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Podcast / conversationPhilia - Les Soirées de la Philo· 25 janvier 2021 31 minAutoproduitPortrait personnelInstitutions & élections

#Découvrefeu | Retrouver la liberté 2/3 | François-Xavier Bellamy

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 100 %

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 0:22Invité politiqueFait
    « Bonjour à tous. Très heureux de vous retrouver ! »
  • 0:22Invité politiqueFait
    « La liberté serait le fait d'avoir le choix, de "faire ce qu'on veut" comme on le dit trivialement. »
  • 1:02Invité politiqueFait
    « Celui qui peut le mieux nous aider à dépasser cette définition de la liberté, c'est le philosophe Henri Bergson »
  • 1:44Invité politiqueFait
    « Le temps n'a rien à voir avec l'espace. »
  • 2:26Invité politiqueFait
    « Le temps n'est pas quelque chose dans quoi on pourrait circuler d'une manière rétroactive. »
  • 4:33Invité politiqueFait
    « Le possible n'existe pas car le futur n'existe nulle part sinon dans ce que je rends possible par l'engagement de ma volonté dans ce présent qui m'est donné. »
  • 5:16Invité politiqueFait
    « Le temps n'est pas de l'espace et il n'y a pas de flèches qui contiennent quelque part la diversité des possibles comme quelque chose qu'il s'agirait seulement de parcourir. »
  • 6:43Invité politiqueFait
    « La neuvième symphonie était-elle possible avant Beethoven ? La recherche du temps perdu était-elle un possible de la littérature avant que Proust ne l'écrive ? Bien sûr que non. »
  • 7:23Invité politiqueFait
    « La liberté ne consiste pas à faire ce que l'on veut, elle consiste à vouloir vraiment ce que l'on fait. »
  • 8:44Invité politiqueFait
    « La liberté que nous évoquons aujourd'hui est une liberté qui n'est pas originaire ; elle est le résultat d'un immense travail, elle est le produit d'un itinéraire. »
  • 10:51Invité politiqueFait
    « Nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l'expriment. »
  • 12:13Invité politiqueFait
    « Il y a là le contraire de la liberté d'indifférence. C'est une manière de ne pas être indifférent, c'est une manière justement d'assumer d'être différent. »
  • 13:32Invité politiqueFait
    « L'indifférence est le plus bas degré de la liberté. »
  • 15:00Invité politiqueFait
    « La liberté ne peut qu'être initialement conçue que comme une perturbation sociale. »
  • 15:42Invité politiqueFait
    « Chaque être nouveau qui vient au monde apporte à ce monde sa part de liberté et la menace de déstabilisation sociale qu'elle comporte nécessairement. »
  • 17:47Invité politiqueFait
    « Qu'est-ce que c'est que l'Etat sinon une menace qui pèse sur chacun d'entre nous en même temps, exactement de la même manière ? »
  • 18:31Invité politiqueFait
    « La vérité c'est que les limites que l'Etat s'impose ne sont que celles qu'il s'impose à lui-même. »
  • 19:50Invité politiqueFait
    « C'est parce que nous avons tous peur en même temps de la même chose que nous nous tenons bien tranquilles. »
  • 20:33Invité politiqueFait
    « L'Etat n'existe que pour pouvoir garantir notre sécurité. Il n'y a aucune raison que l'Etat se retourne contre les citoyens qui font par leur consentement son pouvoir. »
  • 21:59Invité politiqueFait
    « Un ordre naît pourtant de l'intérieur même de cette interaction sociale. »
  • 22:40Invité politiqueFait
    « La liberté peut être un principe d'organisation des sociétés, et c'est ce que nous dira le libéralisme : l'Etat devrait d'abord se contenter de garantir le cadre sûr pour que les libertés s'expriment. »
  • 24:05Invité politiqueFait
    « La liberté est naturelle. Nous sommes nés pour être libre. »
  • 25:28Invité politiqueFait
    « L'homme est né libre et partout il est dans les fers, l'homme est né libre et partout il est condamné à servir. »
  • 26:06Invité politiqueFait
    « La vérité c'est que le pouvoir que nous avons devant nous n'existe que par le consentement que nous lui donnons. »
  • 26:49Invité politiqueFait
    « Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres. »
  • 27:32Invité politiqueFait
    « La liberté ne se gagne qu'au prix du dépassement de la peur. »
  • 28:59Invité politiqueFait
    « Celui qui met la liberté au-dessus de la vie sera le maître ; celui qui met la vie au-dessus de la liberté sera l'esclave. »
  • 29:42Invité politiqueFait
    « Voulons-nous être sujets ou objets ? Voulons-nous être vraiment libres ou choisissons-nous de servir ? »
  • 30:24Invité politiqueFait
    « Toute réalité politique ne signifie pas nécessairement que nous renoncions à notre liberté. »

