Déportés : témoigner pour transmettre une mémoire collective. Avec Judith Elkan-Hervé et Karine Sicard Bouvatier
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
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Questions et réponses
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- 0:39OuverteRéponse directe
Karine Sikar-Bouvattier, bonjour.
- 0:48OuverteRéponse directe
Vous êtes photographe, auteur de ce livre Déporter leur ultime transmission. Livre de témoignages, livre de photos, accompagné d'une exposition à voir jusqu'à dimanche à Arles.
- 1:29OuverteRéponse directe
D'où vient ce livre-là, ce projet déporté ? Comment est-il né ?
- 3:58OuverteRéponse directe
Pourquoi avez-vous accepté de participer à ce projet ?
- 4:12OuverteRéponse partielle
J'ai accepté de participer à ce projet parce que, vu mon grand âge et que je vois venir la fin de ma vie, je souhaiterais encore parler de ce que j'ai vécu.
- 5:56OuverteRéponse directe
Votre grand âge, comme vous dites, c'est 95 ans. Assez.
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« Ces mots sont ceux de Raphaël Ezraïm et nous pourrions aussi citer Pierre Gascon, Esther Seneau, Elie Buzyn, Rosette Lévy, Isabelle Chocot ou encore Ginette Kolinka, ils et elles sont 25, survivants des camps dont vous avez recueilli le témoignage. »
- 1:41InvitéFait
« Ma mère étant professeure d'université, m'a donné l'envie de transmettre. »
- 1:45InvitéFait
« Mon père, médecin, me disait toujours enfant, quand il était petit, il me disait, en ce qui concerne la déportation des Juifs, il me disait que j'aurais pu être l'un d'entre eux. »
- 2:27InvitéFait
« J'ai eu une sorte de prise de conscience, mes enfants avaient leur âge lorsqu'ils ont été déportés, c'est-à-dire un âge 15, 16, 17 ans, un âge où l'avenir s'ouvre à soi. »
- 3:58PrésentateurFait
« Il faut aimer la vie, faire ce que l'on aime, il ne faut pas être insouciant, mais être confiant et toujours rester digne. »
- 4:22InvitéFait
« Je souhaiterais encore parler de ce que j'ai vécu, non pas pour raconter mes souffrances, pas du tout, mais pour mettre en garde surtout les jeunes d'aujourd'hui et pas seulement les jeunes, nous tous, d'être vigilants, responsables. »
- 4:51InvitéFait
« Il y a eu d'autres génocides depuis, avant aussi, les Arméniens, la Deuxième Guerre mondiale, bien sûr. »
- 5:27InvitéFait
« Je ne suis pas politicienne, je n'ai jamais milité dans aucun parti politique. »
- 6:29PrésentateurFait
« Est-ce que vous avez, dans votre vie, beaucoup parlé de ce moment-là, de votre déportation ? »
- 6:57InvitéFait
« Raconter, raconter sèchement des événements qui ont été tellement tragiques, pour moi, ce n'est pas possible. »
- 7:10InvitéFait
« Il y a Antoine de Saint-Exupéry qui a dit qu'on ne voit bien qu'avec le cœur, l'essentiel est invisible pour les yeux. »
- 7:36InvitéFait
« C'est la souffrance psychique qui reste ad vitam aeternam. »
- 8:09InvitéFait
« Ma mère était un génie d'amour, et c'est ça qui m'a sauvée. »
- 9:05InvitéFait
« Je porte le deuil sans être triste. »
- 10:35InvitéFait
« Cervantes qui a dit « Je vis du désir que j'ai à vivre ». »
- 11:04PrésentateurFait
« Vous êtes née en 1926 à Oradea, en Transylvanie, c'était en Roumanie au moment de votre naissance, c'est devenu hongrois en 1940. »
- 11:16PrésentateurFait
« En mai 1944, quelques jours après votre bac, vous avez été enfermée avec votre famille dans le ghetto d'Oradea, puis déportée à Auschwitz. »
- 11:25PrésentateurFait
