ROUSSEAU : LA RÉVOLUTION ARRIVE (MALGRÉ LE COMPLOT DE VOLTAIRE) - ÉPISODE 12
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« le nombre d'abandons d'enfants ne cesse d'augmenter entre la fin du XVIIe siècle et le milieu du XVIIIe siècle, où il atteint le chiffre de 5000 abandons par an pour la seule ville de Paris. »
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« Plus de 40% d'enfants abandonnés sur Paris. »
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« on estime qu'il gagnait par an 80 000 francs en revenus, ce qui équivaudrait peu ou prou à 600 000 euros d'aujourd'hui. »
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« et 45 000 francs en investissement passif caché dans le monde entier, soit plus de 300 000 euros. »
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« Le deuxième livre publié en 1762 du contrat social vise à fonder autrement à la fois le droit politique et l'État. »
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« Le pouvoir légitime pour gouverner ne peut se fonder ni sur un titre divin ni sur un droit naturel mais sur le consentement des gouvernés. »
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« À Genève, Rousseau est condamné par le Petit Conseil le 18 juin 1762. »
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« Carrément, il faut lui apprendre que si on châtie légèrement un romancier impie, on punit capitalement un vil sédicieux. »
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« Quel est l'homme assez dépourvu de goût et de sens pour attribuer de pareils écrits à M. de Voltaire, à la plume la plus élégante de son siècle ? »
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« J'ai fait chercher hier dans Genève la brochure dont vous m'avez parlé, écrit-il à Dami Laville. On dit que ce n'est qu'une seule feuille et qu'elle a été oubliée presque en naissant qu'on attribue à un ministre nommé Verne ou Vernet. »
- 46:44InvitéFait
« Voltaire est bien l'auteur du sentiment des citoyens. »
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« Il adresse aux membres du petit conseil une note confidentielle qui leur propose une ligne de conduite à utiliser contre Rousseau. »
- 48:35InvitéFait
« Tout commence par le fait que Hume demande pour Rousseau une pension royale au roi Georges III. »
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« Voltaire s'empresse d'écrire à ce sujet à Hume dès le 14 octobre. »
- 52:58InvitéFait
« Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'admirateur, y écrit Rousseau. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature et cet homme ce sera moi. »
- 1:05:23InvitéFait
« Diderot publie l'essai sur la vie de Sénèque où il ne tient pas sa promesse de garder le silence »
- 1:05:51InvitéFait
« Diderot avait engueulé Rousseau parce qu'il n'avait pas accepté la pension de Louis XV »
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« Rousseau a développé un concept qui n'a pas fini d'entraver toute réflexion »
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« Rousseau a été selon nous la cause formelle de la révolution »
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« Homme divin, tu m'as appris à me connaître »
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« La révolution est impensable sans le rêve de Rousseau »
Temps de parole
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Jadis, si je me souviens bien, partout régnait l'état de guerre et toute la terre était en paix. Ils nous appelèrent sauvages. Nous étions le nec plus ultra de la civilisation. Ils nous appelèrent gaulois. Nous n'étions pas gaulois, pas plus que les indiens d'Amérique n'étaient des indiens. Nous naissions, vivions, aimions et mourions dans des sociétés qui permettaient à nos vies d'être les moins contraignantes et les moins inégalitaires possibles, les moins pourries par l'envie, l'avarice et l'ambition. Jules César vint. Le robot nous vit mal, mais il nous vainquit bien. Nous devînmes ces gaulois qui n'existaient pas face à cette Rome qui existait.
Ils nous firent entrer dans leur découpe du temps. Et même, selon les mots de l'écrivain de science-fiction, Philippe Cadic, dans leur prison de fer noir. Il était une fois un homme ou un dieu, Jésus, qui nous donna une clé pour ouvrir la prison de fer noir. Un dieu ou un homme qui proposa de mettre fin, sinon à son emprise matérielle, du moins à notre suggestion mentale. Il nous apprit à ne pas confondre César et Dieu.
Alors rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.
Et à ne pas adorer un dieu qui ne serait que la forme idéalisée ou spiritualisée de César. Mais son souvenir fut annexé et servi à un tout autre dessein. Alors que la parole de Jésus libérait, son culte nous enfermait dans une prison nouvelle. Le christianisme était ce nouveau labyrinthe. Une religion d'adoration et de la force et de soumission, inventée à partir d'une parole de justice et d'émancipation. L'Empire entra jusque dans nos têtes. Il déposa sa maladie en nous. Pourtant, à côté de cette opération massive de détournement, une autre continuation de la parole de Jésus se propageait. Ses adversaires l'appelèrent Gnostique. Elle était sans roi.
Il était une fois une femme, Marie-Madeleine. Pour les chrétiens, Pierre était la pierre sur laquelle Jésus avait construit son église. Pour les sans-rois, la dépositrice de sa parole était Marie-Madeleine. Marie-Madeleine et les sans-rois aimaient un dieu d'amour et de lumière. Ils aimaient celui qui leur avait dit, « Je ne suis pas venu en seigneur mais en soutien. Je suis votre frère secret. » Il était une fois ceux que les chrétiens rappelèrent « cathares ». Ils s'appelaient eux-mêmes « bons hommes et bonnes femmes ». Et ils avaient découvert ou redécouvert que le bonheur était possible sur la terre.
Sa condition était pour les seigneurs d'atténuer les inégalités de naissance par une pratique, un travail manuel librement consenti qui les rapprochait des populations locales. Ils identifièrent la chute ou le péché au pouvoir exercé sur autrui et non à la liberté prise vis-à-vis d'un dieu seigneurial. Ils furent exterminés pour la plus grande gloire de la France, fille aînée de l'Église. Et après. Après, il sembla que la parole se perdit. Dans les grandes lignes, on ne vit plus de 100 rois apparaître dans le récit de l'histoire de France pendant de nombreuses années, des siècles même. Pire, lorsque le grand siècle apparu, la France vomit un nouveau César.
Louis XIV, monstre fabriqué par le cardinal Frankenstein Richelieu, il éteint alors toute forme de spiritualité en forçant la convergence de tous les regards sur son seul être. Le culte du roi Soleil semblait sans limite. Il en avait une pourtant. Son propre cœur. Il était triste. Sa tristesse venait du fait qu'il pouvait forcer tout le monde à lui obéir, mais personne à l'aimer. L'amour a toujours été l'os de l'Empire. Le petit caillou dans la chaussure de l'histoire. Sans égalité, pas d'amour. Et un jour, l'histoire tomba sur un os énorme. Un marginal absolu. Le plus atypique en langue française depuis François Rabelais et même le plus neuro-atypique depuis Jeanne d'Arc.
C'était un freak, un vrai. Ce qu'il dut subir pour être sorti du rang et n'avoir pas fait semblant de respecter ce qui ne méritait que notre mépris, C'est une succession de méfaits et de calomnies littéralement inouïes. Des persécutions dont la France du XVIIIe siècle n'aura pas à s'enorgueillir. Comme écrira en 1799 le poète allemand Friedrich Olderlin dans une ode qui lui est consacrée Seul un morne silence autour de toi, pauvre homme Et tu poursuis, pareil aux morts sans sépulture, ta marche errante. Très vite, on ne l'appela que par son prénom, Jean-Jacques. On l'appellera ici par son nom complet, Jean-Jacques Rousseau. Il était une fois Jean-Jacques Rousseau.
Je ne m'appelle pas comme Tiel-Mont, je ne suis pas historien, je suis exégète. Dans ce programme pour Blast, je fais l'exégèse de ce morceau de planète qu'ils appelaient la France. Cette exégèse ne prétend pas plus à l'exhaustivité qu'à l'objectivité, elle est simplement une ligne diagonale tracée au milieu du labyrinthe de nos passés et présents pour orienter notre futur. Pour cet épisode, j'ai reçu l'aide de l'historien Raphaël Carbone et de l'historienne Marie-Aimée Romieux. Alors, si vous n'aimez pas mon histoire de France, écrivez la vôtre. Let's get it on ! Bienvenue dans L'Empire n'a jamais pris fin, saison 2, épisode 5, Le rêve de Rousseau.
Jean-Jacques Rousseau naît le 28 juin 1712 à Genève, Confédération Suisse. Il meurt le 2 juillet 1778 en France, à Hermenonville, dans le département de l'Oise. Genève, cité protestante. Didier Rousseau, l'arrière-arrière-arrière-grand-père de Jean-Jacques, avait quitté la ville de Montléry, près des Tempes, au sud de Paris, au XVIe siècle, lors des premières vagues de persécutions contre les protestants. Le père de Jean-Jacques, Isaac Rousseau, est horlogé, comme le père de celui-ci est le père du père de celui-ci. Sa mère, Suzanne Bernard, est elle-même la fille d'un horloger. Et puis surtout à Genève, il y a des montres, des montres, des montres. C'est beaucoup !
Suzanne meurt de fièvre puerpérale, 9 jours après sa naissance. Quand il est âgé de 10 ans, son père fuit dans le Pays de Vaud pour échapper à la police genevoise. Rousseau est alors confié à son oncle, qui le met en pension chez un pasteur. Il est placé en apprentissage, d'abord chez un greffier, chez un maître graveur, un certain Abel du Commun. Abel du Commun est sévère, il le bat. Le 14 mars 1728, alors qu'il rentrait d'une promenade à l'extérieur de la ville, Jean-Jacques trouve les portes de Genève fermées. De peur d'être à nouveau battu par du Commun, il rebrousse chemin et part. Il a 15 ans.
