Aide à l'Ukraine: le discours de Marine Le Pen à l'Assemblée nationale
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Madame la Présidente, Monsieur le Premier Ministre, chers collègues, En envahissant l'Ukraine le 24 février 2022, la Russie a déclenché une guerre aux portes de l'Union Européenne et une crise géopolitique qui est sans doute la plus dramatique de ces 20 dernières années. Aux centaines de milliers de morts et de blessés causés par cette épouvantable guerre, aux millions de déplacés, aux populations civiles qui la subissent encore chaque jour, à la nation ukrainienne agressée, nous devons notre respect et notre soutien. En effet, c'est d'abord grâce à la résistance héroïque du peuple ukrainien que la Russie s'est retrouvée en échec.
La France a bien sûr pris toute sa place dans le juste soutien à cet héroïsme. Je pense tout d'abord à ces villes et villages qui ont accueilli des milliers de réfugiés, comme l'a fait Louis Alliot à Perpignan ou Steve Riwa et Inamomor. Mais aussi au soutien matériel fourni à l'armée ukrainienne. Sur ce point, la France n'a pas à rougir de l'effort consenti. Effort d'autant plus louable que notre appareil de défense commence tout juste à se remettre des terribles politiques de vos prédécesseurs. Le troisième volet de ce soutien, les sanctions, a lui montré ses limites.
Je ne vous ferai pas l'affront de vous rappeler les propos de votre ministre de l'économie, mais manifestement, l'économie russe n'est hélas pas à genoux. En revanche, certaines sanctions ont passablement affaibli nos économies et ont touché de plein fouet les ménages français. On ne mène pas une guerre énergétique quand on n'a pas ou peu d'énergie. On aurait au contraire pu mener une guerre agricole quand on a une agriculture, c'est plus cohérent. Nous soutenons d'ailleurs l'interdiction des importations de céréales russes dans l'Union européenne, importations qui restent à un niveau élevé et qui ont même augmenté depuis deux ans.
Mais au-delà de nos devoirs vis-à-vis du peuple ukrainien martyrisé, nous avons des devoirs envers le peuple français. Et à ce titre, c'est à lui, monsieur le Premier ministre, que nous devons la transparence démocratique et la vérité qu'exigent de nous ces terribles circonstances. Cette vérité, nous la devons d'autant plus à nos compatriotes que c'est bien de la vie de nos jeunes soldats qu'il sera question si par malheur les annonces guerrières d'Emmanuel Macron se révélaient être mises en œuvre. Heureusement, elles ont été unanimement rejetées par la communauté internationale de Washington à Berlin, d'Oslo à Madrid.
J'en profite à ce titre pour rappeler à toutes fins utiles à ceux de nos responsables qui confondent verbiage et fermeté que la meilleure ambiguïté stratégique, c'est le silence qui plonge l'adversaire dans l'incertitude. Cette sage ligne de conduite semble malheureusement avoir été oubliée. En suscitant les dénégations de nombreuses capitales quant à l'envoi de troupes au sol, Emmanuel Macron a finalement et malheureusement rassuré Vladimir Poutine.
En reprenant la théorie du sans-limites, votre déclaration, monsieur le Premier ministre, ne m'a pas rassuré, pas plus qu'elle n'a, je crois, rassuré les millions de Français inquiets depuis les déclarations guerrières du président de la République. Paradoxalement, les propos d'hier du président Zelensky paraissent plus rassurants aux Français que ceux de leur propre président. L'accord que vous avez signé, monsieur le Premier ministre, ne remplit pas deux conditions essentielles. D'une part, son caractère nécessaire et d'autre part, son caractère proportionné.
Si j'en conteste la nécessité, c'est parce que la France, depuis deux ans, soutient l'Ukraine dans des proportions majeures que nul dans cet hémicycle n'a contesté ou n'envisage de remettre en cause. Pour prodiguer ce soutien, la France n'a pas eu besoin jusqu'ici de conclure d'accords spécifiques. En renforçant sa posture militaire sur le flanc oriental de l'OTAN, elle n'a fait que respecter les engagements pris dans le cadre du traité de l'Atlantique Nord. En envoyant des équipements, du carburant et des moyens financiers à l'Ukraine, le gouvernement a exploité les marges dont il disposait en de telles circonstances pour porter assistance à un État agressé.