« Vous ne saviez pas, vous ne compreniez pas où vous étiez. »
- 12:14InvitéFait
« C'est des histoires intimes, des histoires de famille, chaque histoire est unique. »
- 13:52InvitéFait
« J'ai toujours eu une infinité pour la langue française. »
- 14:44InvitéFait
« Il m'a dit, si, mais nous, on nous a enseigné à l'école que les juifs ne sont pas des hommes comme nous. »
- 27:19InvitéFait
« Ce qui se passe autour de nous encore aujourd'hui, moi je pense que ça nous oblige à être vigilant. »
- 28:39InvitéFait
« Il y a eu le génocide des gitans et il ne faut pas l'oublier. »
- 29:58InvitéFait
« Quand Chirac a déclaré que Vichy était la France. »
Temps de parole
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Ce qu'il faut rappeler ce n'est pas la souffrance des gens car actuellement tellement de femmes, d'enfants, d'hommes souffrent dans le monde. Mais l'essentiel c'est que cette humanité puisse vivre en ayant une haute conscience d'elle-même. On n'a pas à pleurer sur le passé mais à créer l'avenir en ayant foi en la démocratie et en la protégeant chaque jour. Ces mots sont ceux de Raphaël Ezraïm et nous pourrions aussi citer Pierre Gascon, Esther Seneau, Elie Buzyn, Rosette Lévy, Isabelle Chocot ou encore Ginette Kolinka, ils et elles sont 25, survivants des camps dont vous avez recueilli le témoignage. Karine Sikar-Bouvattier, bonjour. Bonjour.
Vous êtes photographe, auteur de ce livre Déporter leur ultime transmission publiée aux éditions de la Martinière. Livre de témoignages, livre de photos, accompagné d'une exposition à voir jusqu'à dimanche à Arles et livre dans lequel vous témoignez, vous aussi. Je dis tel qu'un Hervé, bonjour. Bonjour. Grand merci d'être avec nous sur France Culture ce matin. Alors, l'une des particularités de cet ouvrage, de ce projet, c'est que les entretiens que vous avez réalisés, Karine Sikar-Bouvattier, vous les avez réalisés à chaque fois en compagnie d'un ou d'une jeune ayant l'âge que la personne rencontrée avait au moment de sa déportation.
Chaque rencontre est immortalisée par une photo en noir et blanc. Vous aviez précédemment réalisé entre autres un travail sur les diaconesses de Reilly, un autre en milieu carcéral. D'où vient ce livre-là, ce projet déporté ? Comment est-il né ?
Merci de me recevoir, de nous recevoir. En fait, je dirais que j'ai reçu, je pense, un cadeau de mes parents. Ma mère étant professeure d'université, m'a donné l'envie de transmettre. Et mon père, médecin, me disait toujours enfant, quand il était petit, il me disait, en ce qui concerne la déportation des Juifs, il me disait que j'aurais pu être l'un d'entre eux. Donc finalement, je pense que d'une manière peut-être inconsciente, j'ai toujours porté cela en moi et en me disant finalement que nous sommes tous concernés par ce sujet, nous sommes tous responsables par ce sujet. Et donc, c'est la rencontre avec deux rescapés par des amis.
Et je me suis dit, j'avais vraiment envie d'aller les interroger, les photographier, en me disant c'est une génération qui nous quitte, d'aller vers eux. Et je me suis dit, qu'est-ce que je peux faire de plus ? J'ai eu une sorte de prise de conscience, mes enfants avaient leur âge lorsqu'ils ont été déportés, c'est-à-dire un âge 15, 16, 17 ans, un âge où l'avenir s'ouvre à soi. Et donc, je me suis dit finalement, il y a cette génération, on est au XXe siècle, qui a vécu l'indicible. Et ces jeunes du XXIe siècle pour lesquels cette histoire est très loin.
