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Podcast / conversationLCP (sur YouTube)· 11 octobre 2026 57 minComplaisantPortrait personnelInstitutions & électionsEurope & internationalSolidarités & famille

Président : un métier impossible ? | Le banquet

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 30 %Attaque 10 %Défensif 60 %

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 3:38Bernard-Henri LévyFait
    « Un homme qui a désiré éperdument l'amour de la multitude. Un désir d'amour absolument frénétique et qui ce jour-là est assouvi. »
  • 4:23Bernard-Henri LévyFait
    « Il faut être fou pour avoir envie de devenir président ? Sûrement, il faut avoir un grain de folie pour se dire, moi, je vais d'abord être élu et moi, je vais gouverner la France et je vais... Faire des grandes choses à la tête du pays, ça, il le faut. »
  • 5:07Bernard-Henri LévyFait
    « Etre président va devenir une charge de plus en plus lourde parce que ce qui a changé aujourd'hui, c'est que vous avez perdu votre liberté. Je crois que François Mitterrand a été le dernier président qui a pu agir à sa guise parce qu'il n'y avait pas les réseaux sociaux, il n'y avait pas des espions partout qui rapportaient ce qu'il faisait. »
  • 8:05Benjamin MorelFait
    « On va aller voter pour un président qui n'a pas un programme présidentiel, qui a un pouvoir législatif. On pense qu'il va guérir les écrouelles et qu'il va tous nous sauver. On a compris qu'il ne va pas nous sauver. »
  • 8:47Benjamin MorelFait
    « Depuis le début de la Ve République, ce qui faisait la puissance d'un chef d'Etat, tout bêtement l'Etat, est beaucoup plus faible. On a un Etat plus faible, mondialisation, européanisation, on finit par prêter des pouvoirs au président dont il ne dispose plus, et pourtant on attend encore qu'il les exerce. »
  • 9:27Benjamin MorelFait
    « Jusqu'à présent, à chaque élection présidentielle, on a voté pour quelqu'un. Ce quelqu'un, au moins 1965, avait une forme de pouvoir absolu. Et on pense que ça va encore marcher. Et comme on pense cela, et qu'on investit tellement dans cette élection qui apparaît comme étant déterminante pour tout le reste, in fine, on considère au bout de six mois que le monarque n'a pas rempli son office. »
  • 22:10Valéry Giscard d'EstaingFait
    « C'est une impression que vous aviez déjà, me semble-t-il, l'année dernière. Que j'ai plus encore aujourd'hui. Je crois qu'en réalité c'est la solitude de la fonction, non pas de la personne. »
  • 25:03Astrid RoucherFait
    « Le président sélectionnait les discours pour que ce soit des moments de rassemblement et d'Union. Quand on prend les moments les plus clivants de ses deux quinquennats, je pense à la réforme de la SNCF, à la réforme des retraites, il déléguait tous les discours de confrontation, de bras de fer social, il les déléguait à ses ministres, comme s'ils étaient des fusibles chargés d'emmagasiner l'animosité des Français. »
  • 27:14Bernard-Henri LévyFait
    « La candidate à la fonction suprême, à la solitude absolue, à la littérature contrarie à tout ce qu'on a dit là, elle était seule ! »
  • 30:03Benjamin MorelFait
    « Un président de la République française, il a en fait deux rôles. Il doit incarner l'unité de la nation. C'est l'héritage de la monarchie, etc. Vous êtes l'individu qui doit faire consensus autour de lui. Quand il parle à l'étranger, il est la France et tous nous entendons, théoriquement en tout cas, parler par sa bouche. »
  • 39:15Catherine NayFait
    « Jacques Chirac a décidé de dissoudre. Et sa plume à qui il avait demandé de faire le discours, lui avait apporté un texte. Il dit : "Mais quand je vous lis, je ne comprends pas pourquoi je dissous." "C'est le problème, monsieur." Il a perdu le pouvoir et ça a entraîné une dissolution qui a duré cinq ans. »
  • 40:43Bernard-Henri LévyFait
    « Je ne sais pas s'il a voulu se suicider, mais ça correspondait, à mon sens, à une période de trouble intérieur du président Macron qui sentait des choses personnelles, des choses d'un homme qui arrive, je pense, à la même chose que vous. »
  • 51:31Charles de GaulleFait
    « Si je suis désavoué par une majorité d'entre vous, solennellement, sur ce sujet capital, et quel que puisse être le nombre, l'ardeur de l'armée de ceux qui me soutiennent et qui de toute façon détiennent l'avenir de la patrie. Ma tâche actuelle de chef de l'Etat deviendra évidemment impossible et je cesserai aussitôt d'exercer mes fonctions. »

Temps de parole

  • ?100 %

≈ 0 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

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0:00

Bonjour à tous, bonjour Christophe. -Bonjour Anna. -Ils en rêvent, certains y consacrent leur vie, ils font campagne, chutent, traversent des déserts, reviennent, rechutent, jusqu'au soir où les Français donnent à l'un d'eux l'onction du suffrage universel et les clés d'Elysée. -Et là, du jour au lendemain, le président tout juste élu doit répondre de presque tout. -Le problème, contrairement au dicton, la fonction ne suffit pas à faire l'homme, il s'en faut. Président, est-ce un métier impossible ? Pour en parler, on vous a concocté un casting de choix. Générique ---

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--- --- -Bernard-Henri Lévy, bonjour. -Bonjour. -Vous êtes écrivain et philosophe. Vous venez de publier vos "Mémoires provisoires" chez Olivier Nora Editions. Vous racontez votre vie à travers ceux que vous y avez croisés. Vous croquez avec une vraie gourmandise, passionnée, les présidents de la République que vous avez fréquentés, c'est-à-dire, en fait, tous depuis François Mitterrand. Catherine Nay, bonjour. Vous êtes la grande dame du journalisme politique. Vous sondez les âmes

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des présidents de la République depuis 60 ans. Vous consacrez un livre ou deux à chaque président depuis Valéry Giscard d'Estaing. Vous publiez un livre sur Emmanuel Macron, "Ce pays dont le prince est un enfant", il paraît en novembre chez Plon. Bref, vous les avez, Catherine Nay, tous auscultés, excepté François Hollande. Vous nous direz pourquoi. Astrid Roucher, bonjour. Vous avez été pendant cinq ans, jusqu'en décembre 2025, conseillère discours d'Emmanuel Macron à l'Elysée. Une expérience qui vous a inspiré le livre que vous venez de sortir chez Albin Michel, "La plume et le prince". Benjamin Morel, bonjour. -Bonjour. -Vous êtes ce constitutionnaliste et ce politologue à la clairvoyance

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plus que précieuse pour nous tous. Vous avez notamment publié "Crise politique, crise de régime" chez Odile Jacob. Bienvenue à tous les quatre. Et on est très heureux, avec Christophe, de vous accueillir au Poinçon. Briguer la magistrature suprême, c'est demander l'onction du suffrage universel. Et dans notre monarchie républicaine, il y a là une forme de sacralité. J'aimerais qu'on regarde les passations de pouvoir. -A 9 h 32 précises, le cortège de trois voitures escortées par douze motards de la garde républicaine emprunte la rue du Faubourg Saint-Honoré. La voiture de François Mitterrand pénètre dans la cour de l'Elysée. Elle s'immobilise au pied du perron

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où est attendu le nouveau président. Valéry Giscard d'Estaing, qui attend en haut des marches, serre à son tour la main de François Mitterrand. Après 45 minutes d'entretien, François Mitterrand raccompagne sur le perron Valéry Giscard d'Estaing qui quitte à pied le palais présidentiel. Brouhaha -Alors Bernard-Henri Lévy, dans ces images on voit quoi ? Un homme qui prend une fonction ou un homme qui rentre dans quelque chose qui va le dépasser ? Qui le dépasse à partir de cet instant ? -Un homme qui a désiré éperdument l'amour de la multitude. Un désir d'amour absolument frénétique et qui ce jour-là est assouvi. Moi c'est ça qui me frappe

