Jean-Michel Jacques : "Il faut accompagner les partenaires africains dans la lutte anti terroriste"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Il est 6h20, deux soldats français morts ce week-end au Mali, qui s'ajoutent aux trois tués quelques jours auparavant et auxquels un hommage sera rendu aujourd'hui. Ces cinq militaires ont perdu la vie à cause de bombes cachées sous des routes. Bonjour Jean-Michel Jacques.
Bonjour Madame Minoze.
Vous êtes député de la République en marche du Morbihan, vice-président de la Commission de la Défense Nationale à l'Assemblée. Vous avez été également militaire, membre des forces spéciales. 50 soldats français sont tombés au combat en 7 ans dans cette région du Sahel. Est-ce que vous trouvez que c'est un bilan trop lourd comparé aux résultats de cette lutte contre le terrorisme ?
Comparer les deux, ce n'est pas forcément ce qu'il y a de mieux. C'est un bilan qui est toujours trop lourd. Peu importe le résultat, perdre des soldats français, c'est toujours quelque chose qui est difficile et qu'il faut éviter. Maintenant, on peut parler du bilan de ce qui a été fait. Si on refait un petit peu l'histoire, il faut se souvenir de ces colonnes de djihadistes, de terroristes qui descendaient vers Bamako. Vous vous souvenez, ça a été le début de l'opération Serval qui était nécessaire, qui a été faite à la demande de l'État malien. C'en est suivi de l'opération Barkhane qui permet de réduire finalement les forces terroristes sur place, qui était indispensable.
Le bilan à ce jour, c'est qu'on ressent depuis plusieurs mois maintenant qu'il y a des effets sur le terrain qui commencent à se concrétiser. On voit que nos partenaires africains, entre autres maliens, commencent à mieux occuper le terrain, à monter en puissance en termes de formation, en termes d'efficacité. Donc les choses sont longues, mais les choses avancent. Donc c'est toujours trop long, toujours trop de pertes, mais on va dans le bon sens.
Vous diriez qu'on a vu un recul du terrorisme en 7 ans ?
Alors, un recul du terrorisme, en tout cas, pas en 7 ans, ça n'a pas été linéaire, mais depuis quelques mois, en fait, grâce à des frappes et à des victoires militaires de l'armée française, il s'est passé plusieurs choses. Les forces terroristes ont été déstructurées, parce que les forces spéciales, entre autres, et la force Barkhane, ont pu neutraliser un certain nombre de chefs. Et puis aussi, tous les flux logistiques qui sont mis en place ont été déstructurés. Ce qui a permis aussi, en même temps, à l'armée malienne, qui, elle, monte en puissance en termes de formation, de pouvoir mieux prendre possession du terrain. Donc, il y a eu une grosse victoire dès le début à l'opération Serval.
Il y a eu une période, on va dire, plus instable. Là, on sent, mais il faut être très prudent et attendre la suite, mais on sent tout de même qu'il se passe quelque chose de plutôt positif depuis ces derniers mois.
Oui, il faut être très prudent, parce que vous avez noté, si j'imagine, ce week-end, que des groupes islamistes ont attaqué deux villages du Niger. Ils ont tué une centaine de civils, ce qui est un massacre sans précédent dans le pays. Et ça se trouve, justement, dans cette zone des trois frontières, aux confins du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Cette zone, justement, que surveillent, que contrôlent les militaires français.
Oui, mais de toute façon, l'action terroriste, et on le voit bien, même sur notre territoire, se fait toujours à un moment où on ne l'attend pas, de façon cruelle. Que ce soit des engins explosifs improvisés sous des véhicules, que ce soit des attentats. Donc, c'est un fait. Ce qu'il faut absolument, c'est avoir du renseignement, renseignement humain, du renseignement aussi militaire à travers des images satellites, des images avec des drones. Et puis, neutraliser les groupes terroristes dès l'instant où on décède où ils sont. Mais il faut aussi une occupation sur le terrain par les différents pays qui sont souverains chez eux, qui doivent assurer la protection de leur population.
Et tout ça doit se faire dans le temps, bien entendu, le plus vite possible. Mais on vient de loin. Vous savez, certains pays africains font de leur mieux, mais ont du mal à assurer une protection à leur population.
Et 7 ans, ce n'est pas suffisant pour former des forces maliennes ?