Et il fallait documenter cette rencontre pour que les jeunes aillent puiser vraiment à la source cette mémoire, se l'approprier et pour pouvoir à leur tour la transmettre. Donc, documenter ce moment-là, cette rencontre. Et puis, dans un deuxième temps également, c'était par la photographie, lorsqu'on voit ces portraits en duo, se rendre compte, on voit les rescapés comme des personnes âgées, mais se rendre compte qu'ils avaient 16 ou 17 ans lorsqu'ils sont arrivés dans ces lieux de terreur.
Et donc, c'était à la fois documenter ce lien, cette transmission, témoigner qu'elle existe et qu'elle a existé pour les temps futurs, et en même temps, transposer dans un temps présent et associer les jeunes pour qu'eux-mêmes se sentent concernés.
Avec l'un des rescapés que vous rencontrez qui vous dit, je suis heureux de vous rencontrer car c'est urgent, il est mort depuis comme 7, je crois, 9 des anciens déportés que vous avez rencontrés. Alors, tous les entretiens se terminent par une adresse à la jeunesse et vous, vous lui dites, je dis quelqu'un Hervé, à cette jeunesse, il faut aimer la vie, faire ce que l'on aime, il ne faut pas être insouciant, mais être confiant et toujours rester digne. Nous allons parler bien sûr de votre histoire, mais d'abord, j'aimerais que vous nous disiez, je dis quelqu'un Hervé, pourquoi vous avez accepté de participer à ce projet ?
J'ai accepté de participer à ce projet parce que, vu mon grand âge et que je vois venir la fin de ma vie, je souhaiterais encore parler de ce que j'ai vécu, non pas pour raconter mes souffrances, pas du tout, mais pour mettre en garde surtout les jeunes d'aujourd'hui et pas seulement les jeunes, nous tous, d'être vigilants, responsables. Il y a eu d'autres génocides depuis, avant aussi, les Arméniens, la Deuxième Guerre mondiale, bien sûr, mais aujourd'hui, nous avons, je voudrais dire vraiment, d'être vigilants. On ne peut pas vivre sans responsabilité, donc il faut être, pour moi, les mots clés sont responsabilité, dignité, et ne pas accepter l'inacceptable.
C'est-à-dire, je ne sais pas comment, je ne connais pas la recette politique pour éviter les désastres que nous avons vécu, mais l'essentiel pour tout le monde. Je ne suis pas politicienne, je n'ai jamais milité dans aucun parti politique, mais j'étais toujours attentive à ce qui se passait autour de moi, et dans mon environnement, j'ai essayé de mettre en garde les gens, de ne pas retomber dans ce qu'on avait vécu, ce que j'ai vécu.
Alors, votre grand âge, comme vous dites, c'est 95 ans. Assez. Assez. Karine Sicard, vous, Mathieu, je crois, vous allez nous confirmer que toutes les personnes que vous avez sollicitées ont accepté de participer. Tout à fait. Plus de la moitié ont raconté leur histoire dans un livre. Certains, certaines vont régulièrement dans les écoles ou faire des conférences. Vous, Judith Elquin-Hervé, avant ce livre, quel était votre rapport à la transmission ? Est-ce que vous avez, dans votre vie, beaucoup parlé de ce moment-là, de votre déportation ?
Non, pas tellement. Parce que, bon, évidemment, j'ai donné un interview aux envoyés de Spielberg, qui a réuni les confessions des déportés aux Etats-Unis. C'était, j'ai trouvé que c'était, je n'étais pas à l'aise parce que raconter, raconter sèchement des événements qui ont été tellement tragiques, pour moi, ce n'est pas possible. D'ailleurs, je vais vous citer ici, il y a Antoine de Saint-Exupéry qui a dit qu'on ne voit bien qu'avec le cœur, l'essentiel est invisible pour les yeux. Mais je pourrais dire que l'essentiel n'est pas audible, il n'est audible qu'avec le cœur.