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dans toutes ces images, c'est ce désir d'amour assouvi. Et c'est le rayonnement que l'on voit sur ces visages. Toute cette orchestration, c'est cela qu'elle dit et qui rend d'ailleurs d'autant plus cruel le moment suivant qui arrive tôt ou tard et qui arrive toujours, le moment du désamour. Le moment de la... Roche Tarpéienne après le Capitole. Là, ils sont tous au Capitole. Ils attendent la Roche Tarpéienne. -Ils ne veulent pas y penser. -Ils y pensent. Je pense... Au plus profond de moi, je crois qu'ils y pensent dès le premier instant. Les plus futés et tous le sont, ils y pensent déjà. -Il faut être fou pour avoir envie de devenir président ? -Sûrement, il faut avoir un grain de folie pour se dire,

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moi, je vais d'abord être élu et moi, je vais gouverner la France et je vais... Faire des grandes choses à la tête du pays, ça, il le faut. Autrement, on n'y va pas. Et on sait de plus en plus, et ça devient... Etre président va devenir une charge de plus en plus lourde parce que ce qui a changé aujourd'hui, c'est que vous avez perdu votre liberté. Je crois que François Mitterrand a été le dernier président qui a pu agir à sa guise parce qu'il n'y avait pas les réseaux sociaux, il n'y avait pas des espions partout qui rapportaient ce qu'il faisait. Il pouvait organiser son emploi du temps quotidien comme il le voulait. Maintenant, vous êtes suivi à la minute près. Et donc, vous êtes suivi. Et aujourd'hui, ce qui va être très difficile depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron,

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c'est qu'il n'y a plus de majorité. Le président qui va être élu n'est pas assuré d'en avoir. Il n'y a plus de partis. Les partis ont tous volé en éclats. Et on s'appuie sur quoi ? C'est très difficile. Et je crois aussi que celui qui va être élu, s'il n'est pas doté, comme l'est le président actuel, comme l'était Nicolas Sarkozy, d'une force physique surhumaine, il faut être vraiment un athlète de haut niveau. Celui qui dira qu'il est fatigué va être très vite lassé lui-même lassé et il lassera les Français. -Astrid Roucher, vous nous faites entrer dans le palais auprès de celui que vous appelez,

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non sans malice, le "prince". On doit traiter le prince comme une personne sacrée quand on travaille à l'Elysée ? -Je pense qu'on différencie vraiment les deux corps du roi dans la théorie de Kantorowicz. On distingue vraiment la personne biologique d'Emmanuel Macron avec... Sa personnalité propre, et le personnage du PR, le fameux président de la République, qu'on appelle le PR, en plus avec ce terme presque incestueux du père autour de nous. Mais pour le coup, la fonction est sacralisée. Le respect qu'on doit à cette personne est celui qu'on doit à la fonction de président de la République, élu par 69 millions de personnes. -Vous écrivez, je cite : "Un discours princier n'est pas le lieu du microdosé". Il faut en faire des tonnes ?

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-Ca veut dire que dans un environnement qui est tellement saturé de sentiments, de pathos, d'hyperboles, si vous voulez vous faire entendre, vous êtes obligé parfois d'abandonner la nuance et la part de l'ombre et d'exacerber les idées que vous portez. -Ca veut dire devenir grandiloquent. -Avoir des formules fortes, incisives, taper du poing rhétorique, sinon personne ne vous entendra. -On a en mémoire, il n'était pas président il mourait d'envie de l'être, Dominique de Villepin dans la bande dessinée Quai d'Orsay et donc avec les portes qui claquent et toute cette gestuelle au fond qui allait autour de l'écriture des discours. Est-ce que vous avez ça en tête vous ? -Emmanuel Macron est plus réservé. Il est plus dans la retenue. Je ne l'ai jamais vu claquer

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les portes ni jeter des dossiers. -Il n'a pas été président de la République. -Je l'ai précisé. -Que l'on sache. -Ca vous rassure. -Et ne risque pas de l'être. -Benjamin Morel, nous vivons dans une monarchie républicaine ? -Vous savez, la notion de monarchie républicaine, elle est attrape-tout. Si on considère que le monarque républicain, ça devrait être Charles III, la République a été pensée comme telle. La IIIe République, c'est une monarchie qui a avorté et notre président de la Ve République, c'est l'ancêtre de cette monarchie qui aurait dû exister. Et quand on pense monarchie en France, on ne pense pas à Charles III, mais à Louis XIV. La manière dont on conçoit la figure présidentielle est très liée au pouvoir qu'on lui prête. Qu'est-ce qui se passe aux élections ?

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On va aller voter pour un président qui n'a pas un programme présidentiel, qui a un pouvoir législatif. On pense qu'il va guérir les écrouelles et qu'il va tous nous sauver. On a compris qu'il ne va pas nous sauver. On est très en colère. C'est une drogue dure, on attend quatre ans et demi pour trouver le nouveau sauveur qui, cette fois-ci, c'est sûr, c'est certain, va réussir à faire ce que ses prédécesseurs n'ont pas fait. Tout à l'heure, c'était évoqué, mais pour un président qui arrive au pouvoir, c'est une lourde charge, parce que quoi qu'il arrive, il va décevoir. Notamment parce que depuis le début de la Ve République, ce qui faisait la puissance d'un chef d'Etat, tout bêtement l'Etat, est beaucoup plus faible. On a un Etat plus faible, mondialisation, européanisation,

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on finit par prêter des pouvoirs au président dont il ne dispose plus, et pourtant on attend encore qu'il les exerce. -Vous connaissez la phrase de Nicolas Sarkozy, qui lui-même la reprenait d'un autre, et qu'il répétait tout le temps quand il était à l'Elysée. Je cite : "Nous sommes un peuple régicide avec un inconscient monarchique." Il disait ça pour se rassurer. Mais est-ce qu'il a raison ? -C'est en partie vrai. Moi, je suis toujours très rétif sur la notion de culture politique. En réalité, si vous prenez la IVe ou la IIIe République, à l'époque, personne n'attendait un président sauveur. Mais ce sont des institutions qui ont, d'une certaine façon, déformé notre mental. Jusqu'à présent, à chaque élection présidentielle, on a voté pour quelqu'un.

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Ce quelqu'un, au moins 1965, avait une forme de pouvoir absolu. Et on pense que ça va encore marcher. Et comme on pense cela, et qu'on investit tellement dans cette élection qui apparaît comme étant déterminante pour tout le reste, in fine, on considère au bout de six mois que le monarque n'a pas rempli son office, et que si on lui coupait la tête, ça nous ferait du bien, et qu'après tout, pour reprendre Kantorowicz : "Le roi est mort, vive le roi", à partir de là, un autre lui succèdera, et celui-là, on y revient, promis, il nous sauvera, jusqu'à ce qu'on veuille lui couper la tête. -Christophe, même notre façon de parler de l'Elysée, traduit ce rapport sacré qu'on a envers la fonction du président. -Oui. Sacré, monarchique. On parle du palais.

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On parle même du château. C'est un mot qu'on entend souvent. On dit d'un tel qu'il a l'oreille du président ou qu'un autre n'est plus reçu. Qu'un troisième est en grâce quand d'autres seraient en disgrâce. Et c'est vrai que c'est très paradoxal dans une République qui a, comme vous le rappeliez, coupé la tête du roi. Si on regarde même la cérémonie d'investiture, on a l'impression d'une cérémonie d'intronisation, tapis rouge, garde républicaine. Voilà, c'est presque... La plume et le prince, avec les crinières, sabre au clair, le collier par exemple de grand maître de l'ordre, remis par le grand chancelier de la Légion d'honneur avec ce coussin de velours,

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on pense presque à Cendrillon au moment où il faut essayer la pantoufle de vair, mais aussi à l'univers de la chevalerie. La passation de pouvoir, vous en parliez, Bernard-Henri Lévy, avec cet entretien aussi à huis clos, ça semble une relecture de ce fameux : "Le roi est mort, vive le roi", la continuité du pouvoir est là. On est dans un registre psychopolitique qui est celui de la monarchie. Et puis on pourrait vraiment gloser à l'infini. Donc je vais m'arrêter. Mais par exemple, le droit de grâce, ça relève directement de ce qui, dans la monarchie, exprimait le lien avec la divinité, où le souverain pouvait annuler une décision de justice comme Dieu peut l'annuler.

