« La France a des atouts tout à fait considérables pour assurer son indépendance » affirme Alain Juppé
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Bonjour Alain Juppé. Bonjour, merci de m'accueillir sur votre antenne. Merci de venir parler aux auditeurs de Radio Classique. Vous avez écouté attentivement la chronique de Guillaume Tabard. Il y a déjà pléthore de candidats putatifs potentiels à l'élection présidentielle alors que nous sommes à l'heure du choix, à l'heure des choix. Qu'en pense l'ancien candidat à l'élection présidentielle ? Vous ne vous dites pas cette Ve République qui fabrique des candidats à l'élection présidentielle alors qu'on a plutôt besoin d'action ? Ça ne vous pose pas un problème ?
Deux éléments de réponse. D'abord, j'ai trouvé que la conclusion de Guillaume Tabard était fort sage. Un sondage est une photographie à l'instant T, pas une prédiction. Et je suis bien placé pour le savoir. Et puis, deuxième remarque, comme vous l'avez dit, je siège au Conseil constitutionnel, ce qui m'oblige à un devoir de réserve sur l'actualité de politique intérieure.
Ce qui veut dire que je ne peux pas vous demander une réaction sur la condamnation de Nicolas Sarkozy à de la prison ferme.
Je ne commenterai naturellement pas cette décision de justice. Je me bornerai à dire que j'ai vécu 40 ans avec Nicolas Sarkozy, si je puis dire. Nous avons milité et gouverné ensemble. Et j'ai pu apprécier tout au long de cette période ces qualités d'énergie, de volonté, de courage pour défendre les intérêts de la France et des Français. Voilà, je me bornerai à cette remarque.
Une remarque d'ordre général sur l'exécution provisoire. C'est elle qui envoie Nicolas Sarkozy en prison, si j'ose dire, puisque la présomption d'innocence que suppose l'appel de cette décision de justice est suspendue par l'exécution provisoire.
Voilà un exemple caractéristique de confusion. Ce n'est pas une question qu'il faut poser au juge. C'est une question qu'il faut poser au législateur. C'est le législateur qui, dans la loi, a inscrit cette possibilité qui est largement utilisée. On la découvre aujourd'hui. Donc si on veut changer, après tout, je n'ai pas d'opinie en définitive là-dessus, c'est au législateur de le faire. Les politiques semblent oublier les lois qu'ils ont votées. Souvent, ils en votent dans l'enthousiasme, sans réfléchir aux conséquences qu'elles auront sur le moyen long terme. C'est d'ailleurs une de mes idées.
Si avant de faire une loi, on essayait d'apprécier les résultats de la loi précédente, peut-être qu'on s'épargnerait quelques difficultés.
Alain Juppé, vous avez été l'un des dirigeants les plus importants de la droite républicaine depuis 40 ans. Hier matin, le sénateur Roger Carucci, personnalité écoutée à droite, a déclaré « Je confirme, le Rassemblement national est dans l'arc républicain. » Et il s'est dit favorable à un arc républicain pour voter contre la France insoumise. Arc républicain qui intégrerait donc le Rassemblement national. Alain Juppé, avec Jacques Chirac, jamais vous n'avez accepté d'alliance avec le Front national. Imaginez-vous que la droite fasse alliance avec le Rassemblement national pour barrer la route à des candidats d'extrême-rouge.
Je ne suis pas surpris, cher David Veilguer, par votre ténacité. Mais vous n'avez pas le droit de parler de ça non plus. Ce que vous avez dit sur le passé est tout à fait exact. Je ne ferai pas de commentaire sur la situation politique actuelle pour la raison que je vous ai dite. Je ne parlerai pas non plus, on risque de vous décevoir, des comptes publics en France. Le Conseil constitutionnel sera vraisemblablement saisi à la fin de l'année de la loi de financement de la sécurité sociale. Donc je ne vais pas vous dire avant qu'elle ne soit votée ce que j'en pense.
