Prix Nobel, prisonnier et athée : le génie qui défia son siècle | Bertrand Russell
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 45 %Attaque 6 %Défensif 13 %
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 2:55Fait
« En juin 1874, la mère mourut de la diphtérie et la petite Rachel l'a suivie quelques jours plus tard. »
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« Le tribunal annula la disposition et les deux orphelins furent conduits à Pembroke Lodge, au cœur du parc de Richmond. »
- 5:52Fait
« Russell écrivit que cet après-midi avait été l'un des grands événements de sa vie, aussi éblouissant qu'un premier amour. »
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« Bertrand Russell se reconnut athée tout en gardant le silence devant sa famille. »
- 8:49Fait
« Pour son 12e anniversaire, elle lui avait offert une Bible où elle avait inscrit ses versets préférés. »
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« On lui apprit aussi que son père avait souffert d'épilepsie, ce que l'on avait toujours tu. »
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« Il crut d'abord à une erreur banale qu'il corrigerait rapidement. »
- 23:36Fait
« Dans un village, le barbier rase tous les hommes qui ne se rasent pas eux-mêmes et seulement ceux-là. »
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« Il confia plus tard que dans ces heures sombres, il se demandait parfois s'il ne se jetterait pas sous l'un d'eux le lendemain. »
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« Les presses universitaires estimèrent que la publication entraînerait une perte de 600 livres. »
- 34:39Fait
« L'ouvrage reçu un titre latin Principia Mathematica en hommage délibéré au principe mathématique de Newton. »
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« Wittgenstein vivait. Transféré sur le front italien, il fut fait prisonnier au début de novembre 1918. »
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« Russell refusa que d'autres paient pour un texte qu'il avait écrit. »
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« Lénine expliqua qu'il avait encouragé les paysans pauvres à se dresser contre les plus aisés et que ceux-ci finissaient pendus à l'arbre le plus proche. »
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« Il estima que le bolchevisme était devenu une sorte de religion avec ses dogmes, son orthodoxie et son mépris des dissidents. »
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« Il affirma plus tard qu'une philosophie ne peut apporter le bonheur que si elle naît de sentiments bienveillants et non de la haine. »
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« Russell soutenait qu'il était absurde de punir plus sévèrement un mot grossier qu'un acte cruel car la cruauté était bien plus grave. »
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« Russell y dénonçait l'hypocrisie de la morale sexuelle de son temps, plaidait pour un divorce plus simple et proposait une attitude tolérante envers les relations hors mariage. »
- 1:15:40Fait
« Pour Russell, ce fut avant tout une leçon apprise dans la douleur qui lui enseigna que les idées doivent se corriger à la lumière de l'expérience. »
- 1:19:20Fait
« Une habitante de Brooklyn, Madame Jean Kay, engagea alors une action en justice pour empêcher la nomination. »
- 1:20:04Fait
« Albert Einstein écrivit alors que les grands esprits ont toujours rencontré l'opposition violente des esprits médiocres. »
- 1:25:54Fait
« Entre 1945 et 1948, lorsque seuls les États-Unis possédaient l'arme atomique, Russell avait soutenu dans plusieurs articles et conférences que les puissances occidentales devaient presser fermement l'Union soviétique d'accepter un contrôle international sans exclure la menace de la guerre. »
- 1:28:51Fait
« Ils demandaient aux gouvernants de se souvenir de leur humanité et d'oublier le reste. »
Temps de parole
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97 ans de vie, plus de 70 livres, un prix Nobel de littérature sans avoir été romancier. À 89 ans, crinière blanche et pipe à la main, il entre encore en prison pour avoir défié la bombe atomique. Comment un orphelin élevé dans le silence a-t-il pu tenir tête aux tribunaux, aux gouvernements et aux certitudes de son ? Bonjour et bienvenue dans Histoire de créateurs. Je suis Etienne Beaumont et voici l'histoire de Bertrand Russell. Pour comprendre cet esprit indocile, il faut revenir à une enfance où l'on apprenait d'abord à se taire. Un soir de l'année 1887, dans une vaste demeure du parc de Richmond, un garçon de 15 ans ouvre un
cahier qu'il garde soigneusement caché. Sur la couverture, il a inscrit un titre : exercice de grec. À l'intérieur pourtant, aucune traduction demeure. Le garçon écrit en anglais, mais avec les lettres de l'alphabet grec afin que personne dans la maison ne puisse déchiffrer ses pensées. Ce qu'il consigne ainsi, page après page, ce sont des doutes que nul autour de lui ne tolérerait. Ce cahier dit beaucoup de la maison où il est rédigé. On y parle peu et l'on y évoque presque jamais les parents du garçon. Leurs noms sont prononcés à voix basse, comme si leur souvenir renfermait quelque chose d'inavouable. L'enfant sait seulement qu'ils sont morts lorsqu'il était tout petit et