11:35

Alors c'est une chose qui étonne beaucoup nos voisins. Et pour terminer, j'aimerais citer ce philosophe Peter Sloterdijk, de l'autre côté du Rhin, un philosophe allemand, Le Point l'avait interrogé en 2018 sur Emmanuel Macron et il disait, Peter Sloterdijk : "De la même manière que la Russie n'a jamais cessé d'être gouvernée par un tsar, la France n'a jamais cessé d'être royaliste dans sa structure profonde. Cette projection jupitérienne, c'est une allusion à la tradition des rois thaumaturges, à cette idée d'une royauté clandestine qu'il faut incarner parce que ce rôle est prévu depuis le début", j'aime beaucoup ça, "dans le libretto de l'opéra comique qu'est l'histoire de France." Et toc. Et il ajoutait, Peter Sutterdijk : "En France, la guillotine n'est jamais loin."

12:19

Voilà. -M. Lévy, vous racontez une scène de cours formidable autour de François Mitterrand. On est en 1988, au terme du dernier grand meeting de la seconde campagne de Mitterrand. Je vous cite : "Le président, quand il est content de lui, qu'il a l'impression d'avoir fait un beau discours et qu'il sent l'odeur de la victoire, inflige à ses courtisans, rassemblés en un banquet républicain, l'interrogatoire de poésie dont il est spécialiste." Vous racontez : "Une femme passa d'une main fastueuse, et là, Jospin reconnaît Baudelaire. Comme je descendais des fleuves impassibles, Jack Lang reconnaît Rimbaud." Et ça continue, il y a toujours un courtisan pour répondre au président.

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"Mais voici que le roi, les yeux au ciel, récite des vers élégiaques et charmants que personne n'identifie." "Et c'est au bout du bout de la dernière table, la table des secrétaires et des agents de sécurité, qu'une voix timide et lointaine finit par s'élever." "Et dans le silence de glace qui s'est abattu sur les tables, nomme le poète René Guy Cadou." "Qui est ce manant, s'enquiert le roi ?" "Qui est cet homme qui connaît mon poète des Charentes ?" "Qu'on m'amène ce prodige." On est vraiment dans la cour. Et le manant, c'est Pierre Bergé. Commence alors une amitié qui ne s'arrêtera jamais

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jusqu'à la fin de la vie de François Mitterrand. C'est une scène géniale. -Ce qui est génial, c'est que maintenant, en effet, c'est Pierre Bergé, le président d'Yves Saint-Laurent. Il rêve depuis des années de rencontrer François Mitterrand. Comme il est mon ami, j'ai déployé toutes les entreprises possibles pour organiser ce rendez-vous. Et François Mitterrand ne voulait pas. François Mitterrand avait une méfiance instinctive pour les hommes d'argent. Il en avait deux ou trois autour de lui, André Rousselet, Roger-Patrice Pelat. Il n'en voulait pas d'autres. Il avait assez d'hommes d'argent. Il ne voulait surtout pas un nouvel homme d'argent. Et rien à faire pour qu'il rencontre Pierre Bergé. Et ce jour-là, en effet, il s'est dit, un homme capable

14:26

de reconnaître et de continuer un poème de René Guy Cadou, celui-là mérite d'être mon ami. Et en effet, il le fait amener à lui. Et là, ils ne se sont plus quittés jusqu'à la mort de Mitterrand. Et ça, ça dit beaucoup d'ailleurs des présidents français. Il y a tout ce que vous avez dit, la guillotine, l'inconscient monarchique. Il y a aussi ce rapport à la littérature. Tous les présidents que j'ai connus, depuis Giscard d'Estaing, hélas, je les ai un peu tous connus, ce rapport au livre, ce rapport à la littérature, ce désir d'être écrivain, cette idée que les écrivains sont des politiques manqués, mais qu'eux, sont les écrivains ratés. -Ratés. -Ca, c'est une constante des présidents français. -Est-ce que c'est encore vrai ?

15:11

-Ah oui, c'est encore vrai. -On est synchronisés. -C'est encore vrai ? -Oui, c'est encore vrai. -Je raconte dans le livre, une scène, Emmanuel Macron rencontrant l'un des plus grands écrivains européens, il m'avait demandé d'organiser ce rendez-vous, qui était Salman Rushdie. Et... Voilà, je vois Emmanuel Macron face à Rushdie. La... Les efforts de séduction, la séduction qu'il exerce et les efforts qu'il met en oeuvre, il était passionné. Et je pense qu'Emmanuel Macron se vit, il me semble, je le connais moins que ma voisine de droite, mais il se vit lui-même comme un personnage de roman.

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Et il me semble que dans sa tête, il y a sûrement l'idée que rien n'est plus noble comme destin pour un homme futile d'Etat que de devenir un jour un grand écrivain. -Astrid Roucher. La question vous est posée. -Il y a une part de mystère autour du président et je ne peux pas dire que je le connais mieux que vous. Parce que j'étais trop près et paradoxalement assez loin. Il est avec ses conseillers et sa cour, si on doit suivre la métaphore de l'ancien régime. Il a avec cette cour qui l'entoure un rapport très fonctionnel. Il a 52 conseillers, il les voit toujours par sept ou huit. Les rapports qu'on a avec lui sont sous-tendus par des nécessités opérationnelles "J'ai un arbitrage pour dans dix jours une séquence pour le mois prochain,

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faut-il inviter telle personne à la rencontre des écrivains." Je n'ai pas percé cette carapace qui l'environne. Vous avez beaucoup d'éclairage à apporter. -Un autre souvenir avec M. Macron, c'est la veille des élections européennes de 2019. Ou l'avant-veille, le vendredi, jour de diète électorale, on n'avait plus le droit, ou le samedi, d'aller à la télévision pour faire de la politique, etc. Et il invite à sa table, l'idée c'était 27, il doit y en avoir 18 à l'arrivée, écrivains européens. Il y avait Agnes Heller, il y avait Gyorgy Konrad, il y avait des écrivains représentatifs de toute l'Europe. Il me semble que la conversation qu'il pouvait avoir avec Vargas Llosa ou avec tel ou tel comptait peut-être

17:22

presque autant pour lui à cet instant-là que le résultat des européennes qui allait tomber. -Les livres sur les photos avaient été décryptés. Le choix qu'il avait fait, les pléiades sur le bureau, il y a toujours eu ça. -Mais là, ce qui était intéressant, c'est que la France entière vibrait de cette élection européenne qui arrivait. Le sort de l'Europe se jouait un petit peu. Et je vois ce président, oint du saint chrême du peuple français, s'apprêtant peut-être à recevoir celui du peuple européen, parce qu'il était jusqu'à aujourd'hui, le plus grand des présidents européens. Son bonheur, ce jour-là, était d'être entouré d'écrivaines et d'écrivains d'Europe. -Emmanuel Macron avait l'ambition quand il était jeune, et dans tous les cas

18:05

c'était l'ambition de Brigitte pour lui, d'être écrivain. Et quand il était à Normale Sup, il écrivait une saga, enfin c'était l'invasion des hommes de Charles Quint en Amérique du Sud, enfin il avait pensé faire carrière, Il a raté. Il n'a pas trouvé d'éditeur. Et il a toujours été très frustré de cette non reconnaissance de sa plume. Et ceux à qui il a fait lire le livre disent que ça n'était pas au point. Donc, en quittant, en ayant deux fois raté Normale Sup, il s'est dirigé vers Sciences Po. Et là, il a définitivement renoncé. Mais c'est resté une blessure profonde. Et il a...