De fait, depuis deux ans, l'aide apportée à l'Ukraine donne lieu à une information et à des votes réguliers, en tout cas quant à son coût budgétaire du Parlement. Cet effort de transparence est indispensable à ce que les Français pour qui la guerre en Ukraine a aggraver un choc inflationniste sans équivalent depuis des décennies comprennent le sens de vos décisions et en valident par leurs représentants élus le contenu et le mentant. Il n'existe aucun besoin, sauf à affaiblir ce nécessaire et régulier contrôle démocratique de votre action, d'inscrire en une seule fois et pour plusieurs années l'ensemble de ces mesures dans un traité bilatéral.
En outre, ce contrôle périodique est d'autant plus indispensable que les mesures de soutien à l'Ukraine, lorsqu'elle passe par des cessions de matériel militaire, se font inévitablement au détriment du potentiel de nos propres forces armées. Alors que les rapports parlementaires soulignent depuis des années le caractère échantillonnaire de nos forces et l'insuffisance de leur stock de munitions, vous vous apprêtez à inscrire la possibilité d'un droit de tirage opaque sur les armes dont nos soldats disposent aujourd'hui. Que ferez-vous demain ?
Si nos troupes se trouvaient incapables, faute de moyens adéquats, de répondre à une crise de haute intensité, crise dont vous semblez précisément juger la survenue plausible dans les années à venir. La preuve de ce que j'avance est l'incapacité déjà visible du ministère des Armées et de la DGA à maintenir nos industries de défense et à payer les programmes de la LPM qui, à peine voté, apparaît déjà tragiquement sous-financé et menacé de toute part. Le financement du successeur du Charles de Gaulle ne serait même pas assuré, la DGA demandant aux industriels de le financer en partie.
Plusieurs commandes, vedettes de protection ou remorqueurs côtiers peinent à être honorés, voire risquent d'être annulés. De ce devoir de remonter en puissance de notre outil militaire, vous vous apprêtez par ce projet de traité à vous exonérer. Permettez-moi, M. le Premier ministre, d'estimer que la poursuite de nos différents objectifs, le soutien à l'Ukraine, la préservation de la vie de nos soldats et l'organisation de la défense nationale, vaut sans doute qu'un contrôle parlementaire soit exercé à intervalles réguliers sur les sessions de matériel militaire.
Ensuite, je conteste la proportionnalité de cet accord, car il inclut également des dispositions qui constituent des lignes rouges pour le Rassemblement national et pour des millions de Français, en tant qu'elles font courir le risque d'une aggravation du conflit. En soutenant l'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne et à l'OTAN, vous déstabiliseriez gravement non seulement l'intégralité des politiques communautaires agricoles en premier lieu, mais aussi la sécurité de l'Europe, puisque l'adhésion à l'OTAN entretiendra un état de guerre permanent aux frontières des deux pays, avec le risque d'un conflit mondial entre une Russie nucléaire et une alliance atlantique également nucléaire.
A ce propos, en évoquant dans l'accord une dissuasion active, vous semblez être prêts à mettre en œuvre la dissuasion nucléaire française elle-même. Qu'entendez-vous donc par cet engagement ? Est-ce le prépositionnement de rafales armées du missile nucléaire sur le territoire d'un pays balte de l'OTAN ? Si tel est le cas, alors vous brisez la doctrine française, selon laquelle l'arme nucléaire n'est pas une arme tactique, mais stratégique, utilisée en cas de violation flagrante, caractérisée de nos intérêts vitaux ? Sinon, n'est-ce pas galvauder le terme même de dissuasion que de l'utiliser à tout bout de champ alors que l'intention n'y est pas ?
Monsieur le Premier ministre, manifestement, ce terme de dissuasion active est déraisonnable et il devrait être retiré de cet accord. Le catalogue des promesses de cet accord de défense apparaît intenable militairement, financièrement et industriellement, et n'apporte aucune garantie à une amélioration de la situation de l'Ukraine, on ne peut que déplorer que vous y ayez intégré des éléments qui empêchent, et vous le saviez, un vote unanime sur votre déclaration. Mais, peut-être, monsieur le Premier ministre, était-ce l'objectif ?
Vous parez du lin blanc du camp du bien et rejetez l'ensemble des oppositions et donc des millions de Français qu'elles représentent dans le camp du mal, dans un choix indigne que vous semblez vouloir imposer, soit on est pro-Macron, soit on est accusé d'être pro-Poutine. Cette attitude, je vous le dis tranquillement, mais solennellement, est abjecte dans les souffrances de l'Ukraine sur lesquelles vous cherchez à surfer sont vives. Vous avez, sans même vous en cacher, détourné, exploité, instrumentalisé une crise internationale majeure pour la mettre au service d'un agenda électoraliste de court terme.