Donc, je n'ai pas tellement, j'ai beaucoup parlé à mes amis, où j'ai pu raconter mes émotions, j'ai pu raconter ce que je... Non, pas les faits, parce que pour moi, la souffrance physique est moindre. C'est la souffrance psychique qui reste ad vitam aeternam. On ne peut pas oublier d'avoir été au seuil de la mort, tous les jours, chaque instant, la peur surtout, mais ce n'est pas l'essentiel. Et pour moi, l'essentiel, c'est d'avoir perdu tous les miens. Heureusement, ma mère est restée en vie, c'est grâce à elle que je suis restée en vie. Elle était extraordinaire. Et là, je dois citer Albert Corrène, qui a écrit ce livre sur sa mère, qui a dit, entre autres, ma mère était un génie d'amour.
Ma mère était un génie d'amour, et c'est ça qui m'a sauvée. Et peut-être, par ce geste de vouloir me sauver, elle s'est sauvée elle-même. Donc, on est rentrées toutes les deux. C'est, pour moi, la tragédie reste entière dans mon cœur, de la perte de tous ceux, de ma ville natale, de mon père, de ma tante, de ma grand-mère, de ma famille, de mes amis, innombrables, qui sont restées là-bas, très peu sont rentrées. Et ça, quand je dis que je porte la mort en moi, et je n'ai pas besoin d'aller à Auschwitz pour revisiter les lieux, je porte le deuil sans être triste. Non, pas du tout. Mais ce deuil, c'est pas seulement un devoir, mais il me semble que c'est aussi un devoir.
Mais je ne peux pas faire autrement, et mes souffrances personnelles racontées, franchement, pour répondre à votre question, je n'avais pas ressenti le besoin de raconter mes quotidiens, les journées quotidiennes à Auschwitz. C'était raconté largement et bien par des historiens, des sociologues, analysés, etc. Non, pour moi, c'est une histoire éternelle qui dure, pour moi, jusqu'à ma mort. Justement, si je parle maintenant, c'est parce que je sens cette mort rapprochée. Et je voudrais vous confier, à tous ceux qui m'écoutent, ce sentiment que j'ai d'œil permanent pour ceux qui sont partis.
Mais ce n'est pas un désir de vengeance, ni de haine que je ressens, mais un désir d'amour pour tous ces gens-là qui n'ont pas de tombe, partis sans laisser d'adresse, sans laisser de tombe. Et alors, pour vous dire encore une citation qui m'a gardée en vie à Auschwitz, c'est Cervantes qui a dit « Je vis du désir que j'ai à vivre ». C'est le désir à vivre qui m'a tenu en vie à Auschwitz, et qui m'a tenu en vie tout le long, où j'avais, je dois dire, que j'ai eu une vie heureuse, malgré tout, après la guerre.
Alors, vous êtes née, il faut donner quand même quelques éléments sur votre histoire, Judith Alcarver, vous êtes née en 1926 à Oradea, en Transylvanie, c'était en Roumanie au moment de votre naissance, c'est devenu hongrois en 1940. En mai 1944, quelques jours après votre bac, vous avez été enfermée avec votre famille dans le ghetto d'Oradea, puis déportée à Auschwitz. Quand vous êtes arrivée, vous le dites dans le livre, « Vous ne saviez pas, vous ne compreniez pas où vous étiez ». Pour vous, Auschwitz, c'est un non-lieu, où vous n'avez jamais voulu retourner, c'est ce que vous nous avez dit.
Karine Sicard-Bouvattier, c'est aussi la force de ces témoignages et de leur nombre, il y en a 25, c'est que l'on voit, on lit très bien le côté système de la déportation, de l'extermination, et en même temps, on voit bien aussi que chaque histoire est unique. Par exemple, ce rapport au lieu, au non-lieu, il est très personnel. Certains, effectivement, vous racontent qu'ils sont retournés à Auschwitz longtemps après, d'autres vous disent qu'il n'en est pas question. Et puis, il n'y a pas qu'à Auschwitz, d'ailleurs, dans ce livre, et ça, plusieurs le disent aussi, comme s'il fallait restituer la pluralité des histoires.
