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interviewLe Crayon· 14 mars 2023 12 min

Le possible retour de la gauche.

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
François Hollande

Je n'étais pas un président socialiste de la République, j'étais président de la République. La gauche déçoit toujours. Si on additionne toutes les revendications, ce n'est pas un programme, c'est facilité. Les grands partis se sont affaiblis, pour ne pas dire effondrés.

0:14
Présentateur

C'est pas ça qui a laissé un boulevard justement à Emmanuel Macron ? Alors là, déjà, on est déjà devant l'Assemblée nationale, effectivement. On est déjà devant l'Assemblée nationale. Oui, effectivement, on peut en parler de l'Assemblée nationale.

0:24
François Hollande

J'y ai siégé de 1988 à 2012, donc c'est une institution que je connais bien et qui était sans doute plus active qu'elle n'a été ces dernières années et qui était essentiellement organisée autour du débat entre la gauche et la droite. Ça ne veut pas dire qu'il n'y avait pas d'extrême, mais ces mouvements étaient très résiduels. C'est un lieu pour lequel j'ai beaucoup de respect, parce que c'est là qu'ont été prononcés des grands discours, qu'ont été votés des grands textes. Et où il y avait, je dis il y avait parce qu'on n'a pas forcément encore cette conception, une forme de respect des codes. Alors peut-être qu'on se considère que c'est maintenant obsolète, archaïque, tout ça.

Mais il y avait cette conviction que nous étions les uns et les autres, au-delà de nos sensibilités particulières, de nos oppositions, investies d'une mission républicaine. Et qu'il y avait aussi, de la part de l'opinion, une attention et un aspect que le parlementaire, ça comptait, le député, ça pesait sur les territoires. Bon, aujourd'hui, ce sont des formes nouvelles, les grands partis se sont affaiblis, pour ne pas dire effondrés, les jeux sont différents. Il n'y a pas de majorité, ce qui est quand même un fait nouveau aussi, qui pourrait favoriser les compromis, mais de part et d'autre, il n'y a pas forcément cette volonté. Et il y a des polémiques incessantes qui s'y produisent.

Donc je souhaite que les Français retrouvent justement cette confiance dans cette institution-là. Parce qu'on peut avoir une haute idée de ce que peut faire le président de la République. Et c'est ici que sont votées les lois du Sénat, bien sûr. Et ici, donc, c'est là que toute l'attention devrait être portée pour que les textes correspondent au mieux à ce que les Français attendent du législateur.

2:50
Présentateur

Vous reférez la même carrière si vous étiez jeune aujourd'hui ?

2:53
François Hollande

Oui. Oui, moi, je pense que c'était d'abord par la politique nationale, mais j'ai toujours eu un mandat local. Toujours. J'ai toujours conçu mon action nationale en lien avec un territoire, en l'occurrence la Corée. Mais je ferai la même chose parce que je considère qu'on ne fait pas de la politique simplement pour gérer son territoire. On fait de la politique pour la nation. Là, on est représentant de la nation tout entière.

3:28
Présentateur

On n'est plus le député.

3:30
François Hollande

Il y avait une fameuse polémique où il y avait un personnage qui avait dit « je suis le député de Nancy ». Et il lui avait été répondu « non, vous n'êtes pas le député de Nancy, vous êtes le député de l'État de France. »

3:44
Présentateur

Mais est-ce que justement, quand on est élu président de la République, c'est un peu ce qu'on disait tout à l'heure sur les représentants, les députés à l'Assemblée nationale, on devient élu et représentant de la nation, bien qu'on ait été choisi par un parti pour représenter la nation. Est-ce qu'à partir de ce moment-là, la logique des dynamiques politiques qu'on avait initiées avec notre parti se lisse de sorte à ce qu'on puisse gouverner tout un pays ? Oui. D'abord, c'est même un devoir.

