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interviewLe Média· 2 mai 2020 10 min

COVID-19 : OUI, LA LENTEUR DE L'ÉTAT FRANÇAIS A TUÉ

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Au moment où nous avons pris cette décision de confinement, il y avait moins de 8000 cas sur le territoire national et moins de 200 morts de la maladie. Chacun pourra apprécier les moments où les gouvernements ont pris cette décision. Mais je ne laisserai personne dire qu’il y a eu du retard sur la prise de décision s’agissant du confinement.

Alors que les plaintes des soignants et des proches des victimes s’accumulent, notamment dans les EHPAD qui connaissent une véritable hécatombe, la version officielle du gouvernement est bien connue : circulez, rien à voir. Alors, nous avons pris Edouard Philippe au mot : nous avons analysé la réaction des gouvernements de nombreux pays face à l’épidémie, et nous l’avons comparée à celle de la France. Notre analyse montre, comme vous le verrez, que le gouvernement français fait partie de ceux ayant agi au stade le plus avancé de l'épidémie, et demeure en retard en terme de politique de tests.

Nous avons également estimé, de manière inédite, le nombre de vies qui auraient pu être sauvées à ce jour, si le gouvernement avait agi plus tôt. Pour cela, nous nous sommes appuyés sur une base de données mise au point par des chercheurs de l’université d’Oxford, recensant jour par jour, pour une centaine de pays, les différentes mesures mises en place dans la lutte contre le Covid-19, parmi lesquelles notamment : La fermeture nationale des écoles, la fermeture nationale des lieux de travail, les premières annulations d’événements publics, l’interdiction des rassemblements de plus de 100 personnes, les mises à l’arrêt des transports en commun, les restrictions des déplacements à l’intérieur des pays, l’interdiction des voyages en provenance des pays à risque, les tests systématiques pour toutes les personnes symptomatiques, et enfin, le traçage occasionnel des contacts (pas nécessairement au travers d'une application). Ces données permettent de reconstituer la chronologie des mesures mises en place par les gouvernements de différents pays face à la crise.

Par exemple, ici, la fermeture des écoles au niveau national : Comment comparer la réactivité de différents gouvernements ? Se focaliser sur la date de mise en vigueur des mesures d’endiguement n’aurait qu’un sens très limité, car la donnée-clé est le stade de l'épidémie au moment où ces mesures ont été mises en place. Les pays atteints le plus tard par l’épidémie n’avaient en effet pas de raisons d’ordonner un confinement généralisé trop en avance.

En revanche, ceux où la propagation avait déjà démarré devaient agir très vite pour contenir l'épidémie, car dans la phase exponentielle le nombre d'infections double en quelques jours seulement. On calcule donc plutôt, dans chaque pays et pour chaque mesure d’endiguement, le nombre de jours qui se sont écoulés entre sa mise en place et le franchissement d’un certain seuil de l’épidémie. Par exemple, le nombre de jours écoulés entre la fermeture des écoles et le dixième décès.

Ces délais d’action constituent alors une mesure du niveau d’anticipation ou au contraire d’impréparation des gouvernements. Nous avons réalisé cette analyse pour 42 pays comprenant les membres de l’OCDE ainsi que l’Argentine, le Brésil, la Chine, l’Inde, l’Indonésie, Taïwan, la Russie, l’Arabie Saoudite et l’Afrique du Sud. Observons les résultats pour différentes mesures, en commençant par la mise en place du confinement de la population à domicile.

On dispose sur une carte, en bleu, les pays ayant confiné leur population à domicile le plus en amont par rapport à la date du franchissement des 10 décès, et en rouge, les pays les plus lents. La France apparaît nettement en rouge. La France figure parmi les plus lents.

On observe la même tendance qu’il s’agisse : de la fermeture des écoles, de la fermeture des bureaux, de l’interdiction des entrées depuis les pays à risque, l’interdiction des rassemblements de plus de 100 personnes. Dans chaque cas, la France, qui apparaît en rouge, fait partie des pays ayant réagi au stade le plus avancé de l'épidémie. Une autre manière de s’en convaincre est d’étudier un autre indicateur.