18:50

C'est un écrivain raté qui est arrivé au pouvoir. Et c'est peut-être son deuxième choix, la politique. Sinon, s'il avait réussi, je pense, s'il avait réussi Normale Sup, il aurait fait une grande carrière d'écrivain. Il a reconnu lui-même que le livre "Révolution", il avait eu un mal fou. Il s'était repris à quinze fois. -Il a écrit au début de sa campagne, en fait. -Son livre "Révolution", qui a en fait été largement écrit par Gérard Collomb, qui était lui agrégé de lettres, il a dit qu'il s'y était repris à quinze fois, ça montre que le président est un verbomoteur. C'est quelqu'un qui a été élevé par sa grand-mère en lisant des textes à haute voix. Ca lui a appris à parler, mais ça n'est pas un écrivain né. D'ailleurs, il a besoin de plumes pour s'exprimer,

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de convoquer des grands auteurs pour exprimer ses sentiments. Je crois que c'est un frustré de la littérature qui est devenu président pour ces raisons-là. -Et voilà. -C'est dit. -C'est pas mon rôle de trouver des explications psychologiques. La biographie est intéressante. C'est un amoureux de la littérature. Ca se voit dans le choix des profils de plumes qu'il choisit. Il aurait dû prendre des plumes qui sortaient de Sciences Po, axés sur les politiques publiques, des technocrates. Il choisissait des normaliens, des gens avec un bagage littéraire qu'il était heureux de retrouver, de solliciter. Dans les discours proposés, il aimait les références. Il allait souvent plus loin et il y avait toujours un terreau et un horizon littéraire dans le ton qu'il voulait donner

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et la posture qu'il voulait prendre. -Je crois que tous les présidents français ont été des écrivains manqués. François Mitterrand, dans les années 70, ça je peux en témoigner et j'en témoigne, il prend infiniment plus de plaisir à parler d'Aragon et de Drieu la Rochelle, de leurs rapports, des rapports entre Aurélien... que de parler des congrès du Parti Socialiste et des manoeuvres avec Pierre Mauroy et Gaston Defferre. Il s'en fout complètement à cause de la littérature. Quand vous lisez, il y a une chose fascinante. S'il y a un livre à lire aujourd'hui, c'est celui-là. Les lettres d'amour de François Mitterrand à Anne Pingeot, édition Gallimard. C'est une lecture extraordinaire.

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C'est un livre énorme, encore plus gros que le pavé que vous avez là sous la main. D'abord très beau, vrai roman d'amour. Et on voit les dates. Il se passe des événements majeurs dans sa vie de futur homme d'Etat ou d'homme d'Etat. Il n'en dit pas un mot et il passe quatre pages à parler du coucher du soleil, à parler du clair de lune, à évoquer une étreinte passée avec elle. C'est incroyable. Et là, il donne sa vraie mesure. Ils sont tous comme ça. Giscard d'Estaing, la même chose. Il invente, Giscard, les déjeuners d'intellectuels. Il est le premier à faire ça. Premier déjeuner, il y avait Claude Lévi-Strauss, Maurice Clavel, Jean-Marie Benoît. Et on voyait bien, là aussi.

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-Alors même entouré d'écrivains, d'écrivaines, de courtisans, de conseillers, le roi, le roi il est seul, c'est la fameuse et indépassable solitude du pouvoir. Il y a 50 ans tout juste, 1976, Jacques Chancel posait cette question à Valéry Giscard d'Estaing, on regarde. -Monsieur le Président, je vous vois pour la troisième fois et vous me paraissez de plus en plus seul.

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-C'est une impression que vous aviez déjà, me semble-t-il, l'année dernière. -Que j'ai plus encore aujourd'hui. -Je crois qu'en réalité c'est la solitude de la fonction, non pas de la personne. Il se trouve que c'est une fonction qui est unique par sa nature et qui donc est une fonction en effet solitaire. -Catherine Nay, quand vous avez vu Nicolas Sarkozy une fois élu, il vous a dit : "Maintenant, une fois arrivé au pouvoir, je suis seul, il ne reste plus personne à vaincre, sinon moi-même." -Oui, mais enfin, lorsqu'il a été élu, il lui est arrivé ce qui n'est jamais arrivé à aucun homme politique, c'était, il a compris que la femme qu'il aimait, Célia, allait le lâcher et qu'il allait se retrouver seul

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alors qu'il avait bâti toute sa carrière en voulant venir. Elle serait sa Jackie Kennedy, c'était tout un roman à deux. Et puis là, elle est tombée amoureuse d'un autre homme et elle l'a lâché. Ils ont divorcé au bout de trois mois. Et je pense que ça a complètement perturbé son entrée en scène parce que toutes les erreurs qu'on lui a mises sur le dos, le bling-bling, c'est-à-dire que le Fouquet's, c'est elle, le bateau Bolloré, au lieu d'aller en Corse, c'est elle. Donc elle lui a fait faire beaucoup de fautes et il était très malheureux et qu'il s'est vengé en ayant des emportements et une violence verbale car il fallait que cette colère passe et il ne pouvait pas la passer sur sa femme. Cette situation unique l'a beaucoup... Elle a beaucoup nuit à son entrée.

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-Mais la solitude du Prince, elle peut exister même quand sa femme ne s'en va pas. -Oui, ça peut arriver sûrement, la solitude du Prince. Mais enfin, elle est encore plus grande quand son couple est cassé. -Astrid Rouchet, vous l'avez-vous ressenti, ça, au fond, la solitude du pouvoir ? -Là, vous différenciez la solitude de la personne et la solitude de la fonction. J'ai l'impression qu'il n'avait pas un moment tout seul. C'est terrible. Là où le roi va tout seul, c'est vraiment le seul moment seul de la journée. C'est une espèce d'effervescence permanente et j'ai l'impression que ses décisions, il les prenait rarement tout seul. Il se faisait conseiller. Moi j'avais toujours le prisme du discours avec lui. Et les discours, par exemple, j'agrégeais des dizaines

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et des dizaines de bonnes volontés et de conseils. Ensuite, il allait toujours repenser le discours, éventuellement le soumettre à d'autres gens. Parfois, à des académiciens, à des historiens, pour rendre la décision la moins personnelle possible. Je pense que c'était sa manière à lui de remédier à la solitude du pouvoir. -Oui, de trouver des subterfuges pour... -Des piliers, des soutiens, des béquilles. -Dans votre livre, vous écrivez que la plume prévient le Prince. "Peut-être, Sire, ne serais-je pas toujours d'accord avec vous", et le Prince répond : "Vous serez d'accord, Plume, parce que ce que je dis est fait justement pour mettre tout le monde d'accord." Derrière la fable, est-ce qu'on peut dire non au président ?

