#Découvrefeu | Retrouver la liberté 1/3 | François-Xavier Bellamy
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- 4:36Invité politiqueFait
« La liberté consiste seulement - écrit Descartes dans les Méditations métaphysiques - en ce que nous pouvons faire une chose ou ne la faire pas, c'est à dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir, ou plutôt seulement en ce que pour affirmer ou nier, pour poursuivre ou fuir les choses que l'entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu'aucune force extérieure nous y contraigne. »
- 8:44Invité politiqueFait
« La liberté est un projet de "déréalisation" des résistances qui nous contraignent, un projet pour faire en sorte qu'il n'y ait aucun obstacle physique mais aucun obstacle même intellectuel ou moral qui puisse s'interposer entre moi et le panel des choix dont je veux pouvoir disposer. »
- 11:44Invité politiqueFait
« Si je veux pouvoir montrer que je suis libre et si c'est là mon projet le plus important, alors il faut que je puisse nier aussi le vrai et le bien parce que c'est un bien plus grand que d'affirmer par là la vérité de mon libre arbitre. »
- 17:30Invité politiqueFait
« Imaginez une seconde, nous dit Spinoza, que la pierre qui dévale la pente, pense. Que pensera-t-elle ? "Cette pierre, puisqu'elle a conscience de son effort seulement et qu'elle n'est en aucune façon indifférente, croira qu'elle est très libre et qu'elle ne persévère dans son mouvement que parce qu'elle le veut." »
Temps de parole
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Bonjour à tous, je suis très heureux de vous retrouver à distance, et très triste de ne pas pouvoir vous retrouver ici au Théâtre Saint-Georges où nous sommes aujourd'hui, pour pouvoir, par une série de vidéos, garder le lien avec vous dans cette période où nous ne sommes pas autorisés à reprendre les Soirées de la Philo. Ce sera au moins, j'espère, un moyen de cultiver cet effort de la réflexion qui peut se vivre à distance même si rien, vraiment rien, ne peut remplacer la présence. En attendant de vous revoir ici au Théâtre Saint-Georges, nous nous sommes dit avec toute l'équipe Philia que nous pourrions essayer de vous proposer quelques moments de réflexion.
Et pour commencer notamment sur cette question fondamentale - quelle question plus fondamentale aujourd'hui ? - qu'est la liberté. C'était sur ce sujet-là que nous avions prévu de vous retrouver mi-décembre, et puisque nous n'avons pas pu nous rencontrer à ce moment-là, je voulais, avec ces séries de rencontres à distance, réfléchir avec vous à cette question de la liberté. Pour commencer aujourd'hui, nous allons passer une petite demi-heure ensemble et nous poser la question de savoir ce qu'est la liberté, comment on peut la définir. Parce qu'après tout nous aspirons tous à la liberté, mais en quoi consiste-t-elle vraiment ?
La première définition qu'on pourrait donner de la liberté, celle qui s'impose de la manière la plus évidente possible, c'est que la liberté c'est l'absence de contraintes. Comment peut-on se dire libre quand on est contraint, quand tout s'oppose à notre volonté, quand tout nous empêche d'avoir le choix de ce que nous voudrions faire, quand nous n'avons pas d'options disponibles pour pouvoir nous décider. La liberté suppose d'avoir le choix et c'est la première définition que nous donnerions de la liberté si nous étions appelés à nous prononcer sur le sujet spontanément. La liberté serait le fait d'avoir le choix, de ne pas être déterminé, d'être indéterminé.
Cette définition de la liberté comme absence de contraintes, c'est l'idée de la liberté d'indétermination. Dans cette liberté d'indétermination, il y a quelque chose comme un miracle qui semble se présenter à nous dans l'ordre qui nous entoure. Nous voyons tout autour de nous des réalités inertes, matérielles, physiques, qui sont déterminées suivant des lois que nous pouvons connaître et qui nous permettent de prédire.
Nous savons exactement à quelle vitesse une pierre lancée du haut d'une tour tombera jusqu'au sol, nous savons prédire le mouvement des planètes qui nous entoure et nous pouvons le prédire d'une manière parfaite parce que nous connaissons les lois qui régissent l'univers physique, l'univers matériel. Nous savons que ces éléments inertes que nous voyons autour de nous ne sont pas libres : ils n'ont pas le choix d'accomplir ces règles qui déterminent leur mouvement.