Quelques jours plus tard, Jean-Jacques Rousseau est recueilli par un curé catholique de Confignon, l'abbé Benoît de Pontvert, qui le confie à une vaudoise de Vevey, Madame de Varins, une ex-protestante de 28 ans, convertie au catholicisme et qui prend soin des nouveaux candidats à la conversion. Jean-Jacques Rousseau devient provisoirement catholique. Il appelle Madame de Varins maman, Madame de Varins l'appelle mon petit. À Annecy, Rousseau étudie la musique. Il donne de premières leçons à Neuchâtel en novembre 1730. En 1731, il se rend à Chambéry avec Madame de Varins et le valet de celle-ci, un certain Claude Hannet, qui est aussi l'amant de cette dernière.
Quand il a 20 ans, Madame de Varins décide de faire l'éducation sexuelle du jeune Jean-Jacques. Je cite Rousseau « Je me vis pour la première fois dans les bras d'une femme et d'une femme que j'adorais, écrit Rousseau dans les confessions. Fus-je heureux ? Non, je goûtais le plaisir. Je ne sais quelle invincible tristesse en empoisonnait le charme. J'étais comme si j'avais commis un inceste. » Si l'on en croit Rousseau, leur ménage à trois fonctionne malgré tout plus ou moins jusqu'au décès de Claude Hannet par pneumonie en 1734. Jean-Jacques fait alors des allers-retours entre Chambéry et les différents endroits où il travaille comme maître de musique.
Lors d'un retour, il trouve auprès de Madame de Varins un nouveau candidat à la conversion et amant, avec qui cela ne se passe pas bien du tout. Rousseau part, mais cette fois-ci, pour de bon. Il a 28 ans. Il s'arrête d'abord à Lyon, en 1740. Puis c'est Paris, où il soumet à l'Académie des sciences un nouveau système de notation musicale, prévoyant la suppression de la portée et la remplaçant par un système chiffré sur une seule ligne. Les académiciens ne sont pas convaincus. À Paris, Jean-Jacques Rousseau rencontre un homme d'un an plus jeune que lui, enthousiaste et énergique, qui devient son grand ami. Un certain Denis Diderot.
Fils d'un coutelier de l'angre, Denis gagne sa vie en enchaînant les petits boulots. Il enseigne les mathématiques. Il fait également des traductions de l'anglais. Diderot s'est mis en ménage avec une lingère, Antoinette Champion, dite nanette. Et Rousseau s'éprend lui aussi d'une lingère, Marie-Thérèse Levasseur, dite Thérèse, qu'il rencontre alors qu'il loge à l'hôtel Saint-Quentin, rue des Cordiers, en 1745. En 1747 et 1751, naissent cinq enfants que Jean-Jacques Rousseau va placer aux enfants trouvés. Autrement dit, il les confie à l'assistance publique. Il donnera beaucoup d'explications contradictoires à ce geste, sur lequel il s'étendra longuement dans ses confessions.
Dès la fin du XVIIIe siècle, les voix n'ont pas manqué pour prétendre que cette histoire d'enfants abandonnés a été inventée par Rousseau. Ou que Thérèse a bien eu cinq enfants, mais que ceux-ci n'étaient pas de Rousseau. Voir que Thérèse l'aurait fait croire, à l'initiative de sa mère, qu'elle était enceinte alors qu'elle ne l'était pas pour qu'il débourse de l'argent. Qu'est-ce qu'il ne faut pas inventer ? La réalité, nous ne la saurons jamais. Mais cet abandon de cinq enfants successifs est hélas plausible.
D'autant plus que si l'on en croit le mercure de France de l'époque, le nombre d'abandons d'enfants ne cesse d'augmenter entre la fin du XVIIe siècle et le milieu du XVIIIe siècle, où il atteint le chiffre de 5000 abandons par an pour la seule ville de Paris. Enfin, en 1772, on atteindra le pic de ce phénomène, avec 7 676 abandons d'enfants pour 18 713 naissances. Plus de 40% d'enfants abandonnés sur Paris.
La raison principale pour laquelle je pense que Jean-Jacques Rousseau et Thérèse Levasseur ont bien eu ces enfants et les ont abandonnés aux enfants trouvés, ce n'est pas seulement parce que Rousseau en a parlé lui-même dans les Confessions et qu'il s'est fait un point d'honneur à ne pas mentir. C'est aussi que dès son roman L'Émile, il exprimera indirectement non seulement la culpabilité de celui qui agit ainsi, mais surtout sa douleur. « Celui qui ne peut remplir ses devoirs de père n'a point le droit de le devenir », écrit Rousseau. « Il n'y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain qui le dispense de nourrir ses enfants et de les élever lui-même. Lecteur, vous pouvez m'en croire.
Je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si sains devoirs qu'il versera longtemps sur sa faute des larmes amères et n'en sera jamais consolé. » À cette époque, Rousseau veut encore devenir musicien. Son ami Diderot va l'inviter à rédiger les articles sur la musique de l'encyclopédie. Une publication que Diderot coordonne avec un mathématicien et physicien nommé Jean d'Alembert. D'Alembert, Diderot l'a rencontré alors qu'il cherchait quelqu'un pour superviser ses traductions des articles scientifiques d'une encyclopédie anglaise. Mais le projet de traduction s'est considérablement transformé.
Et les deux compères ont décidé de se lancer dans ce projet tentaculaire qu'ils appellent l'encyclopédie. 17 volumes de textes, 11 volumes d'illustration, 5 volumes de suppléments, soit 72 000 entrées nécessitant les efforts de 140 collaborateurs et que Diderot et d'Alembert coordonneront et publieront sur plus de 20 ans de 1751 à 1772. L'objectif ? Dresser un bilan complet des acquisitions de la science et un tableau des progrès de la pensée humaine qui puisse officier comme une arme politique. Un cheval de Troie de la philosophie des Lumières. Philosophie des Lumières. Par lumière, il faut entendre lumière de la raison.
Cela fait deux siècles au moins que les découvertes scientifiques ont changé l'image que les hommes se font du monde. Et bien que je sois conscient qu'il est absolument impossible de vous résumer cette philosophie des Lumières en quelques phrases, dans les grandes lignes ça donne ça. Il y a un conflit entre les conséquences philosophiques de la pensée scientifique et la pensée religieuse. Sans blague, les Lumières s'inscrivent à l'intérieur de ce conflit et en gros, prennent le parti de la pensée scientifique, rationnelle, contre la pensée religieuse, synonyme pour eux d'intolérance et donc source de division entre les hommes, de malheur et de guerre.
Faut ajouter que Diderot a changé depuis que Rousseau l'a rencontré. De sceptique, il est devenu matérialiste et athée. Dans un nouveau texte, la lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient, il développe la thèse que nos idées dépendent de notre corps et que la nature et la matière se transforment par elles-mêmes, sans l'aide d'un créateur. Nous sommes en juillet 1749. Louis XV gouverne seul depuis 1743.
À la suite de la fin sans gloire de la guerre de succession d'Autriche, la levée de nouveaux impôts, le mode de vie dispendieux du roi et de sa maîtresse, Madame de Pompadour, et le développement d'une nouvelle famille dans les campagnes, le gouvernement a décidé de durcir sa politique intérieure. Louis XV joue alors la carte pourrie de la défense du catholicisme d'État. On met en prison quantité de savants et de professeurs accusés d'avoir écrit contre la religion. Alors Diderot est emprisonné à Vincennes. Rousseau va aller le voir tous les deux jours. Et c'est lors d'une de ces visites que Rousseau apprend dans le Mercure de France que l'Académie de Dijon a lancé un concours.
Un concours sur la question « Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer ou à corrompre les mœurs ? » L'idée de répondre à cette question provoque alors chez Rousseau ce qu'on a appelé l'illumination de Vincennes. L'illumination de Vincennes. C'est-à-dire que Rousseau découvre l'émotion particulière de voir des idées se présenter à lui et le trouble que cette émotion peut provoquer. « Une violente palpitation m'oppresse, soulève ma poitrine » écrira Jean-Jacques Rousseau dans une lettre à Malserbe.
« Ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue et j'y passe une demi-heure dans une telle agitation qu'en me relevant, j'aperçois tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes sans avoir senti que j'en répandais. Oh monsieur ! Si j'avais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti sous cet arbre, avec quelle clarté j'aurais fait voir toutes les contradictions du système social, avec quelle force j'aurais exposé tous les abus de nos institutions et avec quelle simplicité j'aurais démontré que l'homme est bon naturellement et que c'est par ces institutions seules que les hommes deviennent méchants.
Le résultat sera le discours sur les sciences et les arts. Pour son premier grand texte, Rousseau obtient le premier prix de l'Académie de Dijon en juillet 1750. L'ouvrage est ensuite publié et Jean-Jacques Rousseau devient immédiatement célèbre. Il a alors 39 ans. L'écriture est une vocation tardive pour Rousseau. Si on veut parler de vocation, c'est plutôt une mission. Une mission, mais aussi une malédiction. « Je le fis », écrira-t-il dans les confessions. « Et dès cet instant, je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l'effet inévitable de cet instant d'égarement. » « Tu m'étonnes.
» Dans ce discours, Rousseau s'attaque chez les gens cultivés à ce qui justifie leur statut social. En termes d'aujourd'hui, à leur fameuse culture pseudo-progressiste, la première source du mal est l'inégalité. De l'inégalité sont venues les richesses. Des richesses sont nées le luxe et l'oisiveté. Du luxe sont venus les beaux-arts. Et de l'oisiveté, les sciences. Rousseau est là aux antipodes de la pensée de ses amis de l'encyclopédie ou de leur soutien. Généralement des gens fortunés qui se piquent de philosophie et de science mais qui ne tiennent pas à ce qu'on leur rappelle leurs privilèges. Plus de 40 réfutations sont publiées en deux ans.