4:10
François Hollande

C'est-à-dire que candidat d'un parti, je deviens le président d'une nation. Donc ça ne veut pas dire abandonner ce qui a été mon engagement. Mais ça veut dire être capable de rassembler les Français, même ceux qui n'ont pas voté pour moi. Et on l'a bien vu dans les moments les plus difficiles, j'évoquais les attentats où il fallait absolument éviter que le pays se disloque et qu'il y a une espèce de volonté, de revanche, de stigmatisation. C'était quand même possible. Donc il faut être capable de s'adresser à tous.

De la même manière, quand il s'agit de prendre des mesures d'intérêt général, j'évoquais décider d'envoyer des soldats, de mener la lutte contre le terrorisme, d'assurer aussi, sur le plan économique, un certain nombre de mesures d'intérêt commun. Il faut dépasser quand même ce qui a été le clivage traditionnel pour essayer de convaincre qu'on peut y aller tous ensemble. Ça, c'est le devoir d'un président. Sans qu'il oublie d'où il vient et qu'est-ce qu'il a eu comme engagement tout au long de sa vie. Je dis souvent, j'étais socialiste avant d'être président. Je suis encore aujourd'hui, mais j'étais socialiste comme président.

Mais je n'étais pas un président socialiste de la République, j'étais président de la République.

5:45
Présentateur

Oui. Et vous pensez, quel est le futur de la gauche ?

5:50
François Hollande

Le futur de la gauche, il y a plusieurs options. Pour avoir une gauche pendant des années, qui va camper dans une protestation, une incantation, s'insurger contre des inégalités insupportables, à juste raison, manifester, sans être capable de produire un programme, de nouer des alliances, de donner une crédibilité qui permettrait de venir au pouvoir. Ça, c'est l'option telle qu'on la connaît aujourd'hui. Vous pensez là au Parti Socialiste tel qu'il est aujourd'hui ? Ou vous pensez à la France Insoumise ? Je pense à la France Insoumise et à ses alliés. Avec le programme de la France Insoumise. C'est-à-dire que c'est la France Insoumise qui a...

Ils ont un programme, ils ont construit un programme. Bien sûr, mais je ne mets pas en cause le fait qu'il y a un programme. Je pense que ce programme n'est pas possible, n'est pas crédible. Si on additionne toutes les revendications, ce n'est pas un programme, c'est facilité. Dire, voilà, vous allez travailler moins, être payé plus, partir en retraite plus tôt. On se demande d'ailleurs pourquoi il n'y a pas une majorité de Français pour voter ces dispositions. Chacune ne pose pas forcément de problème, mais toutes accumulées laissent penser qu'il y aurait peut-être une illusion. Et puis un programme, ce n'est pas une addition de revendications.

Un programme, c'est une conception de la vie en commun. Donc, voilà, ça c'est... Si la gauche se laisse entraîner sur sa frange la plus radicale, comme il n'était pas né hier ou avant-hier avec le Parti communiste, il avait des vocations...

7:27
Présentateur

Oui, bien sûr, il avait une histoire, il avait une légitimité forte.

7:36
François Hollande

Oui, mais ce n'était pas ce que les Français voulaient majoritairement. Et ça a été le choix de François Mitterrand, justement, de créer le Parti socialiste. Aujourd'hui, c'est pareil, il faut donc ouvrir une autre option, c'est-à-dire qu'il faut recréer une force qui puisse, avec le reste de la gauche, si elle veut bien s'y associer, je pense qu'une partie y est prête, en tenant compte des nouveaux sujets, le réchauffement climatique, la fin des énergies fossiles, la redistribution qu'il faut faire. Bon, mais il y a des éléments qui sont forcément totalement nouveaux à intégrer.