Tout à fait. C'est-à-dire qu'en fait, c'est des histoires intimes, des histoires de famille, chaque histoire est unique. Alors après, il y a, comme le disait Judith, des choses qui se recoupent d'effets. Il y avait plusieurs camps, certains ont été sans doute plus durs que d'autres. Mais effectivement, Auschwitz est un symbole aujourd'hui parce que c'était un lieu international où il y avait le plus de déportés qui venaient vraiment de l'Europe entière. Et c'est l'endroit où il y a eu plus de nombre d'exterminations. Mais il y a eu tous les autres. Et je pense effectivement à Georges Gossin qui était à Gauzen, qui était un autre camp extrêmement dur.
Et c'est vrai, dont on parle un petit peu moins. Mais c'était des histoires. En fait, c'est ça qui est très touchant. C'est que c'est des histoires humaines, des histoires individuelles, intimes, de famille. Et ce qui m'a beaucoup touchée, c'est de voir à quel point il y a mille choses. On se demande pourquoi certains ont tenu, pas d'autres. Mais ce qui m'a beaucoup frappée, il y a des choses qui reviennent, qui est l'amour. Et Judith, vous en parliez tout à l'heure, l'amour de sa mère, l'amour d'une famille aimante, lorsqu'on est plus jeune, qui donne une force inouïe. Après, il y a mille et une raisons de...
Et dans cette pluralité d'histoires aussi, il y a des mots quand même qui reviennent souvent dans de nombreux témoignages. Et parmi eux, il y a chance ou miracle pour expliquer le fait d'en être sorti, d'en être revenu. Vous, Judith Elkain-Hervé, c'est un homme qui vous a aidé à partir, à quitter Auschwitz pour le camp de travail de Ditao, en Allemagne. Est-ce que vous pouvez nous raconter ça ?
Oui. J'ai toujours eu une infinité pour la langue française. Et j'avais le désir, même jeune fille, d'un jour venir en France, connaître la France. J'ai appris de français, surtout par les films français d'avant-guerre, et aussi par les chansons, par les Luciennes Boyer. Mais donc, au camp, il y avait aussi des prisonniers politiques, ce n'étaient pas des juifs déportés, des prisonniers politiques déportés, qui venaient dans notre camp pour réparer la voirie, etc. Et alors là, j'ai entendu parler français, donc je me suis précipitée pour leur parler en français.
Et il y avait un monsieur, le gueux ou le queue, malheureusement, c'est ça, je ne me pardonne pas de ne pas avoir été vraiment plus attentive. Et bon, enfin, il m'a dit, il faut repartir. Et c'était le mois d'octobre, il commençait à faire mauvais, les Russes approchaient, les armées soviétiques. Nous, on espérait qu'ils arriveraient plus tôt, mais bon, ça a duré encore presque un an. Après, depuis octobre, et donc, il m'a dit, il faut partir d'Auschwitz, parce que lorsque les armées soviétiques arriveront, les Allemands vont ou bien tuer tout le monde qui reste dans le camp, ou bien les faire partir de force. Bon, et ça sera mortel. Il avait raison.
Il m'a dit, essayé de partir, de trouver un groupe, un transport de travail qui part en Allemagne. Alors, évidemment, je l'ai tout de suite transmis à ma mère et aux amis, on était un groupe d'amis originaires de notre ville. En hongrois, ça s'appelle Nordi Varad, Oradia en roumain, Gros Vardain en allemand. Ça raconte un peu l'histoire de la Hongrie en même temps. Les trois noms. Bien, ce petit groupe, nous avons réussi grâce à ma mère surtout qui avait une volonté, une force extraordinaire dans la nuit de nous introduire en cachette dans une baraque où il y avait déjà des personnes désignées pour aller travailler en Allemagne. C'était assez périlleux.
On aurait pu, si on nous avait attrapés, je n'ose pas penser à ce qui serait advenu de nous. Bon, et on a réussi à partir donc à Auschwitz qui était une petite ville. D'ailleurs, je ne connais pas la ville très bien parce que nous étions en banlieue dans une usine d'aviation où on travaillait 12 heures en Allemagne en Allemagne de jour ou de nuit. Alors, le travail là-bas, évidemment, il n'y avait plus des chambres à gaz. On se sentait vraiment presque heureux, soulagés tout au moins.