À un certain Charles Borde qui lui oppose une espèce de proto-théorie du ruissellement. À savoir que le luxe serait nécessaire parce qu'il nourrirait les pauvres qui auraient alors la chance de travailler pour les riches. Ok Macron, Rousseau répond sèchement Le luxe nourrit 100 pauvres dans les villes et en fait périr 100 000 dans nos campagnes. Et Rousseau, comme un internaute qui dit toujours qu'il ne va pas répondre aux commentaires, répond quand même. Pire, à mesure qu'il précise sa pensée, il la radicalise.
Avant qu'il n'y eut des hommes assez abominables pour oser avoir du superflu pendant que d'autres meurent de faim, avant qu'une dépendance mutuelle les eût tous forcés à devenir fourbes, jaloux et traîtres, je voudrais bien qu'on m'expliquât en quoi pouvaient consister ces vices, ces crimes qu'on leur reproche avec tant d'emphase. On voit déjà apparaître les prochaines étapes de sa pensée. On n'en est pas encore là. Le 18 octobre 1752, le devin du village, un petit opéra écrit par Rousseau, est représenté devant Louis XV et sa maîtresse, Madame de Pompadour, à Fontainebleau. Et Rousseau fuit avant sa présentation au roi qui voulait lui accorder une pension. Scandale !
Diderot, qui est sorti de prison, l'engueule et lui dit que c'est un acte inconséquent. C'est que ce n'est pas du tout la stratégie des philosophes des Lumières pour qu'il s'agit de se mettre les grands hommes dans la poche et des intéressés à leurs idées progressistes. Pas de les envoyer bouler. En novembre 1753, le Mercure de France annonce un nouveau concours de l'Académie de Dijon. Cette fois, la question est « Quelle est la source de l'inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle ? » Et Rousseau décide de répondre par un deuxième discours. Le discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Il n'aura pas le prix cette fois.
Il ne faut pas exagérer. Mais le premier qui en enclo un terrain s'avisa de dire « Ceci est à moi » et trouva des gens assez simples pour le croire fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eut point épargné au genre humain, celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eut crié à ses semblables « Gardez-vous d'écouter cet imposteur. Vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne. » Encore une fois, son discours produit une énorme polémique. Et cette fois, Voltaire, superstar des Lumières et grande admiration du jeune Rousseau de 18 ans son aîné, monte au créneau.
Il lui écrit « J'ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir rendre bête. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Ça va, ça reste léger. Quand cinq ans plus tard, Voltaire l'étudiera un peu plus en profondeur, il griffonnera sur son exemplaire « Voilà la philosophie d'un gueux qui voudrait que les riches fussent volés par les pauvres. » Parmi les riches défenseurs de l'encyclopédie et fans de philosophie des Lumières, Rousseau rencontre une certaine Madame d'Épinay. Alors qu'il se promène dans le parc du château de cette dernière, Rousseau voit une bicoque qui touche la forêt de Montmorency.
Une bicoque qu'on appelle l'Hermitage. Et cette bicoque lui plaît beaucoup. Madame d'Épinay décide de la remettre à neuf et d'en offrir l'asile à Rousseau. Et Rousseau accepte. Il s'installe à l'Hermitage avec Thérèse et sa mère le 9 avril 1756. Rousseau accepte l'offre de Madame d'Épinay mais pas plus. Alors qu'elle propose de lui prêter les services de son jardinier, il tient à payer celui-ci lui-même. Il ne veut pas devenir l'obligé de Madame d'Épinay mais malheureux. Simplement vivre dans une maison que cette dame t'a prêtée, c'est déjà être son obligé. Ah, la tentation de la vie tranquille à la campagne était trop grande.
Rousseau aime profondément la solitude parce qu'il aime la liberté de jouir de son temps comme il l'entend. Comme il l'écrira dans une lettre à Malzerbe, un mot à dire, une lettre à écrire, une visite à faire sont pour moi des supplices. En me levant avant le soleil pour aller voir, contempler son lever dans mon jardin, quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était que ni lettres ni visites dans Vince Troubel et Le Charme. Rousseau est alors en train de changer de vie. À 44 ans, il a adopté une tenue vestimentaire simple et commençait un roman d'amour, Julie ou la nouvelle Héloïse. Et il décide de gagner sa vie en exerçant le métier de copiste de partition musicale.
Non seulement il veut être indépendant économiquement, mais il a remarqué qu'une des conditions du bonheur est d'avoir une activité qui ne soit pas uniquement intellectuelle. « Selon moi, écrira Rousseau dans les Confessions, le désœuvrement n'est pas moins le fléau de la société que celui de la solitude. Rien ne rétrécit plus l'esprit, rien n'engendre plus de rien, de rapport, de paquet, de tracasserie, de mensonge que d'être éternellement renfermé vis-à-vis les uns des autres dans une chambre, réduit pour tout ouvrage à la nécessité de babiller continuellement. Mais ce changement de vie n'est pas du tout dans le goût de ses copains.
En 1757, Diderot envoie à Rousseau une pièce de théâtre, Le Fils Naturel, dans lequel un personnage prononce la phrase « L'homme de bien est dans la société, il n'y a que le méchant qui soit seul. » Rousseau, qui est parti vivre à la campagne, le prend pour une attaque personnelle. À tort ou à raison ? Bonne question. C'est à partir de cet instant que deux routes se séparent. Celle de ceux qui considèrent que Rousseau a été un paranoïaque, inventant sans cesse des complots contre lui. et celle de ceux qui pensent qu'il y a bien eu chez ceux qui se prétendaient ses amis une volonté de lui nuire. Ceux qui considèrent que Rousseau était fou,
ceux qui pensent qu'on l'a rendu fou. Pourquoi ? qu'il était presque détraqué parce qu'il avait été un homme traqué.
Dans tous les cas, ses relations avec ses contemporains ne vont pas s'arranger. En 1757, Jean d'Alembert publie dans l'encyclopédie un article nommé « Genève » dans lequel il reproche à la ville natale de Rousseau l'interdiction des spectacles. « Ce n'est pas qu'on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes, écrit d'Alembert, mais on craint, dit-on, le goût de parure, de dissipation et de libertinage que les troupes de comédiens répandent parmi la jeunesse. Or, ne serait-il pas possible de remédier à cet inconvénient par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens ? Genève aurait des spectacles et des mœurs et jouirait de l'avantage des uns et des autres.
Pas convaincu, Rousseau répond en 1758 par une lettre sur les spectacles dans laquelle il questionne non seulement l'immoralité supposée des comédiens, mais surtout le fait social du théâtre. Pourquoi est-ce que Rousseau attaque le théâtre ? Parce qu'il le perçoit comme participant à l'aliénation du peuple. Pour Rousseau, c'est le principe de représentation en lui-même qu'on doit interroger. La séparation de la salle et de la scène et la séparation entre eux des spectateurs. L'on croit s'assembler au spectacle et c'est là que chacun s'isole. Rousseau, qui ne sait peut-être pas qu'il rejoint ici l'éthique carnavalesque, lui oppose la fête. Ne faut-il donc aucun spectacle dans une république ?
Au contraire, il en faut beaucoup. Mais quels seront enfin les objets de ces spectacles ? Qui montrera-t-on ? Rien, si l'on veut. Planter au milieu d'une place un piqué coréné de fleurs, rassemblez-y le peuple et vous aurez une fête. Faites mieux encore. Donnez les spectateurs en spectacle. Rendez-les acteurs eux-mêmes. Faites que chacun se voit et s'aime dans les autres afin que tous en soient mieux unis. Il est très probable que c'est cette lettre qui fera de Rousseau un ennemi définitif aux yeux de Voltaire. Voltaire fait alors des pieds et des mains pour que la comédie soit autorisée à Genève.
Il se fait une fierté de son théâtre qu'il a fait construire à la frontière à Fernet où l'élite de la société assiste à la représentation de ses pièces. Des pièces complètement nulles, certes, même aux yeux de ses adorateurs posthumes, mais des pièces qui faisaient alors non seulement sa fierté, mais plus étrangement, l'admiration de ses contemporains, dont le jeune Rousseau lui-même. Parce que Voltaire a été admiré par le jeune Rousseau, oui, beaucoup. Et le jeune Voltaire a pu apparaître lui-même comme un provocateur, un esprit sédicieux. Il a même fait de la prison. C'était 40 ans plus tôt, en 1717, pendant la Régence.
De son vrai nom, François-Marie Arouet, Monsieur de Voltaire, ou plus simplement Voltaire, n'a alors que 23 ans et Louis XV, 7 ans, d'où Régence. Le régent et l'oncle de Louis XV, Philippe d'Orléans. Voltaire écrit une composition latine, Regnante Puehrault, accusant le régent de relations incestueuses avec sa fille. Un texte anonyme dont il a admis être l'auteur à des gars qui croyaient être ses amis, mais qui étaient des indicateurs de police. Et puis plus tard, Voltaire a dû s'exiler, en Angleterre d'abord, et finalement près de Genève, à la frontière du Royaume de France, à Ferney. Mais Voltaire est vraiment l'anti-Rousseau et à plusieurs titres.
