Béatrice Giblin : "Le vote pour Jean-Luc Mélenchon est beaucoup plus concentré géographiquement"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
On vous propose maintenant d'analyser la cartographie de la présidentielle. On a désormais toutes les données précises du vote de dimanche. Cette carte des votes, est-ce qu'elle se superpose sur d'autres cartes ? Y a-t-il des recoupements avec des critères sociologiques, économiques ou culturels ? Bonjour Béatrice Giblin. Bonjour. Vous êtes géographe, géopolitologue et directrice de la revue Hérodote, qui est une revue de géographie et de géopolitique. Déjà, est-ce que cette carte, elle est très différente de celle d'il y a 5 ans ?
Par les couleurs, c'est incontestable. On était habitué à des cartes rose et bleue, et voilà qu'il n'y a plus de bleu et qu'il n'y a plus de rose. De temps en temps, il y avait une petite touche de vert, et là, il n'y a plus que des couleurs auxquelles on n'était pas tout à fait habitués. On a de l'orange pour Macron, du marron pour l'extrême droite, Le Pen et Zemmour, et on a du rouge pour Mélenchon. Donc c'est effectivement une carte tout à fait nouvelle.
Donc trois couleurs, mais pour autant, est-ce que ça se répartit en un tiers, un tiers, un tiers ou pas ?
Alors ça se répartit en un tiers, un tiers à peu près, puisque on est à 26%, 23% et 22%, pour faire simple. Mais la géographie est très différente. Je dirais qu'il y en a deux qui sont une couverture nationale. C'est le vote pour Emmanuel Macron et le vote pour Marine Le Pen, si on y ajoute Zemmour. Et puis, on a un vote qui est important en nombre de voix, mais dont la géographie est très très différente. L'essentiel des voix de Mélenchon, c'est qu'il a reconstitué la banlieue rouge, si vous voulez, c'est-à-dire Saint-Denis, Val-d'Oise, Val-de-Marne, Seine-et-Marne et Essonne. Voilà, et on laisse tomber après les Hauts-de-Seine, les Yvelines, bon, voilà. Mais ça, c'est son gros socle.
Après, il faut regarder dans des choses un peu plus fines. On va retrouver, et c'était déjà comme ça d'ailleurs en 2017, beaucoup plus au sud, sur un sud-ouest. La Riège, par exemple, est un des départements où il arrive en tête de tous les candidats. Mais dans le Gers, il y aura aussi un vote Mélenchon. Et c'était des terres historiquement de gauche, de toute façon ? Oui, elles étaient radicales socialistes, elles ont été socialistes. Quand il y avait des reflux socialistes, c'était toujours là qu'on restait encore avec du rose, pour faire simple.
Et puis, on a cette ligne qui apparaît, qui n'était pas nette comme ça, qui apparaît, on va dire, entre Brive et Montauban, si vous voulez, du côté de la Corrèze, du Lot, en descendant vers le Tarn. Là, vous allez avoir un vote Mélenchon. Et puis, autre zone de vote Mélenchon, la zone de la Drôme, de l'Ardèche. C'est-à-dire, en fait, un électorat un peu différent. Et puis, le dernier élément moucheté, comme ça, ça va être les villes universitaires. Donc, finalement, ce que vous nous dites, c'est quoi ?
C'est que son vote est plus difficile à lire, plus pluriel, que le vote pour Emmanuel Macron ou pour Marine Le Pen ?
Il n'est pas plus difficile à lire, il est plus concentré géographiquement. Ce n'est pas un vote que vous allez retrouver, de la Bretagne à l'Alsace et du Nord au Sud. Non. Mais il correspond à des catégories sociales. C'est d'abord, il faut qu'il y ait des gens jeunes. Très souvent, quand même, issus de l'immigration. Il a fait une campagne, comme déjà la fois précédente, mobilisatrice incontestablement. Des étudiants, des enseignants, c'est-à-dire des gens avec un capital culturel de gauche. Ça, c'est incontestable. Et puis, un mode de vie, j'allais dire, soucieux d'écologie, des bobos écolos de la Drôme Provençale. Enfin, je fais un peu simple, mais c'est un petit côté comme ça.
Et les deux finalistes, est-ce qu'on peut résumer leur vote par le clivage qu'on avait observé il y a cinq ans ? Allez, si je simplifie vraiment beaucoup. Emmanuel Macron, candidat des riches et des villes. Marine Le Pen, candidat des campagnes et des pauvres.