Il faut être capable, donc, de créer cette nouvelle formation politique à partir du PS, s'il le veut bien, à partir de son électorat, en tout cas, pour qu'il puisse y avoir de nouveau une perspective de victoire. C'est ça qui compte. Et pour que la politique reprenne un peu son sens, c'est-à-dire pas simplement écarter ce que l'on ne veut pas, en l'occurrence l'extrême droite, pour choisir ce qu'on ne veut pas non plus, mais parce que c'est un moindre mal. Il faut essayer de retrouver des raisons positives de voter. C'est ça qui va compter. Et si on n'y parvient pas, c'est pas le problème simplement de l'avenir du PS ou de la gauche. C'est l'avenir de la démocratie en France.

Si on ne retrouve pas des conditions pour donner une espérance, il y aura de l'abstention, il y aura du retrait, il y aura peut-être de la violence, en se disant que puisqu'on ne peut pas y arriver par la voie pacifique du vote, on peut le faire autrement. Mais le risque extrémiste est sérieux.

9:20
Présentateur

Est-ce que ce n'est pas son destin, finalement, à la gauche, de ne jamais gouverner ? Non. Dans ce cas-là ? Alors, je ne sais pas si elle pense qu'elle ne doit jamais gouverner. Est-ce qu'elle doit se persuader qu'elle pourra gouverner, mais in fine, une fois qu'elle gouverne, elle se retrouve à se saboter elle-même ?

9:35
François Hollande

Non. Je pense que ce qui se produit dans l'histoire, c'est que la gauche déçoit toujours. Et c'est bien qu'il... Enfin, ce n'est pas bien qu'il en soit ainsi, parce qu'il ne faut jamais décevoir. Mais elle porte tellement d'espoir, peut-être d'illusion, quelquefois, qu'on en attend tellement, qu'on est forcément toujours un peu, finalement, un peu désorienté, comme elle ne va pas jusqu'au bout de ce que nous voudrions qu'elle fasse. C'est toujours ce qui s'est produit. D'où le procès permanent trahison, en disant quand même, vous n'avez pas changé le capitalisme, vous n'avez pas détruit la finance, vous n'avez pas la police. La finance existe toujours.

Il y a encore des banques, là, qui sont installées. Comment ça serait ? Donc, c'est absurde. Ce n'était pas cette finance-là qu'on mettait en cause. Ce n'est pas le fait qu'on distribuait des crédits. C'était le fait qu'il y avait de la spéculation, qu'il y a toujours. Même si on a essayé de corriger certains excès. Donc, voilà. La gauche, elle est dans ce destin-là. Il faut qu'elle gouverne, parce que sinon, il n'y a pas de progrès. Quand on regarde toutes les grandes conquêtes, c'est quand même la gauche qui les a produites. Enfin, toutes, enfin, beaucoup. Et puis, à un moment, elle ne leur fait jamais assez. Elle ne leur fait jamais assez. Et c'est après qu'on la regrette.

10:54
Présentateur

Est-ce que ce n'est pas ça qui a laissé un boulevard, justement, à Emmanuel Macron ?

11:00
François Hollande

Non, ce qui a laissé un boulevard à Emmanuel Macron, c'est le fait que les grands partis se soient eux-mêmes déconsidérés.

11:04
Présentateur

Ce n'est pas lui qui a engendré ça ?

11:06
François Hollande

Non. Il avait sans doute perçu la faiblesse de ses partis.

11:10
Présentateur

C'est pour ça qu'il n'a pas choisi, d'ailleurs, de prendre une candidature européenne ? Oui.

11:14
François Hollande

C'est pour ça qu'il a choisi, par contre, sans doute. Parce qu'il aurait pu choisir. Il aurait pu aussi, bien sûr. Parce qu'il ne se retrouvait pas forcément dans ce mouvement. Mais voilà, il a vu avant d'autres qu'il y avait une espèce de fatigue dans ses grands partis, de division. Les primaires à droite, les primaires à gauche, la possibilité de faire apparaître une nouvelle génération aussi, une espèce d'accumulation des mandats, par une génération qui s'accrochait, mais qui n'a rien construit, donc qui puisse permettre aujourd'hui d'avoir un renouvellement.