qu'un tribunal a jadis décidé du foyer où il grandirait. Une énigme traverse ainsi toute son enfance. Rien ne dit encore si la volonté de parents dont il n'a aucun souvenir pourra survivre en lui alors que tout autour de lui vise à l'effacer. Les Russell appartenaient depuis la fin du 15e siècle à la plus haute aristocratie anglaise et défendaient de longue date les causes libérales au Parlement. Le grand-père du garçon, Lord John Russell, avait rendu visite à Napoléon exilé sur l'île d'Elbe. En 1832, il avait porté la grande réforme électorale qui ouvrit à l'Angleterre le chemin de la démocratie. La reine Victoria l'avait appelé deux fois à la tête du gouvernement et lui avait offert pour résidence Pembroke
Lodge. Son fils, le vicomte Amberley, alla beaucoup plus loin. Avec son épouse, Catherine Stanley, il défendait le droit de vote des femmes et la limitation des naissances, des idées qui scandalisaient la société victorienne et lui coûtèrent son siège au Parlement. Le 18 mai 1872, dans une maison nommée Ravenscroft, au Pays de Galles, naquit leur troisième enfant, Bertrand Arthur William. Les parents refusèrent tout baptême et choisirent pour parrain laïc le philosophe John Stuart Mill, qui mourut dès l'année suivante. Le bonheur de ce foyer fut d'une brièveté cruelle. En juin 1874, la mère mourut de la diphtérie
et la petite Rachel l'a suivie quelques jours plus tard. Le vicomte sombra dans une mélancolie dont il ne se releva jamais et s'éteignit en janvier 1876, emporté par une bronchite. Bertrand n'avait pas encore 4 ans. De ses parents, il ne garda presque aucune image, seulement le sentiment confus d'une absence que personne ne voulait expliquer. Le testament du vicomte confiait l'éducation de Bertrand et de son frère aîné Frank à deux amis libres penseurs, chargés de les élever loin de toute instruction religieuse. Pour les grands-parents, c'était une offense à Dieu autant qu'un danger pour l'âme des enfants. Ils portèrent l'affaire devant la justice. Le tribunal annula la disposition et les
deux orphelins furent conduits à Pembroke Lodge, au cœur du parc de Richmond. Lord John Russell mourut en 1878 et la maison passa sous l'autorité de la grand-mère, Lady Frances Elliot. Fille d'un comte écossais, elle avait grandi dans la sévère tradition presbytérienne et sa piété ne souffrait aucune complaisance. En politique, pourtant, elle se montrait étonnamment avancée. Elle soutenait l'autonomie de l'Irlande et se méfiait des aventures coloniales de l'Empire. Elle croyait au progrès ordonné et pensait que toutes les nations adopteraient un jour un parlement semblable à celui de Londres. À Pembroke Lodge, la vie suivait une règle inflexible. Chaque matin, à 8h, la famille se
réunissait pour la prière et Bertrand devait auparavant s'exercer une demi-heure au piano, une corvée qu'il détestait. On jugeait nuisible qu'un enfant mange des choses savoureuses. Lorsque l'on servait à la fois du riz au lait et une tarte aux pommes, les adultes prenaient la tarte et le petit garçon recevait le riz. La grand-mère elle-même, jusqu'à plus de 70 ans, ne s'assit jamais dans un fauteuil avant le dîner. Frank, bruyant et révolté, protestait ouvertement contre cette discipline et fut bientôt envoyé en pension à Winchester. Bertrand, lui, apprit à se taire. Il étudiait avec des gouvernantes et des précepteurs, grâce auxquels il parla très tôt l'allemand et le français. Il n'avait aucun camarade de son âge,
car la grand-mère se défiait des autres enfants. Il passait de longues heures seul dans les jardins, à contempler les couchers de soleil sur la vallée de la Tamise. En août 1883, une scène vint éclairer cette enfance silencieuse. Frank, de 7 ans son aîné, ouvrit devant son jeune frère les Éléments d'Euclide. Les définitions ne posèrent aucune difficulté à l'enfant de 11 ans, mais arrivé aux axiomes, il s'arrêta net et demanda pourquoi il fallait admettre ces affirmations sans démonstration. Frank répondit que s'il ne les acceptait pas, il ne pourrait tout simplement pas continuer. Le garçon céda à contrecœur, en se promettant de revenir un jour sur cette question. Bien des années plus tard,
Russell écrivit que cet après-midi avait été l'un des grands événements de sa vie, aussi éblouissant qu'un premier amour. Il est frappant que le futur grand sceptique de son siècle ait commencé son chemin par un doute sur les fondations et non par l'admiration de l'édifice. Dans cette résistance à ce qu'il fallait croire sans preuve, se dessinait déjà un caractère. Les mathématiques lui offraient un territoire où les vérités se vérifiaient, où personne n'exigeait de lui une foi aveugle. C'est vers l'âge de 15 ans que commencèrent les pages du cahier secret. Bertrand entreprit d'examiner avec rigueur les fondements de la foi chrétienne qu'on lui avait inculquée. Il conclut d'abord que le libre arbitre
n'existait pas, puis cessa de croire à la vie après la mort. Il n'en dit pas un mot à sa grand-mère, convaincu que ses doutes seraient reçus comme une trahison. Le matin, à l'heure de la prière, il gardait le visage impassible d'un enfant obéissant. Cette solitude fut plus sombre que son apparence tranquille ne le laissait deviner. Sans parents, sans camarades, sans personne à qui parler franchement, l'adolescent songea souvent à mettre fin à ses jours. Ce qui le retint fut précisément la passion née devant Euclide. Il écrivit dans son autobiographie qu'il y avait renoncé parce qu'il désirait apprendre davantage de mathématiques. À 16 ans, il fut envoyé dans une école préparatoire du nord de Londres, où l'on formait les candidats à l'armée.