Ça reste un peu vrai. Marine Le Pen est présente dans les petites villes, petites et moyennes villes, c'est sûr. Macron est beaucoup plus présent dans les villes, on va dire, au-dessus de 50 000 habitants et les grandes villes. Mais Mélenchon est présent dans les grandes villes, dans les agglomérations, j'allais dire, avec université. C'est là où il va, parce que c'est un électorat qui va voter pour lui. Et il a bénéficié du vote utile à gauche qu'on avait dans ces classes-là, bien sûr. Et est-ce qu'il y a une différence ?
Mais quelle est-elle entre ceux qui ont voté Marine Le Pen et ceux qui ont voté Éric Zemmour ? Est-ce que c'est très net aussi sur vos cartes ?
J'irais près, c'est un vote de classe. Non, ils ne sont pas différents tellement sur les lieux. Parce que, par exemple, vous allez avoir un Zemmour très important du côté des Alpes-Maritimes. Et alors, il faudrait descendre à l'échelle de la commune, voire peut-être même du quartier, pour voir exactement qui a voté Zemmour. Mais il suffit de regarder simplement la région d'Île-de-France. Zemmour, vous avez un vote Zemmour dans les quartiers ouest parisiens, le 16e arrondissement, par exemple. Cartier-Chic, vous avez Neuilly, vous avez, on va dire, les Yvelines, Versailles. La Manif pour tous a laissé des traces, d'une certaine façon. J'ai des catholiques intégristes bourgeois.
Zemmour a présenté quelque chose. Il a quand même été éditorialiste au Figaro pendant des années. Donc, si vous voulez, le Figaro a porté Zemmour. Et donc, il lui a donné une forme de bienséance. Il était de bon ton de lire les articles de Zemmour. Madame Le Pen n'a jamais eu cette image-là parmi l'électorat du Figaro. Donc, les gens qui ont voté, là, les villes, vous nous avez cité Versailles, Neuilly,
ce ne sont pas des gens qui, avant, votaient Marine Le Pen ? Non.
Alors, cette fois-ci, au deuxième tour, qu'est-ce qu'ils vont faire ? Est-ce qu'ils vont s'abstenir ? Est-ce qu'ils vont voter Macron ? Ou est-ce qu'ils vont voter Le Pen ? Une partie d'entre eux ira voter Le Pen, une partie d'entre eux n'ira pas voter. Et puis, une partie votera Macron.
Quel est le critère déterminant d'un vote ? Est-ce que c'est un critère économique, sociologique ? Est-ce que c'est l'âge, critère culturel ? Qu'est-ce qui est en numéro un ?
C'est un peu tout ? Ça dépend des gens, pour le numéro un. Par exemple, le parti de l'abstention, c'est le parti des jeunes. Très nettement, on le voit bien. Quand on se rend compte...
Les jeunes, il y a l'outre-mer, la Corse aussi ?
Oui, mais l'outre-mer a voté Mélenchon à cause d'antivax. Et comme il a pris des positions un peu démagogiques sur l'antivax, c'est là qu'il a pu engranger en Martinique, en Guyane, dans ces positions-là.
Mais il y a une forte abstention quand même, outre-mer.
Oui, bien sûr, il y a une forte abstention. Mais il y a aussi Mélenchon qui arrive en tête. Il n'est pas arrivé là par hasard, si vous voulez, assurément. Non, dans les critères, il y a bien évidemment l'âge, puisque les jeunes votent beaucoup moins que les personnes âgées. Il y a évidemment le niveau socio-culturel. Ça ne veut pas dire que quand on a un niveau social avec des revenus élevés, on va forcément voter pour un Macron ou une droite autrefois. Mais il y a un capital culturel. Les milieux universitaires enseignants, c'était des milieux qui étaient évidemment beaucoup plus à gauche qu'à droite. Vous n'avez pas de capital vraiment à défendre.
Et puis vous vous rendez compte combien dans les derniers jours, les gens se sont décidés, combien de gens se sont décidés dans l'isoloir au dernier moment. Donc ça veut bien dire que, vous savez, l'explication du vote, elle gardera toujours une partie de son mystère.
Et ce n'est pas plus mal peut-être. Merci beaucoup. Béatrice Giblin, directrice de la revue Hérodote, revue de géographie et géopolitique. Vous étiez l'invité du 5-7.
Jean-Luc Mélenchon