« La Bataille de Gaulle » : un biopic qui divise les historiens
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Questions et réponses
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Vous étiez le garant de la vérité historique dans le moindre détail ?
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Vous relevez une dimension imaginaire dans le discours du 18 juin ?
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Pourquoi le réalisateur dit-il que de Gaulle est Don Quichotte ?
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S.Abkarian a travaillé la voix pour incarner de Gaulle. Pourquoi ?
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Quels sont les critères plébiscités pour les Français dans la panthéonisation ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 2:00G.LétangFait
« La vérité historique, même sous la plume des meilleurs historiens, vous l'atteignez rarement. »
- 4:00A.TeyssierFait
« Il disparaît dans une sorte de triangle des Bermudes. Il y a la bataille de Montcornet, puis on le retrouve sans transition partant pour Londres le 17 juin. »
- 5:00P.CohenFait
« Pour moi, de Gaulle, c'est Don Quichotte. »
- 6:00A.TeyssierFait
« Il disait que quelquefois, notamment lors d'un entretien avec les Dalton, il se couvrait de glace pour être impénétrable. »
- 9:00E.Tran NguyenFait
« De Gaulle avait précisé ne pas souhaiter entrer au Panthéon. »
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En photographie, il est toujours raté. Il y a très peu de sculptures, de peintures qui représentent bien de Gaulle. Sur les photos, il n'est jamais le même.
Il y a quelque chose qui tient au côté...
On disait que c'était une sorte de saurien sorti des profondeurs. Il a un physique incroyable. - P.Cohen: Il a un visage que tous les Français connaissent.
Il est évidemment compliqué à imiter... - A.Teyssier: La voix, aussi. - A.-E.Lemoine: Vous parliez de la peur d'affronter les historiens.
C'est pourquoi le réalisateur a fait appel à vous. Vous étiez le garant de la vérité historique dans le moindre détail? - G.Létang: La vérité historique, même sous la plume des meilleurs historiens, vous l'atteignez rarement.
Par contre, j'ai vu sur le tournage une vraie recherche de la vraisemblance, y compris dans les détails. Un conseiller historique n'est pas là pour dire "garde-à-vous" à tout le monde et corriger toutes les erreurs avec un stylo magique. La leçon que j'en retire, c'est une leçon de grande humilité.
Si les historiens font tous les films, ça va être très ennuyeux. Je ne sais pas ce que c'est qu'une bonne scène d'action, une bonne scène d'image. Il y aura des acteurs talentueux qui voudront mettre leur force créatrice.
Vous êtes un professionnel parmi d'autres. On vous pose des questions. Dans les détails, quelque chose qui m'a frappé sur le tournage...
En histoire, les questions les plus simples sont toujours les plus compliquées. A quoi ressemble le siège de la France libre? De Gaulle n'en parle pas, dans ses mémoires.
Pour lui, vous n'êtes pas dans la grande politique. Mais là, il a besoin de savoir à quoi ça ressemble. Vous faites beaucoup de recherches.
Vous trouvez des témoignages qui vont bien. Vous pouvez par exemple, dans ces détails...
Il faut plisser un peu les yeux. Il y a une statue derrière de Gaulle, "déchirée", que des résistants ont réussi à fondre, sculpter et faire passer pour dire le refus de la défaite et de l'humiliation. Quand j'ai posé la question à des acteurs et des historiens sur le tournage, en disant que ça ne se verrait pas beaucoup et que ça n'était pas très important, on m'a dit que c'était important pour qu'on comprenne la présence des enjeux du passé.
Ca se voit à l'écran par souci de réalisme, mais ça permet de nourrir le jeu, la réflexion des acteurs et le travail des équipes. - A.-E.Lemoine: Sur la vraisemblance historique de cette superproduction, vous avez quelques réserves, A.Teyssier.
Notamment les circonstances de l'arrivée de de Gaulle. Il est présenté comme un total inconnu auprès des Anglais, ce qui n'est pas tout à fait vrai. - A.Teyssier: Il disparaît dans une sorte de triangle des Bermudes.
Il y a la bataille de Montcornet, puis on le retrouve sans transition partant pour Londres le 17 juin. Entre-temps, il est entré au gouvernement, Intimant quasiment l'ordre de le prendre. Il a rencontré Churchill 2 fois.
Avant la guerre, il était très connu. Hitler l'a lu. Ce n'est pas quelqu'un d'inconnu ni de solitaire.
Il réfléchit à son destin, au destin de la France, depuis très longtemps, en particulier depuis sa longue captivité pendant la Première Guerre mondiale. C'est quelqu'un qui n'arrivait pas de n'importe où. On a l'impression qu'il débarque.
On a l'impression que Churchill, un peu amusé, voit débarquer un personnage fantasque... - A.-E.Lemoine: Vous relevez aussi une dimension imaginaire dans le discours du 18 juin qu'il n'avait pas. - A.Teyssier: C'est un discours extrême réaliste.
