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interviewFrance Inter — L'invité de 6h20· 16 septembre 2020 7 min

Édouard Philippe nommé chez Atos, en plus d'être maire du Havre : "Gagner de l'argent, c'est le nouveau monde"

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Présentateur

Il est 6h20, la ville du Havre n'était visiblement pas suffisante pour Edouard Philippe. En plus de sa casquette de mer, l'ancien Premier ministre s'apprête à devenir administrateur indépendant du groupe informatique français Atos. Bonjour Vincent Jauvert. Bonjour. Vous êtes journaliste à l'Obs et auteur des Voraces. C'est un livre enquête sur cette frontière poreuse entre le public et le privé. Précisons tout de suite qu'Edouard Philippe a le droit de cumuler ces deux fonctions. La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique a rendu hier un avis favorable. Il va faire quoi exactement à Edouard Philippe ? Quelles compétences est venu chercher Atos en le choisissant lui ?

0:33
Édouard Philippe

Je ne sais pas si c'est l'un des compétences, en tout cas c'est un réseau forcément.

0:37
Présentateur

Et pour Edouard Philippe, quel est l'intérêt ?

0:39
Édouard Philippe

Il est payé à peu près l'équivalent de ce qu'il sera payé comme maire. Les administrateurs d'Atos gagnent à peu près 40 000 euros par an.

0:49
Présentateur

Alors il est maire d'une grande ville, il a été Premier ministre et donc il est au courant de nombreux dossiers. Il y a un risque de conflit d'intérêts, d'éventuel favoritisme.

0:57
Édouard Philippe

On peut espérer que l'HATVP, la Haute Autorité a vérifié ça, a vérifié que pendant qu'il était Premier ministre, M. Philippe n'a pas eu affaire à Atos. On peut néanmoins s'interroger sur le fait qu'il était Premier ministre quand le précédent PDG d'Atos a été nommé commissaire, M. Breton. Bon, mais j'imagine que la Haute Autorité, qui est maintenant une autorité puissante et qui a les moyens d'enquêter, a fait son job.

1:25
Présentateur

Alors il y a deux cas de figure. Il y a ceux qui font des allers-retours entre le public et le privé. Là c'est un élu en fonction qui exerce une activité dans le privé. Est-ce que la problématique est différente ou pas ?

1:34
Édouard Philippe

Pas du point de vue du conflit d'intérêts, mais du point de vue des électeurs, oui. Ces électeurs peuvent se dire, est-ce que cette personne va vraiment travailler à plein temps pour la ville, de 170 000 habitants pour le Havre ? En même temps, un élu n'est pas forcé d'être à plein temps. Il est un directeur général des services. C'est une nouvelle manière de faire les choses. C'est la première fois, je crois, qu'un élu de ce niveau-là, ex-premier ministre, devient aussi rapidement administrateur. Il y a eu M. Sarkozy et d'autres, mais bien plus tard. C'est très révélateur de ce nouveau monde.

2:10
Présentateur

Pourquoi vous dites nouveau monde ? C'est une pratique récente ?

2:14
Édouard Philippe

Il est le premier Premier ministre à être devenu administrateur d'une entreprise privée de cette taille-là, enfin, entreprise privée de toute façon, aussi rapidement. M. Raffarin est devenu bien plus tard. M. De Villepin, je ne sais même pas s'il est administrateur, c'est très rare et ça vient bien plus tard. Lui, c'est immédiat.

2:33
Présentateur

Et en dehors de son cas de figure à lui, il y en a beaucoup, des politiques qui exercent comme ça des fonctions privées, qui font des allers-retours ?

2:42
Édouard Philippe

Qui font des allers-retours ? Oui, qui deviennent souvent lobbyistes, de plus en plus. Qui deviennent avocats d'affaires, comme M. Cazeneuve, son prédécesseur. Lobbyistes, comme je l'ai dit, c'est très important, c'est même très inquiétant, le nombre de politiques qui deviennent lobbyistes, de droite comme de gauche. C'est la porosité entre les deux secteurs. Il faut savoir que pour Edor Philippe, il cumule autre chose, il est aussi aux fonctionnaires. Il peut demain matin revenir au Conseil d'État, s'il veut. Autrement dit, il fusionne les élites administratives, politiques et économiques.