Temps de parole

  • François-Xavier Bellamy100 %

≈ 0 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

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0:22
François-Xavier Bellamy

Bonjour à tous. Très heureux de vous retrouver ! Aujourd'hui, nous reprenons notre exploration de la liberté. La semaine dernière, vous vous en souvenez, nous avons évoqué cette première définition de la liberté, celle qui nous viendrait le plus spontanément : la liberté serait le fait d'avoir le choix, de "faire ce qu'on veut" comme on le dit trivialement. Pour le dire autrement, la liberté se définirait par cette expérience de l'indétermination dont Descartes nous parle à l'orée de la modernité. Cette définition de la liberté - nous l'avons vu - rencontre un certain nombre de difficultés.

D'abord, rien ne peut nous garantir que nous sommes libres, en ce sens que nous ne ferions pas face à des contraintes que nous ne soupçonnons même pas. Et puis, par ailleurs - et c'est le deuxième problème le plus substantiel que nous avons évoqué - la liberté supposerait de s'engager dans un processus de déconstruction des contraintes dont le choix lui-même fait partie - l'expérience même du choix. Celui qui peut le mieux nous aider à dépasser cette définition de la liberté, c'est le philosophe Henri Bergson parce que Bergson a commencé son travail philosophique par une méditation sur la question du temps. Or, nous l'avons vu, la liberté a quelque chose à voir avec le temps.

Et notre incompréhension de la liberté est peut-être liée à notre incompréhension de ce qu'est le temps. Le temps vécu, le temps tel que nous le rencontrons dans notre expérience ordinaire. Le temps n'a rien à voir avec l'espace. Revenons sur cette définition de la liberté que nous évoquions la semaine dernière. Il y avait dans cette idée quelque chose comme la flèche du temps que nous avons l'habitude de nous représenter et qui se décomposerait d'un seul coup en une pluralité d'options disponibles : je peux aller à gauche ou à droite, je peux faire ceci ou faire cela, je peux devenir pilote de chasse, médecin ou assureur.

Bref, il y a devant moi une pluralité de directions possibles et au fond la liberté serait le fait que ma vie va devoir s'engager dans l'une de ces directions. Je vais devoir choisir et ainsi renoncer à ces options. Mais, en fait, le temps est-il réellement comparable à cette flèche sous la forme de laquelle nous nous le représentons souvent. En fait le temps n'a rien à voir avec de l'espace. D'abord, parce que contrairement à l'espace, il n'est pas constitué de moments homogènes que l'on pourrait ajouter les uns à côté des autres. Il n'est pas constitué d'éléments déplaçables que nous pourrions comparer ou rapprocher.

Et puis - et c'est sans doute un des points les plus substantiels de cette différence entre le temps et l'espace - le temps n'est pas quelque chose dans quoi on pourrait circuler d'une manière rétroactive. On ne revient pas sur ses pas dans le temps. Nous sommes devant un temps qui dure, nous avons affaire à un présent qui est tout le temps dont nous disposons, un présent consistant, c'est-à-dire en quelque sorte gros de toute notre mémoire et animé par tout l'élan que représentent nos aspirations, nos désirs et nos craintes devant l'avenir. Voilà ce qu'est notre expérience du temps : un moment qui dure et auquel il nous faut faire face, qu'il nous faut habiter vraiment...

Ce présent qui nous est donné et qui n'est pas un pur présent comme le petit point qui court sur la flèche du temps, mais qui est un présent substantiel, dense, un présent consistant. C'est dans ce présent-là que nous pouvons faire une authentique expérience de liberté, non pas au sens où il y aurait devant nous une pluralité de possibles qui se décomposerait. Dire que le possible existe, dire que nous avons le choix, ce serait faire comme s'il y avait cette diversité d'options existant substantiellement. Or ça n'est pas le cas.