Et vous ne tomberiez pas de votre chaise si la droite républicaine, que vous avez présidé vous, fondateur de l'UMP, s'alliait au Rassemblement national ? J'en viens à votre livre, Alain Juppé, qui fait le constat d'une Europe en perte de vitesse, qui appelle à une déclaration d'indépendance de cette Europe. On va prendre un exemple très concret. C'est le plan de paix pour Gaza, présenté lundi par Donald Trump. L'Europe semble hors du coup, alors qu'elle n'a pas ménagé sa peine avec Emmanuel Macron la semaine dernière pour reconnaître l'État de Palestine, pensant que ça ferait avancer les choses. Je ne suis pas sûr que l'Europe soit hors du coup.
Et l'initiative du président de la République, que vous évoquez, a peut-être fait bouger les lignes. Vous vous souvenez du spectacle à l'Assemblée générale des Nations Unies, où on a vu l'isolement international de Benjamin Netanyahou. Et c'est peut-être cela qui a poussé le président Trump à accentuer sa pression pour faire accepter ce plan. Pour vous, c'était le bon moment ? Ce plan, le moment, c'est qu'il faut absolument arrêter les massacres. Et que l'objectif immédiat, c'est l'arrêt des combats. Ce plan est complexe, 20 points, donc il faut l'analyser en détail. Je constate qu'il a reçu de larges soutiens.
Le secrétaire général des Nations Unies, beaucoup de pays arabes, la France et beaucoup de pays européens. Monsieur Netanyahou semblait l'avoir accepté, on y reviendra peut-être. On attend la réponse du Hamas. À son habitude, M. Trump fixe des ultimatums. On va voir si ça bouge. Mais il faut absolument arrêter les massacres, je le répète. Après, le chemin va être très long. Le chemin vers l'objectif, c'est-à-dire la création d'un État palestinien vivant en paix, peut-être en amitié avec Israël, il y aura des rechutes sur ce chemin. Vous vous êtes confiant.
Vous pensez que Trump peut faire la paix ? Je le souhaite. Il pourrait mériter un prix Nobel de la paix ?
Je laisse le jury Nobel en décider. Ça vous fait rire. Je constate un petit peu. Je constate qu'à l'Ukraine, M. Trump se fait balader par M. Poutine, quand même. Donc, il a la même à peu près conscience, aujourd'hui. Poutine a une stratégie. Il veut installer à Kiev un régime fantoche, comme celui qui existe en Biélorussie. Et il veut disloquer l'Union européenne. Et il progresse, pas à pas. Et donc, M. Trump ferait bien de se rendre compte des limites de son action dans ce domaine. Et surtout, l'Europe doit assurer ses responsabilités. Nous sommes aujourd'hui la cible de toutes les attaques en Europe. Poutine, d'un côté.
Trump, qui n'est plus un allié fiable, et qui, selon les jours, nous traite avec mépris ou avec agressivité. Et puis, le Sud, l'Ogbaal. Cet agrégat de pays qui n'ont qu'un seul point commun, c'est la détestation de ce que nous sommes. Alors, dans cette situation, qu'est-ce qu'on fait ?
Pourquoi on n'a pas vu arriver ça ? Alain Juppé, vous avez été ministre des Affaires étrangères. Vous avez des responsabilités. Je ne dis pas que c'est votre faute. Aujourd'hui, les baby-boomers sont responsables de tout. Ça, c'est vrai. Même de ça. Je n'irai pas jusque-là, mais ça fait 40 ans que vous êtes dans la vie politique. Vous incarnez une génération politique. N'a-t-elle rien vu venir ?
Mais pardon, David Abilquer, le monde a radicalement changé. 89, ce n'était pas la nuit des temps. Qu'est-ce qu'il se passe ? La victoire définitive de la démocratie libérale et de l'économie de marché, la fin de l'histoire, l'effondrement de l'Union soviétique. Donc, nous avons cru à ce moment-là que c'était une nouvelle donne. 30 ans après, tout a changé. Alors, peut-être que nous n'avons pas pris suffisamment conscience de ces changements, mais il faut que nous nous adaptions aujourd'hui au monde actuel. Et puis, il n'est pas tout à fait vrai que nous n'ayons rien vu venir.