Ce genre de pratique porte en français un nom, la basse politique politicienne, celle la même qui provoque chez nos concitoyens désintérêt, résignation et souvent abstention. J'en suis convaincue, les Français n'en sont pas dupes.
Ce faisant, et c'est sans doute en réalité le plus grave, vous avez ainsi l'idée qu'en défendant l'intérêt de la France, en défendant le respect de nos engagements internationaux, en étant fidèles à la tradition gaullienne qui a fait de nous une puissance d'équilibre écoutée et respectée dans le monde entier, vous avez instillé l'idée qu'en défendant ces principes constitutifs de notre nation et de notre peuple et qui font à juste titre sa fierté et son honneur, on se ferait les relais d'intérêts étrangers. Pour cela aussi, monsieur le Premier ministre, et en disant cela, je m'adresse également au Président de la République, vous serez sévèrement jugé par nos compatriotes.
Je vous rappelle, monsieur le Premier ministre, puisque vous êtes si enclin à dénoncer notre soi-disant incapacité à proposer des solutions, nos propositions, car elles sont plus que jamais d'actualité. Mobiliser les intérêts des avoirs russes à l'étranger, aujourd'hui gelés pour financer l'effort de guerre ukrainien, tiens, j'avoue, ne toujours pas comprendre votre refus, et nous n'avons à cette heure toujours aucune explication.
Il devrait d'ailleurs en être de même des frais facturés par les banques ou du lancement d'une estimation des gains des profiteurs de guerre qui, depuis 2022, devraient être reversés aux États membres pour financer l'effort commun et indispensable de soutien à l'Ukraine. Et surtout, surtout, loin des déclarations bellicistes d'Emmanuel Macron, il faut réfléchir dès à présent aux moyens de mettre autour de la table des négociations les acteurs de cet épouvantable conflit, devenu le verdun du XXIe siècle, qui n'a que trop duré.
La défaite de la Russie dans cette guerre entreprise en violation flagrante du droit international, de la liberté du peuple ukrainien à choisir son destin et du plus élémentaire sens moral, ne serait que justice. Mais à votre différence, nous sommes guidés dans le froid royaume du possible et non à travers les seules nuées du souhaitable par le réalisme. Cette guerre se terminera inévitablement par une négociation, et vous le savez. Et l'objectif de la France et de ses alliés doit être qu'en l'heure de celle-ci sera venue, que l'Ukraine s'y présente dans la situation la plus favorable afin de restaurer son intégrité territoriale.
C'est à cela, et non à un bellicisme verbal, dépourvu de tout dessin stratégique clair, que notre soutien à l'Ukraine, dont la poursuite est légitime et nécessaire, doit servir. Au lieu d'une politique chaotique, je plaide pour une politique réaliste. Pour rendre la paix possible, il faut d'abord définir les conditions d'un cessez-le-feu et garantir la sécurité de la région grâce à une France médiatrice. Évidemment, pour des motifs à la fois humains, stratégiques et politiques, la paix paraît inatteignable à court terme. Humainement, il est illusoire de croire que les Ukrainiens vont oublier ces deux années d'agression, les morts au combat, les civils tués et leur pays occupés et détruits.
Stratégiquement et politiquement, il est illusoire de croire que la Russie va retirer ses troupes dans ce qui serait alors pour elle une défaite cinglante, défaite que nous ne pourrions d'ailleurs obtenir sans l'entrée en guerre de l'OTAN, et donc une mondialisation du conflit. Comme je l'avais déjà souligné ici même, lors du débat du 23 octobre sur le conflit israélo-palestinien, la paix semble donc aujourd'hui un rêve irréalisable. Faut-il pour autant y renoncer ? Je ne le crois pas. Emmanuel Macron semblait, il y a deux ans, en être convaincu. Il a changé d'avis une fois de plus.
Et d'autres que la France aujourd'hui recherchent cette solution, là aussi la France s'efface et c'est une grande tristesse. Vous nous dites que c'est sur l'accord que nous votons, il nous semblait, nous, que c'était sur votre discours dans lequel il n'y avait rien de précis, ni rien de structuré. Alors pour la sécurité des Français, nous ne pouvons adhérer aux conditions que vous posez dans cet accord, mais pour manifester notre soutien à l'Ukraine, et uniquement pour cela, nous nous contenterons d'une abstention. Je vous remercie, Madame la Présidente.
Marine Le Pen