Le contact de garçons rudes et grossiers lui fut pénible après le recueillement de Pembroke Lodge, mais il étudia avec ténacité. En décembre 1889, il obtint une bourse du collège de la Trinité à Cambridge. Une porte s'ouvrait enfin sur le monde intellectuel dont il rêvait. C'est alors qu'il lut l'autobiographie de John Stuart Mill, ce parrain laïque choisi par ses parents. Mill y racontait que son père lui avait appris que la question de savoir qui nous a créé ne mène nulle part puisqu'elle appelle aussitôt celle de savoir qui a créé Dieu. Ce raisonnement d'une grande simplicité emporta le dernier argument qui soutenait encore sa foi. À 18 ans, Bertrand Russell se reconnut
athée tout en gardant le silence devant sa famille. L'énigme née du procès trouvait là son dénouement. Le tribunal avait pu choisir la maison de l'orphelin mais non la direction de sa pensée. Sans se souvenir de ses parents sans avoir lu leurs écrits Bertrand avait rejoint par son propre chemin les convictions qu'ils avaient voulu lui transmettre. Il y était parvenu par la raison par les mathématiques qu'il avait sauvé et par les mots de l'homme qu'ils avaient eux-mêmes désigné pour veiller sur lui. La volonté des Amberley ne vivait pas dans les règles de Pembroke Lodge elle vivait dans l'esprit de leur fils. La grand-mère contre laquelle il s'était révolté lui laissa pourtant elle aussi un héritage décisif.
Pour son 12e anniversaire, elle lui avait offert une Bible où elle avait inscrit ses versets préférés. Parmi eux figurait une phrase du livre de l'Exode "Tu ne suivras point la multitude pour faire le mal." Russell affirma plus tard que ces mots avaient guidé sa conduite toute sa vie. De ses parents, il tenait la liberté de penser et de sa grand-mère le courage de rester seul lorsqu'un principe était en jeu. Dans l'enfance solitaire de Pembroke Lodge, ces deux héritages avaient fini par se rejoindre. À l'automne de 1894, dans les salons de l'ambassade britannique rue du Faubourg Saint-Honoré un jeune homme de 22 ans s'ennuie profondément. On l'a nommé attaché honoraire auprès de Lord Dufferin,
l'ambassadeur à Paris. Et il passe ses journées entre réception, visites protocolaires et conversations sans substance. Chaque soir pourtant, il écrit une longue lettre à une femme restée en Angleterre. Bertrand Russell n'est pas venu à Paris par goût de la diplomatie. Ce séjour est une épreuve imposée par sa famille. On lui a demandé de rester 3 mois loin de celle qu'il veut épouser dans l'espoir que l'éloignement éteindra son amour. Mais derrière cette manœuvre se cache autre chose. Depuis des années, les siens laissaient entendre qu'il existait dans l'histoire des Russell un élément qui rendait ce mariage imprudent. Un élément que personne ne voulait nommer clairement.
Le jeune homme sent peser sur lui une menace que ses lettres elles-mêmes n'osent pas nommer. Et cette ombre, plus que l'ennui des salons parisiens, hante ses nuits. L'histoire avait commencé 5 ans plus tôt, durant l'été 1889. Son oncle Rollo l'avait emmené à Friday's Hill, une maison de campagne du Sussex louée par une famille de Quakers venue de Philadelphie, les Pearsall Smith. Le garçon de 17 ans y fit la connaissance de la fille cadette, Alice, de 5 ans son aînée. Grande, les yeux bleus, assurée et rieuse, elle avait étudié à Bryn Mawr, l'un des premiers collèges universitaires féminins des États-Unis. Elle défendait avec ardeur les droits des femmes et la lutte contre l'alcoolisme.