Il n'y a pas devant moi, lorsque je suis élève en classe de terminale - et que je me prépare à mes études de demain - ma vie de médecin, ma vie d'artisan, ma vie de pilote de chasse. Non, il va falloir que je crée le possible. Le possible n'existe pas car le futur n'existe nulle part sinon dans ce que je rends possible par l'engagement de ma volonté dans ce présent qui m'est donné. Il serait complètement absurde de penser qu'en décidant de vous engager dans une voie, vous allez détruire les autres. Vous ne détruisez rien, vous faites exister quelque chose qui n'existait pas encore.

Nous sommes bien souvent tétanisés par l'idée du possible mais le possible n'est littéralement qu'une construction mentale. Il n'est qu'une représentation intellectuelle, l'effet de cette spatialisation arbitraire et illusoire du temps. Le temps n'est pas de l'espace et il n'y a pas de flèches qui contiennent quelque part la diversité des possibles comme quelque chose qu'il s'agirait seulement de parcourir d'une manière quasiment passive. Non, le propre de la liberté c'est justement qu'elle n'est pas indétermination.

Elle suppose de se déterminer, de s'engager dans une voie, et que cette détermination, cette capacité de se déterminer soi-même fera naître ce qui n'était pas encore possible avant ma liberté. Regardez l'artiste par exemple - et avec Bergson nous pourrons revenir à cette figure de l'artiste comme une figure qui nous guide dans l'idée de ce qu'est la liberté. Parce que l'artiste est d'une manière très sensible l'exemple de quelqu'un qui représente une liberté en acte par sa capacité créatrice. L'artiste montre quelque chose d'imprévisible qui advient dans le monde. De fait, la neuvième symphonie était-elle possible avant Beethoven ?

La recherche du temps perdu était-elle un possible de la littérature avant que Proust ne l'écrive ? Bien sûr que non. Il aura fallu, pour que Proust écrive La recherche du temps perdu, que toute sa mémoire, sa personnalité, tous les souvenirs qui s'étaient peu à peu à peu accumulés, que tout le passé qui s'était déposé dans son histoire, deviennent la substance d'une liberté créatrice et devienne une très grande œuvre. Mais cette œuvre n'était pas un possible parmi d'autres. Et en écrivant La recherche du temps perdu, Proust ne renonçait certainement pas à faire quelque chose d'autre.

Ce serait une pure aberration que de s'imaginer toutes les œuvres possibles entre lesquelles Proust aurait choisi celle qu'il allait écrire. La liberté ne consiste pas à être indéterminé ; la liberté consiste à se déterminer soi-même. Bien sûr, si nous sommes déjà déterminés par quelque chose d'extérieur, nous ne sommes pas libres pour autant. Celui qui est contraint par quelque chose qui s'impose à lui ne fait pas une expérience de liberté. Mais il ne suffit pas d'être indéterminé pour être authentiquement libre. Il ne suffit pas d'avoir le choix pour faire une vraie expérience de liberté.

La liberté ne consiste pas à faire ce que l'on veut, elle consiste à vouloir vraiment ce que l'on fait, à exprimer toute sa volonté dans ce que l'on est en train de faire. Et c'est le propre d'une très grande œuvre d'art qu'elle est l'effet d'une volonté tendue vers un but, profondément animée, cohérente, engagée, une volonté dans laquelle s'engage et s'exprime tout une personnalité. Il en va de même des actes libres que nous pouvons faire, des choix libres que nous pouvons poser. Il faut que ces choix expriment profondément ce que nous sommes, qu'ils soient le corollaire de ce que nous voulons vraiment, profondément, de ce qui est en nous comme une volonté tendue vers son but.

Cette définition de la liberté est infiniment plus exigeante que celle que nous évoquions au préalable. La liberté d'indétermination, dont nous parlions la semaine dernière, était en quelque sorte un donné préalable, quelque chose qui ne pouvait que se perdre avec le temps, qui ne pouvait que disparaître avec l'effet des influences qui s'exerçaient sur nous, des contraintes sociales qui s'ajoutaient à nous avec nos propres choix qui venaient réduire l'espace des options disponibles pour notre indétermination. La liberté que nous évoquons aujourd'hui est une liberté qui n'est pas originaire ; elle est le résultat d'un immense travail, elle est le produit d'un itinéraire.