Et on continuait à vivre d'une minute à l'autre parce que toute cette année, au fond, c'est passé en ne pas faisant ni des projets ni à essayer de vivre d'une minute à l'autre, d'être content si on n'avait pas trop froid, d'être content si on avait un petit peu plus à manger. Bon, donc on a travaillé dans cette usine. C'est ça, je l'ai dit à Karine. Le travail était comme dans le film de Charlot. l'étant moderne. L'étant moderne. Voilà, on ne savait absolument pas ce qu'on faisait. C'était un travail mécanique, absolument paraissant pour nous totalement inutile. Bon, et après, donc, là, j'ai travaillé avec un ouvrier, un jeune allemand qui avait entre 20 et 25 ans.
et ce garçon, au début, m'a demandé plusieurs fois vous êtes vraiment juif, vous êtes des juives. Alors, j'ai dit, ben oui, pourquoi vous ne voulez pas me croire ? Il m'a dit, si, mais nous, on nous a enseigné à l'école que les juifs ne sont pas des hommes comme nous. Voilà, alors, ça c'était l'éducation qu'il a reçue. Mais après, donc, ce garçon, quand ma mère et moi, on était à deux à travailler avec lui, ma mère et moi, il m'a été tellement, tellement amical, tellement gentil avec nous. Il m'a envoyé dormir la nuit dans le vestiaire pour me cacher sous les manteaux. Il parlait de moi, à ses collègues, ma jeune fille. Voilà.
Inoubliable pour moi parce que dans cette espèce de monde inhumain, déshumanisé, il y avait tout de même, on retrouvait quand même des hommes qu'on a malheureusement induits en erreur, on les a, on les a, on leur a inculqué la haine, mais une fois qu'ils étaient en face de nous, ils se sont peut-être un petit peu réveillés d'un cauchemar. Et ça, ça me rassure un peu.
Vous restez bien sûr avec nous, Judy Calquin-Hervé et Karine Sicard-Bouvattier pour poursuivre la discussion autour de ce livre Déporter leur ultime transmission aux éditions de la Martinière. Nous parlerons plus précisément encore de transmission des témoins et des témoins de témoins. France Culture 7h09 Les matins d'été Chloé Cambrelin Il est 8h20 et nous sommes ce matin en compagnie de Karine Sicard-Bouvattier photographe, auteure du livre Déporter leur ultime transmission parue aux éditions de la Martinière et accompagnée d'une exposition à voir à Arles jusqu'à dimanche. Livre dans lequel vous témoignez Judy Calquin-Hervé avec nous également depuis 7h40.
Vous témoignez comme 24 autres survivants des camps qui vous ont livré leur récit alors que vous étiez à chaque fois accompagnée Karine Sicard-Bouvattier d'un ou d'une jeune de l'âge qu'avait la personne rencontrée au moment de sa déportation. Il y a à chaque fois une photo qui illustre la rencontre. Alors je voudrais que l'on parle maintenant de ces jeunes Octave, Valentin, Gabriel, Tomoki, Sifa, tous ces jeunes Karine Sicard-Bouvattier ils vont à l'école ils apprennent l'histoire selon vous qu'apporte le témoignage la rencontre qui dans certains cas d'ailleurs peut aussi avoir lieu à l'école mais qu'est-ce que ça leur a apporté là en l'occurrence comment se sont passées ces rencontres ?