Russell écrivit plus tard qu'il était tombé amoureux d'elle au premier regard. Pour l'adolescent de Pembroke Lodge, cette rencontre fut une révélation. Jamais il n'avait parlé avec une femme aussi libre dans ses idées et dans ses manières. Pendant les étés suivants, chaque visite à Friday's Hill renforçait sa résolution de l'épouser un jour, quoi qu'en pense sa famille. En octobre 1890, quelques jours après son installation au collège de la Trinité, Russell reçut une visite inattendue. Plusieurs étudiants plus âgés frappèrent à sa porte, parmi lesquels Charles Sanger, mathématicien d'un talent exceptionnel, et les frères Crompton et Théodore Llewelyn Davies. La conversation se prolongea tard dans la nuit, passant de la politique à la
religion et de la religion à la nature de la connaissance. À un moment, le nouveau venu osa exprimer à voix haute ce qu'il pensait vraiment. Personne ne s'en scandalisa. On lui répondit par des arguments d'égal à égal. Pour lui, qui avait appris à se taire, ce fut une libération dont il se souviendrait toute sa vie. Cette visite n'était pas le fruit du hasard. Alfred North Whitehead, jeune professeur de mathématiques, avait examiné les candidats à la bourse et avait été frappé par les réponses de ce garçon. Et c'est lui qui avait conseillé à quelques étudiants d'aller le trouver. Ainsi naissait une amitié qui deviendrait, avec les années, l'une des collaborations les plus fécondes de l'histoire de la pensée.
Au collège de la Trinité, où Isaac Newton avait jadis enseigné, les études de mathématiques s'achevaient par un examen redoutable qui classait les candidats selon un ordre de mérite rigoureux. Ce système récompensait l'habileté calculatoire bien davantage que la compréhension profonde. Et Russell s'y plia avec une impatience croissante. En 1893, il fut classé 7e de sa promotion. L'épreuve l'avait pourtant tellement écœuré qu'il vendit tous ses livres de mathématiques en se jurant de ne plus jamais en ouvrir un seul. Il lui semblait que bien des démonstrations enseignées ne prouvaient pas réellement ce qu'elles prétendaient établir. Il voulait savoir s'il existait au monde une vérité que l'on pût connaître avec
certitude. Il consacra donc sa 4e année à la philosophie et obtint en 1894 la plus haute distinction. Plus importante encore fut son entrée, au début de 1892, dans une société discrète que l'on appelait les apôtres. Fondée en 1820, elle réunissait chaque samedi soir un petit cercle d'étudiants et de professeurs. L'un des membres lisait un essai, puis la discussion s'engageait sans aucune limite autour de toasts aux anchois. La seule règle était la franchise absolue. Aucun sujet n'était interdit, aucune idée n'était acceptée par respect de l'autorité. Russell y connut le plus grand bonheur de ses années à Cambridge. Dans ce cercle, il rencontra George
Edward Moore, son cadet de 2 ans, venu étudier les langues anciennes. Russell perçut aussitôt son génie et l'encouragea à se tourner vers la philosophie. Il admirait chez lui une sorte de pureté intellectuelle et une sincérité sans concession. Sous l'influence d'un autre apôtre, John McTaggart, il se laissa séduire pendant plusieurs années par l'idéalisme de Hegel, qui concevait la réalité comme un tout spirituel. Après la perte de sa foi, ce système lui offrait une consolation presque religieuse, une demeure pour l'esprit. En mai 1893, Russell atteignit sa majorité et reçut l'héritage de son père, qui lui assurait l'indépendance financière.