L'immense majorité de nos actes quotidiens, sans être le résultat d'une contrainte qui s'exercerait sur nous, ne sont pas pour autant l'expression de notre liberté la plus profonde, en ce sens que nous évoquons. Il nous arrive bien souvent que nous agissions presque sans y penser, c'est d'ailleurs parfaitement normal. La plupart du temps, nous passons notre vie à agir en suivant des règles, des codes, des pratiques, des habitudes, des coutumes, en obéissant à des besoins. Nous ne sommes pas, par-là, contraints d'une manière épouvantable, mais il n'y a pas non plus là quelque chose comme l'expression d'une liberté absolue.

Nous vivons notre vie un peu comme des automates - nous dit Bergson - dans la plupart de nos actes ordinaires : "souvent l'acte suit-il l'impression sans que ma personnalité s'y intéresse. Je suis ici un automate conscient, et je le suis parce que j'ai tout avantage à l'être. On verrait que la plupart de nos actions journalières s'accomplissent ainsi, et que grâce à la solidification dans notre mémoire de certaines sensations, de certains sentiments, de certaines idées, les impressions du dehors provoquent de notre part des mouvements qui, conscients et même intelligents, ressemblent par bien des côtés, à des actes réflexes.

Mais aussi, au moment où l'acte va s'accomplir, il n'est pas rare qu'une révolte se produise". Au moment où nous allons faire l'un de ces actes quasiment réflexes qui font la substance de nos journées, il n'est pas rare qu'une révolte s'accomplisse. La liberté, dans le sens que nous évoquons ici, est une forme de révolte, c'est-à-dire quelque chose qui vient nous retourner contre le poids de l'habitude. L'habitude est ce dans quoi il est nécessaire que nos journées soient enlisées. Heureusement que nous avons des habitudes parce que si nous n'en avions aucune et qu'il nous fallait chaque jour inventer à partir de rien le programme de nos actions, nous vivrions une vie épuisante et difficile.

Mais il faut savoir aussi secouer le joug de l'habitude, se défaire de la fatalité et choisir d'aller contre ce qui apparaissait parfois comme le calcul le plus raisonnable, ce qui pouvait sembler être la pente naturelle de l'instinct. "L"action accomplie alors, écrit Bergson, n'exprime plus telle idée superficielle presque extérieure à nous, distincte et facile à exprimer. Elle répond à l'ensemble de nos sentiments, de nos pensées et de nos aspirations les plus intimes. A cette conception particulière de la vie qui est l'équivalent de toute notre expérience passée, bref, à notre idée personnelle du bonheur et de l'honneur.

Bref, nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l'expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu'on trouve parfois entre l'œuvre et l'artiste". "Cette indéfinissable ressemblance qu'on trouve parfois entre l'œuvre et l'artiste" : voilà le lien qui doit unir un acte libre à celui qui l'a posé. Vous le savez certainement - c'est l'expression la plus ordinaire que l'on a pour évoquer l'acte qui nous paraît profondément émaner d'une personne que nous connaissons - on dira "ça c'est tout lui" où "ça c'est tout elle".

"C'est tout lui d'avoir fait ça", c'est une manière de dire au fond que c'est toute sa personnalité qui s'exprime à travers cet acte. Et nous ne disons cela que lorsqu'un acte constitue une révolte à l'égard de la manière ordinaire de calculer, de raisonner, de mesurer nos actions, lorsque quelqu'un a exprimé toute son idée - le mot est fort - du bonheur et de l'honneur dans l'acte qu'il était en train de poser. Il y a là le contraire de la liberté d'indifférence.

C'est une manière de ne pas être indifférent, c'est une manière justement d'assumer d'être différent, et c'est une manière surtout de faire un choix préférentiel, de s'engager volontairement avec toute sa personne, avec toute sa liberté, dans une voie qui nous engage. Descartes lui-même, dans un passage de son œuvre, avait reconnu que cette définition de la liberté d'indétermination n'était qu'une condition de la liberté et non pas la liberté toute entière. Et dans une autre lettre au père Mesland que celle que j'évoquais la semaine dernière, Descartes écrivait que "l'indifférence est le plus bas degré de la liberté".