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-Je me suis rendue compte très vite que le président sélectionnait les discours pour que ce soit des moments de rassemblement et d'Union. Quand on prend les moments les plus clivants de ses deux quinquennats, je pense à la réforme de la SNCF, à la réforme des retraites, il déléguait tous les discours de confrontation, de bras de fer social, il les déléguait à ses ministres, comme s'ils étaient des fusibles chargés d'emmagasiner l'animosité des Français. Et une fois qu'ils étaient usés, ils étaient relâchés à la mer, ils avaient bien servi la France et au suivant. Il y avait un devoir de protection où il doit tenir dix ans avec une animosité qui, fatalement, va croissant au fur et à mesure. Et donc, je me suis rendue compte assez vite que ce n'était pas

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des points de désaccord ou d'accord que j'allais avoir avec lui, puisque c'était un discours qui fédérait. -Bernard-Henri Lévy, sur la solitude des hommes qui briguent l'Elysée, vous racontez que la nuit, du 10 au 11 février 2007, où la candidate à la présidentielle, Ségolène Royal, vous a sorti du Crazy Horse pour vous faire écrire son discours à partir de ce que vous appelez les "fatras", je vous cite, faxés par une secrétaire qui n'en était pas une. Vraiment, un roman picaresque, sauf que c'est une scène vraie, Bernard-Henri Lévy. -C'était la veille de son grand discours de Villepinte, de son grand rendez-vous avec la France, son discours d'investiture. Qui avait lieu à 13 h 00, la France entière l'attendait. Elle faisait monter la pression

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depuis les semaines. Elle avait rencontré les Français. Et elle était vaillante et brillante, cette Ségolène Royale-là. Et elle m'apporte le discours. Et c'était un fatras de 500 pages, issus visiblement d'ordinateurs différents, dans un désordre absolu. -Elle n'avait pas une conseillère plume. -Elle n'avait pas une plume. Attendez, elle n'avait rien. Ce jour-là, elle n'avait rien. L'un était à Morzine en train de faire de la luge. L'autre était à Digne avec ses chèvres. Le troisième était en vacances je ne sais où. Elle était seule. Mais je lui dis : "On va juste faire un pacte. Vous me donnez le fatras. Mais quand même, demandez à votre secrétaire dans le fatras de me sélectionner des paquets de dix, douze pages.

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Des thématiques. Qu'elle me les faxe. Et à chaque fois que je reçois un fax, je fais la version finale." Chose dite, chose faite, je me mets au travail, 21 h 00, 22 h 00... il y avait sept parties. Les six premières parties, je reçois les gros paquets de fax, j'écris un truc ramassé, c'était très bien. Arrive 5 h 00 du matin, je suis épuisé, je vais dans ma cuisine, je me fais un café très très fort à réveiller un cheval. Je reviens et je vois que la secrétaire au bout du fil s'était trompée de côté à l'époque des fax et les pages étaient passées en blanc. Le lendemain, à 13 h 00, elle arrive sur la scène de Villepinte. Elle est radieuse, magnifique, brillante. Je suis comme tout le monde devant LCI, je regarde les nouvelles.

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Et puis arrive le dernier moment, le dernier segment, mon coeur bat, elle a forcément foutu tout ça à la poubelle, pas du tout. Et sous les applaudissements, elle va derrière le rideau et elle m'appelle pour me remercier. "Ecoutez, je vous en prie, ne me remerciez pas, c'est normal, j'ai fait ça pour la France." Et pendant que la salle l'appelait, comme Sarah Bernard, la salle la demandait. "Il y a juste une chose, il faudra gronder la secrétaire qui m'a envoyé les pages, etc." -Et là, écoutez bien la chute. -Il y a un blanc et elle me dit : "Il n'y avait pas de secrétaire." Donc la secrétaire, c'était elle. C'est elle qui était restée, donc réveillée jusqu'à l'heure de mon café,

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à 5 h 00 du matin, qui a fini par aller se coucher. La candidate à la fonction suprême, à la solitude absolue, à la littérature contrarie à tout ce qu'on a dit là, elle était seule ! -Vous dites qu'elle était désespérément, tragiquement seule, et dans une solitude qui brise le coeur. -Ah oui, je trouvais ça injuste, je trouvais ça pas loyal de la part de ses camarades, et puis voilà, j'aime pas que les gens soient abandonnés. -Et puis son compagnon n'était pas là non plus, il était aux abonnés absents, faut dire ce qui est, parce que la vie privée, les deux corps du roi, les deux corps de la reine, comme vous voulez, ça a joué énormément aussi dans sa campagne, elle était très malheureuse.

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-Kantorowicz planait sur les fax, au-dessus de ses corps, et voilà, Kantorowicz était là. -Et les fatras étaient dépassés. Benjamin Morel, est-ce qu'on peut rester normal quand plus personne ne vous regarde, ne vous traite normalement ? -Je suppose qu'on ne peut pas rester normal. D'autant que le rôle présidentiel, notamment en France, est un rôle assez schizophrénique. On a un président Janus. Un président de la République française, il a en fait deux rôles. Il doit incarner l'unité de la nation. C'est l'héritage de la monarchie, etc. Vous êtes l'individu qui doit faire consensus autour de lui. Quand il parle à l'étranger, il est la France

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et tous nous entendons, théoriquement en tout cas, parler par sa bouche. Puis vous êtes le chef officieux d'une majorité. Vous êtes celui qui doit porter une politique, politique extrêmement clivante, et donc dans ce cadre-là, vous jouez toujours sur deux registres. Et cette solitude dont on parle, et je dirais cet ancrage, il a été fondamentalement fragilisé ces dernières années. Pourquoi ? Parce qu'avant, vous aviez un truc qu'on adore détester, un truc qui ne sert à rien et dont on a pourtant diablement besoin en démocratie, c'est un parti politique. Ces partis politiques avaient des relais, ils avaient une capacité à faire remonter les informations. Eventuellement, il y avait des barons, des gens avec qui vous aviez fait campagne dix fois qui, malgré tout,

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même si vous étiez président de la République, étaient capables de vous prendre au creux d'un bureau et de vous dire : "Là, tu déconnes." Maintenant, c'est beaucoup moins évident. On a changé d'époque et là, avoir encore ces relais, avoir encore cette capacité, comme Gérard Collomb, ce qui était sans doute l'un des derniers à l'avoir avec Emmanuel Macron, c'est maintenant beaucoup plus difficile, d'où une solitude du pouvoir qui est d'autant plus exacerbée par rapport à une mission un peu une mission impossible. -Mme Nay, un président a dit : "Moi, je suis un président normal". François Hollande et c'est le seul auquel vous n'avez pas consacré un de vos merveilleux livres. -Mais j'ai beaucoup parlé de lui dans mes souvenirs et je parle encore de lui dans le prochain aussi.

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-Il n'a pas eu son livre. -Oui, il n'a pas eu son livre parce qu'il ne m'a peut-être pas assez inspirée. -Il était trop normal ? -Oui, trop normal et il a eu tort. C'était sa manière de continuer à habiter chez lui, se faire photographier par "Le Point", aller chez le Boucher, sortir avec un sac en plastique, pour être le président normal. -C'était un atout quand même au départ ? -Ca n'a pas du tout été un atout parce qu'il a été élu finalement ric-rac. Et dès juin, les sondages disaient qu'ils étaient très défavorable pour lui. Et surtout, quand il est arrivé, après Sarkozy, on aurait dit qu'il n'y avait plus d'électricité à l'Elysée puisqu'il ne parlait pas.

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Il a fait en septembre une conférence de presse. On a attendu huit mois pour dire qu'il avait une boîte à outils, qu'il allait sortir la France... On l'a appelé M. Bricolage. Il n'a pas habité la fonction, mais pas du tout. Et c'est pour ça qu'à l'Elysée, quelqu'un a surgi, qui était admiré par tout le monde, le secrétaire général adjoint : Emmanuel Macron. -D'ailleurs, le rapport à la littérature, il ne l'avait pas trop François Hollande. -C'est une tradition. -Il a fait des livres. Il admirait les écrivains. L'un de vos prédécesseurs ou successeurs, Baptiste Rossi, auprès d'Emmanuel Macron, a fait ses armes avec François Hollande. Non, il y avait aussi ce goût de la littérature. -Mais il ne le disait pas. Il ne l'étalait pas.