3:17
Présentateur

Les trois, c'est ce que vous dénoncez d'ailleurs, c'est ce que vous dénoncez dans votre livre. Ça se fait à tous les niveaux, ou là, parce que là vous avez cité quasiment que des anciens premiers ministres, où si on descend un peu dans les échelons, on continue à avoir cette frontière poreuse ?

3:29
Édouard Philippe

Oui, il y en a quelques-uns. Il y a M. Bussereau, qui était ministre des Transports, qui est devenu administrateur d'une boîte de transport. François Baroin, qui lui alors cumule un nombre considérable de jobs dans le privé, dont administrateur d'une boîte de transport aussi. Mme Fleur Pellerin aussi, qui d'ailleurs a eu des ennuis avec la justice, ou en tout cas est sous le coup d'une enquête. Mais ça reste encore rare. On n'est pas au niveau des Etats-Unis, ou de l'Angleterre, ou de l'Allemagne, où là on se souvient que M. Blair, M. l'ancien chancelier, Schröder, sont devenus administrateurs de boîtes, de grandes entreprises. En France, ce n'était pas le cas.

Et encore une fois, ce qui est la spécificité en France, c'est que ni Schröder, ni Blair n'étaient aux fonctionnaires. Nos politiques sont presque tous aux fonctionnaires. Donc ils peuvent rentrer dans la haute fonction publique. Ils préfèrent gagner de l'argent ailleurs. On pourrait imaginer, on pourrait rêver qu'au lieu de faire ça, ils deviennent patrons de fondations, patrons d'associations, destinés à améliorer le sort des plus défavorisés. On pourrait imaginer, rêver que ce serait leur passion. comme l'ancien premier ministre Hérault, qui est devenu président de la fondation, d'une fondation, d'une étude politique, de la fondation contre l'esclavage.

Lui, non, a préféré faire de l'argent. Bon, c'est le nouveau monde.

4:56
Présentateur

C'est le nouveau monde, et ce nouveau monde, il date de quand ? Est-ce qu'au cours de votre enquête, vous avez pu, je ne sais pas, voir s'il y avait un virage ? Est-ce que ça s'est toujours fait un petit peu ?

5:03
Édouard Philippe

Ça s'est toujours fait un petit peu, comme vous dites. Mais enfin, on n'imagine ni le général de Gaulle, ni François Mitterrand, ni même Jacques Chirac faire ça, même si sa femme était au bord de l'EVMH. C'est quand même sous Nicolas Sarkozy. C'est Nicolas Sarkozy et la suite. Beaucoup de ministres de Nicolas Sarkozy sont devenus administrateurs de bois, se rentrent dans le privé, et idem pour des ministres de François Hollande, de la même façon. Donc on peut dire qu'il y a un lien entre la libéralisation voulue par Nicolas Sarkozy de l'Etat, avec la fameuse RGPP, la réforme des politiques publiques, la libéralisation au sein de l'Etat, et l'entrée des hommes politiques dans le privé.

Et il faut bien voir que l'équipe qui est au pouvoir aujourd'hui est née avec ça.

5:51
Présentateur

Donc là, la pratique se répand davantage, vous trouvez ?

5:54
Édouard Philippe

Pour eux, c'est une évidence. Ils viennent du privé. Et ils vont y retourner.

5:59
Présentateur

Et en quoi est-ce gênant ? Parce que si on descend dans l'échelon politique, c'est pas rare qu'il y ait des maires de petites communes, qu'il y ait un métier, une activité en parallèle à côté. C'est même souhaité.

6:07
Édouard Philippe

C'est même souhaité. On oublie souvent que les indemnités de maires ne sont que des indemnités. Elles ne sont pas salariées.

6:14
Présentateur

Et donc ?

6:15
Édouard Philippe

Alors rien. Le fait qu'ils aient des jobs n'est pas du tout chocant. Bien au contraire. Le fait que des grandes entreprises, les emploient, on ne peut pas dire autrement que pour leur carnet d'adresses au sein de l'État, qu'ils ont constitué quand ils étaient dans l'État ou à l'étranger, là on peut se poser des questions.

6:36
Présentateur

Vincent Jauvert, votre livre s'intitule « Les voraces ». Il est paru en début d'année chez Robert Laffont. Merci beaucoup d'être venu ce matin à France Inter. Vous est-il invité du 5-7 ?

6:46
Locuteur

Merci beaucoup d'avoir regardé cette vidéo !