L'Europe s'est renforcée petit à petit et elle a pris conscience qu'elle avait le choix aujourd'hui entre ce que le président italien appelait la vassalité heureuse. On se couche, on accepte la tutelle des grandes puissances. Après tout, ça peut être confortable. On verra si ça dure. Ou bien alors, on déclare notre indépendance et on s'en donne les moyens. La puissance économique, c'est possible. Draghi a fait un rapport qui pointe les lacunes de l'Europe, mais qui met aussi en évidence ses forces. La puissance militaire, ce qui se passe depuis quelques mois maintenant, ou quelques années, a provoqué un électrochoc en Europe.
Et le prochain Conseil européen va à nouveau se pencher sur les questions de défense. Les budgets militaires sont en croissance. Et en puissance numérique, et enfin, je dirais, puissance morale. Il faut que nous défendions nos valeurs. Aujourd'hui, les valeurs sur lesquelles sont fondées l'Europe, la démocratie, la séparation des pouvoirs, les libertés, la dignité de la personne humaine, sont rarement respectées à travers la planète. Il faut les défendre.
Avant nous, les moyens de ces ambitions, Alain Juppé, on a toujours dit, et votre génération l'a dit, et elle avait sans doute raison, pour que l'Europe soit forte, il faut que la France soit forte, et éventuellement le couple ou le moteur franco-allemand. Est-ce qu'on est assez fort, quand on est en pleine crise politique, en pleine crise budgétaire, pour pouvoir réaliser votre ambition pour l'Europe ? Je ne reviendrai pas sur la situation politique intérieure française.
Ah, ne me parlez pas de votre devoir de réserve, Alain Juppé ! Bravo d'y revenir avec beaucoup de constance. Nous avons, nous, Européens, globalement, les moyens d'assurer notre indépendance. J'ai rappelé le rapport Draghi, qui liste toutes les forces de l'Europe. Nous sommes aujourd'hui à égalité, en termes de production de richesses, avec la Chine. On ne le sait pas trop, provisoirement peut-être. Donc, nous avons ces moyens, et la France a des atouts tout à fait considérables. C'est pour ça que je plaide en permanence, même si je peux apparaître parfois comme un petit peu naïf, pour la confiance dans l'avenir. Je ne suis pas d'un optimisme béat.
Je mesure bien les défis que nous avons à relever, qui sont formidables, environnementaux, démographiques, migratoires, numériques. Mais nous avons les moyens de le faire, si nous le voulons.
Vous n'avez jamais cédé, d'ailleurs, au pessimisme, au déclinisme. On vous a reproché, votre slogan de campagne, en 2017. L'identité heureuse. L'identité heureuse, on vous la renvoyait dans la figure. Peut-être aviez-vous raison, on ne sait pas. Vous appelez de vos voeux une déclaration d'indépendance des Européens pour s'affirmer face à la Russie, mais également face aux Etats-Unis. Mis à part cet appel, citez-moi une décision européenne qui pourrait aujourd'hui changer les choses. si on pouvait faire plus.
La décision de consacrer 800 milliards d'euros à l'augmentation d'un budget militaire. Ça, c'est fait. C'est derrière nous. C'est vrai. Mais enfin, non, c'est fait. C'est à faire. Une décision de plus. La décision a été prise. Une autre. Je vais prendre un exemple très précis, pardon, peut-être un petit peu limité. Moi, je ne crois pas à la construction, avant longtemps, d'une armée européenne. Je crois, en revanche, à la construction d'une base industrielle et technologique européenne. Exemple. Quel est l'avion qui va succéder au Rafale ? Est-ce que ce sera un avion européen ? Ça s'appelle le SCAF, le système de combat aérien du futur. Bon, on a pris des décisions de principe. Ça traîne.
Et il y a même récemment des objections qui ont été soulevées par une entreprise comme Dassault. Il faut le faire. Il faut nous donner les moyens d'assurer notre défense sans acheter des matériels aux États-Unis. Aujourd'hui, 64% des commandes d'armement de l'Europe vont à des entreprises américaines. Voilà une décision que nous pourrions prendre, la préférence européenne en matière d'armement.