D'abord, Voltaire est un homme de lettres. Il voulait être admiré comme écrivain. A 25 ans, il est devenu célèbre avec une tragédie, Oedipe, extrêmement médiocre. Et ce n'est pas seulement un théâtre supermerdique, c'est aussi un poète épique nul en alexandrin. Mais à l'époque, il fait illusion. Tout le monde le respecte et même l'admire pour des vers de Myrliton qui aujourd'hui nous affligent. Ainsi, Diderot, dans le Neveu Drameau. Un poète, c'est de Voltaire. Et puis qui encore ? De Voltaire. Et le troisième ? De Voltaire. Et le quatrième ? De Voltaire. On leur a lavé le cerveau ! Ces meilleurs textes qui raillent l'intolérance religieuse, Voltaire les a publiés sous couvert d'anonymat.
Tout le contraire de Rousseau, qui se fait un point d'honneur, s'exposait toujours directement, quitte à se mettre concrètement en danger. Et Voltaire ? Voltaire est très opposé aux idées démocratiques que défend Rousseau. Il déteste ce qu'il appelle la populace et ne conçoit l'avenir de ces idées, hostiles au pouvoir religieux, qu'avec l'aide des puissants. En 1745, il écrit un poème à la gloire militaire de Louis XV, le poème de Fontenois. Tellement grotesque que les parodies pleuvent et Madame de Pompadour le console en lui disant « C'est le sort des grands hommes d'être enviés ». Oui, c'était ça Voltaire, un peu comme BHL aujourd'hui. Si on soude sa gueule, c'est parce qu'on est jaloux.
Il va même trop loin dans la flatterie avec le Temple de la Gloire où il compare Louis XV à l'empereur Trajan, joignant les plus grandes vertus aux plus grands exploits. Oh là là, tellement lourdingue que Louis XV lui-même en est gêné. Si Voltaire tape sur Jeanne d'Arc avec acharnement dans la pucelle, sans doute parce que c'était une femme du peuple, il nous a pondu un poème épique, nul à pleurer, à la gloire d'Henri IV. Là-Henriade, pire que Bayrou, pour ne rien dire de son livre de fanboy ridicule « Le siècle de Louis XIV ». Et puis Voltaire aime l'argent.
Je crois beaucoup au sucre d'un moulin.
Il est extrêmement riche, un des hommes les plus riches de son temps. À l'âge de 55 ans, on estime qu'il gagnait par an 80 000 francs en revenus, ce qui équivaudrait peu ou prou à 600 000 euros d'aujourd'hui. et 45 000 francs en investissement passif caché dans le monde entier, soit plus de 300 000 euros. Oui, presque 1 million d'euros par an. Voltaire ne s'est pas enrichi grâce à ses livres ou à ses pièces de théâtre, mais par des placements. On a dit que Voltaire s'était enrichi par la traite négrière. Cela n'a jamais été prouvé.
Ce qu'on peut dire, c'est qu'il a gagné de l'argent par la spéculation sur des compagnies qui pratiquaient la traite négrière comme la compagnie des Indes et par la spéculation sur les fournitures militaires. Ce n'est pas tellement mieux. Revenons à Rousseau. Entre Rousseau et ses copains, tout va dégénérer à partir d'une histoire particulièrement stupide mais très représentative, édifiante même. Madame Dépiné va vouloir aller voir un médecin célèbre à Genève, un certain Tronchin. Et elle va vouloir que Rousseau l'accompagne et il va refuser. Et Diderot va essayer de le convaincre de faire le voyage. Après tout, Rousseau est l'invité de Madame Dépiné à l'ermitage.
Il peut bien faire un petit effort. Mais Rousseau se défend, fait des histoires et énerve tout le monde au point qu'en décembre, Madame Dépiné le chasse de l'ermitage. Pour Jean-Jacques, écrit Voltaire à Madame Dépiné le 19 février 1761, ce n'est qu'un misérable qui a abandonné ses amis et qui mérite d'être abandonné de tout le monde. C'est dommage car il était né avec quelques demi-talents et il aurait peut-être eu un talent tout entier s'il avait été docile et honnête. S'il n'avait pas critiqué le théâtre surtout, non ?
Bref, Rousseau, sa femme et sa belle-mère vont s'installer dans la maison de Mont-Louis à Montmorency, une maison que Rousseau va louer et dans laquelle il va mettre des meubles de fortune. À partir de ce moment, même s'il n'a pas beaucoup d'argent, plus question pour Rousseau de dépendre financièrement de qui que ce soit. Il refuse les dons. Ainsi, un certain Deluc inquiet de sa situation, il répond « Ouvrez votre cœur et fermez votre bourse. Voilà les amis qu'il me faut. » Rousseau achève son roman d'amour. Il le publie et c'est un immense succès. Tout le monde glit Julie ou la nouvelle Héloïse, absolument tout le monde.
Ses adversaires sont fumaces, surtout Voltaire, qui va piaffer non seulement contre le livre mais surtout contre son succès. « Une des infamies de ce siècle est d'avoir applaudi quelque temps à ce monstrueux ouvrage, écrit-il à Madame du Defant. Sous un nom d'emprunt, celui de son amie, le marquis de Ximenez, Voltaire va alors publier quatre lettres sur la nouvelle Héloïse et il les fait circuler en en félicitant son amie. Monsieur le marquis de Ximenez a daigné s'abaisser à couvrir de ridicule son ennuyeux et impertinent roman, écrit-il à d'Alembert le 20 avril 1761.
Le procédé est à chier mais surtout, les arguments de Voltaire contre le roman sont tellement nuls qu'il gêne jusqu'à ses plus fervents admirateurs. Cela n'est pas digne de vous, lui dit d'Alembert. C'est se faire beaucoup d'illusions sur ce qui est digne de Voltaire ou pas. On va y venir. » Puis Rousseau écrit successivement « L'Émile », un roman essai sur l'éducation et du contrat social qui paraissent tous les deux en 1762. Ils vont faire du bruit. Beaucoup de bruit. L'Émile, tout d'abord. L'Émile, c'est un traité d'éducation qui part de l'idée que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits, il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain.
L'éducation dont il est question dans le livre sera donc négative. L'enjeu est d'éviter de trop instruire un enfant, donc de pervertir sa nature. Non point enseigner la vertu ni la vérité, mais garantir le cœur du vice et l'esprit de l'erreur. Hommes, soyez humains, c'est votre premier devoir. Il faut apprendre à Émile à ne pas dénigner les humbles, ne pas se croire au-dessus du peuple. C'est le peuple qui compose le genre humain. Ce qui n'est pas peuple est si peu de choses que ce n'est pas la peine de le compter. Et surtout, Émile ne doit pas croire qu'on peut juger des actes d'un homme indépendamment de ses origines sociales.
Il faut étudier la société par les hommes et les hommes par la société, ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n'entendront jamais rien à aucune des deux. Plus étrange, il y a quelques lignes dans l'Émile qui semblent annoncer la révolution. Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de l'Europe aient encore longtemps à durer. Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. L'Émile contient également une sorte d'écrit intercalé au milieu du livre et qui est un long exposé des idées religieuses de Rousseau. C'est la profession de foi du vicaire Savoyard.
Dans cette profession de foi, Rousseau rejette les dogmes du péché originel et de l'éternité de l'enfer. C'est dans vos cœurs insatiables, rongés d'envie, d'avarice et d'ambition, qu'au sein de vos fausses prospérités, les passions vengeresses, punis au forfait. Qu'est-il besoin d'aller chercher l'enfer dans l'autre vie ? Il est dès celle-ci dans le cœur des méchants. Cependant, Rousseau affirme l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme et il fait l'éloge de la parole de Jésus et de l'Évangile qu'il considère comme divin. Vous voyez les livres des philosophes avec toutes leurs pompes qu'ils sont petits près de celui-là.
Se peut-il qu'un livre à la fois si sublime et si simple soit l'ouvrage des hommes ? Mais il en recommande la lecture indépendamment de toute inscription religieuse. C'est avoir une vanité bien folle de s'imaginer que Dieu prenne un si grand intérêt à la forme de la vie du prêtre, à l'ordre des mots qu'il prononce, aux gestes qu'il fait à l'autel et à toutes ses génuflexions. À l'archevêque de Paris qui condamne par mandement les idées religieuses contenues dans l'Émile, Rousseau répond par une lettre extraordinaire qui déplaira autant aux protestants de Genève qu'aux catholiques de France. Je cite Rousseau.
« Mon Seigneur, je suis chrétien et sincèrement chrétien, non comme un disciple des prêtres, mais comme un disciple de Jésus-Christ. » Jean-Jacques Rousseau est un authentique porte-parole des cent rois, le premier depuis ceux que les chrétiens ont appelés « cathares ». le deuxième livre publié en 1762 du contrat social vise à fonder autrement à la fois le droit politique et l'État. Rousseau y parle de contrat pour souligner le fait que le pouvoir légitime pour gouverner ne peut se fonder ni sur un titre divin ni sur un droit naturel mais sur le consentement des gouvernés. Un consentement ratifié ou autorisé.
Toute loi que le peuple en personne n'a pas ratifiée est nulle, ce n'est point une loi. Oui, avec le contrat social, Rousseau affirme la souveraineté du peuple et la nécessité de la démocratie. Une démocratie directe. Se contenter de voter pour un représentant c'est disposer d'une souveraineté qui n'est qu'intermittente. Je cite Rousseau « Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants. Ils ne sont que ses commissaires. Ils ne peuvent rien conclure. définitivement. » Rousseau développe également dans le contrat social un concept central de sa philosophie, souvent caricaturé ou mal compris, celui de vertu.