Il demanda aussitôt Alice en mariage. Après quelques hésitations, elle accepta. À Pembroke Lodge, la nouvelle fut accueillie comme une catastrophe. Pour la grand-mère, Alice était une étrangère issue d'une famille bourgeoise, trop âgée pour son petit-fils et beaucoup trop émancipée pour faire une véritable dame. La famille redoubla d'efforts pour séparer les jeunes gens. Et c'est alors que les allusions au mystérieux danger se firent plus pressantes. Au cours de l'été de 1894, le secret fut enfin dévoilé. On parla à Bertrand de son oncle William, enfermé depuis des décennies pour aliénation mentale. On lui parla de sa tante Agatha, sujette à des délires, qui avait dû rompre ses
propres fiançailles. On lui apprit aussi que son père avait souffert d'épilepsie, ce que l'on avait toujours tu. Le médecin de famille, consulté par la grand-mère, déclara d'un ton grave que tout enfant né de ce mariage risquerait d'hériter de la folie. C'est sous le poids de ces révélations que le jeune homme avait accepté de partir pour Paris. L'effet fut dévastateur. Russell, élevé dans la fierté de son nom, découvrait soudain qu'une ombre pesait sur ce nom même. Il fut assailli de cauchemars où il se voyait enfermé et privé de raison. Il craignit que sa passion pour la logique et la clarté ne soit qu'un rempart fragile contre une menace inscrite dans son sang. Cette peur l'accompagna par
intermittence pendant de longues années. Elle éclaire en partie son besoin presque obsessionnel de raisonnement exact et solide. Les 3 mois parisiens ne produisirent pas l'effet espéré. Loin d'éteindre son amour, l'éloignement le rendit plus ardent que jamais. Revenu en Angleterre, Russell refusa de laisser la peur décider à sa place. Avec Alice, il consulta d'autres médecins et parla de la situation avec une entière franchise. Tous deux décidèrent de se marier tout en renonçant, du moins en principe, à avoir des enfants. Le 13 décembre 1894, ils s'unirent dans une maison de réunion quaker de Londres avec la simplicité propre à cette confession.
Au début de l'année suivante, les jeunes mariés partirent pour Berlin. Russell voulait étudier la social-démocratie allemande, alors le plus puissant parti ouvrier d'Europe. Il fréquenta des réunions socialistes, si bien que l'épouse de l'ambassadeur britannique, jugeant ses fréquentations indignes d'un aristocrate, cessa d'inviter le couple. L'affront ne lui muguère. Par une froide matinée de ce printemps berlinois, alors qu'il marchait dans le parc du Tiergarten où la neige commençait à fondre, Russell conçut le plan de toute son œuvre future. Il écrirait deux séries de livres. La première irait des mathématiques pures vers les sciences de la nature, de plus en plus concrètes. La seconde partirait des questions sociales et politiques pour s'élever
vers des réflexions de plus en plus abstraites. Il rêvait qu'elles se rejoignent un jour en une grande synthèse. La vie bouleversa ce projet, mais l'ambition d'unir la raison rigoureuse et l'engagement humain ne le quitta jamais. De retour en Angleterre, il obtint un poste de chercheur au collège de la Trinité grâce à une thèse sur les fondements de la géométrie. Malgré son serment, il était revenu aux mathématiques. Vers 1898, Moore et lui rompirent ensemble avec l'idéalisme hégélien. Ils se remirent à croire que le monde existe indépendamment de l'esprit et qu'on peut l'analyser en ses parties. Russell décrivit cette rupture comme une évasion, celle d'un homme qui quitte une serre étouffante pour un promontoire
balayé par le vent. [soupir] Le secret que sa famille avait gardé si longtemps n'avait donc pas atteint son but. Russell avait regardé en face l'ombre qui pesait sur sa lignée et avait pourtant choisi Alice. Contre la peur, il avait fait confiance à la raison, à l'avis de plusieurs médecins et à la franchise envers la femme qu'il aimait. Dans cette décision se révélait pour la première fois un trait qui allait le définir toute sa vie. Le refus de laisser une crainte héritée gouverner son existence. Au mois d'août 1900, Paris vit au rythme de l'exposition universelle. Les visiteurs se pressent sous les verrières du Grand Palais, empruntent le trottoir roulant et admirent la toute nouvelle ligne de métropolitain.
