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interviewLe Média (sur YouTube)· 28 mai 2022 7 min

MÉLENCHON CONTRE BORNE : QUI EST DE MAUVAISE FOI ?

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Oui mais quand même, elle vient de la gauche. Dix jours que la nouvelle Première ministre a été nommée, et ça continue à spéculer sur son orientation politique ! Elle vient de la gauche !

Elle vient de la gauche. Elle n'a jamais été au Parti socialiste, mais elle vient de la gauche. Alors quand Jean-Luc Mélenchon part du principe qu’elle mènera une politique libérale, les interviewers du Grand Jury sur LCI se sentent obligés d’objecter.

Les internautes n'ont pas manqué d'observer la réaction de Ségolène Royal, personnalité de gauche qui vous a soutenu pendant l'élection présidentielle et qui a aussi travaillé avec Elisabeth Borne. Elle a déclaré "Je pense qu'il faut lui laisser faire ses preuves", elle parle d'un "état de grâce" au moment de la nomination du nouveau Premier ministre. Est-ce que vous ne faites pas tout simplement un procès d'intention à Elisabeth Borne ?

Ah voilà, c’est un procès d’intention ! Allez, on va voir qui c’est qui fait des sophismes, on sort le dossier d’Elisabeth Borne. Donc c'est un bon choix ?

C'est l'avenir qui le dira. Vous savez, en politique, c'est l'avenir qui le dira Et là, il y a toujours un état de grâce quand on est nommé, donc je pense qu'il faut lui laisser faire ses preuves Lorsque Ségolène Royal était ministre de l’Environnement, entre 2014 et 2017, Elisabeth Borne était sa directrice de cabinet. Alors forcément on lui a demandé son avis.

Oui mais elle a été ministre pendant 5 ans de l'actuel président de la République qui a dit "ni droite, ni gauche". Donc je pense qu'on ne peut pas cataloguer. Il faut regarder à la lumière des actes, ce qui se fait.

Ici, Ségolène Royal alimente l’idée que les futurs arbitrages de Borne sont difficiles à déterminer pour le moment. Vous savez, en politique, c'est l'avenir qui le dira “On jugera sur les actes”. “Elle sera p’t’être bien de droite, p’t’être bien de gauche, incha'Allah”.

Le futur est indéterminé et on ne peut pas savoir ce qu’elle fera puisque ses intentions nous sont inaccessibles. Est-ce que vous ne faites pas tout simplement un procès d'intention à Elisabeth Borne ? Un procès d’intention consiste à prêter à quelqu’un une intention sans savoir ce qu’il veut réellement.

En disant que Borne va mener une politique de droite, Mélenchon n’énoncerait pas des faits, mais se contenterait de spéculer sur des intentions qu'il ne peut pas connaître. Elle vient de la gauche ! Alors que on sait pas, après tout elle vient de la gauche.

Elle a peut-être une sérieuse intention de lutter contre le réchauffement climatique, ou contre les inégalités sociales. Est-ce que vous ne faites pas tout simplement un procès d'intention à Elisabeth Borne ? En fait, réduire la notion d’intention à un évènement mental inaccessible à un observateur extérieur ne correspond pas du tout à ce qu'on fait tous les jours.

Nous passons quotidiennement notre temps à prévoir ce que font les gens à partir de ce qu'ils ont fait par le passé ou des actions qu'ils sont en train d'accomplir. Et en politique, le passé d'une personne, ses fidélités partisanes, son programme, son étiquette politique, permettent d’avoir une approximation de ce qu’elle fera une fois à son poste. Et précisément, Mélenchon justifie ses anticipations de l’action future de Borne.

Pardon madame, mais c'est un procès qui est documenté, parce que c'est bien madame Borne qui a par exemple aboli le statut des cheminots. C'est bien madame Borne qui a changé le régime d'allocation chômage ; et il y a plus d'un million de personnes qui y perdent. Dans ses actions passées, on ne trouve rien d’autre que l’application de la politique libérale d'Emmanuel Macron, dans toute sa brutalité.

