Conversations Tocqueville 2022 : « Sortir l'Europe de la naïveté dans la mondialisation »
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 10 %Attaque 70 %Défensif 20 %
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Pour aller à la guerre, pour combattre quand l'essentiel est en jeu, encore faut-il y être prêt. Et aujourd'hui, nous ne le sommes pas. La question que vous posez, d'une certaine façon, pour les Européens, est assez dépourvue d'objet : à quel moment voudrons-nous décider de nous engager dans une guerre ?
Eh bien, nous ne le pouvons tout simplement pas, parce que depuis très longtemps nous avons renoncé à l'idée même qu'il fallait se préparer à faire la guerre. Pendant très longtemps, nous avons cru au rêve de la paix perpétuelle. Nous avons d'ailleurs cru que l'idée même de l'Union européenne allait accompagner la "fin de l'histoire" et allait accompagner le dépassement de toutes les causes possibles de conflits et de conflictualité.
Nous avons cru qu'en multipliant les relations commerciales et en multipliant les relations de dépendance, nous allions éviter à tout jamais de nous trouver dans une situation de conflit – et c'est ce que nous avons fait par exemple sur le sujet de l'énergie : nous nous sommes complètement dépouillés nous-mêmes de notre capacité à répondre aux besoins les plus vitaux, aux besoins les plus cruciaux. C'est ce que nous avons fait sur le plan de l'alimentation – et Madame l'ambassadeur parlait tout à l'heure de cette situation où nous sommes aujourd'hui placés de voir des millions de personnes plongées demain dans la précarité alimentaire : eh bien, dans le même temps, l'Union européenne est en train de déployer une stratégie dont le principe est de faire baisser de 15% la production alimentaire en Europe. Je ne sais pas si nous avons encore compris d'ailleurs ce qui est en train de se jouer aujourd'hui.
Et donc, d'une certaine façon, il me semble que nous payons en quelque sorte par nos impuissances d'aujourd'hui nos naïvetés d'hier, et les naïvetés que nous continuons d'entretenir. Nous payons des stratégies d'indignation à géométrie variable aussi. Pourquoi sommes-nous prêts à nous battre ?
Sommes-nous prêts à nous battre ? Nicola Beer le disait : pour nos valeurs, pour nos principes, pour l'ordre international, oui...
Mais je crois qu'il y a un précédent à ce que nous sommes en train de vivre aujourd'hui, avec l'invasion de l'Ukraine par la Russie, invasion injustifiée, invasion scandaleuse, qui remplace la discussion et la diplomatie par la violence. Nous nous indignons – et nous avons raison de le faire – de cette agression, mais qu'est-ce que l'Europe a dit lorsque l'Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie, il y a deux ans, a attaqué l'Arménie alors même qu'un processus diplomatique était en cours sur le règlement d'un désaccord territorial ? Lorsque l'Azerbaïdjan, soutenu par la deuxième armée de l'Otan, est entré en Arménie, a déclenché une guerre, a renversé la table des négociations, a fait plusieurs milliers de morts, a violé toutes les règles du droit international – y compris dans le droit de la guerre, en utilisant des bombes à sous-munitions, en recourant à des mercenaires djihadistes...
Qu'est-ce que l'Union européenne a fait ? Elle a envoyé la présidente de la Commission et le président du Conseil à Ankara rencontrer monsieur Erdogan, et tout ce qui a indigné les Européens, c'est qu'il manquait un fauteuil pour Madame von der Leyen. À ce moment-là, nous nous inquiétions très peu de l'ordre international fondé sur des règles...
Et donc, je crois qu'il faut regarder avec lucidité les incohérences du passé, non pas pour battre notre coulpe inutilement – je ne suis pas un apôtre de la repentance – mais parce qu'on ne peut reconstruire des réponses fortes et concrètes, parce qu'on ne peut maintenir la paix durablement, que si nous tirons les enseignements de notre faiblesse passée. Pour le dire autrement, en répondant à votre question : pour pouvoir appliquer la sagesse de cette devise du général Connor, pour "pouvoir ne faire la guerre que lorsqu'on y est contraint", encore faut-il être prêt à faire la guerre, et retrouver le sens de cette maxime historique : si tu veux préparer la paix, alors il faut d'abord être prêt à défendre les principes fondamentaux qui nous lient, et qui nous lient parce qu'ils nous obligent aussi dans des situations de crise...
François-Xavier Bellamy