Dans une salle plus austère, loin de cette effervescence, se tient le 1er Congrès international de philosophie. Parmi les participants, Bertrand Russell remarque un professeur italien à la barbe soignée qui intervient dans presque tous les débats. À chaque échange, ses réponses sont si précises qu'il l'emporte sans effort apparent sur ses contradicteurs. Il s'appelle Giuseppe Peano et enseigne à l'université de Turin. Russell comprit vite que cette supériorité ne tenait pas seulement au talent, mais à une méthode. Peano avait créé un langage symbolique qui chassait l'ambiguïté des mots. Le Congrès terminé, Russell lui demanda tous ses travaux et se retira pour les étudier. En quelques semaines, il maîtrisa cette
notation et y reconnut l'outil qu'il cherchait depuis des années. Il affirma plus tard que ce Congrès parisien avait été le tournant de sa vie intellectuelle. Rien, en cet été radieux, ne laissait prévoir qu'une question digne d'un enfant allait bientôt ébranler les fondations même des mathématiques. Ce Congrès devait beaucoup à une poignée de philosophes français réunis autour de la Revue de métaphysique et de morale. Parmi eux se trouvait Louis Couturat, logicien passionné, qui préparait la traduction française de l'essai de Russell sur les fondements de la géométrie. Couturat deviendrait l'un de ses correspondants les plus fidèles et l'un des premiers à faire connaître ses idées sur le continent. Pour mesurer ce qui allait se jouer, il
faut rappeler l'inquiétude qui agitait alors les mathématiciens. Au cours du 19e siècle, leur discipline avait connu une profonde transformation. L'apparition de géométries différentes de celle d'Euclide avait montré que des axiomes réputés évidents pouvaient être remplacés par d'autres. L'Allemand Georg Cantor avait élaboré une théorie des ensembles infinis, révélant l'existence d'infinis de tailles différentes. Beaucoup se demandaient désormais sur quel socle reposait l'édifice tout entier. À Iéna, Gottlob Frege s'efforçait depuis des décennies de prouver que l'arithmétique pouvait se déduire de la logique pure, mais son œuvre ne trouvait presque aucun lecteur. Russell partageait cette ambition. Durant l'automne de 1900, il vécut ce
qu'il appela sa lune de miel intellectuelle. Chaque jour, il résolvait des problèmes qui le tourmentaient depuis des années et rédigeait une dizaine de pages. Le dernier jour du siècle, il avait achevé l'essentiel d'un ouvrage sur les principes des mathématiques et croyait la grande tâche presque accomplie. Avant que ne survienne l'obstacle, une autre expérience bouleversa sa manière de sentir. En février 1901, Alice et lui partageaient une maison à Cambridge avec les Whitehead. Un après-midi, Evelyn Whitehead fut saisie d'une violente crise de douleur d'origine cardiaque. Russell assista à ses souffrances sans pouvoir rien faire pour les apaiser. Selon son propre récit, il devint en l'espace de 100 minutes un autre homme.
Il comprit soudain la solitude de chaque être humain et sentit que seul l'amour pouvait la traverser. Cette commotion eut des conséquences immédiates. Russell, qui avait jusque-là approuvé la politique impériale britannique, se mit à condamner la guerre que son pays menait contre les Boers en Afrique du Sud. Il découvrit en lui une tendresse pour les enfants qu'il ne se connaissait pas et le désir de trouver une forme de beauté au milieu de la douleur. Il n'oublia jamais cet après-midi, sans parvenir pour autant à l'expliquer entièrement avec les instruments de la logique. Au printemps de 1901, en examinant une démonstration de Cantor, Russell buta sur une contradiction. Il crut d'abord à une erreur banale qu'il corrigerait rapidement.
Pourtant, plus il l'examinait, plus elle paraissait solide. Il y passa des mois, noircissant des feuilles de raisonnement qui aboutissaient toujours à la même impasse. Peu à peu, il soupçonna d'avoir touché quelque chose d'essentiel. Le problème se laisse exposer simplement. La plupart des ensembles ne font pas partie d'eux-mêmes. L'ensemble de toutes les tasses n'est pas une tasse. D'autres, en revanche, se contiennent. L'ensemble de toutes les choses qui ne sont pas des tasses n'est pas une tasse et il appartient donc à lui-même. Russell imagina alors l'ensemble de tous les ensembles qui ne font pas partie d'eux-mêmes. S'il se contient, il ne remplit plus la condition et ne devrait pas se contenir.
S'il ne se contient pas, il remplit la condition et devrait se contenir. Chaque réponse renvoie à son contraire. On popularisa plus tard une version plus facile à retenir. Dans un village, le barbier rase tous les hommes qui ne se rasent pas eux-mêmes et seulement ceux-là. La question de savoir qui rase le barbier n'a pas d'issue. Pour le barbier, la difficulté se résout aisément. Il suffit de conclure qu'un tel personnage ne peut pas exister. Pour les ensembles, en revanche, le mal était bien plus profond. Frege et d'autres logiciens tenaient pour acquis que toute propriété définit un ensemble, celle d'être rouge, celle d'être un nombre pair ou celle de ne pas se contenir soi-même. C'est sur ce principe que l'on
prétendait bâtir l'arithmétique entière. S'il menait à une contradiction, tout le fondement s'en trouvait contaminé. Or, en logique, un système contradictoire permet de démontrer n'importe quelle affirmation, le vrai comme le faux. Plus aucune démonstration ne pouvait être tenue pour sûre. Tandis que vacillaient les fondements des mathématiques, ceux de sa vie privée s'effondraient aussi. Au début de 1902, Russell partit faire une promenade à bicyclette sur une route de campagne. Soudain, sans raison apparente, il comprit qu'il n'aimait plus Alice. Il n'y avait eu ni dispute ni reproche, seulement une certitude brutale et sans appel. Cette découverte le stupéfia autant que
la contradiction. Quelque chose qu'il croyait solide se révélait vide en son centre. Russell ne su pas dissimuler ce changement et Alice le perçut aussitôt. Ils continuèrent pourtant à vivre sous le même toit pendant des années, dans des chambres séparées, sauvant les apparences devant leurs amis. Elle souffrit intensément de cette situation et lui-même reconnut plus tard avoir agi avec une dureté qu'il regrettait. De cette période de tristesse naquit un court essai, Le culte de l'homme libre, publié en 1903. Il y dépeignait un être humain sans consolation religieuse face à un univers indifférent, mais fidèle malgré tout à la dignité de ses idéaux.