Il en va de même de la nature vivante, non plus la matière inerte, mais de tout le règne végétal et du règne animal qui eux aussi sont animés par des lois qui leur sont propres, les lois de la biologie, les lois qui régissent tout organisme vivant, et pour l'animal les lois qui sont propres à l'instinct de chaque espèce. Là encore nous pouvons prédire avec une forme de certitude le comportement des animaux lorsque nous avons appris à les connaître et à comprendre la manière dont s'organise leur action. Nous sommes nous aussi faits de matière, et comme des êtres matériels nous obéissons aux lois physiques.
Nous sommes nous aussi des êtres vivants, nous obéissons à des lois organiques, physico-chimiques, et nous avons nous aussi une part animale de notre être qui est gouverné par l'instinct. Mais il y a en nous quelque chose d'autre, il y a le miracle d'une conscience, le mystère d'une pensée qui peut imaginer son destin et qui peut le réaliser. Nous avons la capacité de réaliser autour de nous, dans le monde qui nous entoure, le projet que nous avons formé, de nous projeter dans la matière et d'y jeter l'effet de notre idée, de notre liberté.
La liberté consiste à ne pas être déterminé, à ne pas être enfermé dans des lois immuables, à pouvoir obéir à notre propre volonté, à pouvoir ainsi accomplir ce que nos idées déterminent.
"La liberté consiste seulement - écrit Descartes dans les Méditations métaphysiques - en ce que nous pouvons faire une chose ou ne la faire pas, c'est à dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir, ou plutôt seulement en ce que pour affirmer ou nier, pour poursuivre ou fuir les choses que l'entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu'aucune force extérieure nous y contraigne." Lorsque nous avons décidé d'affirmer ou de nier quelque chose, de rechercher ou d'éviter quelque chose, nous pouvons le faire en sentant qu'aucune force extérieure ne nous y contraint.
Nous ne sommes pas déterminés par quelque chose d'extérieur à notre propre entendement nous dit Descartes, c'est-à-dire à notre pensée, à notre réflexion, à notre idée. Nous pouvons agir selon notre propre volonté, et ce faisant nous faisons l'expérience de notre liberté. Miracle de la liberté qui crée une discontinuité dans l'univers qui nous entoure, dans l'ordre matériel, dans l'ordre vivant. Il y a quelque chose là de tout à fait singulier, improbable, inédit, inouï, et susceptible de renverser le reste du monde matériel.
C'est par le fait de cette liberté, par le fait que nous ne soyons pas contraints de nous plier aux règles de la nature, que nous pouvons aller jusqu'à les mettre en péril, jusqu'à les déséquilibrer. L'inquiétude écologique vient de ce que, par sa liberté, l'être humain a été capable de défier les lois de la nature jusqu'à les mettre en échec. Quelque chose fait que par notre liberté, par notre volonté d'être libre, par notre volonté de n'éprouver aucune contrainte, nous avons tendu toute notre énergie vers la "déréalisation" de ce réel qui s'impose à nous et qui nous résiste.
Le mot "réalité" vient du latin "res" qui veut dire "la chose" et dans le mot "res" il y a la même étymologie que le verbe de "résister". Le réel nous résiste parce que le réel est fait de ces pesanteurs de la matière, de ces lois de la physique et de la vie qui constituent autant de déterminations pour notre existence d'êtres incarnés. C'est à cela que nous cherchons à résister parce que nous voulons être libres, nous ne voulons pas être contraints, nous ne voulons pas être déterminés et nous luttons de toutes nos forces.
C'est le propre de l'expérience humaine que nous cherchons à déconstruire toutes ces pesanteurs du réel, toutes ces pesanteurs de la matière, à défaire tout ce qui nous résiste dans la réalité qui nous entoure. Nous ne voulons pas être rivés à la réalité de ces lois physiques et organiques. Nous voulons pouvoir voler, par exemple, et nous inventons les moyens techniques pour cela. Nous voulons pouvoir vaincre et les distances et nous voulons pouvoir traverser la Terre pour partir en vacances. Rien ne nous résistera ! Bientôt nous irons sur la Lune pour nos vacances, pour le tourisme. Bientôt nous irons sur Mars. Rien ne peut s'interposer entre nous et notre propre liberté.
