La féminisation est un "véritable enjeu pour l'industrie", pour Aline Aubertin ("Femmes ingénieures")
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Il est 6h20, automaticienne, ajusteuse, monteuse, chaudronnière, soudeuse. Voilà des métiers qu'on entend rarement aux féminins et pour cause, les femmes représentent à peine 30% des salariés de l'industrie. D'où cet événement qu'organise Bercy ce matin pour favoriser la mixité dans ce secteur et auquel vous êtes conviée, Alineau Bertin. Bonjour. Bonjour. Vous êtes présidente de l'association Femmes Ingénieurs et directrice générale de l'ISEB. C'est une école d'ingénieurs des technologies du numérique.
Le ministre de l'Industrie, Roland Lescure, réunit donc pour ses différentes tables rondes des chefs d'entreprise, des étudiants, des parlementaires pour échanger autour de cet enjeu qu'est la féminisation de l'industrie. Qu'allez-vous lui dire au ministre ?
Écoutez, moi je vais parler plus spécifiquement du Mentora, qui est une des 4 initiatives que décline l'initiative industrielle. Le Mentora c'est ? Le Mentora c'est donner à voir aux femmes et aux jeunes filles, surtout les métiers de l'industrie pour leur donner envie. Mais on sait que ça ne suffit pas, on sait que leur donner à voir ça peut susciter une envie, mais qu'il faut aussi les accompagner plus au long cours pour qu'elles aillent jusqu'à faire des études et s'insérer. Donc c'est les accompagner dans cette perspective.
C'est ça le frein numéro 1 ? C'est les jeunes filles qui n'ont pas envie de travailler dans ces métiers ? Ou alors c'est aussi les patrons qui veulent des hommes ?
Les freins sont à plusieurs niveaux, mais par contre dire que les patrons veulent des hommes, d'une certaine manière c'est un peu vrai parce qu'on est tous porteurs de stéréotypes dans la société, mais quand même aujourd'hui les patrons veulent plutôt désespérément des femmes, parce qu'ils ont compris que quand on est divers, on est plus performant, on est plus créatif. Ils ont compris également que la plupart du temps, 50% de leurs clients sont des clientes, et donc on ne peut pas développer les produits de demain sans avoir des femmes. Donc pour l'industrie aujourd'hui, non, c'est plutôt un enjeu. C'est un enjeu de recrutement et c'est un enjeu de diversité.
D'accord, donc ce n'est pas juste un enjeu d'égalité homme-femme, il y a des enjeux économiques aussi. Absolument, absolument, et des enjeux qui sont souvent sous-estimés dans le secteur qui est le mien. À l'ISEP, vous l'avez dit, on forme des ingénieurs dans les technologies du numérique. Le numérique, ça peut être la plus belle des choses ou ça peut être la pire des choses, ça peut être un outil d'aliénation de l'humain. L'intelligence artificielle, si on ne la dresse pas correctement, elle peut devenir sexiste et raciste.
Et pour le faire, je pense qu'il faut être divers et porteur de la diversité de notre société, sinon on reproduit ce qu'on connaît soi-même et ce qu'on est, et on a une intelligence artificielle qui devient étroite. Et puis de toute façon, dans notre pays, il manque environ 10 000 ingénieurs par an. Donc une manière de répondre aux besoins de notre industrie, c'est d'aller chercher d'autres profils et donc d'aller chercher des femmes. Et dans votre école, quel est le ratio ?
Dans mon école, le ratio au global, il est de 23%, mais elle est représentative des stéréotypes dont on vient de parler, puisque derrière ce 23%, ce qui est un chiffre marquable pour une école d'ingénieurs des technologies du numérique, c'est vous dire l'enjeu et vous dire comment ça peut se passer dans les écoles qui ont plus de mal.
Le ratio peut aller de 14% dans la prépa la plus classique, la prépa qui ressemble aux classes préparatoires aux grandes écoles, où on fait beaucoup de maths et de physique, jusqu'à aller à plus de 30% dans une classe préparatoire que j'aime bien, qui s'appelle sciences et sociétés, où on donne leur chance à des élèves qui n'ont choisi qu'une spécialité scientifique au bac et autre chose.
Donc dans ce cycle intégré international, sans ces sociétés, on s'appuie sur ce qu'ils ont appris par ailleurs, on les renforce en maths et en physique, et en deux ans, on leur permet de rejoindre un cursus d'ingénieurs classique avec leurs camarades qui étaient au départ plus matheux et plus physiciens que ces élèves-là. Et dans cette filière, bien sûr, plus de 30% de filles, je dis bien sûr, et en même temps, ça me fait peine, mais c'est la réalité.