Ce que Rousseau appelle « vertu » consiste dans l'effort de conformité entre la volonté particulière et la volonté générale. Pour Rousseau, la volonté générale tend toujours vers le bien commun. La corruption apparaît lorsque les intérêts particuliers se réunissent contre l'intérêt général.
La démocratie s'est trouvée fortifiée et raffermie lorsqu'elle ne s'est plus posée la question de la vertu.
Rousseau dit dans le contrat social que la volonté générale est toujours droite étant toujours à l'utilité publique. Mais il ne s'ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. Rien n'est plus dangereux que l'influence des intérêts privés dans les affaires publiques. À plusieurs reprises, Simone Veil fera l'éloge de Rousseau qu'elle considérait à la différence de Diderot et de Voltaire comme un esprit lucide, puissant et d'inspiration vraiment chrétienne. Simone Veil pensait surtout au contrat social. En 1940, dans un texte nommé « Note sur la suppression générale des partis politiques » elle écrit « Quelques chapitres mis à part.
Peu de livres sont beaux, forts, lucides et clairs comme le contrat social. On dit que peu de livres ont eu autant d'influence. Mais en fait, tout s'est passé et se passe encore comme s'il n'avait jamais été lu. » Rousseau partait de deux évidences. L'une, que la raison discerne et choisit la justice et l'utilité innocente et que tout crime a pour mobile la passion. L'autre, que la raison est identique chez tous les hommes au lieu que les passions le plus souvent diffèrent.
Par suite, si sur un problème général, chacun réfléchit tout seul et exprime une opinion et si ensuite les opinions sont comparées entre elles, probablement elles coïncideront par la partie juste et raisonnable de chacune et diffèreront par les injustices et les erreurs. La vérité est une, la justice est une, les erreurs et les injustices sont indéfiniment variables. Ainsi, les hommes convergent dans le juste et le vrai au lieu que le mensonge et le crime les font indéfiniment diverger. Il est tout à fait évident que le raisonnement de Rousseau tombe dès qu'il y a passion collective. Rousseau le savait bien. Rousseau le savait si bien, du reste, qu'il voulait réécrire le contrat social.
Il estimait qu'il n'avait pas réussi à y décrire ce qui permettait la victoire de la volonté générale face à la somme des égoïsmes individuels excités par les passions collectives. Une question pertinente est rendue encore plus pertinente aujourd'hui par la présence des médias. On devrait d'ailleurs relire son opposition au spectacle dans la lettre à D'Alembert comme une prémonition du rôle de la télévision dans l'aliénation des êtres humains. êtres humains excités par des médiateurs qui les enchaînent à des passions égoïstes et leur font perdre la notion d'intérêt général.
Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée qui n'exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien de ce sommeil.
Dans un des derniers chapitres du contrat social, Rousseau esquisse également une définition de la religion de l'homme, encore une fois extrêmement proche de celle des sans-rois. Je cite Rousseau. « Sans temple, sans hôtel, sans rite, borné au culte purement intérieur du Dieu suprême et aux devoirs éternels de la morale. Pure et simple religion de l'Évangile, par cette religion sainte, sublime, véritable, les hommes, enfants du même Dieu, se reconnaissent tous pour frères et la société qui les unit ne se dissout pas même à la mort. » Sans surprise, l'Émile et du contrat social sont condamnés en France et à Genève.
En France, l'Émile est condamné par le Parlement de Paris et la faculté de théologie. Ainsi, le 9 juin, la Cour ordonne que le dit livre imprimé sera lacéré et brûlé en la Cour du Palais et ordonne que le nommé Jean-Jacques Rousseau sera pris et appréhendé au corps et amené est-ce prison de la conciergerie du Palais. Oui, on veut le mettre en prison. À Genève, Rousseau est condamné par le Petit Conseil le 18 juin 1762. Le Petit Conseil, c'est l'organisme qui dirige Genève. D'apparence démocratique, il est en réalité oligarchique depuis Calvin. C'est un conseil composé d'une vingtaine de membres élus par cooptation.
Le Petit Conseil considère les deux livres scandaleux et impies parce qu'ils contiennent des maximes dangereuses et par rapport à la religion et par rapport au gouvernement. Ces deux livres doivent être sans retard saisis et brûlés et au cas que le sieur Rousseau vienne à Genève, il sera appréhendé. Oui, là encore, la prison. À minima, ces deux condamnations et menaces très concrètes vont contraindre Rousseau à une vie d'errance. Il se réfugie d'abord à Iverdon qui dépend de Berne mais Berne suit la condamnation de Genève et décide de l'expulser. Puis Rousseau se rend à Mottier dans la principauté de Neuchâtel qui relève alors du roi de Prusse, Frédéric II.
Pendant ce temps, Voltaire prend tout ça en apparence de haut. Le contrat social a été brûlé à Genève dans le même bûcher que le fade roman d'Émile, écrit-il à Damilaville le 23 juin 1762. Il n'est remarquable que par que quelques injures dites grossièrement au roi et par quatre pages insipides contre la religion chrétienne. Ok. Mais le 12 mai 1763, Rousseau décide de renoncer publiquement à la citoyenneté genevoise. Et cette décision est comme une mèche allumée sous le baril de poudre des dissensions politiques, écrit Frédéric Hegeldinger. Et ça va péter !
En effet, Rousseau est une personnalité publique importante et sa déclaration ouvre une brèche où des citoyens de Genève se glissent pour contester l'autorité du Petit Conseil et demander de participer à la vie de la cité. Voltaire, qui copine avec des membres du Petit Conseil, pense sans doute que le moment est emportun pour frapper et frapper fort. Il publie alors anonymement Le sentiment des citoyens. Le sentiment des citoyens. Un libel où se chantre de la tolérance et anti-chrétien carabéné prend soudain la défense de la religion contre Rousseau qu'il présente alors comme un danger pour la ville de Genève.
Ce triste cire s'en prend à la religion chrétienne, peut-on lire dans Le sentiment des citoyens. Il insulte Jésus-Christ, offense de dignes pasteurs et met sa patrie au bord de la guerre civile. La démence ne peut plus servir d'excuse quand elle fait commettre des crimes. La tolérance, qui est une vertu, serait alors un vice. et le texte s'achève par une demande de mise à mort. Carrément, il faut lui apprendre que si on châtie légèrement un romancier impie, on punit capitalement un vil sédicieux. Rousseau est naïf. Il attribue ce pamphlet anonyme à un pasteur suisse, Jacob Verne. À aucun moment il va soupçonner Voltaire.
Malgré leur opposition intellectuelle, son admiration de jeunesse l'aveugle. Il ne peut pas imaginer Voltaire désirer et même exiger sa mort. Quel est l'homme assez dépourvu de goût et de sens pour attribuer de pareils écrits à M. de Voltaire, à la plume la plus élégante de son siècle ? écrit Rousseau à Milord Maréchal. M. de Voltaire aurait-il employé six pages d'une pièce qui en contient huit à parler des ministres de Genève et à tracasser sur l'orthodoxie ? M'aurait-il reproché d'avoir mêlé l'irreligion à mes romans ? C'est dingue, non ? Certains ont dit que Rousseau est alors ironique et qu'il sait très bien qu'il s'agit de Voltaire. Je ne le crois absolument pas.
Tout d'abord parce que Rousseau, à la différence de Voltaire, ne pratique pas l'ironie, il ne sait pas son truc. Mais surtout parce qu'il ne va pas en démordre jusqu'à la fin de sa vie. Je pense que Rousseau ne pouvait pas imaginer qu'un anti-chrétien comme Voltaire lui reproche de ne pas respecter la religion. Il ne pouvait pas concevoir une telle duplicité, surtout de la part d'un homme qu'il avait jadis admiré. Pourtant, D'Alembert, encore lui, voit clair dans le jeu de leur grand homme. Il trouve encore une fois que Voltaire euse de procédé indigne de lui et il le lui reproche.
Toujours aussi courageux, Voltaire prétend alors qu'il n'est pas l'auteur du pamphlet et Pinocchio de s'indigner auprès de D'Alembert. Oh, quelle horreur ! Quelle abomination ! Mon cher frère, il y a donc en effet des diables ! Comment peut-on imaginer une telle absurdité ? Il est menti. Et de profiter de la confusion de Rousseau lui-même pour noyer ses correspondants sous les fake news. « J'ai fait chercher hier dans Genève la brochure dont vous m'avez parlé, écrit-il à Dami Laville. On dit que ce n'est qu'une seule feuille et qu'elle a été oubliée presque en naissant qu'on attribue à un ministre nommé Verne ou Vernet.
Je serai assurément bien fâché d'avoir la moindre part à toutes ces tracasseries. » Waouh ! Vous pourriez s'y méprendre et commencer à douter. Et du reste, quelques fanboys de Voltaire continuent à regarder ailleurs tant cet épisode n'est pas la gloire de leur grand homme. Mais on a le témoignage du valet de Voltaire, son fidèle secrétaire Jean-Louis Wagner, un homme plein d'admiration pour son maître, mais qui a admis la supercherie. Voltaire est bien l'auteur du sentiment des citoyens. Et Voltaire va même plus loin. Il adresse aux membres du petit conseil une note confidentielle qui leur propose une ligne de conduite à utiliser contre Rousseau.
Dans celle-ci, il leur dresse la liste des principaux écrits de Rousseau susceptibles de condamnation en hérésie. Alors ça, c'est en privé et même en cachette. En public, dans une lettre à Madame de Luxembourg, il prend un tout autre ton. « Je n'ai jamais parlé de M. Rousseau pour le plaindre. Je fus très fâché que M. le marquis de Ximenez lui tournait en ridicule. Non, ça aussi, c'était toi en fait, gros mytho. Pauvre Rousseau qui va croire Voltaire innocent de telles horreurs. Pauvre Rousseau pour qui les choses ne vont pas s'arranger surtout. Le 1er septembre, le pasteur de Mottier prononce au temple un serment contre lui qui excite les villageois.