"L'indifférence et le plus bas degré de la liberté" : on comprend alors l'enjeu existentiel de la liberté parce que la liberté n'est pas quelque chose comme un agrément de la vie, qui rendrait l'existence sympathique et aventureuse. Non, dans le fait d'être libre, c'est de moi qu'il est question, c'est de ma personne toute entière. C'est de ma capacité d'être singulier que nous parlons lorsque nous évoquons l'expérience de la liberté.

Un homme auquel on retirerait sa liberté ne serait pas seulement privé de la capacité d'aller et de venir comme bon lui semble, non, un homme auquel on retire sa liberté est un homme auquel on retire le droit d'être lui-même, le droit de réaliser dans son action, dans sa pensée, quelque chose de personnel, d'accomplir la singularité de son itinéraire existentiel. De ce point de vue, la liberté est à la fois un élément fondamental de l'existence humaine, et un objectif à cultiver qui n'est jamais donnée d'évidence, jamais gagné d'avance. C'est un chemin exigeant, nous y reviendrons ensemble.

La liberté est toujours menacée, elle est toujours en jeu en particulier dans la construction sociale et politique. Peut-être faut-il nous y arrêter un instant. Parce que la liberté ne peut qu'être initialement conçue que comme une perturbation sociale. Je vous le disais lorsque nous commencions cette réflexion : la liberté s'accompagne nécessairement de ce qui fait que l'autre - libre - est toujours imprévisible parce que sa liberté m'empêche d'être totalement assuré de son comportement.

Il nous arrive, dans l'existence ordinaire - et nous le comprenons très bien avec Bergson - cette existence abandonnée à l'habitude, au réflexe, à l'instinct, et il nous arrive communément d'être totalement prévisibles. Mais parce que nous sommes libres il peut nous arriver aussi que dans cette révolte dont parlait Bergson, quelque chose d'inédit survienne, que les autres n'avaient pas prévu et qui nous rend surprenant pour eux. La liberté devient alors un problème, elle devient en quelque sorte une menace parce qu'elle crée une insécurité dans le monde.

Chaque être nouveau qui vient au monde apporte à ce monde sa part de liberté et la menace de déstabilisation sociale qu'elle comporte nécessairement. La liberté fait de chaque individu un potentiel danger pour l'équilibre du monde, pour l'équilibre naturel - nous en parlions avec la crise écologique - mais aussi pour l'équilibre culturel, social, politique. Or nous avons besoin peut-être autant que de liberté - certains diraient même peut-être plus que de la liberté - nous avons besoin de sécurité. Nous voulons pouvoir vivre dans un univers avec des repères, pouvoir prévoir, pouvoir prédire, nous organiser...

Et nous avons besoin d'ordre pour cela, pour garantir que malgré l'inquiétante liberté des autres, nous pourrons rester en vie. Si nous retirons la totalité des institutions, des règles, des lois, des normes qui pèsent sur nous aujourd'hui, si nous supprimons par abstraction toutes les contraintes sociales, si nous plongeons l'homme dans un état de laboratoire, à un état parfaitement naturel, alors nous verrons que dans son état naturel l'homme est un danger pour tous les autres. C'est ce que nous dit le philosophe Thomas Hobbes dans le Léviathan : l'homme est un loup pour l'homme.

Reprenant cette formule de poésie latine, Hobbes nous dit "homo homini lupus", que chacun d'entre nous est un danger pour tous les autres. Imaginez un seul instant que tout ce qui est social disparaisse, que toutes les constructions institutionnelles s'évaporent, qu'il n'existe d'un seul coup plus aucune loi, plus aucune règle, qu'il n'y ait plus de police, qui n'y ait plus de justice, qu'il n'y ait plus de prison. Imaginez un seul instant un monde dans lequel l'Etat s'effondrerait totalement. Votre premier réflexe serait sans doute de rentrer chez vous, de fermer la porte à double tour, et vous avez certainement raison.