Le 16 juin 1902, Russell écrivit à Fregeu pour lui faire part de sa découverte. Le moment ne pouvait être plus cruel. Le second volume des Lois fondamentales de l'arithmétique, l'œuvre de sa vie, était déjà sous presse. En quelques lignes, Russell lui montrait que le système auquel il avait tout consacré renfermait une contradiction. Fregeu répondit quelques jours plus tard avec une sérénité admirable. Il reconnut que la découverte ébranlait la base sur laquelle il comptait édifier l'arithmétique et ajouta à son volume un appendice où il exposait le problème en toute honnêteté. Russell conserva toujours une profonde admiration pour cette réponse. Il écrivit qu'il ne connaissait rien de comparable au dévouement de Fregeu
envers la vérité. Au moment même où l'œuvre de toute une vie allait s'accomplir, cet homme avait accueilli la découverte avec un plaisir intellectuel, sans se laisser abattre par la déception. Pour Russell, ce geste incarnait ce que devait être la conduite d'un penseur. En mai 1903, parurent enfin les principes des mathématiques. Russell y défendait le logicisme, la thèse selon laquelle mathématiques et logique ne font au fond qu'une seule et même chose. Il consacrait un appendice à l'œuvre de Frege, contribuant ainsi à la faire connaître et exposer ouvertement la contradiction qu'il avait découverte. Le livre devint très vite une référence obligée pour tous ceux qui s'interrogeaient sur les fondements de
la science. Dans un autre appendice, Russell esquissait sa première réponse au paradoxe, la théorie des types. L'idée consistait à ranger les objets logiques par niveau. Au plus bas se trouveraient les individus, au-dessus les ensembles d'individus, puis les ensembles d'ensembles et ainsi de suite. Un ensemble ne pourrait contenir que des éléments d'un niveau inférieur au sien. Dès lors, se demander si un ensemble fait partie de lui-même n'était plus ni vrai ni faux, mais simplement dépourvu de sens. Russell reconnaissait que cette solution restait provisoire et quelque peu artificielle. Ainsi s'éclairait la manière dont une question si simple avait pu ébranler les mathématiques.
Le paradoxe ne visait pas un théorème isolé, mais la notion même d'ensemble sur laquelle on prétendait élever tout l'édifice. Sa simplicité était précisément la preuve de sa profondeur, car il touchait le principe le plus élémentaire et le plus évident en apparence. La théorie des types offrait une première issue, imparfaite mais féconde. Durant ces mêmes mois, Russell avait appris que ni la logique ni le cœur n'offre de certitude capable de résister à une seule question posée avec honnêteté. Un jour de l'année 1909, un vieux fiacre à quatre roues s'arrête devant les presses universitaires de Cambridge. Deux hommes en descendent et déchargent avec précaution une montagne de feuillets manuscrits couverts de symboles que presque personne au monde
ne saurait lire. Le manuscrit est si volumineux qu'il a fallu louer cette voiture pour le transporter. Pendant des mois, Bertrand Russell a vécu dans la crainte qu'un incendie ne détruise sa maison et avec elle 10 années de travail. En confiant enfin les feuillets à l'éditeur, il éprouve le soulagement d'un homme qui dépose une pierre longtemps portée sur ses épaules. Ce manuscrit allait faire de Russell une célébrité mondiale dans le domaine de la logique. Pourtant, il ne le considéra jamais comme un triomphe complet. Toute sa vie, il parla de cette œuvre avec un sentiment où la fierté se mêlait à l'amertume d'une défaite. Tout avait commencé dans la douleur. Durant les étés de 1903 et 1904,
Russell s'asseyait chaque matin devant une feuille blanche. Il y restait la journée entière, le regard fixé sur le papier, sans parvenir à écrire une seule ligne utile. La contradiction qu'il avait découverte demeurait sans solution satisfaisante, et il avait le sentiment de ne pouvoir avancer tant que les fondations restaient fissurées. Le soir, il marchait jusqu'à une passerelle qui enjambait la voie ferrée et regardait passer les trains. Il confia plus tard que dans ces heures sombres, il se demandait parfois s'il ne se jetterait pas sous l'un d'eux le lendemain. La délivrance vint en 1905 avec un article intitulé "De la dénotation". Russell s'attaquait à un problème en apparence modeste.