Résultat, les villageois de Mottier disposent sur le seuil de sa porte de herses surmontées d'une grosse pierre de sorte que la pierre tombe sur Rousseau il tue. Des faucheurs le menacent au fusil. On lapide sa maison. Pendant qu'il dort, on brise ses vitres par des jets de pierre. Bref, Rousseau doit continuer à fuir. Il se réfugie dans l'île Saint-Pierre, sur le lac de Bienne, d'où le gouvernement bernois, l'expulse à son tour le 24 octobre 1765. C'est alors que le philosophe écossais David Hume l'invite à venir vivre en Angleterre en janvier 1766. Sur le papier, ça semblait une bonne idée. Ça ne l'était pas. On a écrit des livres entiers sur l'affaire Hume-Rousseau.
On pourrait consacrer une série complète à celle-ci, tant elle est compliquée. Elle a surtout été compliquée par les tenants de l'hypothèse Rousseau-paranoïaque et ceux de l'hypothèse complot. Alors, je vais aller très vite. Pardon. Tout commence par le fait que Hume demande pour Rousseau une pension royale au roi Georges III. Et Rousseau, quand il la prend, pète littéralement un câble. Il ne veut pas recevoir d'argent des puissants. Et à partir de là, la querelle se complique, devient publique, sans flanc polémique. Hume va se plaindre de la ingratitude ou de la folie de son invité à ses interlocuteurs français, les philosophes des Lumières.
Mais il va aussi les informer du fait que Rousseau a commencé en Angleterre à rédiger un texte autobiographique. Les confessions. Alors là, ça ne rigole plus. Voltaire s'empresse d'écrire à ce sujet à Hume dès le 14 octobre. Et comme c'est un menteur pathologique, il lui débite ses sornettes sur des pages et des pages. Il s'était imaginé que j'avais conspiré contre lui avec le conseil de Genève pour faire décréter sa propre personne de prise de corps et ensuite avec le conseil de Berne pour le faire chasser de la Suisse. Et Diderot, le vieil ami Diderot, qui n'en pensait pas moins mais qui se tenait encore à distance. Diderot écrit lui aussi à Hume au sujet des confessions annoncées.
Je redoute le moment où cet homme qui aime tant le bruit, qui connaît si peu les égards, qui a été lié si intimement avec une infinité de gens, publiera un pareil ouvrage, surtout avec l'art qu'il a de flétrir adroitement, d'obscurcir, d'altérer. Et Diderot écrit aussi à un certain Falconnet « Rousseau, Jean-Jacques Rousseau, le plus intime et le plus ancien de mes amis, par une perfidie aussi cruelle que lâche, se sert de l'aveu même des services de toute espèce que je lui ai rendu pendant un intervalle de 20 ans pour accréditer aux yeux du public des noirceurs dont il m'accuse contre le témoignage de sa conscience. Plus lâche encore que cruelle, il sait que je garderai le silence.
» Spoiler ! Non, Diderot ne gardera pas le silence. Et pourtant, ça eut mieux valu. Rousseau quitte l'Angleterre 16 mois après être arrivé, en mai 1767. Il regagne d'abord la France sous un faux nom, passe par Amiens, séjourne à Lyon, puis il aboutit à Paris avec Thérèse à l'hôtel Saint-Esprit rue Platrière. De plus en plus pauvre, il refuse toujours toute aide, même pour se loger, et continue à faire copiste de musique. Rousseau va copier plus de 11 000 pages de partition musicale en sept ans. Huit ans se sont écoulés depuis le décret de prise de corps du Parlement. À Paris, on estime désormais que s'il ne fait pas trop de bruit, Rousseau peut circuler librement sans être arrêté.
Alors, il se promène beaucoup dans Paris. Il se balade. Et les gens s'arrêtent, le reconnaissent. Quand il va jouer aux échecs, place du Palais Royal, une foule se réunit pour le contempler. Rousseau est devenu une figure populaire, une superstar. Mais une superstar qui a le sens des autres. Un peu comme John Lennon ou Marvin Gaye quand il publie le disque What's Going On en 1971. Rousseau, c'est un homme qu'on sait n'être pas parfait, loin de là, mais qui ne se satisfait pas de sa gloire personnelle et qui a fait le rêve d'un monde meilleur, un monde meilleur pour tous ses frères humains.
C'est un homme qui veut transformer le monde, mais qui sait que cela passera également par une discipline individuelle, un engagement extérieur et intérieur. Et l'un ne peut pas aller sans l'autre, sans une connaissance de soi-même, sans une reconnaissance de ses défauts et un travail sur soi-même pour s'affranchir de ses passions égoïstes. Rousseau organise alors des lectures de la première partie des confessions devant un public choisi de jeunes admirateurs. Les séances peuvent durer jusqu'à 18h, de 9h du matin jusqu'à 3h après minuit. La voix de Rousseau ne faiblissant pas un instant, lisant ses confessions et prenant ses auditeurs à témoin. Mais c'est sans compter une vieille copine.
Une vieille ex-copine plutôt, et qui copine maintenant avec les flics. Madame Dépiné, la dame qui lui avait prêté l'ermitage. Madame Dépiné ne sait pas ce que contiennent les confessions, mais elle est persuadée qu'elle va en être une des cibles. Alors elle réussit à faire interdire ses séances privées de lecture par son ami, le lieutenant de police. Les confessions, rédigées par Rousseau entre 1765 et 1770, vont être publiées après sa mort en 1782 et en 1789. « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'admirateur, » y écrit Rousseau. « Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature et cet homme ce sera moi.
» Et c'est vrai. Rousseau s'y met à nu, complètement. C'est du jamais vu. Dans les confessions, il écrit tout ce que d'ordinaire on cache. Ses premiers émois sexuels, ses traumatismes, ses fautes, mais aussi ses hontes et son ridicule. Parce que, comme il dit, « Ce n'est pas ce qui est criminel qui coûte le plus à dire, c'est ce qui est ridicule et honteux. » Pour se justifier aux yeux du monde des crimes dont on l'accuse, Rousseau écrit ensuite les dialogues. « Rousseau juge de Jean-Jacques » de 1772 à 1775. Et il commence un dernier livre, le plus beau de tous, « Les rêveries du promeneur solitaire » inachevé, publication costume, en 1782. En mars 1777, Louis XV est mort depuis trois ans.
Voltaire revient à Paris. Il ne revient pas comme Rousseau dans des chambres de misère. Il revient en triomphateur, en César des lettres. Il est vêtu comme sous la Régence, la tête coiffée d'une immense perruque surmontée d'un bonnet rouge. Et alors qu'on joue sa dernière pièce, Irène, en présence de Marie-Antoinette et de toute sa cour, une pièce sans intérêt qu'on a complètement oubliée depuis, évidemment. Un acteur place une couronne de laurier sur la tête de Voltaire. Et Rousseau l'admire l'admire, toujours naïf Rousseau. Un de ses amis qui vient le voir alors que celui-ci part et dit qu'il va chez Voltaire.
Rousseau lui sourit et lui dit que vous êtes heureux, vous allez passer d'agréables moments. Ça a pleuré de tristesse. En 1778, un super fan de Rousseau, le marquis René Girardin offre à celui-ci l'hospitalité dans un pavillon du château d'Hermenonville. Alors évidemment, Rousseau hésite un maximum. Mais le médecin de sa femme insiste beaucoup pour qu'ils y aillent. Ça leur ferait du bien. Rousseau y va en observateur et tombe amoureux du Grand Jardin dont Girardin s'occupe avec passion depuis des années. Alors, Thérèse et Jean-Jacques s'installent à Hermenonville. Et c'est à Hermenonville que Rousseau va apprendre la mort de Voltaire le 30 mai 1778. Il est sincèrement triste.
Girardin est très surpris. Nous pas, hélas. C'est que mon existence était attachée à la sienne, lui répond Rousseau. Il est mort, je ne tarderai pas à le suivre. Le pire, c'est que c'est vrai. Rousseau meurt un mois plus tard, le 2 juillet, après une longue balade à l'heure du déjeuner d'un accident vasculaire cérébral. Il avait 66 ans. Il est inhumé le 4 juillet 1778 dans un cercueil dans l'île des Peupliers, jardin de la propriété. Cette île des Peupliers, le poète Gérard de Nerval ira la voir. Il en décrira la vision dans Sylvie, dans Les Filles du feu, publiée en 1854. Au sage, tu nous avais donné le lait d'effort et nous étions trop faibles pour qu'il pût nous profiter.
Nous avons oublié tes leçons que savaient nos pères et nous avons perdu le sens de ta parole, dernier écho des sagesses antiques. Pourtant, ne désespérons pas, voici les Peupliers de l'île et la tombe de Rousseau, vide de ses cendres. En effet, la tombe était vide. Les cendres de Rousseau avaient déjà été placées au Panthéon, place des Grands Hommes. Alors, ici nous sommes, place du Panthéon, juste en dessous de la statue de Jean-Jacques Rousseau. Sa représentation est particulièrement laide. C'est une statue horrible.