Et en dehors de ce secteur, parce que quand on parle de l'industrie, c'est vaste, il y a de l'industrie pharmaceutique, il y a de l'agroalimentaire, il y a de l'aéronautique, il y a de l'automobile, je l'ai dit, sur le global, c'est 30% en moyenne de femmes, mais selon les secteurs, précisément, il y a des différences ?
Absolument, il y a des différences, on trouve beaucoup plus de femmes dans les secteurs dits plus classiquement féminins, qui souvent ont ce qu'on appelle le care, prendre soin, donc c'est vrai pour tout ce qui est bio quelque chose. D'ailleurs, les écoles d'ingénieurs, et tout ce que je dis, serait vrai aussi à Bac plus 2 ou au CAP, je vous parle d'ingénieurs, puisqu'en tant que présidente de femmes ingénieurs, évidemment, je connais mieux ces chiffres-là. 30% de filles en moyenne dans les écoles, comme vous venez de le dire, mais ça va de parfois plus de 80% dans certaines écoles de bio, de biotechnologie. Et au-delà des écoles, dans les métiers aussi ? Oui, oui, oui.
Jusqu'à, c'est vrai aussi pour la chimie, c'est vrai aussi pour l'environnement, jusqu'à parfois 10%, donc dans certains secteurs du numérique, dans tout ce qui est sciences dures, l'électroïque, il y en a parlé, l'électricité, à l'école polytechnique, par exemple, beaucoup, beaucoup de difficultés à recruter des filles. Donc voilà, en fonction des sujets, on n'a pas le même pourcentage de filles. C'est dire si ce 30% peut recouvrir des chiffres beaucoup plus bas dans certains secteurs. Donc en fonction des secteurs, ça varie, et en fonction des postes aussi, au niveau de la hiérarchie ? En fonction des postes, bah oui, malheureusement aussi, le secteur technique ne fait pas exception.
On a à peu près les mêmes pourcentages que dans l'ensemble de la société, et on sait que plus on monte dans la hiérarchie, moins on trouve de femmes. Donc les femmes, au démarrage, sont payées grosso modo comme les hommes, s'insèrent très très bien professionnellement, connaissent le plan d'emploi, ça c'est à dire aussi aux parents qui souvent freinent leur fille, aux professeurs, il y a le plan d'emploi dans nos métiers. Et ça, depuis toujours, en ce moment, il y a une embellie dans l'emploi en France, mais ça a toujours été le cas. Et plus on monte dans la hiérarchie, par contre, moins on a de femmes. Et je fais une petite parenthèse aussi, vous parlez du plan d'emploi,
et j'ai vu sur le site de Pôle emploi qu'il y a aussi beaucoup d'idées reçues sur le fait que les métiers d'industrie, ce sont des métiers mal payés. Pôle emploi précise bien que les salaires sont de 13% supérieurs à la moyenne.
Absolument, parce que ce qui est rare et cher. Donc effectivement, oui, une ingénieure débutante gagne au moins deux fois le SMIC.
Aline Oberta, on n'a pas parlé de votre parcours, vous êtes ingénieure chimiste et biologiste. Est-ce que vous avez hésité, vous, à faire ça ? Est-ce que dans votre entourage, on vous a dit « Oh là là, mais pourquoi tu te lances là-dedans ? »
Non, j'ai eu la chance d'avoir un entourage dans lequel tout était possible, donc je n'ai eu aucun frein. D'ailleurs, c'est ce qui m'a valu mon engagement au sein de Femmes Ingénieures. C'est seulement quand j'ai été diplômée, que j'ai commencé à travailler, que j'ai réalisé effectivement que j'appartenais à une minorité. En fait, je ne m'en étais pas rendue compte. Donc ça n'a pas été un problème. Et pour trouver du travail, ça a été difficile ? Non, pas du tout. Ça a été très facile, au contraire. Avec des collègues qui vous acceptaient facilement ? Alors, j'étais dans un environnement complètement masculin.
Effectivement, à mon époque, moi, dans ces filières-là, maintenant, il y a facilement 50% de filles. À mon époque, il n'y en avait que 30%. C'est un des secteurs où ça a bien évolué. Vous travaillez dans quoi, précisément ? Au démarrage, je travaillais chez un fabricant de stérilisateurs, qui travaillait pour beaucoup l'industrie pharmaceutique et pour l'hôpital. Mais par contre, oui, j'étais complètement minoritaire. Et c'est là que j'ai réalisé que j'avais fait un choix qui n'était pas celui de tout le monde.
Et donc aujourd'hui, vous voulez inciter les jeunes femmes à faire ces métiers, à se lancer dans les métiers de l'industrie. D'où cette association que vous présidez, Femmes Ingénieurs. Merci beaucoup Aline Aubertin. Vous êtes également directrice générale de l'école d'ingénieurs qui s'appelle l'ISEP.
Roland Lescure