Elles se sont très bien passées c'est-à-dire qu'ils étaient tous très enthousiastes de participer et en même temps extrêmement intimidés c'est-à-dire assez silencieux moi je les ai engagés à poser des questions j'avais un guide d'entretien et à intervenir dès qu'ils le souhaitaient et c'est vrai qu'ils étaient je pense très intimidés et pour eux c'est une histoire ancienne c'est au début du 20ème siècle eux sont nés au début du 21ème siècle mais en un moment il y a eu beaucoup d'émotions et c'est ce que je dis dans le livre c'est que je l'ai découvert je pense qu'un peu plus tard qu'ils étaient bouleversés et ce que j'ai remarqué il y avait un jeune Alexandre je m'entretenais toujours en agrandissant sur mon ordinateur la photo et j'ai vu que ses yeux étaient baignés de larmes ou encore une autre Raphaël qui a été très émue aussi pendant l'entretien un autre hippolyte qui a appris le décès de Georges Gossin a dit je suis le prochain je témoigne et du coup cette transmission ce passage de relais j'espère qu'ils vont le faire vivre c'est vraiment le but parce que finalement aujourd'hui il y a quand même des chiffres inquiétants il y a une étude en 2018 d'Ipsos qui disait que 21% des jeunes de 18 à 24 ans ne savent pas ignorent ce que c'est que la Shoah donc il faut continuer de transmettre mais transmettre c'est trans c'est par-delà et mettre ça vient de Mitteré c'est envoyer donc il y a une notion d'éternité et il faut un émetteur et un récepteur lorsqu'on transmet donc livrer un message oui et c'est ce que fait Judith très bien et comme les 24 autres témoins mais il faut les récepteurs il faut les prendre en compte et dans leur jeunesse qu'ils soient là et donc les prendre en considération et je pense qu'en les intégrant en les faisant participer c'est une manière aussi de les écouter parce qu'il faut transmettre avec amour et Platon disait qu'enseigner avec Eros c'est ce qu'il faut faire c'est transmettre avec générosité amour pour qu'ils puissent eux-mêmes après s'approprier cette histoire et inventer avec leurs propres outils à eux plus tard cette transmission auprès des générations futures et c'est aussi pour ajouter aussi pour moi ce livre est essentiel parce qu'à la fois c'est se souvenir c'est-à-dire souviens-toi et je souhaite que chacun et comme je disais au début de l'entretien nous sommes tous concernés nous sommes tous responsables de cette transmission mais également n'oublie pas de vivre et c'est ce que disait Judith c'est que chacun puisse vivre sa vie et ce que nous apportent ces témoins c'est bien plus c'est bien sûr cette histoire mais c'est aussi des valeurs humaines essentielles de fraternité de savoir vivre en tout milieu de partager de pouvoir recevoir accueillir se montrer digne chacun et donc c'est presque un livre autour de la fraternité également
sur la rencontre avec les témoins Annette Vievorka parle d'un effet de réel finalement cette présence indique que tous partagent le même monde dit-elle à propos des témoins de la rencontre avec les témoins J'y dit tel qu'en Hervé vous nous avez dit tout à l'heure au tout début de l'entretien à 7h40 pourquoi vous aviez participé à ce projet et que justement c'était aussi parce que vous saviez que voilà vous avez 95 ans que vous disparaissez les survivants au fur et à mesure il y a des questions aussi dans votre récit et des questions qui sont les vôtres il y a celles qu'on vous pose et il y a celles que vous vous posez vous dites en pensant à nous qui sommes vivantes maintenant je me demande comment avons-nous vécu depuis comment le passé s'est-il fondu dans le présent quelle continuité quelle conclusion on ne peut pas vraiment répondre à ces questions