Il dit tout simplement que la défaite n'est que temporaire, que la guerre est mondiale. Il est du parti du réalisme. Il pense que les Etats-Unis entreront dans la guerre, que l'Axe sera vaincu.
Son souci est que la France participe. Pour lui, ceux qui rêvent, mais presque des cauchemars, c'est ceux qui sont à Vichy et s'imaginent qu'ils vont pouvoir refaire une France nouvelle avec l'armée allemande sur les trois cinquièmes du territoire. Il est convaincu d'être du côté du réel le plus réel. - A.-E.Lemoine: Il y a pourtant une dimension littéraire, une envolée utopique, dans le discours retracé dans le film.
Que répondez-vous à ces réserves? - G.Létang: C'est un bel exemple... - A.-E.Lemoine: Le souffle? - G.Létang: Peut-être aussi le fait que c'est un des rares films qui se basent sur des livres d'historiens.
Je pense que le dernier était "Le Retour de Martin Guerre". Dans le chapitre "Rébellion" du film de John Jackson, on souligne le fait que ce qui compte, c'est pas seulement l'appel du 18 juin mais tous les appels qui ont eu lieu en 40. Il y a une sorte de guerre de l'information qui se joue avec Pétain.
Le fait d'avoir mis un peu des bouts de ces différents appels et de ne pas avoir collé au texte du 18 juin, c'est aussi pour montrer ses textes moins connus. C'est une oeuvre d'art. Le réalisateur y met du sien.
Il est fan du livre des années 30 "Le Fil de l'épée", écrit par le général de Gaulle. - P.Cohen: Il y a une anecdote qui vous a défrisé, A.Teyssier, quand le réalisateur dit "pour moi, de Gaulle, c'est Don Quichotte".
Pourquoi? - A.Teyssier: Don Quichotte, c'est la bataille contre les moulins à vent.
Il vit dans un passé mystifié de la chevalerie. De Gaulle est dans le réel le plus dur. C'est important à comprendre.
F.Mauriac, qui était son secrétaire à la fin de la guerre et au début de la Libération, disait qu'il était tellement dans le réel et dans ce qui arrivait qu'il en venait à oublier les souffrances du présent. Ca a donné à de Gaulle un caractère un peu inhumain.
Il était tout entier dans les dangers qui venaient, dans le réalisme le plus total. - A.-E.Lemoine: Je trouve que c'est assez bien montré, le réalisme et parfois le manque d'empathie du général. - G.Létang: Tout à fait.
C'est quelqu'un qui a combattu pendant la Première Guerre mondiale. C'est quelqu'un de dur. Cette dureté fait que l'antigaullisme naît en même temps que le gaullisme.
Sur la comparaison avec Don Quichotte, je serais pas tout à fait d'accord. Il y a une dimension chevaleresque dans le gaullisme avec l'Ordre de la libération. - A.Teyssier: Qui n'apparaît pas dans le film. - G.Létang: Dans ce diptyque.
Vous avez cette dimension avec cette décoration... "Vu que les élites ne m'ont pas rejoint, dans un incroyable pari, je vais faire sortir de la guerre cette élite qui effacera la défaite." Il y a ce côté de chevalier, avec parfois des côtés ridicules.
Parfois, ça marche pas. Ce film veut aussi faire comprendre que la France libre est une organisation en état de survie. Tout peut s'arrêter en un moment, sur un haussement de sourcils de Roosevelt.
C'est toute cette tension qui m'a intéressé comme historien. Nos travaux montrent précisément ça. Cette France libre et fragile, elle est née bottée et casquée de l'appel du 18 juin.
Il a fallu traverser beaucoup d'épreuves. Quelque chose qui est important, aussi, pour nous, historiens, c'est de dire que la France libre n'est pas seulement londonienne et liée à la Résistance. Elle est aussi africaine.
Les scènes au Cameroun, en Libye...
Elle est vers Saint-Pierre-et-Miquelon. Le film parle du bataillon du Pacifique. On remontre que, tout à coup, avec des gens qui ne se connaissent pas et sont dans des endroits complètement différents, dans un monde en guerre, combattent ensemble pour la même cause sans se connaître en entendant la voix de De Gaulle, je trouve que ça sonne bien, historiquement. - P.Lescure: Pour incarner de Gaulle, S.Abkarian.
A Cannes, il nous a expliqué combien, avec A.Baudry, il avait travaillé essentiellement la voix. - Les moustiques ne piquent pas le général de Gaulle. - S.Abkarian: J'aime travailler le corps, le dessiner, donner une démarche, une physicalité au personnage.
Ce qui posait problème, c'est de s'approcher de sa voix sans la caricaturer. Ma voix est largement suffisante pour le personnage qui parle. Il fallait arriver à s'approcher de sa scansion.