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-Non. -Benjamin Morel, quand vous écoutiez Catherine... -On a tort souvent quand on parle de la représentation politique. Dans la notion de représentation politique, il y a une double fonction. Il y a à la fois "ressembler à" et il y a également "agir au nom de". Autrement dit, il faut incarner une action qui est efficace. On se trompe dans le "ressembler à". On ne cherche pas quelqu'un qui nous ressemble. On ne cherche pas quelqu'un qui est comme nous, au fond du lit, avec un pyjama. On cherche quelqu'un qui ressemble à ce que l'on souhaiterait être. Typiquement, c'est la leçon de Maurice Thorez par rapport aux députés communistes. Quand ils arrivent au Parlement dans les années 30, ils ne savent pas parler, ils sont mauvais. Thorez dit : "Il ne faut pas des députés

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qui ressemblent à la classe ouvrière. Mais des députés qui ressemblent à ce que devrait être la classe ouvrière." On veut pas d'un président qui nous ressemble. On veut un président qui nous idéalise. Et c'est là une erreur fondamentale car pour être bon candidat, il faut peut-être donner le sentiment d'être un président normal. Mais la normalité, c'est ensuite un très mauvais rapport au pouvoir. -Alors Christophe, du normal au paranormal, il n'y a qu'un pas que vous allez franchir. -Oui, je m'y sens invité en tout cas. Effectivement, je vais vous parler de superstition. Est-ce que vous savez pourquoi la galette des rois servie à l'Elysée chaque année au moment de l'épiphanie n'a pas de fève ? C'est un peu la suite de notre discussion. C'est qu'un président ne peut pas factuellement,

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symboliquement, devant tout le monde, être couronné roi. Ca ferait désordre en République. C'est l'explication officielle. Mais je me suis interrogé. Est-ce que s'il était couronné roi, même par le fait d'une fève, est-ce que ça ne lui porterait pas malheur, au fond ? Est-ce que ça n'exciterait pas la fièvre régicide du peuple français ? Parce que quand on regarde le parcours des différents présidents, il y a une constante, même quand ils ont l'air normaux, c'est justement ce recours au paranormal. Ils ont tous une sorte de gri-gri pour éloigner le mauvais oeil. Alors je vous propose juste un petit jeu très facile. Qui était le président qui, avant chaque scrutin,

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embrassait le crâne chauve d'un ami de son épouse, avait révélé "Le Point" ? C'est qui, lui ? -C'est Jacques Chirac ? -Non. -François Mitterrand ? -Non. C'est Emmanuel Macron. Et ce baiser porte-bonheur, oui, rappelait le baiser de Laurent Blanc. Vous vous souvenez ? Il embrassait avant chaque match le crâne dégarni du gardien de l'équipe de France, Fabien Barthez. -C'est une légende urbaine. -Nous avons même des photos. Donc c'est forcément vrai. Qui, les jours d'élection, faisait le tour des bureaux de vote toujours dans le même sens ? -C'est Chirac. -François Hollande. Un président normal qui quand même a une lubie un petit peu pas normale. Ca, alors là,

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je rougis de vous en parler. Qui consultait régulièrement une célèbre astrologue ? -Mitterrand. -Avec Elisabeth Tessier. Ca, d'ailleurs, ça faisait le lien avec une constante, puisque Catherine de Médicis avait son Nostradamus. Et c'est peut-être pour cela aussi qu'on surnommait Mitterrand le Florentin, en fait. Alors ça, souvenez-vous, qui avait intenté une action en justice contre une poupée vaudou humoristique à son effigie ? -Nicolas Sarkozy. -Bravo ! -Oui, et deux candidats avaient été concernés, puisque Mme Royal avait eu la même poupée vaudou. Ca s'appelait le manuel vaudou, c'était un kit sorti en 2008, c'était un ouvrage d'humour sur Ségolène Royal

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et Nicolas Sarkozy, et il y avait donc une poupée. -Et qu'est-ce qu'ont dit les juges ? -12 aiguilles étaient fournies pour percer la figurine. Alors, le chef de l'Etat n'a pas obtenu l'interdiction, je vais lire ce qu'ont dit les juges : "Mais un avertissement sur l'emballage." Et l'arrêt de la cour est amusant, puisqu'elle a jugé que "l'incitation du lecteur à piquer la poupée jointe à l'ouvrage avec les aiguilles fournies est une action qui sous-tend l'idée d'un mal physique" Un mal physique serait-il symbolique, mais qui constitue une atteinte à la dignité de M. Sarkozy." Ce qui est intéressant, c'est que son avocat, Thierry Herzog, avait évoqué les rites animistes du vaudou. Et Ségolène Royal qui, elle, était concernée aussi

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par ce manuel vaudou. -C'est un texte écrit par Henri Guénaud. -Je vous laisse cette responsabilité. Ségolène Royal avait invoqué non pas les esprits, mais la protection d'une liberté de caricaturer les puissants de ce monde, peut-être moins superstitieuse, elle. En tout cas, c'est à méditer. -S'ils se tournent vers des mondes occultes, c'est peut-être aussi parce qu'une fois parvenus au pouvoir suprême, ils font souvent l'expérience d'une forme d'impuissance. Et je vous propose de voir une archive. La Marseillaise -Mes chers compatriotes,

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après consultation du Premier ministre, du Président du Sénat, du Président de l'Assemblée nationale, j'ai décidé de dissoudre l'Assemblée nationale. -Après avoir procédé aux consultations prévues à l'article 12 de notre Constitution, j'ai décidé de vous redonner le choix de notre avenir parlementaire par le vote. Je dissous donc ce soir l'Assemblée nationale.

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Alors, 1997, 2024, Jacques Chirac, quand il fait ça, il pense reprendre la main, évidemment. Et quelques semaines plus tard, on le sait. -Non, mais il pense... Alain Juppé était un Premier ministre qui était vraiment au nadir des sondages, très, très, très impopulaire. Il fallait s'en séparer. Et Jacques Chirac, on ne pouvait pas lui suggérer cette solution. Ca le rendait fou. Alors, Dominique de Villepin a imaginé une dissolution. On allait dissoudre et alors les Français allaient donner un nouvel élan à la majorité. Il avait la majorité absolue à l'Assemblée. La majorité partout. Il allait y avoir un nouvel élan et il avait vendu l'idée au président que les balladuriens seraient battus,

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ça serait une majorité plus resserrée et on serait tranquille entre soi et évidemment on pourrait rechoisir Juppé. Au départ, bizarre, les sondages étaient favorables. On a dit, quel bon coup, ça a duré au moins huit jours, alors que des gens comme Messmer ou Séguin disaient de faire attention c'est autre chose. Eh bien, voilà, déjà, Jacques Chirac a décidé de dissoudre. Et sa plume à qui il avait demandé de faire le discours, lui avait apporté un texte. Il dit : "Mais quand je vous lis, je ne comprends pas pourquoi je dissous." "C'est le problème, monsieur." Il a perdu le pouvoir et ça a entraîné une dissolution qui a duré cinq ans. Je pense que le président actuel aurait dû lire l'histoire pour savoir que la dissolution,

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il faudrait la supprimer de la Constitution, à mon avis. Mais là, lorsqu'il a dissous... Quand même, choisir de dissoudre un soir où on vient de recevoir une claque, c'est tendre la joue pour en avoir une autre. C'est un manque de politique. C'est incroyable de choisir ça. On n'a jamais compris. Lui non plus, il s'est mal expliqué. Mais quand on l'écoute, il a toujours raison. Mais il s'est guillotiné. C'est un acte cruel envers lui-même. Il s'est auto-guillotiné. -Il ne savait pas ce qu'il souhaitait. -Pour se remettre à l'écriture. -Oui, il y a un livre de Romain Gary qui s'appelle "Ode à l'homme" qui a dit non, sur le général De Gaulle. Et il y a une page très troublante où il parle du référendum de 1969

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qu'il va perdre et qui va l'amener à cet exil irlandais, et la thèse de Romain Gary, c'est que De Gaulle organise le référendum en sachant qu'il va le perdre afin de le perdre et d'organiser sa sortie. J'ai toujours pensé que, et chez Chirac, dans l'image qu'on vient de voir, et chez Macron, la dernière dissolution, qu'il y a quelque chose de cette ambiguïté du désir. Le désir des humains, c'est pas à vous que j'apprendrai, et notamment des présidents, c'est tellement compliqué. On veut réussir, et une part de soi veut aussi s'abîmer. -Oui, oui. Moi, je pense, en effet, je ne sais pas s'il a voulu se suicider, mais ça correspondait, à mon sens, à une période de trouble intérieur du président Macron qui sentait des choses personnelles, des choses