Ce qui me donne l'occasion de revenir quelques instants sur le problème des statues qui a été abordé dans le précédent épisode sur Louis XIV et par rapport au statut de gens détestables comme Colbert ou comme la statue de Louis XIV place des Victoires qui fait le mariole en César sur son cheval. Vraiment la honte totale. Et là où je dis, bon ben, j'ai disé ces hommes ne méritent pas nos statues. Mais en fait, c'est pas seulement que ces hommes ne méritent pas nos statues, c'est aussi que ces statues ne méritent pas nos hommes. Parce que quand on a des statues de mecs formidables, la statue est affreuse. Cette statue de Rousseau, vraiment, elle est ignoble.
Il a l'air de vouloir nous casser la gueule. Il ressemble presque à Manuel Valls. Enfin, il a une espèce de tête de con, de tête d'homme politique, de tête de mec à l'Assemblée nationale qui veut frapper un collègue. C'est indécent. Regardez le visage de Rousseau, les portraits qu'on connaît de Rousseau. Voilà Rousseau. Vous voyez cette tête de Rousseau-là ? Je ne suis pas arrivé naturellement tout de suite à l'adolescence à Rousseau. J'y suis allé par Nerval, par Gérard de Nerval qui, quand j'avais 17 ans, 18 ans, est devenu mon écrivain préféré pour toujours.
Et Gérard de Nerval qui avait un rapport très, très, très intime et étroit à Rousseau et qui a écrit des pages si belles sur Rousseau. Et c'est Nerval qui m'a emmené vers Rousseau. Parce que Nerval, on le citait dans l'épisode précédent, il y a tout ce chemin où il va pour aller chercher le jardin de Rousseau à Hermenonville. Il traverse la campagne d'Ile-de-France, Sanlis, Chalice et toutes ces villes. Et là, c'est un paysan qui le mène. Et c'est là où il y a l'histoire avec le paysan qui lui montre une tour et qui dit c'est là où vivait la belle Gabrielle et tous les soirs Rousseau venait jouer de la guitare et le roi qui en a conçu de la jalousie a fini par le faire tuer.
Et où Nerval à ce moment-là dit il y a plus de logique dans la pensée de ce paysan qu'il n'en a l'air. Deux cents ans séparent Gabriel Destré et Jean-Jacques Rousseau mais Rousseau en refusant la pension du roi, la pension de Madame de Pompadour, la pension du roi a ruiné tout l'édifice royal. Il demeure seul, immortel au milieu des ruines, tout a croulé. Et ça, ça m'avait frappé et donc ça m'a entraîné à aller m'intéresser à Rousseau par le prisme de Gérard de Nerval. C'est-à-dire par le prisme de ces poètes qu'il a inspirés et vis-à-vis comment dire vis-à-vis de Rousseau ces poètes je ne dirais pas qu'ils avaient une jalousie mais ils avaient une admiration.
C'est-à-dire que c'était quelqu'un qui avait réussi à rendre son rêve réel. Ce qui va être l'enjeu de tous ces poètes. Ils veulent avoir une action sur le monde. Ils ne peuvent pas l'avoir ou alors indirect. Ils sont dans des périodes qui sont des périodes très dures des périodes froides des périodes où les révolutions étaient réprimées des périodes où la situation politique s'est encore endurcie. Ils regardent du côté de Rousseau celui qui à travers l'action simple d'un homme qui écrit a réussi à faire changer le monde à transformer la société.
c'est une histoire de dingue c'est une histoire vraiment de dingue l'histoire de Rousseau c'est une histoire inimaginable c'est-à-dire que c'est quelqu'un qui non seulement vient du peuple non seulement n'est même pas français au départ c'est un Suisse c'est un Suisse qui et c'est un protestant qui se convertit au catholicisme et qui va voyager en France et qui va arriver à Paris c'est quelqu'un qui voulait être musicien fils d'horloger qui veut devenir musicien et qui presque par hasard et tardivement à presque 40 ans va commencer à écrire en répondant simplement à un concours et là il va voir ce que c'est que d'écrire et d'écrire des idées c'est un philosophe et c'est un philosophe poète c'est un philosophe poète d'une façon qu'à cela de singulière que les idées lui arrivent déjà pleines de leur imagerie poétique et par contre ensuite il doit arriver à retransmettre leur forme d'advenue j'ai été coupé je dois dire au revoir Soumaya salut Soumaya il n'y a que deux personnes qui ont réussi à ce degré de génie de la langue et tout ça et de la beauté et de la reproduction même de l'histoire de l'homme et tous et Rousseau et Proust moi j'en connais pas d'autres qui soient à ce niveau là mais quoi Rousseau il se réussit à se hisser en co-numéro 1 sur à peu près tous les domaines pour moi il est co-numéro 1 en prose poétique avec Proust co-numéro 1 en poésie visionnaire avec Nerval co-numéro 1 en philosophie française avec Simone Veil etc.
bon immense Rousseau donc j'ai découvert comme ça j'allais dire que je ferais court je suis parti pour faire long dommage je crois que ce qui est le plus incroyable quand on aborde quelqu'un comme Rousseau c'est de voir une personne qui n'a rien fait de ce qui était attendu de lui pour réussir socialement et qui devient une super star c'est à dire que Rousseau a un succès populaire qui le rend incontournable mais au point que Rousseau refusant la citoyenneté de Genève et bien ça fait un scandale tel que ça met en danger Genève alors ça c'est fou c'est fascinant Rousseau c'est une star populaire c'est à dire que dès ses premiers discours aux académies et encore plus quand il écrit son roman d'amour la nouvelle Héloïse puis le roman sur l'éducation l'Émile il devient une super star et c'est au point que quand il revient à Paris après son long voyage à travers les villes de France et de Suisse et d'Angleterre quand il revient à Paris et bien les gens le reconnaissent dans la rue les gens le reconnaissent dans la rue et quand il va jouer aux échecs au palais royal les gens se mettent autour et le regardent non mais à l'époque ils auraient fait des selfies s'ils avaient pu ils auraient tous fait des selfies avec Rousseau on aurait n'importe qui des étudiants des gens du peuple etc Rousseau Rousseau représentait quelque chose c'est pour ça que moi je le compare à ces stars du rock qui ont eu ce rapport à la politique et ce rapport à l'utopie ou ce rapport au fait de rêver un monde meilleur je le compare à John Lennon et à Marvin Gaye pour des raisons très précises dans mon esprit c'est peut-être pas mal que je les développe un tout petit peu mais quoi je pense que vous comprenez c'est à dire que c'est des gens qui sont des super stars mais ils veulent partager ça leur suffit pas c'est pas des gens parfaits c'est pas des gens merveilleux en tant qu'individus c'est des gens comme Lennon en tout cas qui a pu être violent et qui est devenu pacifiste parce qu'il avait été violent des gens qui peuvent avoir des problèmes d'alcool ou de drogue comme Marvin Gaye mais qui ont une conscience du monde une conscience des autres qui fait que leurs enjeux dépassent leurs petites personnes et qui sont prêts à aller très au-delà et à se mettre en danger pour ça et je pense que à son époque Rousseau a dû apparaître comme une personne comme ça c'est à dire qu'à la différence des autres philosophes des Lumières les gens savaient qu'ils copinaient pas avec du noble ils copinaient pas avec du puissant ils copinaient pas avec du flic c'est tout le complot contre Rousseau si l'on veut fut surtout le combat d'un homme Voltaire même si sa persécution fut celle d'une multitude française et suisse une chasse à l'homme qui perdurera dans sa postérité ses anciens amis feront après sa mort des choses indignes Diderot en particulier dès la fin 1778 moins de 6 mois après la mort de Rousseau Diderot publie l'essai sur la vie de Sénèque où il ne tient pas sa promesse de garder le silence et commence à prévenir l'opinion contre ce que son ex-ami a pu écrire sur lui dans les confessions essai sur la vie de Sénèque Sénèque est un dramaturge et philosophe latin du premier siècle certes génial mais qui s'est salement compromis en tenant le poste de conseiller d'état sous le règne de Néron à travers sa défense le vieux Diderot essaye d'organiser la sienne Sénèque est je cite le philosophe derrière lequel je me tiens caché pas très bien caché Diderot avait engueulé Rousseau parce qu'il n'avait pas accepté la pension de Louis XV il suppose que ça va lui revenir dans la gueule de même que l'argent que lui-même recevait de Catherine II de Russie depuis 1765 et à qui Diderot écrivait grande princesse je me prosterne à vos pieds je tends mes deux bras vers vous Sénèque devant Néron Diderot devant Catherine ont fait de leur mieux pour les amener à changer écrit le philologue et historien de la littérature Raymond Trousson peut-on en demander davantage à l'homme de bien ?
Oui d'être moins con
Catherine II de Russie
comme Frédéric II de Prusse était intéressée par les idées des Lumières c'est vrai est-ce que l'intérêt de Catherine ou de Frédéric pour les sciences ou la philosophie a entraîné une amélioration de la vie de leur sujet ? Non Nada Wallou absolument pas !