On pourrait dire que l'être humain est l'être qui a pour projet d'accomplir sa liberté contre toutes les résistances. La liberté c'est l'indétermination. C'est à la fois l'expérience mais c'est aussi un projet : se défaire de tous les déterminismes, se libérer de tout ce qui entrave notre capacité de choix, pour pouvoir avoir tous les choix possibles, la plus grande palette de choix possibles. Défaire tout ce qui est réel, tout ce qui nous précède, tout ce qui est donné avant notre décision, pour pouvoir décider de tout, pour avoir le choix de ce que nous décidons. Inventer notre destin plutôt que de le subir, voilà ce qui fait l'aventure de la liberté.
La volonté d'être libre, la volonté de pouvoir, la volonté de vouloir : ce que Nietzsche appellera bien plus tard "Wille zur Macht", la volonté de puissance. La liberté est un projet de "déréalisation" des résistances qui nous contraignent, un projet pour faire en sorte qu'il n'y ait aucun obstacle physique mais aucun obstacle même intellectuel ou moral qui puisse s'interposer entre moi et le panel des choix dont je veux pouvoir disposer. Cette perspective, Descartes l'envisage dans une lettre au père Mesland dans laquelle il réfléchit sur cette question de la liberté d'indétermination.
Et si l'indétermination la plus absolue, le fait d'être totalement indéterminé devait constituer la définition de la liberté ? Alors nous pourrions dire qu'être indéterminé supposerait d'être complètement indifférent. Lorsque je sais que quelque chose est bon, est vrai, je suis d'une certaine manière contraint par des raisons morales ou logiques d'admettre la vérité ou d'admettre le bien. Il y a quelque chose d'insupportable pour une liberté qui se définit comme le fait d'avoir le choix. Je dois pouvoir avoir le choix de refuser de consentir à ce qui m'est présenté par évidence comme un bien ou comme une vérité.
Sur le terrain intellectuel et moral, cette volonté de déconstruire les obstacles se présente à nous. Dans cette volonté consiste tout le projet de la modernité, dont Descartes est l'un des premiers des plus éminents penseurs. La modernité c'est la définition de la liberté que nous venons de partager ensemble, c'est une idée de la liberté comme indétermination radicale, à ce point que - écrit Descartes - "lorsque une raison très évidente nous porte d'un côté, bien que moralement parlant nous ne puissions guère aller à l'opposé, absolument parlant néanmoins nous le pourrions.
En effet, il nous est toujours possible de nous retenir de poursuivre un bien clairement connu ou d'admettre une vérité évidente pourvu que nous pensions que c'est un bien que d'affirmer par là notre libre arbitre". Texte fascinant parce qu'il porte en germe tout ce que nous appelons aujourd'hui le relativisme contemporain. Descartes n'était pas un relativiste mais il pose très sérieusement cette hypothèse : si la liberté suppose d'être indéterminé, alors le fait de devoir recevoir une vérité par la démonstration logique, de devoir admettre un bien par l'intuition morale, constitue une forme de restriction à ma liberté.
Tout cela vient piéger ma liberté, l'enfermer dans une forme de choix réduit. Or je veux avoir le choix le plus large possible, et je dois pouvoir pour cela choisir le faux ou, plus exactement, ne pas me sentir contraint d'admettre le vrai lorsqu'il m'a été démontré. Je dois pouvoir choisir le mal, ou plus exactement, ne pas être contraint par des raisons morales de poursuivre un bien qui m'est présenté d'évidence. Il faut que je puisse me déterminer moi-même, que je puisse avoir pour cela le choix.
Cette liberté d'indétermination, ce que Descartes appellera aussi la "liberté d'indifférence", il envisage très simplement de la pousser à ce point de radicalité - lui qui pourtant cherchait à connaître la vérité et à déduire le bien - que le relativisme en soit le corollaire indispensable. Si je veux pouvoir montrer que je suis libre et si c'est là mon projet le plus important, alors il faut que je puisse nier aussi le vrai et le bien parce que c'est un bien plus grand que d'affirmer par là la vérité de mon libre arbitre. Mais cette définition de la liberté d'indétermination pose deux séries de problèmes. La première : est-il réellement possible de ne pas être déterminé ?