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d'un homme qui arrive, je pense, à la même chose que vous. Brouhaha -Oui, est-ce que vous avez... -Nous somme d'accord Catherine et moi, sur Romain Gary. Brouhaha -On va donner la parole à notre constitutionnaliste ici présent. -Ca reste un coup politique. La dissolution de 1997 est loin d'être absurde sur le papier, en effet. Il ne faut pas oublier que la majorité, elle a été élue en 1993 et qu'elle est dominée de la tête et des épaules par les balladuriens. Et dans ce cadre-là, il y a un pari. Celui de 2024 apparaît beaucoup plus absurde, mais n'oublions pas que pour Emmanuel Macron, la gauche ne s'unirait jamais. Et qu'une majorité devient possible. Les dissolutions sont très intéressantes

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et nous révèlent quelque chose sur l'organisation du pouvoir. On aime dire que le président a beaucoup de pouvoir. En droit constitutionnel, non. Il a des pouvoirs d'exception, oui. Vous avez l'article 16, les pleins pouvoirs. Mais c'est pas tous les jours. La dissolution, on peut l'utiliser au maximum une fois par an. Mais pour le reste, si vous prenez le président de la IIIe République et le président de la Ve, qui dispose du pouvoir réglementaire sous la IIIe République ? Le président de la République. Sur la Ve, c'est le Premier ministre. Qui dispose de la capacité de déposer un projet de loi sous la IIIe République ? Le président de la République. Sur la Ve, c'est le Premier ministre. Le domaine réservé ? C'est l'invention de Jacques Chabland-Denmas en 1959

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parce que les députés gaullistes s'écrient la politique algérienne du général De Gaulle. Qui dispose des forces armées sous la IIIe République ? Le président de la République. Sous la Ve, le Premier ministre. Ce qui fait le pouvoir d'un président de la République, ce n'est pas la Constitution, ce n'est pas les institutions, les habits du général... Ce qui fait son pouvoir c'est une chose, c'est le fait qu'il dispose ou pas d'une majorité. Pas de majorité, pas de pouvoir. Et ce que nous montrent là les dissolutions, c'est qu'in fine, le pouvoir tient à ça. Et pour l'avenir et les présidents de la République qui suivront, le fait de disposer demain, en 2027, en 2032, d'une majorité, risque de modifier profondément notre rapport aux institutions car on peut vouloir élire Bonaparte,

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mais on risque bien d'hériter de René Coty. -Astrid Rouchet, de l'intérieur de l'Elysée, on a vu la cour, les rites, la personnalité du président. Est-ce qu'on ressent d'une manière ou d'une autre cette forme d'impuissance dont on parle ? -Je pense qu'on a vu que les dernières années étaient beaucoup plus difficiles. Même dans l'évolution du ton. On a eu des premiers discours d'arrivée à l'Elysée, qui étaient écrits par Sylvain Faure, qui a dicté ce ton de concert avec le président, parce qu'il reprend souvent, des discours très amples, très ampoulés, très lyriques. On sentait l'histoire battre. -Ampoulés, vous dites ça ? -Ampoulés, serait critique. Mais avec une certaine ampleur. -Il y avait de la lumière. -C'est un écrivain, un vrai écrivain. -Et très bon écrivain.

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-En tout cas, qui s'autorisait une certaine ampleur dans le ton et une certaine sonorité. Et au fur et à mesure, on a vu davantage de... Ce n'est pas de l'humilité, mais le président demandait de faire quelque chose de plus minéral. Des phrases plus sèches, plus assertives, une humilité dans le ton. C'était un désir qui, ensuite, parfois, se transformait sur le terrain en fonction de. -Ce n'est pas très minéral. -Ce n'est pas son penchant, mais c'était son désir, d'être plus sobre. Et il sentait aussi que l'époque n'était plus à se répandre dans la presse et qu'il fallait plus s'excuser de parler au fur et à mesure des années. -Bernard-Henri Lévy, vous racontez un échange que vous avez eu avec François Hollande en juin 2016. quand il comprend

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que la situation politique lui échappe complètement. Il égraine devant vous le nom de ses adversaires. Il y a un nom qu'il ne cite pas, celui d'Emmanuel Macron, alors jeune ministre, et vous, vous dites : "Il y a aussi Macron." Vous êtes prudent en disant ça. Sa réponse : "Oh, Macron", il le dit avec attendrissement, "c'est un enfant". Ca veut dire quoi ? Que quand on est au coeur du pouvoir, on est aveuglé ? -Oui, c'est pas seulement au coeur du pouvoir. Je crois qu'il était... Non, les présidents, c'est des hommes. Il y avait entre ces deux hommes-là une relation forte et intense. Et ce jour-là, François Hollande parlait en effet comme Catherine Nay. La ville dont le Prince est un enfant.

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Et il était pour lui impens... Et c'est vrai que cette scène, pour moi, elle est majeure sur la comédie humaine, parce qu'il me passe en revue vraiment tous les prétendants à son poste, les uns après les autres. Et il leur taille un costard à chacun. Juppé, Sarkozy, Fillon, Manuel Valls, dont il me dit qu'il va le trahir, je dis : "Manuel Valls, c'est un rock de loyauté et de fidélité." "Non, non !" Et en effet, le hasard faisait que quelques jours plus tôt, j'avais fait la connaissance d'Emmanuel Macron qui n'avait pas fait mystère de son ambition. Donc je lui ai dit : "Vous ne croyez pas tout de même que votre jeune ministre de l'économie pourrait être tenté ?" Et là, il me fait taire avec une certitude, mais touchante :

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"Ecoutez, arrêtez, pas vous, ne colportez pas ces rumeurs de la ville, ne vous prêtez pas à ces manoeuvres." "C'est un enfant", et sous-entendu, c'est mon fils. Là, j'ai eu envie de lui raconter l'histoire de Brutus et de César ou d'autres. Je me suis contenté de lui dire que j'avais des sources sûres : moi-même. Je ne voulais pas trahir non plus le secret du dîner, qui faisait que j'avais quand même dans l'idée qu'une surprise pourrait arriver. Mais voilà, aveuglement. Mais c'est la solitude des humains, pas du pouvoir. Qui d'entre nous ne peut pas tomber dans ce genre d'aveuglement ? -J'aimerais vous faire écouter une réflexion d'Edouard Philippe, donc aujourd'hui candidat, comme on le sait,

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à l'élection présidentielle, et qui s'interroge sur le sens du commandement. On l'écoute. -Et on oublie, me semble-t-il souvent, qu'une élection présidentielle sert à choisir quelqu'un qui est à la fois le chef de l'Etat, donc le chef des armées, donc qui a la clé de voûte des institutions. Et la question du sens du commandement, de comment il l'a acquis, de comment il l'envisage, de comment il l'exerce, est une question qui est quasiment jamais posée. C'est pas inné, le commandement. -C'était une discussion avec Olivier Norek que vous voyez sur l'écran. Catherine Nay, le commandement, c'est pas inné, nous dit-il. Parce que le problème, c'est qu'on n'en parle jamais

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de la capacité à commander. -Oui, parce que le commandement, c'est l'expérience que l'on commence dès l'enfance, quand on a été chef de bande, quand on a été chef de scouts, quand on a été dans un endroit où on a connu les hommes, leur fonctionnement, ce qui n'était pas le cas de tous ceux qui arrivent au pouvoir. Il y a un goût du commandement, d'ordonner. Il faut tout connaître pour pouvoir commander, pour imposer, pour imposer à soi. Ce n'est pas donné à tous les présidents. Les présidents ont travaillé, ils ont fait une campagne où ils arrivent harassés. Et tout d'un coup, ils sont élus. Et le lendemain, qu'est-ce qu'on fait ? Comment on fait ? Il faut faire un gouvernement avec des hommes. Et dans le cadre d'Emmanuel Macron, plus particulièrement,