Passe encore que Voltaire qui méprise le peuple et n'aime que les puissants ait pu rêver d'un despote éclairé qui n'a jamais existé mais Diderot partisan d'une monarchie limitée croyait-il vraiment dans son pouvoir de faire changer une autocrate comme Catherine II lui qui écrivait à Sophie Volant c'est l'âme de César avec toutes les séductions de Cléopâtre pire cette défense indirecte assez transparente de lui-même et mêlée de références directes à Rousseau et à ses attaques présumées Diderot va jusqu'à reprocher sans avoir pu mettre le nez dans les confessions la stratégie supposée de celui qui fut son ami de se peindre lui-même de couleurs odieuses pour donner quelques vraisemblances à ses injustes et cruelles imputations Diderot peut se rassurer il trouvera toujours des gens pour défendre les compromissions des grands hommes et pour détester l'intégrité de Rousseau et les accusateurs se multiplieront après sa mort Comme le dira Jean Starobinsky ils le tiendront coupable de tous les désastres politiques et moraux qu'il voyait survenir dans le monde moderne Deux exemples qu'on considère habituellement comme appartenant à des bords politiques opposés Charles Maurras le chef aillon de l'action française d'abord Philippe Vall ensuite le manipulateur sinistre qui dirigea le faux Charlie des années 90-2000 l'extrême droite royaliste et catholique raciste et antisémite et la gauche républicaine Oui leur opposition politique est plus apparente que profonde Je hais écrira Maurras le mal que Rousseau a fait à la France et au genre humain le désordre qu'il a apporté en tout et spécialement dans l'esprit le goût les idées les mœurs et la politique de mon pays folie folie sauvagerie crime l'aventirier nourri de révolte hébraïque appela cela vertu comme l'avait bien vu Voltaire éclairé par le génie antisémitique de l'Occident la France avait envie d'aller à quatre pattes et de manger du foin elle y alla elle en mangea ses appétits contre nature se gavèrent selon Rousseau en ce qui concerne le génie antisémitique qui inspire Voltaire à défaut du substantif on peut au moins souscrire à l'adjectif dépeignant de celui qui écrivit des juifs leur gloire est de mettre à feu et à sang les petits villages dont ils peuvent s'emparer ils égorgent les vieillards et les enfants ils ne réservent que les filles inubiles ils assassinent leurs maîtres quand ils sont esclaves ils ne savent jamais pardonner quand ils sont vainqueurs ils sont ennemis du genre humain oui c'est du Voltaire et aujourd'hui Voltaire n'a pas de plus grand fan au point d'appeler son zombie à la rescousse pour sauver le pays que Philippe Vall qui en revanche fait de l'auteur du contrat social le responsable de tous nos malheurs je cite Philippe Vall Rousseau a développé un concept qui n'a pas fini d'entraver toute réflexion tentée de s'y opposer il s'agit de l'égalité cette idée possède la vertu magique du sacré de l'indiscutable du tabou celui qui est contre cette conception de l'égalité est forcément un salaud l'équivalent d'un apostat Rousseau a formalisé une pensée politique victimaire qui autorise tout à celui qui est classé dans les opprimés et rien à celui qu'il range parmi les oppresseurs cette alliance objectif Maurras-Val n'est pas si surprenante ce qu'il reproche à Rousseau au fond c'est deux idées deux idées qui sont dans la continuation sous un mode philosophique et politique de la vision spirituelle des sans-rois un l'idée que l'inégalité humaine est une construction humaine elle n'est pas fatale elle n'est pas inévitable elle n'est certainement pas divine et deux l'idée que la démocratie directe est un régime politique souhaitable et même raisonnable et la conséquence de ce geste philosophique c'est le basculement de tout un monde le rêve de Rousseau a donné naissance à la révolution Maurras toujours mécontent dit Rousseau a été selon nous la cause formelle de la révolution excitant les petits stupéfiant et endormant les grands donnant à l'attaque révolutionnaire des forces à la défense traditionnelle de la faiblesse et ça m'arrache la gueule de l'admettre mais là il n'a pas complètement tort entre sa mort en 1778 et la révolution en 1789 pendant seulement 11 ans tout le monde va se passionner pour Rousseau sa lecture devient littéralement inévitable le jardin d'Hermenonville se transforme en lieu de pèlerinage tout le monde s'y rend des révolutionnaires comme Anna Karsis Klutz futur président des Jacobins qui y va en 1783 dans la tabatière de Jean-Jacques Klutz colle un petit papier avec les mots mes doigts ont touché cette boîte mon coeur en a tressailli et mon âme est devenue plus pure mais même Marie-Antoinette se rend à Hermenonville en juin 1780 les cendres de Rousseau n'y resteront pas longtemps l'admirateur de Rabelais Pierre-Louis Guinguenet rédigera une pétition en août 1791 qui allait conduire au transfert des cendres de Rousseau au Panthéon pourquoi ?
parce que Voltaire y était déjà et Guinguenet considérait que c'était scordaleux que Rousseau n'y soit pas ça se voulait un hommage et c'est une insulte lui qui aimait la solitude on l'a installé pour toujours face à son persécuteur aujourd'hui il faudrait libérer les cendres de Rousseau du Panthéon et les ramener à Hermenonville sur son île des peupliers alors il semblerait que le seul qui s'en soit vraiment ému est Marat oui Jean-Paul Marat pour Marat associer Voltaire et Rousseau c'est faire outrage au cendre de Jean-Jacques Rousseau Marat en accuse les auteurs de telles idées il se flatte que le public abusé voyant leur plus insignes fripons dans la compagnie des hommes vertueux les prendra eux-mêmes pour des gens de bien parce que Marat est bien entendu un hyper-rousseauiste mais celle qui tuera Marat Charlotte Corday est également une archi-fan de Rousseau tout le monde alors est rousseauiste tout le monde se réclame de Rousseau Brissot chef de file des Girondins les plus modérés l'ont traité de fou j'ai le malheur d'aimer d'adorer ce fou et je partage ce malheur avec une foule d'âmes sensibles et vertueuses Barère membre du comité de salut public au Jean-Jacques tout être vertueux et sensible te reconnaîtra pour son maître et modèle et bien sûr Robespierre Robespierre qui dans un discours prononcé à la convention le 18 Floréal de l'Or 2 a si bien dit des philosophes des Lumières et de l'Encyclopédie cette secte en matière de politique resta toujours au-dessous des droits du peuple ces corifées déclamaient quelquefois contre le despotisme et ils étaient pensionnés par les despotes ils faisaient tantôt des livres contre la cour et tantôt des dédicaces au roi des discours pour les courtisans et des madrigaux pour les courtisanes ils étaient fiers dans leurs écrits et rampants dans les antichambres et bien le même Robespierre exemptera évidemment Rousseau de sa critique lucide « Homme divin tu m'as appris à me connaître le vieil édifice s'est écroulé le portique d'un édifice nouveau s'est élevé sur ses décombres et grâce à toi j'y ai apporté ma pierre reçois donc mon hommage tout faible qu'il est heureux si dans la périlleuse carrière qu'une révolution inouïe vient d'ouvrir devant nous je reste constamment fidèle aux inspirations que j'ai puisées dans tes écrits la révolution est impensable sans le rêve de Rousseau elle en est sa conséquence et son autre conséquence c'est la poésie pas la poésie comme passe-temps ou comme jeu de cours la poésie comme expression prophétique porteuse d'une spiritualité révolutionnaire la poésie comme reprise et continuation de la tradition des sans-rois celle de Nerval de Lautréamont de Rimbaud on trouvera cette intuition centrale chez le plus grand poète de langue allemande Friedrich Olderlin ainsi en 1801 dans l'hymne le Rhin maintenant c'est d'au demi-dieu que je songe et il faut qu'une connaissance me soit donnée de ces êtres sans prix puisque leur vie fait battre si souvent mon cœur plein de désirs mais celui qui comme toi reçu en partage ô Rousseau une âme qui ne peut être soumise une âme de très profond support cette justesse de sens et ce don si doux de savoir entendre et de parler pareil au dieu du vin avec une plénitude sacrée et le désordre d'un divin délire de telle sorte qu'il rende intelligible aux gens de cœur le langage des êtres les plus purs mais frappent les sans respect d'un juste aveuglement des esclaves profanateurs cet inconnu quel nom lui donnerais-je ?
et ce sera également résumé de façon fulgurante par André Breton Rousseau je me dis même que c'est sur cette branche pour moi la première jetée à hauteur d'homme que la poésie a pu fleurir à partir de Jésus de Marie-Madeleine et des sans-rois d'abord à partir de Jean-Jacques Rousseau ensuite la spiritualité révolutionnaire a pu naître parce que la véritable politique et la véritable poésie également ont pu naître comme le dit Olderlin bien des hommes ont été aveuglés oui les sans-respect les esclaves profanateurs dans le langage de Rousseau ceux que les intérêts privés aveuglent ceux que l'envie l'avarice et l'ambition ont rendu méchants mais les révolutionnaires et les poètes seront sensibles à son langage le langage de l'insoumission individuelle et de la volonté générale le langage de l'égalité pour tous et de l'intransigeance vis-à-vis de soi-même le langage de la religion du cœur et de la démocratie directe le langage des sans-rois et l'action des sans-culottes le langage de la révolution celle d'hier celle d'aujourd'hui et celle de demain Vive la révolution merci d'avoir vu cet épisode de L'Empire n'a jamais pris fin et rendez-vous dans un mois pour le suivant si celui-ci vous a plu likez, commentez, partagez abonnez-vous à Blast activez la cloche les 7 épisodes diffusés l'année dernière font désormais l'objet d'un livre aux éditions Florent Masso et Blast L'Empire n'a jamais pris fin tome 1 de Jules César à Jeanne d'Arc en vente dans toutes les bonnes librairies et si vous n'aimez pas ce rêve de Rousseau portraituré en héritier des sans-rois et prophète de la révolution faites comme les sans-respect et les esclaves profanateurs dites-vous qu'il ne s'agit que l'éloge d'un gueux qui voulait que les riches soient volés par les pauvres et haïssez le mal qu'il a fait à la France en autorisant tout aux opprimés et rien aux oppresseurs pam-padam-pam pam-padam pam-padam-pam