Il s’agit de l’indice de rigueur des mesures de confinement, élaboré par les chercheurs de l’université d’Oxford. Sa valeur est comprise entre 0, en l’absence de mesure et 100, pour les mesures les plus drastiques. On observe l’évolution de cet indicateur, en France, en fonction du nombre de cas observés.

Entre le 7 mars et 17 mars, on voit que la France stagne : alors que le nombre de cas augmente rapidement, elle attend 10 jours avant de renforcer véritablement ses dispositions. Comparons la trajectoire de la France à celle d'autres pays. Par exemple, la Grèce, qui a anticipé très tôt l’épidémie, et où le Covid-19 a fait moins de 200 victimes à ce jour.

Elle a pris des mesures rigoureuses très rapidement, avant de déclarer son 1000ème cas. On peut comparer la France plus généralement aux autres pays, grâce à la courbe médiane, en violet. Cette courbe départage, pour un nombre de cas donné, la moitié des pays les plus stricts (au-dessus de la courbe) de la moitié des pays les moins stricts (au-dessous).

La France est demeurée bien moins stricte que la moitié des pays étudiés après avoir dépassé les 200 cas, et jusqu’à avoir atteint environ 7000 cas. C’est donc à un stade tardif de l’épidémie que la France a réellement agi, après avoir perdu plusieurs journées critiques la semaine précédent le confinement. La France s’est même retrouvée, au franchissement du “stade 3”, parmi le quart des pays les plus laxistes, jusqu’au 17 mars.

Parmi les pays à la traîne, on trouve également les États-Unis, dont la réaction s'est faite tardivement au niveau fédéral. Retard également pour le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Suède, qui ont en commun d’avoir initialement fait le choix de laisser circuler le virus afin d’atteindre le seuil d’immunité collective. La proximité de ces pays avec la France dans le classement n’est pas un hasard : tous les éléments suggèrent qu’elle avait choisi la même direction.

C’est ce que l’on peut comprendre des propos de Sibeth Ndiaye, tenus le 4 mars, lors d’une interview pour France Inter : Il y aura sans doute un moment comme l’épidémie malheureusement risque fortement d’arriver, on ne va pas fermer toutes les écoles de France, comme quand il y a une épidémie de grippe en France on ne ferme pas toutes les écoles de France. Si nous basculons malheureusement dans le stade 3, c’est-à-dire une épidémie qui circule sur tout le territoire, on ne va pas arrêter la vie de la France. Donc, si on comprend bien, les mesures de confinement les plus drastiques vous les prenez aujourd’hui et quand on basculera dans le stade 3, il y en aura moins c’est ça ?

Exactement, tout à fait, la progression qui, je comprends, est contre intuitive pour tout le monde. La France semble ainsi faire partie des quelques pays qui ont délibérément tardé à agir, ce qui explique son inaction pendant les journées cruciales qui ont précédé le 1er tour des élections municipales. Afin d'estimer l'impact du retard de la France dans les mesures de confinement, nous avons simulé l'évolution du nombre de décès dans l'hypothèse où les mesures auraient été prises plus tôt.

Pour cela, nous avons adapté un modèle réalisé par l'Imperial College de Londres, et dont le code source de base est librement accessible. Voici le résultat de notre simulation inédite. En noir, les décès dûs au Covid-19 effectivement relevés dans les hôpitaux.

En violet, l'estimation du nombre de décès si toutes les mesures de confinement avaient été prises simultanément le 13 mars, au lieu du 17 mars. En rouge, l’estimation du nombre de décès si le confinement avait été imposé dès le 11 mars. On estime ainsi qu'entre 3.000 et 8.000 décès auraient pu être évités à ce jour parmi ceux survenus en milieu hospitalier seulement si les mesures avaient été appliquées dès vendredi 13 mars.

Si le confinement avait été appliqué dès le mercredi 11 mars, on estime que le nombre de décès évités se situerait entre 8.000 et 10.000.