Donc madame Borne a un casier de maltraitance sociale extrêmement chargé. Donc je ne lui fais pas un procès d'intention : je pense que c'est une femme cohérente, je la respecte, elle est libérale, jusqu'au bout des ongles, et elle va au bout de sa logique, et vous verrez que comme Premier ministre c'est ce qu'elle fera. Là-dessus moi j’ai fait mes devoirs et j’ai regardé Le Média : Privatisation des autoroutes, ouverture du secteur ferroviaire à la concurrence, fin du statut du cheminot, réforme de l’assurance chômage… Les arguments ne manquent pas pour montrer qu’elle a participé de très près à une bonne part de ce que la Macronie a fait de pire en termes de politique antisociale.

Même Yves Thréard le dit ! On la présente volontiers, dans l'équilibre droite-gauche, comme une ministre plutôt, on va dire, de l'aile gauche du gouvernement, or elle a défendu des réformes qui, si on doit les qualifier, sont plutôt de droite. Elle vient de la gauche !

Elle n’était pas obligée de rester au gouvernement. Dès lors, on est en droit de penser qu’elle le faisait volontairement, et tout porte à croire légitimement qu’elle va poursuivre sur cette voie. Même si nous venons de familles politiques différentes, je pense que nous sommes également attachés à l'intérêt général.

Quand bien même elle aurait quelques velléités de faire autrement, un vague voeu pieux n’est pas une intention ferme, car tout la pousserait à agir conformément aux politiques pro-patronales de Macron. Car, au fond, quelles ressources lui permettraient de s’opposer à Macron ? Ségolène Royal voudrait croire que passer de ministre à Premier ministre change la donne.

Donc la question institutionnelle, c'est de savoir si en tant que Première ministre elle sera plus écologiste qu'en tant que ministre où là elle subissait des arbitrages...

Pour vous ça reste une question ? C'est pas tranché vu le profil de madame Borne ? Mais c'est ça la politique.

Mais...

Borne a été choisie, comme Castex à l’époque, pour son manque de surface politique, pour ne pas faire de l’ombre à Macron, comme Edouard Philippe a pu le faire, par exemple en allant jusqu’à s’opposer à la vision macronienne de la réforme des retraites. Alors Mélenchon se paye même le luxe de contre-attaquer et de renverser l’accusation : Donc je ne lui fais pas un procès d'intention : je pense que c'est une femme cohérente, je la respecte, elle est libérale, jusqu'au bout des ongles, et elle va au bout de sa logique, et vous verrez que comme Premier ministre c'est ce qu'elle fera. Donc je demande du respect pour madame Borne ; n'essayez pas d'en faire autre chose que ce qu'elle est.

C'est une social-libérale si elle veut s'appeler "social" puisqu'elle considère que les souffrances qu'elle inflige aux gens sont nécessaires. En supposant que Borne pourrait rompre avec ses actions du quinquennat précédent, vous ne respectez pas son intelligence et la cohérence de sa biographie. Ce n’est pas moi qui fait un procès d’intention, c’est vous qui faites un faux procès en incohérence.

Elle vient de la gauche ! On nous a expliqué à quel point gauche / droite tout ça n'avait plus d'importance, N'empêche que chaque fois on nous ressort, quand on nous parle de quelqu'un : "il vient de la gauche". Maintenant "venir de la gauche", même lorsqu'on est à droite depuis des années...

Qu’une ministre issue de la technocratie d’Etat ou d’entreprise, ayant passé son temps à mener des réformes de droite dans un gouvernement de droite, continue dans cette voie une fois Première ministre, ça semble évident, et ça se passe de démonstration. C’est bien plutôt à celui qui croit en la possibilité d’une rupture de prouver son point. Ici ce n’est pas Mélenchon le sophiste, ce sont les journalistes car ils inversent la charge de la preuve.

Tout le monde a bien compris ? Il n’empêche qu’en faisant semblant qu’il y a un vrai débat pour savoir si Borne est de droite ou de gauche, les commentateurs, les éditorialistes, installent dans le débat public l’idée que la politique future du gouvernement pourrait être différente de celle qu’on a subie jusqu'ici, et ils rendent moins audible l’idée qu’il faille coller à Macron un Premier ministre de gauche, ou du moins une forte opposition de gauche dans le Parlement. Bien joué bande de fumiers !

À la semaine prochaine