou convoités par Vincent Bolloré, ont toutes fini par des départs massifs de journalistes à Europe 1, à ITEL. Vous craignez clairement de subir le même sort ?
Ce n'est pas ce qu'on souhaite. On trouverait ça assez injuste qu'une centaine de collaborateurs, une cinquantaine de CDI, une cinquantaine de pigistes, soient obligés entre guillemets de prendre la porte pour laisser la place à une personne qui dénaturerait l'existence de journal et en tout cas sa ligne éditoriale telle qu'elle existe depuis 75 ans. Christian Delporte, on parlait des solutions
imaginées dans d'autres rédactions, dans d'autres titres de presse. si l'on ouvre un peu la focale, si l'on se compare à nos voisins européens, est-ce qu'on est mieux, moins bien lotis ? Est-ce qu'il y a des solutions ailleurs, des législations plus solides ailleurs ?
À vrai dire, mon Christophe Deloire pourrait peut-être mieux répondre que moi, mais il n'y a pas de solution globale. Parce que ce que l'on demande aujourd'hui à travers un texte législatif, c'est une protection globale des rédactions. donc il peut y avoir des mesures très particulières sur le droit de regard de la nomination d'un directeur de rédaction, mais il n'y a pas le modèle sur lequel on pourrait nous s'appuyer aujourd'hui.
Merci beaucoup Christian Delporte. Si on veut approfondir d'ailleurs le sujet, je signale votre ouvrage Histoire de la presse que vous avez co-écrit chez Armand Collin. Christophe Deloire secrétaire général de Reporters sans frontières qui était aussi avec nous à distance et merci à vous Juliette Demey, journaliste au journal du dimanche et co-présidente de l'ASDJ du JDD. Merci à vous, bonne journée.