Est-il réellement possible d'échapper à toute contrainte ? Bien sûr, nous croyons tous agir sous le pur effet de la liberté, nous avons l'impression lorsque nous faisons un acte libre, ou lorsque nous décidons que tel est notre choix, que c'est de nous qu'il s'agit dans ce choix que nous faisons. Mais n'est-ce pas en réalité une simple illusion qui nous fait croire à l'absence de contraintes ? Lorsque nous évoquions cette apparente discontinuité entre le monde de la nature - inerte et vivante - et le phénomène humain avec son caractère miraculeux, sa liberté consciente, n'étions nous pas en train de céder à la facilité ?
Ce qui nous permet de dire que les matériaux inertes ne sont pas libres, c'est que nous pouvons prédire leurs comportements. Si nous pensons que les végétaux, les animaux ne sont pas libres, c'est que nous pouvons prévoir la manière dont ils vont évoluer. N'en est-il pas exactement de même des êtres humains que nous sommes sommes ? N'êtes vous pas incroyablement prévisibles ? Notre comportement n'est-il pas l'objet des spéculations de tous ceux qui nous entourent ? Ne savons-nous pas avec une certitude absolue que demain matin nous allons retrouver nos collègues de travail à la même heure, à la minute même qui avait été prévue ?
Ils apparaîtront sur l'écran de cette visioconférence où nous les voyons en deux dimensions depuis maintenant quelques mois. Ne savons-nous pas avec une certitude absolue comment va se dérouler notre journée de demain ? Ne connaissons-nous pas chacun d'entre nous nos petits rituels quotidiens ? Bref, nous aussi pouvons faire l'objet d'une prédiction. Nous aussi, nous pouvons être prévisibles. Tous ceux qui nous entourent s'assurent parfaitement de notre comportement. Il y a dans la manière dont les hommes agissent quelque chose qui n'a absolument rien du caractère imprévisible, inouï, inédit, que nous évoquions tout à l'heure dans le miracle d'une liberté supposée.
C'est ce que le philosophe David Hume, un des grands penseurs de la question de la nécessité, nous explique dans L'enquête sur l'entendement humain. Hume nous dit en substance que la nécessité n'est rien d'autre qu'une expérience répétée, toujours conforme et toujours identique. J'appelle nécessité dans les choses la récurrence des mêmes causes et des mêmes effets, des mêmes effets suivant les mêmes causes. J'appelle d'ailleurs causes et effets la conjonction constante de deux phénomènes qui se produisent toujours en même temps, ou bien l'un immédiatement à la suite de l'autre.
Alors si je décris comme la nécessité le fait que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, le fait que toujours un événement A est suivi d'un événement B, je devrai bien reconnaître que le comportement humain est régi exactement par la même nécessité. C'est ce qui rend d'ailleurs la vie en société possible : c'est qu'elle est tellement prévisible. Si je laisse, écrit Hume, un portefeuille rempli d'or sur le pont de Charing Cross à Londres, je suis absolument certain que, en revenant une demi-heure plus tard, le portefeuille aura disparu. J'en suis à peu près aussi sûr que du fait que s'il se met à apparaître dans le ciel de gros nuages noirs il va bientôt pleuvoir.
C'est une prévision qui est à peu près du même ordre. Je peux prévoir les comportements humains exactement comme je peux prévoir les phénomènes météorologiques. Si je vais déjeuner chez un ami, au moment où nous prenons le thé je suis absolument certain qu'il ne va pas à sortir un poignard de son sac pour m'assassiner. Je sais parfaitement que je vais sortir de chez lui en bonne santé et je peux prévoir son comportement. Personne ne m'expliquera que parce qu'il est libre il serait radicalement imprévisible. Ne sommes-nous pas seulement orgueilleux lorsque nous prétendons être libres ?
Ne sommes-nous pas orgueilleux lorsque nous croyons que nous avons la capacité d'introduire de la nouveauté dans un monde qui semble pourtant être réglé - monde humain comme monde animal, végétal, physique - comme du papier à musique ? C'est ce que nous dit Spinoza dans la lettre à Schuller. Il parle d'une pierre qui dévale une pente. Cette pierre est déterminée par des causes purement physiques et l'on peut prévoir son mouvement.