Ces chiffres doivent être interprétés avec beaucoup de prudence, car ces modèles ont des limites importantes, mais ils montrent à quel point un retard de quelques jours peut avoir des conséquences dramatiques. C'est sur la durée que l'on pourra réellement comparer le succès des différentes stratégies opposées au SARS-CoV-2. Il faut en effet s'attendre à ce que l'épidémie ressurgisse avec la sortie progressive du confinement, et les pays qui ont pris des mesures drastiques très tôt seront tout aussi exposés qu'à la première vague.

Mais le retard de la France était irresponsable dès lors qu'aucune mesure sérieuse n'était prise ni pour maîtriser la propagation de l'épidémie dans des proportions acceptables, ni pour protéger les personnes vulnérables. En l'absence de traitement et de vaccin, seules deux voies sérieuses s'offrent aux gouvernements : l'atténuation, avec pour objectif d'atteindre l'immunité collective sans déborder le système de santé et en isolant les personnes vulnérables, et l'endiguement, qui consiste à faire régresser l'épidémie au maximum par des mesures de traçage et de distanciation sociale. Samuel Alizon, Yannis Michalakis et Mircea T.

Sofonea sont chercheurs au laboratoire Migevec à Montpellier, où ils étudient les maladies infectieuses et leur dynamique de propagation. Interrogés par Libération, ils soutiennent que les stratégies d’endiguement et d’atténuation impliquent toutes deux une capacité élevée de tests de dépistage destinés à identifier les personnes contagieuses. Et là encore, la France n’est pas en avance.

Voyez plutôt sur cette carte : On représente, en rouge, les pays dont la politique de tests consiste à ne tester qu’une partie des personnes présentant les symptômes par exemple ceux dont la situation est la plus grave. En rose, les pays testant toutes les personnes présentant des symptômes. En bleu, les pays pratiquant des tests de masse ouverts à tous.

La France, encore une fois en rouge, fait partie des pays avec la politique de test la plus restrictive à l'heure actuelle. Cela se traduit dans le nombre de tests effectués par millier d’habitants. Là encore, la France, avec 9 tests pour 1000 habitants, est à la traîne.

À ce jour, l’Espagne a effectué 22 tests pour 1000 habitants, l’Allemagne 25 et l’Italie 29. Dans son allocution devant l'Assemblée Nationale ce mardi 28 avril, le premier ministre Édouard Philippe a annoncé qu'à la sortie du confinement, la France serait dotée d'une capacité de 700.000 tests par semaine.

Pour tester jusqu'à 25 contacts symptomatiques ou non pour chaque personne testée comme contaminée, dans une limite de 4000 contaminations par jour. Mais si, comme l'estime l'équipe Covid-19 de l'Imperial College, un peu plus de 4 % des Français ont été contaminés, l'essentiel des contaminations ayant probablement eu lieu entre mars et avril, environ 50.000 contaminations par jour auraient eu lieu durant cette période en moyenne, bien au-dessus de la capacité visée par le gouvernement.

Mais surtout, d’après certains experts, la capacité revendiquée par le premier ministre ne semble pas réaliste. Selon le directeur de la plateforme de génomique Ligan et professeur à l’université de Lille Philippe Froguel cité par Mediapart, “La France ne sera évidemment pas prête le 11 mai” à pratiquer autant de tests que promis. Celle-ci ne permettrait donc pas d'endiguer une très possible seconde vague.

Après avoir confiné trop tard, la France pourrait déconfiner trop tôt, avant même de s’être donnée les moyens de cartographier l’épidémie et de protéger les plus vulnérables. Là où des impératifs économiques pourraient influencer les décisions de nos gouvernants, il est plus que jamais urgent d’exercer une pression sur eux, afin que notre santé demeure leur priorité. C’est pourquoi leurs appels à “l'union nationale” ne doivent pas nous empêcher de pointer leurs responsabilités.

Pour en savoir plus, rendez-vous sur notre site Internet lemediatv.fr. Vous y trouverez toutes nos animations et cartes interactives sur les attitudes des différents gouvernements face au Covid-19.

Pour cela, cliquez sur le lien dans la description.

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