bien entendu on ne peut pas répondre à ces questions et surtout pas d'une façon objective et intelligente je crois que l'émotion et le coeur domine tout ce que je pourrais personnellement raconter ou vous dire de mon passé dans le camp et de ma vie après également je n'ai pas eu de traumatisme après la déportation j'étais très heureuse de vivre toujours même je crois à Auschwitz comme je vous disais tout à l'heure le désir de vivre était la motivation et peut-être la raison de notre survie c'est cette volonté de vivre et en plus l'amour qui nous unissait avec ma mère mais après aussi dans ma vie toujours c'est dominer toujours peut-être les sentiments c'est-à-dire de vouloir transmettre le deuil de tout ce que nous avons perdu là-bas les nôtres non seulement de la famille mais comme je vous le disais de toute une ville pratiquement mais malgré tout c'est la vie qui doit être la plus forte et aujourd'hui ce que je voudrais dire en hébreu le mot le haïm quand on trinque on dit le haïm ça veut dire la vie donc je ne connais pas très bien les traditions du judaïsme mais ce mot-là m'est très cher et je pourrais dire que je l'ai adopté pendant ces 75 ans que j'ai vécu après la déportation malgré la souffrance qui est restée le deuil comme je vous le disais et que peut-être je ne peux pas transmettre ce que j'ai vécu mais je voudrais transmettre en partie la souffrance profonde le deuil profond pour tous ceux qui comme je vous disais ont disparu sans laisser de traces et aussi malgré tout la volonté la volonté de vivre et d'essayer d'être vigilant d'être responsable surtout parce que ce qui se passe autour de nous encore aujourd'hui moi je pense que ça nous oblige à être vigilant car les génocides sont encore été déjà se sont répétés depuis aussi mais ça peut encore venir donc il faut vraiment vraiment surveiller et être présent surtout ne pas être indifférent à ce qui se passe autour de nous c'est l'indifférence c'est une chose que je déteste il faut être impliqué peut-être qu'on se trompe quelquefois ça ne fait rien vaut mieux se tromper et corriger que rester indifférent c'est l'indifférence en gris pendant la période du fascisme hongrois m'a beaucoup marqué et même après mon retour du camp j'ai trouvé que au fond personne ne s'intéressait à savoir ce qui s'est passé bon c'est bien plus tard quand je suis venue en France qu'on a commencé ici à s'intéresser vraiment au génocide des juifs mais il n'y a il n'y a pas que le génocide des juifs il y a eu le génocide des gitans et il ne faut pas l'oublier ils étaient avec nous à Auschwitz et bon tout ce qui découle peut-être que ce n'est pas votre question mais je tiens à le dire tout ce qui découle depuis en Hongrie bon ce n'est que l'incompréhension et l'indifférence de tout ce qui s'est passé dans les années noires ce n'est pas un hasard ce qui se passe aujourd'hui bon il y a eu évidemment l'occupation soviétique il y a eu le régime communiste qui a empêché de peut-être à l'époque tout de suite dans les années 50 à dévoiler toute la vérité mais ça n'a pas été fait depuis non plus avec la toute la vérité toute la vérité sans le repousser sur les allemands ce que font ce que font les politiciens hongrois et d'ailleurs le peuple hongrois je crois que n'a vraiment pas été tout à fait au courant même si au lycée on enseigne aujourd'hui dans l'histoire de la deuxième guerre mondiale aussi la choix mais cette responsabilité que porte la Hongrie n'a pas été vraiment transmise comme par exemple quand Chirac a déclaré que Vichy était la France bon la Hongrie qui était c'est incomparable à la France parce qu'en France il y a eu la résistance à côté de Vichy il y a eu De Gaulle en Hongrie il n'y a pas eu de De Gaulle il n'y a pas eu il y a eu une toute petite résistance ça voulait dire que tout le monde n'était pas d'accord bon il y a eu aussi c'est vrai des justes il y en a il y en a eu surtout dans les monastères dans les cloîtres les religieux bon mais encore aujourd'hui en Hongrie la nation le peuple n'a pas assimilé n'a pas vraiment analysé comme en France par exemple tout ce qui s'est passé dans ces années noires et ça pour moi c'est un poids que je porte et que où je ne suis pas je ne peux pas me résigner
et c'est aussi ça c'est aussi ça la transmission Karine Sikar Bouvatier grand merci vraiment à toutes les deux Judith Alquin Mervé et Karine Sikar Bouvatier déportez leur une transmission et donc publiée aux éditions de la Martinière avec le soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et sous le patronage de la Commission nationale française pour l'UNESCO l'exposition qui accompagne cet ouvrage est à voir jusqu'à dimanche à Arles c'est au temple protestant merci beaucoup merci merci merci
merci