On a essayé d'être dans le précis. - P.Lescure: Vous écrivez dans "Le Point": "S.Abkarian ne ressemble guère à de Gaulle, sinon par une haute taille, une raideur dans le port et des gestes et intonations que l'acteur a visiblement travaillés." Vous regrettez qu'il n'y ait pas eu un sosie qui l'aurait mal joué? - A.Teyssier: Bien sûr que non.
Mais ils lui font pas de visage...
C'est difficile, d'essayer d'être de Gaulle. Mais je reconnais qu'il a travaillé son personnage avec beaucoup de force. Il a dit, avant la présentation: "J'ai été chercher en moi toutes les ressources de grandeur que je pouvais contenir." Je suis admiratif de son travail, mais le texte qui le porte et la scénarisation ne sont pas convaincants.
Il porte un personnage qui arrive d'on ne sait où et qui fait des scènes subites...
De Gaulle ne faisait pas tant de scènes que cela. Il était ni inconséquent ni incohérent. Il avait une ligne ferme.
Il disait que quelquefois, notamment lors d'un entretien avec les Dalton, il se couvrait de glace pour être impénétrable et exprimer avec force ce qu'il avait à exprimer. Chez lui, il y avait une distinction entre la personne publique et la personne privée. La personne publique n'avait pas le droit d'être tendre, douce, en empathie.
Le personnage était, en réalité, d'une humanité profonde. - G.Létang: En fait, c'est pas un biopic parce qu'on voit le collectif derrière.
Il y a les autres personnages. Il ne les écrase pas. Certains apparaîtront dans le 2e diptyque, les Leclerc, les Moulin, qui arrivent dans la 2e partie...
C'est aussi une force de collectif. De Gaulle n'est pas seul. - A.-E.Lemoine: Il faut aller voir ce film, chers téléspectateurs, et ne pas hésiter à prolonger avec des livres d'histoire, et pourquoi pas l'ouvrage d'A.Teyssier, "Charles de Gaulle: l'angoisse et la grandeur".
Cette biographie nous plonge dans l'intimité de C.de Gaulle à travers les différentes étapes de sa vie. Vous y montrez qu'il a conscience des menaces qui pesaient sur la France et l'Occident.
C'est disponible à partir de demain. "La Bataille de Gaulle", c'est en salles aujourd'hui. - E.Tran Nguyen: De Gaulle avait précisé ne pas souhaiter entrer au Panthéon.
Il ne figure pas dans le sondage Ifop publié aujourd'hui sur les personnalités que les Français souhaiteraient voir panthéonisées. Les voici. En 5e position, S.Paty, professeur de géographie assassiné en 2020 à la sortie de son collège. 42 % des Français sont favorables à sa panthéonisation, quasiment autant que pour le président Pompidou.
Il dépasse E.Piaf, J.d'Ormesson ou G.Brassens.
Quels sont les critères plébiscités pour les Français? ...
Voir entrer S.Paty au Panthéon contrevient à un prérequis essentiel: l'inscription dans le temps long et la profondeur de l'histoire. Ca n'est pas l'argument des professeurs qui s'y opposent dans une tribune.
On a pu joindre les membres d'un collectif de professeurs d'histoire-géographie. - Une panthéonisation, c'est un Etat qui décide, à un moment, que la trajectoire biographique de quelqu'un vaut modèle. L'exemplarité, ce serait de mourir tel qu'il est mort, c'est-à-dire dans ces conditions particulièrement abominables, victime du terrorisme djihadiste.
Ca nous va pas. On n'est pas des héros et héroïnes. On a envie de dire: "Si l'Etat veut rendre hommage à la figure de l'enseignant idéal, qu'il arrête de maltraiter l'institution, pour commencer.
Ce serait déjà bien." - E.Tran Nguyen: Dans une autre tribune, Joëlle Alazard plaide pour la sacralisation de l'école de la République. - C'est pas un fait divers.
C'est un attentat contre l'école, un pilier de la République. Panthéoniser S.Paty serait une manière de dire que l'école est pour la République et dire que nous tenons à la liberté d'expression et à la laïcité.
Ce serait un signal fort pour les enseignants, pour l'école, mais aussi pour toute la population et pour les enfants qui comprendraient que ce qui se joue en classe doit être défendu aussi par la République. - E.Tran Nguyen: Nos téléspectateurs ont réagi.
Pas vraiment de tendance, il y a autant de pour que de contre. A.Teyssier, vous qui êtes historien, c'est une mauvaise idée? - A.Teyssier: Je ne peux être que favorable à sa panthéonisation, sauf si c'est pour l'enterrer une 2e fois.
C'est un sujet d'une actualité extrême. Un professeur décapité dans les rues en France, ce n'est pas rien. Il faut pas que ce soit une façon de tourner la page ensuite.