"Mais ce qui est vrai de la pierre, écrit Spinoza, il faut l'entendre de toute chose singulière quelle que soit la complexité qu'il vous plaise de lui attribuer, si nombreuses que puissent être ses aptitudes, parce que toute chose singulière est nécessairement déterminée, par une cause extérieure, à exister et à agir d'une certaine manière déterminée. Imaginez une seconde, nous dit Spinoza, que la pierre qui dévale la pente, pense. Que pensera-t-elle ? "Cette pierre, puisqu'elle a conscience de son effort seulement et qu'elle n'est en aucune façon indifférente, croira qu'elle est très libre et qu'elle ne persévère dans son mouvement que parce qu'elle le veut.
Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent. Ainsi croit le bébé aspirer librement au lait, et l'enfant en colère vouloir la vengeance, et le peureux la fuite." L'homme peureux pense que c'est à cause de lui, que c'est parce qu'il le veut qu'il cherche à s'enfuir de la situation dangereuse, mais pas du tout ! Il est totalement déterminé par sa peur, par son tempérament, par des causes qui sont extérieures à l'effet de sa liberté. L'enfant qui crie pense demander volontairement le lait qu'on lui apportera mais il ne crie que parce qu'il a faim.
Cette faim qui est en lui est une cause purement organique. La pierre, si elle pouvait penser, se dirait certainement que c'est elle qui décide d'avancer. Comme le bébé se dit que c'est lui qui décide de crier. Comme l'enfant en colère pense que c'est lui qui veut se venger. Mais tout cela n'est le fait que de nos passions, de tout ce qui agite notre âme. "Passion" vient du latin "patior" qui veut dire "subir". Nous sommes traversés d'émotions, de pulsions, d'instincts, qui sont autant de formes de la contrainte qui agit sur nous. La contrainte est partout.
Nous sommes des êtres matériels et nous sommes donc l'effet d'une contrainte physique, mais la contrainte est aussi psychique, intérieure. C'est ce que nous a révélé en particulier la psychanalyse dont Freud disait qu'elle a expulsé le sujet de sa propre conscience. Avec la psychanalyse, Freud nous explique que nos actions quotidiennes ne sont que l'effet de pulsions qui animent notre psyché et que nous ne connaissons pas, parce qu'elles sont dans notre inconscient. Comment pourrions-nous dire encore que nous sommes libres lorsque nos actes peuvent être interprétés par autrui comme les effets de pulsions que nous ne nous connaissons même pas ?
Contrainte enfin sociale que la sociologie étudie d'une manière très cruelle pour l'illusion que nous avions de nos propres libertés.
Il suffit de s'intéresser par exemple à la manière dont se transmettent dans les familles non pas seulement des caractéristiques génétiques, mais aussi des coutumes, des manières de vivre, le choix de tel ou tel métier, des préférences professionnelles, des convictions politiques, des opinions sociaux, pour savoir qu'en réalité nous sommes rien d'autre que le produit de notre éducation, de notre manière de réagir à l'éducation par l'effet de l'environnement dans lequel nous avons été placés, le produit d'une société qui a sécrété en nous une certaine manière de voir le monde, d'agir, de nous comporter, de nous habiller...
Une certaine structure de nos goûts par exemple, voilà ce que nous pensions sans aucun doute nous être le plus personnel : nos goûts, ce que nous aimons ce que nous n'aimons pas, ce que nous voulons choisir et ce que nous voulons éviter. Tout cela est le produit des structures sociales dont nous sommes largement incapables de comprendre la complexité, et qui pourtant agissent nous d'une manière si infaillible que nous en sommes extraordinairement prévisibles.
Dans La distinction, le sociologue Pierre Bourdieu étudiait la manière dont se structurent les goûts et dégoûts des individus, et il montrait qu'en fonction de l'endroit où vous habitez, en fonction du milieu social auquel vous appartenez, il est facile de prédire quelles seront vos goûts en matière d'art, de musique, de loisirs, vos pratiques dans les relations sociales et amicales, l'endroit où vous passez vos vacances. Tout cela est prévisible. Il y a une corrélation entre nos goûts qui ne doit rien au hasard, puisqu'elle peut être étudiée par la sociologie avec la même précision que la physique étudie la corrélation entre les mouvements des corps.