Parce que s'il n'y avait plus de police, de justice et de prison, plus de lois, plus de règles, plus d'Etat, alors n'importe lequel de vos semblables peut être une menace pour vous. C'est la raison pour laquelle nous sommes entrés en politique, pour laquelle nous avons fait le choix de quitter cet état naturel pour créer des institutions, pour laquelle en particulier nous avons inventé l'Etat. Qu'est-ce que c'est que l'Etat sinon une menace qui pèse sur chacun d'entre nous en même temps, exactement de la même manière ? Qu'est-ce que c'est que l'Etat sinon ce pacte faustien que nous avons fait à travers la politique, qui consiste à renoncer à notre liberté pour assurer notre sécurité.

Vous direz "je n'ai pas renoncé à ma liberté, je décide de faire ce que je veux, je peux tout à fait défier l'Etat, je peux me placer en travers de la volonté politique"... Vous le savez bien comme moi : la vérité c'est que les limites que l'Etat s'impose ne sont que celles qu'il s'impose à lui-même. La vérité est que l'Etat peut tout sur vous, que l'Etat peut tout sur nous. Il peut reprendre nos libertés avec une facilité déconcertante, nous l'avons vu encore tout récemment.

Il peut reprendre le produit de notre travail, il peut ainsi nous prendre notre temps, une partie de notre vie, il peut séquestrer nos corps, il peut nous incarcérer, il peut contraindre physiquement nos déplacements, il peut même finalement nous conduire à la mort... Et si la peine de mort est interdite dans un pays, ce n'est que parce que l'Etat l'a voulu. Il pourrait se redonner cette possibilité sans aucune espèce de contradiction dans les termes.

Bref, nous le voyons bien, nous avons choisi de nous résigner à la puissance de l'Etat parce que l'Etat est, en me menaçant, celui qui menace tous les autres et qui, par cette menace permanente qu'il fait peser sur nos libertés, celui qui garantit notre sécurité à tous. Je sais que mon voisin ne va pas tenter de m'assassiner gratuitement parce que je sais qu'il sait que s'il tentait de le faire, il risquerait d'aller en prison, et qu'il n'en a pas envie. Pour le dire autrement je n'attends pas de la gentillesse de mon voisin qu'il me garde en vie, j'attends cela seulement de son instinct de survie à lui, je l'attends de sa propre peur.

C'est parce que nous avons tous peur en même temps de la même chose que nous nous tenons bien tranquilles. Hobbes paraît définir au fond une vision très oppressante de l'Etat, une vision presque totalitaire, et dans le Léviathan, la description de cet Etat qui serait comme le Léviathan, ce monstre mythologique, un être à mille têtes que personne ne peut tuer, il y a évidemment quelque chose de terrifiant. C'est le propre de cette terreur qu'elle est en même temps la clé de notre survie collective. Pourtant Hobbes est aussi l'un des penseurs du libéralisme, en réalité, l'un des fondateurs par anticipation de la pensée libérale. Pourquoi ?

Parce qu'il explique en substance que l'Etat n'existe que pour pouvoir garantir notre sécurité. Il n'y a aucune raison que l'Etat se retourne contre les citoyens qui font par leur consentement son pouvoir. C'est ce que nous dira Hayek : au fond la liberté peut être aussi un principe d'organisation des sociétés. L'Etat a le rôle régalien de garantir la sécurité mais il doit se restreindre à ce rôle et laisser les citoyens s'organiser comme ils l'entendent parce que c'est de leur liberté bien comprise que l'on peut atteindre le meilleur ordre social.

L'ordre social naît, non pas de la décision centralisatrice du pouvoir qui organiserait la société, mais de la multiplicité absolument incalculable des interactions quotidiennes entre les individus qui finissent par faire émerger, à partir de l'intérêt de chacun d'entre eux, une forme d'intérêt général qui se régule de lui-même. L'ordre ne vient pas toujours - comme le mot latin "taxis" le signale - d'une organisation instituée par la décision centralisatrice. L'ordre peut naître parfois de la multiplicité des libertés qui s'organisent d'elles-mêmes. A travers le mot "cosmos", les Grecs désignaient cet ordre naturel, cet ordre auto-entretenu.