Non. Vous savez, l'état de ces pays est tellement, on va dire, déficient qu'il est nécessaire. Ça demande de mettre en place des organisations sous plomb des ressources humaines, sous plomb des équipements, sous plomb de l'apprentissage. Et puis, n'oublions pas que, vu de notre pays, la France, la formation sur 7 ans, on arriverait à faire quelque chose de beaucoup plus efficace. Parce que notre pays a une histoire qui est différente et où les administrations sont mieux organisées, que ce soit au Mali ou dans tous les pays du G5 Sahel. Il y a un gros travail de structuration des États, de la présence des États sur leur territoire. Et c'est tout ça qui est en place aussi et à accompagner.
Et c'est une nécessité de les accompagner. Parce que si nous ne le faisons pas, le terrorisme s'installera dans ces pays et aura finalement une plateforme. On l'a vu au Levant, quand Daesh a commencé à constituer aussi un territoire avec un pays, un proto-État, on pourrait retrouver le même mécanisme au Mali. Donc c'est indispensable qu'on y soit. C'est un travail de long terme. Mais il faut être à côté de nos partenaires africains.
Jusqu'à quand, Jean-Michel Jacques, l'armée française va-t-elle rester sur place ? Concrètement, qu'est-ce qu'il faudra pour que cette armée estime avoir accompli sa mission ?
Alors, moi, je ne pense pas qu'il faille parler dans le temps. Moi, je pense qu'on y est pour des décennies. Après, la question, c'est le format. Est-ce que c'est aux soldats français d'occuper le terrain ?
Là, il y a encore 5 000 hommes sur le terrain.
C'est ça. 5 000 hommes, mais pour une surface grande comme l'Europe. Donc tout est relatif aussi. Mais je pense qu'il faut que nos partenaires africains prennent beaucoup plus leur part. Ce qui avait été souligné au sommet de Pau, par le président de la République. Et que les forces françaises, mais aussi européennes, qui sont de plus en plus engagées à côté des forces françaises, les accompagnent et réduisent les menaces quand c'est nécessaire, grâce à leur haute technicité.
Vous dites qu'elles sont de plus en plus engagées, les forces européennes. On a quand même l'impression que... Alors, certes, la France n'est pas seule, mais que le fardeau n'est pas vraiment bien partagé. La seule qui va réellement au combat, c'est la France.
Alors, effectivement, la France prend une grosse part. Et on peut être fiers, nous autres français, de notre pays et de la place que l'on prend au niveau international. Ceci étant dit, de plus en plus de pays européens, à travers la force Takouba, entre autres, qui est un regroupement de forces spéciales de différents pays européens, prennent leur part. Maintenant, nous sommes aussi aidés, n'oublions pas, par les États-Unis, qui ont toujours une présence sur le terrain et qui aident de nos forces.
Et le fait que Joe Biden devienne président, ça va changer quelque chose, ça ?
Ce n'est pas fondamentalement. Moi, je pense que la politique américaine ne va pas donner un coup de barre parce qu'il change de président du jour au lendemain. Dans la forme, je pense que les choses vont changer. Mais sur la partie sahélienne, nous pouvons quand même rendre hommage à nos amis américains, qui nous aident tout de même de façon conséquente, entre autres, grâce à du renseignement militaire, avec les moyens aériens, par exemple.
Une dernière question, Jean-Michel Jacques. Oui, je vous en prie. Les engins explosifs improvisés, c'est comme ça qu'on appelle ces bombes, qui ont coûté la vie à nos cinq militaires français. C'est ça le danger principal pour eux ? Ce sont des bombes qu'on dit improvisées, mais qui sont quand même capables de tuer des soldats à l'intérieur de véhicules blindés ?
Oui, oui. En fait, on dit improvisées parce que, si vous préférez, ce n'est pas manufacturé en série, etc. C'est fait avec un certain nombre de matériel trouvé à proximité des terroristes qui construisent ces bombes. Effectivement, c'est un des dangers qui guettent nos soldats, parce que le combat en face à face est bien souvent refusé et évité par les terroristes. En fait, ils préfèrent avoir ce mode d'action. Et c'est difficile pour nos soldats de deviner qu'un engin explosif puisse être enterré là où leur véhicule passe. Et ça fait partie, hélas, des dangers auxquels nos soldats sont confrontés.
Et il faut leur rendre hommage, parce que malgré ces dangers, ils font leur travail jusqu'au bout.
Et un hommage va d'ailleurs leur être rendu cet après-midi. Merci Jean-Michel Jacques, député LREM et vice-président de la Commission de la Défense Nationale à l'Assemblée. Vous étiez l'invité du 5-7.
Jean-Michel Jacques