La liberté, si on la définit comme une détermination, ne conduit qu'à une impasse : elle n'est peut-être qu'une illusion. Le deuxième problème que pose cette définition de la liberté, c'est que cette impasse a quelque chose de désespérant. De fait, si la liberté consiste à avoir le choix, à être indéterminé, alors nous nous trouvons placé devant une situation paradoxale. Notre liberté sera en effet menacée par beaucoup d'obstacles potentiels. Les premiers obstacles seront évidemment les autres. Parce qu'ils existent, je ne peux pas tout faire, je ne peux pas faire ce que je veux, je n'ai pas tous les choix possibles puisque les autres sont là avec leur propre liberté.
Par conséquent, l'espace de mes choix possibles se réduit. "La liberté des uns, dit cette phrase très célèbre de Montesquieu, s'arrête là où commence celle des autres". Je n'ai pas le choix de faire n'importe quoi, c'est ce qu'on apprend à des enfants, parce que les autres sont là. L'altérité est immédiatement une limite à ma liberté. L'altérité et plus encore l'autorité, c'est-à-dire ce qui pèse sur moi d'éducation, de contraintes morales et légales. Tout ce qui vient d'une autorité vient restreindre ma liberté.
Sans doute est-ce pour le meilleur, mais c'est un fait que la vie en société impose des compromis et que c'est le rôle de l'autorité éducative, morale puis politique que de fixer la restriction nécessaire à la liberté pour que nous puissions vivre ensemble. Mais quelle peine que de vivre ensemble : nous serions bien plus libres seuls ! Mais il y a un autre danger que l'altérité et que l'autorité qui pèse sur ma liberté. Paradoxalement ce grand danger c'est moi-même, ou plus exactement ce sont mes propres choix. Si la liberté consiste à avoir le choix, si la liberté consiste à faire ce que je veux, alors la condition pour que je puisse la garder, c'est de ne jamais rien faire !
En particulier, de ne jamais faire aucun choix, parce que si je fais un choix, alors c'est trop tard, je n'ai plus le choix ! Si je fais un choix, ma liberté se détermine, elle s'enferme toute seule dans le piège d'où elle ne sortira pas intacte. La condition pour que j'aie devant moi tous les choix possibles, c'est que je ne choisisse jamais rien, parce que choisir c'est renoncer. Choisir suppose d'exclure, choisir suppose de ne plus avoir le choix comme avant. Je voudrais rentrer dans ma vie comme un consommateur qui rentre dans un supermarché en ayant le plus de choix possibles et en ayant un peu d'argent en poche pour pouvoir me décider.
Mais la condition pour que j'aie toujours le choix, c'est de ne jamais dépenser mon argent dans quelque chose de particulier parce que le jour où j'aurai décidé d'acheter ceci ou cela, je ne pourrai plus prendre en même temps quelque chose d'autre. Il faut bien que je choisisse. Et, quand je choisis, que je renonce. Or c'est exactement cela que la liberté moderne, la liberté d'indétermination, nous conduit à chercher à éviter à tout prix. Nous sommes comme l'âne de Buridan : cette figure issue de l'oeuvre de Jean Buridan qui, méditant sur la liberté, au tout début de la modernité, au XIVème siècle, définissait la liberté comme on pourrait l'imaginer sous la forme d'une bifurcation.
Nous sommes à la croisée des chemins, nous sommes à un carrefour. A partir de l'oeuvre de Buridan, on a imaginé la situation très paradoxale de cet âne qui se trouverait placé à un carrefour, un âne qui aurait autant faim que soif et qui se verrait placé à équidistance à gauche de l'eau pour le désaltérer et à droite du foin pour le rassasier. Cet âne qui a autant faim que soif et qui est à la fois proche de l'eau et du foin dans les mêmes proportions, dans la même mesure, se trouverait tétanisé par le fait de ne pas vouloir renoncer, de ne pas pouvoir prioriser.