Bien sûr, il y a besoin parfois que "taxis" s'impose, que l'Etat, de manière organisée, donne un ordre qui structure la société. Bien sûr, il arrive parfois que nous puissions voir cet ordre à l'œuvre. Lorsqu'une armée, par exemple, marche au pas, elle s'est entraînée, elle a répété, elle suit le rythme de la musique elle suit un ordre institué. Mais, vous le remarquerez avec moi, il est très rare que nous marchions au pas. Lorsque vous allez vous promener avec des amis, vous marchez du même pas sans que personne ne fixe le rythme.

Au fond, cette organisation de la marche qui fait que vous arriverez tous en même temps, que vous marchez du même pas et parfois au même rythme, elle se fait de manière mystérieuse sans que personne ne prenne de décision, sans qu'aucun ordre ne soit donné... Un ordre naît pourtant de l'intérieur même de cette interaction sociale. La liberté peut être un principe d'organisation des sociétés, et c'est ce que nous dira le libéralisme : l'Etat devrait d'abord se contenter de garantir le cadre sûr pour que les libertés s'expriment.

On le comprend avec Bergson : la liberté est en effet un principe fondamental et ce principe fondamental doit nous conduire à résister à toute oppression qui s'exercerait de manière excessive sur le champ de nos libertés. C'est ce que nous dit - dans un texte qui n'est plus du libéralisme mais plutôt de l'anarchisme au sens le plus fort du terme - Etienne de la Boétie dans un discours célèbre, "le discours de la servitude volontaire" appelé aussi le "Contru'un". Pourquoi le "Contr'un ?". Parce que la Boétie voudrait nous appeler à nous révolter contre ce pouvoir unique, unifié - mais du coup aussi solitaire - qui prétend régenter chacune de nos libertés. La liberté est naturelle.

Nous sommes nés pour être libre. Comment se fait-il, dit la Boétie, que nous consentions à renoncer à cette liberté alors que nous pourrions parfaitement faire jaillir de notre propre organisation sociale une forme d'équilibre durable qui ne soit pas pour autant le corollaire d'une forme d'abandon de la liberté, qui soit l'émanation de nos libertés et non pas leur sacrifice. "A vrai dire, il est bien inutile, écrit la Boétie, de se demander si la liberté est naturelle puisqu'on ne peut tenir aucun être en servitude sans lui faire tort. Il n'y a rien au monde de plus contraire à la nature, tout raisonnable, que l'injustice. La liberté est donc naturelle.

C'est pourquoi à mon avis nous ne sommes pas seulement nés avec elle mais avec la passion de la défendre, et s'ils s'en trouvent par hasard qui en doutent encore, abâtardis au point de ne pas reconnaître leur don ni leur passion native, il faut que je leur fasse l'honneur qu'ils méritent et que je hisse pour ainsi dire les bêtes brutes en chaire pour enseigner leur nature et leur condition". Dans ce passage d'une très grande force, la Boétie indique aux hommes qui se résignent à l'asservissement à l'égard du pouvoir de l'Etat, il va donner la leçon qu'ils méritent en les mettant à l'école des animaux.

Car les animaux sont plus libres que nous, plus attachés à la liberté que nous qui consentons si facilement à obéir à l'absurde oppression. "Les bêtes, Dieu me soit en aide, si les hommes veulent bien les entendre, leur crient "vive la liberté". Plusieurs d'entre elles meurent aussitôt prises, tel le poisson qui perd la vie sitôt tiré de l'eau, elles se laissent mourir pour ne pas survivre à leur liberté naturelle. D'autres bêtes, des plus grandes au plus petites, lorsqu'on les prend, résistent si fort des ongles, des cornes, du bec et du pied qu'elles démontrent assez quel prix elles accordent à ce qu'elles perdent une fois prises.

Elles nous donnent tant de signes flagrants de la connaissance de leurs malheurs qu'il est beau de les voir alors languir plutôt que de vivre, et gémir sur leur bonheur perdu plutôt que de se plaire en servitude". Bref, la liberté est naturelle et l'homme, peut-être, est l'être qui résiste le moins quand il la perd. "L'homme est né libre" - c'est la première phrase très célèbre du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau - "l'homme est né libre et partout il est dans les fers, l'homme est né libre et partout il est condamné à servir".