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c'était des gens avec qui il n'avait jamais travaillé. Un Premier ministre avec qui il avait parlé deux fois entre les deux tours. C'est encore plus difficile de commander dans ces conditions-là. Jacques Chirac, avant d'être président, il a été Premier ministre. Il n'aimait pas commander quand il était Premier ministre. Ensuite, avec la cohabitation, il laissait faire Edouard Balladur. Il y a aussi un goût que tous n'ont pas. Georges Pompidou avait le sens du commandement. Comme Premier ministre, il a été un très grand Premier ministre. Il aurait sûrement été un président formidable, mais c'est la maladie qui ne l'a pas voulu. Giscard, à sa manière, savait commander, avait une autorité naturelle, était craint, et était obéi

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et était écouté de ses ministres. Et puis après, François Mitterrand, c'est autre chose. François Mitterrand aussi, franchement. Oui, absolument. Oui. -Nicolas Sarkozy ? -Nicolas Sarkozy, oui, mais quelquefois, son impétuosité faisait qu'il a raté inutilement et vexé des gens inutilement. Mais ce que je n'avais pas compris, c'est qu'à peine élu, il voulait avoir des ministres de gauche, alors qu'il était, de droite, il succédait. Je n'avais pas compris cette distorsion entre le discours de campagne et puis cet être aimé de la gauche, ça c'est peut-être une erreur qui lui a été très nocive. -Benjamin Morel.

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-On a l'impression toujours que le commandement, comme le charisme, sont des choses d'innées. Mais c'est d'abord une structure du pouvoir. Le charisme, c'est une structure du pouvoir. L'un des meilleurs livres de sciences politiques, c'est un livre sur Hitler, "Hitler ou le charisme en politique". Son auteur montre bien comment le charisme d'Hitler est en fait une construction sociale. Parce que vous avez des relais, des seconds qui disent : "Cet homme est très charismatique." Alors que ça peut être pris également comme de la folie. Il en va de même pour le commandement. Un commandant efficace, ce n'est pas du tout quelqu'un de seul. C'est quelqu'un qui contrôle l'Etat. Et pour ce faire, il faut des ramifications. Avoir des gens à placer au bon endroit. Il faut un parti.

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Et que ce parti vous permette de sélectionner une élite. Ce qui fait défaut très rapidement à M. Macron une fois au pouvoir, c'est les deux. Il n'y a pas de partis et il n'y a pas de ministrable qui tienne la route à tous les postes. Il n'y a personne pour peupler efficacement les grandes fonctions au sein de l'Etat. Et on voit que ce commandement, au bout du compte, on l'idéalise et on le personnifie dans une figure, mais qu'il est quelque chose de beaucoup plus complexe et quoi qu'on en fasse, de beaucoup plus collectif. -On va écouter un homme qui avait le sens du commandement. On l'écoute. -Si je suis désavoué par une majorité d'entre vous,

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solennellement, sur ce sujet capital, et quel que puisse être le nombre, l'ardeur

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de l'armée de ceux qui me soutiennent et qui de toute façon détiennent l'avenir de la patrie. Ma tâche actuelle de chef de l'Etat deviendra évidemment impossible et je cesserai aussitôt d'exercer mes fonctions. -Catherine Nay, un président pourrait-il dire ça aujourd'hui aux Français ? "Si vous désavouez ma politique, je pars." -C'est ce que l'on attend d'un président. Je ne sais pas qui sera le prochain. L'actuel, on le connaît. Il avait dit qu'il continuerait jusqu'au bout. -Il a dit l'inverse. -Voilà.

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Je ne sais pas. On ne sait pas ce qui va se passer demain. -Benjamin Morel ? -Malheureusement, là-dessus, il y a une spécificité gaulliste. De Gaulle, il naît pas en 58, si vous voulez. Derrière, il y a le passif, il y a évidemment 1940. Bref, De Gaulle est une personnalité nationale. Le rapport de De Gaulle aux institutions, ce qu'on disait sur la Constitution, il en a conscience. Il l'a co-écrite avec Michel Debré, cette Constitution. Il sait que son pouvoir ne vient pas du droit. Il vient de la légitimité qu'il tire d'un rapport direct avec le peuple. Si ce lien est rompu, il redevient René Coty. Il n'en veut pas. A partir de là, le lien rompu signifie la démission. Mais imaginons qu'à la suite de De Gaulle, Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing, aient suivi cet exemple

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on aurait une instabilité institutionnelle chronique. Si à chaque élection municipale partielle, vous démissionnez, tout "s'effondre". Le premier qui rompt avec ça, c'est Pompidou. Référendum sur l'entrée des Etats du Royaume-Uni, du Danemark, dans l'Union européenne. "Si le référendum est négatif, je ne suis pas De Gaulle, je ne démissionne pas." De cette forme de lâcheté, suite aux dissolutions, Jacques Chirac, etc., a quand même dépendu, in fine, la stabilité de nos institutions. -Bernard-Henri Lévy, on peut changer la Constitution en quelques mois, mais notre imaginaire collectif associé au pouvoir, on ne peut pas ? -Il y a deux choses avec lesquelles je ne suis pas tout à fait d'accord. La grandeur de la démocratie, c'est qu'on a le droit,

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quand on est président, on a le droit d'être impopulaire, on a même le devoir d'être impopulaire par moment en prenant des décisions difficiles qui ne vont pas dans le sens du poil de la nation. Et puis voilà, c'est comme ça. Et on est élu pour cinq ans. Autre chose, l'histoire du commandement, je ne sais pas si vous êtes tous d'accord. Apparemment, un président, ce n'est pas fait seulement pour commander. J'ai été surpris par le propos d'Edouard Philippe. Etre président, c'est de la bienveillance, de l'écoute, du compromis. -Commander aussi. -Ca fait partie du commandement. -En effet, j'ai croisé moins que vous, chère Catherine, mais tout de même, quelques présidents. Je trouve que les moments de grandeur

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qu'ils ont eus les uns et les autres, c'est quand ils ont été capables aussi d'écouter, d'entendre. -Se mettre à portée d'engueulades... -Oui, d'entendre les désaccords, d'entendre la rumeur qui montait, d'entendre tout ça, et puis de le traduire. Mais commander, oui, je dirais presque que c'est l'ultime des vertus d'un président, surtout dans les âges démocratiques avancés comme celui que nous vivons aujourd'hui. Ca, je ne conseille pas à Edouard Philippe. de faire campagne sur ce thème-là. "On cherche un commandant." Moi, je serai lui, je ferai campagne sur sa capacité d'écoute, qui est sûrement très développée, sur sa capacité de compromis, dont j'espère qu'elle est développée aussi, plutôt que sur son aptitude au commandement.

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-Astrid Rouchet, l'aptitude au commandement, ça vous paraît être un sujet qui doit faire partie de la campagne présidentielle parce que c'est essentiel pour accéder à cette fonction ? -Oui, je pense. Et la capacité aussi à assumer l'impopularité. C'est très juste ce que vous disiez. Dans mon livre, il y a une île que j'appelle "l'île des sondeurs". J'ai observé à quel point les discours, étaient indexés sur la popularité des actions qui étaient prises. Et un vrai commandant est capable de fixer un cap, et peu importe les fossés qu'il va trouver, il va garder ce cap au long des jours. -Merci d'avoir partagé ce banquet avec nous. Merci à tous les quatre. Bernard-Henri Lévy, je rappelle le titre de votre livre "Mémoire provisoire", Olivier Nora édition.

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Astrid Rouchet, "La Plume et le Prince" chez Albin Michel. Benjamin Morel, il faut absolument se plonger dans vos livres comme des références pour comprendre le terrain institutionnel. -Et le livre de Catherine. -Avec ce titre magnifique, "Ce pays dont le Prince est un enfant", magnifique titre, un livre qui arrive en novembre chez Plon. A très bientôt pour un nouveau numéro du Banquet.