Et cet âne, imaginent plusieurs auteurs - Buridan n'en parle pas lui-même, mais de nombreux auteurs, Spinoza par exemple, en ont parlé - cet âne serait probablement condamné à mourir sur place de faim et de soif à la fois, faute d'avoir pu décider. Nous nous trouvons aussi bien souvent dans cette même situation car nous sommes d'une certaine manière placés par cette représentation de la liberté, comme en permanence à la croisée des chemins, à un carrefour où il faut bien se décider. Nous avons plusieurs choix devant nous, nous avons plusieurs options, nous sommes libres parce que nous avons le choix.
La condition pour rester libre, c'est de ne jamais avancer parce que si nous décidons d'aller à gauche, alors nous n'irons pas à droite et si nous choisissons d'aller tout droit, nous ne pourrons pas partir sur le côté. Le propre de la vie, c'est qu'à la différence de l'espace, elle est constituée par le temps et que si l'espace peut être l'occasion de retourner en arrière, le temps, lui, n'offre pas cette option. De fait, lorsque nous faisons un choix, nous nous engageons dans le temps et cet engagement que nous prenons ne s'annulera jamais. Par conséquent, choisir c'est ne plus avoir le choix, choisir c'est sacrifier cette liberté de choix.
Choisir, c'est renoncer à sa liberté d'une certaine manière, ce qui fait que nous avons tant de mal à choisir aujourd'hui... Nous ne choisissons que parce que nous avons la certitude de pouvoir annuler nos choix, rendre l'article que nous avons acheté, faire CTRL+Z sur le clavier de notre ordinateur. Mais dans la vie, il n'y a pas de CTRL+Z et c'est la raison pour laquelle la liberté est, d'une certaine manière, un cadeau empoisonné. Cette liberté d'indétermination a pour condition de ne jamais être réellement l'occasion d'une expérience. Je n'ai tous les choix possibles que tant que je n'ai fait aucun choix.
C'est une liberté originaire, une liberté initiale qui ne peut que se perdre avec l'usage qu'on en fait. Je n'ai vraiment le choix que lorsque je ne choisis pas. Plus je choisirai, plus je perdrai cette liberté, plus je perdrai le panel d'options qui étaient ouverts devant moi. La liberté ressemblerait à cette espèce de flèche du temps qui à un certain point donné au moment de la décision, s'ouvre à une possibilité de bifurcation. Dans ce moment-là, il nous est très douloureux de devoir nous déterminer parce que nous déterminer, c'est renoncer à être indéterminé. Nous déterminer, c'est renoncer à être indifférent, c'est choisir, c'est-à-dire préférer.
Et en préférant, en renonçant à l'indifférence, c'est perdre sa liberté. La tragédie de la liberté moderne, c'est que c'est une liberté qui s'empêche elle-même. La tragédie de cette définition de la liberté que nous avons évoquée ensemble aujourd'hui - et vous voyez que la liberté est un objet plus difficile qu'il n'y paraît - la tragédie de cette définition de la liberté, c'est qu'elle nous condamne à ne pas en faire usage. Il nous est, à chacun d'entre nous, arrivé de préférer ne pas choisir ou, plus exactement, de préférer choisir avec pour principal objectif de garder toujours le plus d'options disponibles, de garder toujours le plus de choix possibles.
Ne pas chercher à faire un vrai choix qui consisterait à renoncer vraiment et beaucoup, mais chercher au contraire à préserver le plus longtemps possible, le plus loin qu'il est possible, notre capacité de choix, notre indétermination, et la plus grande palette d'options disponibles, pour pouvoir continuer de jouir de cette pure représentation qu'est en réalité la liberté d'indifférence. Car cette liberté d'indifférence, nous n'en faisons jamais l'expérience. Nous ne pouvons que la penser, nous ne pouvons que la concevoir, nous ne pouvons que nous la représenter, nous ne pouvons pas réellement en faire l'occasion d'un choix, d'un engagement, d'une décision authentique.
Sans doute est-ce là le signe qu'il faut revenir sur cette définition de la liberté pour tenter de lui trouver une signification plus substantielle : c'est ce que nous ferons lors de notre prochaine rencontre. Nous nous retrouverons dans une semaine à travers une prochaine vidéo. Je serai très heureux de pouvoir prolonger avec vous cette réflexion... Merci encore et à très bientôt !
François-Xavier Bellamy