Il faudrait réussir à comprendre comment il est possible que tant d'hommes dans le monde acceptent de renoncer à cette liberté naturelle avec bien plus de facilité que les bêtes. Comment tant d'hommes acceptent de se résigner à servir, alors que toujours le pouvoir ne nous opprime qu'avec nos propres moyens. La vérité c'est que le pouvoir que nous avons devant nous n'existe que par le consentement que nous lui donnons. Soyez résolus à ne plus servir et vous serez libres. Je ne vous demande même pas - dit la Boétie en substance - de vous attaquer au pouvoir. Je vous demande juste de lui dire en face que vous ne voulez plus servir. "Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres.

Je ne veux pas que vous le heurtiez, le pouvoir, ni que vous l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus et vous le verrez comme un grand colosse dont on dérobe la base, tomber de son propre poids et se briser". Pourquoi n'y arrivons nous pas ? Pourquoi continuons-nous de nous laisser faire par l'absurdité de l'oppression ? C'est que tout simplement nous avons peur. La liberté ne se gagne qu'au prix du dépassement de la peur.

C'est ce que nous dit un philosophe - dernier philosophe pour cette brève exploration de la liberté qui suppose de s'engager, de se déterminer, qui suppose, disait Bergson, de se révolter contre l'instinct et même contre l'instinct de survie - c'est ce que nous dit un philosophe qui a compris mieux que jamais le lien si singulier qui rapproche la liberté de la mort. Ce philosophe, c'est Hegel. Dans La Phénoménologie de l'esprit, Hegel raconte une histoire qui n'est rien d'autre que l'histoire de chacune de nos vies : l'histoire de la position fondamentale qu'il nous faut prendre dans l'existence.

La rencontre de consciences libres, la rencontre de deux individus est une histoire qui ne cesse de se reproduire. Elle se fait toujours sur le mode du conflit, sur le mode de la lutte, sur le mode du combat, et d'un combat à mort. Lorsque je rencontre l'autre, lorsque deux consciences se rencontrent, se produit une confrontation qui menace jusqu'à la vie, qui peut aller jusqu'au risque de perdre la vie. Et dans ce combat, dans ce conflit, deux positions se déterminent, deux positions existentielles. Il y a d'un côté celui qui préfère survivre quitte à renoncer à sa liberté, celui qui décidera d'arrêter le premier la partie, celui qui se retirera du combat. Alors il deviendra esclave.

De l'autre côté : celui qui est prêt à poursuivre le combat parce qu'il préfère encore mourir que de perdre sa liberté. Celui qui met la liberté au-dessus de la vie sera le maître ; celui qui met la vie au-dessus de la liberté sera l'esclave. Et derrière cette dialectique du maître et de l'esclave, derrière ces deux positions originaires dans le combat de l'existence, Hegel nous oblige à nous poser la question du prix que nous accordons à la liberté.

Choisissons-nous, nous aussi, de faire cet espèce de pacte aberrant par lequel un homme renonce à son humanité en renonçant à sa liberté, ce pacte par lequel nous acceptons de ne plus être un sujet qui détermine son existence par son engagement dans la vie, mais d'être plutôt un objet qui sera à la disposition de ceux qui, n'ayant pas peur de la mort, seront prêts à prendre des risques ? Voulons-nous être sujets ou objets ? Voulons-nous être vraiment libres ou choisissons-nous de servir ?

Être assujetti à l'oppression, ça ne veut pas dire nécessairement que tout Etat, que toute politique, que toute expérience politique soit une expérience de pression - et la démocratie en particulier depuis son invention dans la Grèce antique en même temps que la philosophie - voudrait honorer cette volonté que les hommes ont de se gouverner eux-mêmes, de se déterminer collectivement par une délibération partagée qui soit l'expression de leur liberté et non celle d'une coercition. Toute réalité politique ne signifie pas nécessairement que nous renoncions à notre liberté. Mais, à l'intérieur de la réalité politique, choisissons-nous plutôt la sécurité, l'ordre, la tranquillité, le confort ?

Ou choisissons-nous d'être si scrupuleux sur nos libertés que nous soyons prêts à assumer le risque que cela implique, le risque que comporte la liberté ? C'est sur ce risque de la liberté, et sur le prix qu'elle impose de payer, que nous reviendrons lors de notre prochaine vidéo, la semaine prochaine. Merci beaucoup ! A très bientôt !