Alain Juppé, vous avez été de très nombreuses décisions. On est entouré de gens qui décident vite aujourd'hui. Trump décide vite.
Enfin, il décide,
mais ses décisions ne sont pas toujours suivies des faits. Poutine décide tout seul. Les Chinois décident aussi rapidement. Nous, on est une collégialité en Europe et on est dans des démocraties. Donc, ça prend du temps. Il faut concerter, il faut écouter, etc. Est-ce qu'il ne faut pas qu'on travaille autrement ? Est-ce qu'il ne faut pas que les démocraties européennes travaillent autrement ? Je ne dis pas qu'elles s'assiedent sur l'État de droit, vous me direz, non, surtout pas, mais qu'on fasse différemment parce qu'on est englué, empêtré par tout un tas de contraintes qui nous empêchent d'aller vite et il faut être agile et aller vite aujourd'hui. Et libre.
C'est ça l'enjeu. Sécurité, liberté. La question que vous posez est tout à fait existentielle. On voit aujourd'hui que nos démocraties sont en crise. En France, mais pas uniquement en France, dans les pays européens autour de nous, là où la démocratie existe. Pourquoi ? Parce que les peuples, les citoyens, ont le sentiment que la démocratie est impuissante. Et d'où l'abstention, d'où le déclin des grands partis du gouvernement, d'où la détestation des hommes et des femmes politiques. Est-ce qu'on accepte cette dérive ? Parce que ce qui est tentant pour beaucoup d'opinions, de citoyens, c'est d'évoluer vers des régimes autoritaires.
J'ai été un peu bouleversé par la lecture d'un hebdomadaire récent auprès des jeunes. Et je vous cite les intertitres de cet article. La France aurait bien besoin d'un Poutine. Trump est fou, mais lui au moins il décide. La démocratie, par le suffrage, ça ne marche plus, on aurait besoin d'un bon chef militaire. Voilà ce que pense une partie de notre jeunesse aujourd'hui. Comment vous l'expliquez à la Juppé ? Je viens de vous le dire, parce qu'on a ce sentiment d'impuissance. Mais pas que,
pas que. Les Français adoraient De Gaulle, ils prenaient leur destin en main. Mais De Gaulle n'était pas...
Et ils suivaient comme dévot. De Gaulle n'était pas un dictateur. Non, non, mais c'était un père de la nation. Oui, il incarnait un projet. Et aujourd'hui, c'est ce qui manque, naturellement. Si vous voulez me faire dire qu'aujourd'hui, les partis politiques doivent se reprendre en main, proposer aux Français des projets cohérents et mobilisateurs et incarner ces projets, oui, mais je ne mettrai pas des noms sur cette proposition, si vous voulez.
Car vous avez un devoir de réserve, Alain Juppé, membre du Conseil constitutionnel. Je ne cèderai pas. Vous en avez dit assez. Je rappelle, l'heure du choix pour une déclaration d'indépendance des Européens. Ça vient de sortir chez Talandier. Alain Juppé, vous faites toujours l'omelette aux champignons ?
Un mot encore sur mon livre qui se termine par le mot espérance. Alors, on me reprochera là encore d'être un peu naïf. Je voudrais faire une comparaison historique. C'est à la bode aujourd'hui. On parle beaucoup des années 30. Moi, je parlerais des années 40. 40, la France s'effondre. Un vieux militaire au passé glorieux dit aux Français, c'est foutu. On se couche. Et puis, il y a une autre voix à Londres qui dit non, non, c'est pas foutu, il faut espérer. Qui est-ce qui gagne ? C'est l'espérance. Et l'omelette aux champignons ? Non, aux truffes. Aux truffes ? Oui.
Vous la cuisinez toujours ? Toujours. Il faut trouver des bonnes truffes. C'est parfois difficile. Alain Juppé, merci. Revenez parler aux auditeurs de Radio Classique quand vous voudrez à suivre le rappel des titres. Charles Bonner et la revue de presse d'Hervé Gatégnaud et nos esprits libres du jour. Maître Sophie Obadia et Ruth El-Krieff
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Alain Juppé