Comment donner un sens aux phrases qui parlent de choses ? Son exemple le plus célèbre devint une affirmation restée : "L'actuel roi de France est chauve." La France était alors une république et la phrase ne désignait donc personne. Russell montra qu'une telle expression pouvait se décomposer en affirmations plus : Il existe un roi de France, il n'en existe qu'un seul et cet individu est chauve. La première étant fausse, la phrase entière est fausse sans qu'il soit nécessaire d'imaginer de mystérieuses entités. Cette analyse, connue sous le nom de théorie des descriptions, devint le modèle de la méthode que Russell
défendrait toute sa vie. Il s'agissait de révéler, sous la grammaire trompeuse du langage, la véritable forme logique de la pensée. Pour lui, ce fut aussi un immense soulagement personnel. Après deux années de paralysie, il constatait que les difficultés pouvaient être vaincues par la patience et la clarté. Il retrouva confiance en sa propre intelligence et se remit au travail avec une énergie nouvelle. Le projet était né comme une suite des principes des mathématiques. Dans ce premier livre, Russell avait exposé ses idées en langage ordinaire et il comptait les démontrer désormais avec toute la rigueur symbolique. Whitehead, qui préparait de son côté un ouvrage semblable, décida d'unir ses
forces aux siennes. Les deux hommes se partagèrent la tâche, discutaient chaque chapitre et reprenaient mutuellement leurs brouillons. Whitehead, affable et réservé, possédait une grande intuition mathématique. Russell apportait une ténacité inlassable et une acuité extraordinaire dans l'analyse logique. Leur entreprise suscitait aussi de vives résistances et c'est de France que vinrent les plus brillantes. Henri Poincaré, le plus illustre mathématicien français de son temps, jugeait que l'intuition demeurait indispensable aux mathématiques et qu'on ne pouvait les réduire à la logique. Avec une ironie restée célèbre, il écrivit que la logistique n'était plus stérile puisqu'elle engendrait la contradiction.
Louis Couturat prit la défense de Russell et la controverse anima plusieurs années durant la Revue de Métaphysique et de Morale. Chacun des deux camps avait ses et le débat se révéla fécond. Russell retint de Poincaré l'idée qu'il fallait proscrire certaines définitions circulaires, ce qui l'aida à affiner sa théorie. En 1908, il publia en effet une version bien plus élaborée de la théorie des types. Pour écarter les paradoxes, il distinguait non seulement des niveaux d'objets, mais aussi des ordres à l'intérieur de chaque niveau. Le système fonctionnait. Mais il présentait un grave inconvénient. Il empêchait de démontrer de nombreux résultats mathématiques élémentaires. Pour les retrouver, Russell dut
introduire un nouveau principe, l'axiome de réductibilité, que bien des logiciens tinrent d'emblée pour un remède forcé. La vie publique réclamait elle aussi son attention. En 1907, Russell se présenta à une élection partielle à Wimbledon, près de Londres, pour défendre le droit de vote des femmes. La campagne fut houleuse. Lors de ses réunions, des opposants lançaient des œufs sur l'estrade et l'on alla jusqu'à lâcher des rats dans la salle pour effrayer les femmes présentes. Il perdit, comme prévu, mais mesura l'hostilité que suscitaient les causes défiant les mœurs de son temps. Entre 1907 et 1910, le travail atteignit une intensité extraordinaire.
Russell et Alice vivaient alors à Bagley Wood, près d'Oxford. Huit mois par an, il travaillait de 10 à 12 heures par jour. Il couvrait à la main des pages entières de symboles qu'il fallait vérifier sans cesse, car une seule erreur pouvait invalider des centaines de pages suivantes. Cette discipline implacable l'isolait du monde. Le manuscrit livré restait à l'imprimer. Les presses universitaires estimèrent que la publication entraînerait une perte de 600 livres. L'éditeur en prit 300 à sa charge, la Société royale de Londres en apporta 200 et les deux auteurs durent verser 50 livres chacun. Russell observa avec ironie qu'au terme de 10 années de labeur, chacun d'eux avait gagné moins 50 livres.
L'ouvrage reçu un titre latin Principia Mathematica en hommage délibéré au principe mathématique de Newton. Le 1er volume paru en 1910, le 2e en 1912 et le 3e en 1913. L'ensemble totalisait près de 2000 pages presque entièrement écrite en symbole logique. La minutie était telle que la démonstration de 1 + 1 = 2 n'apparaissait qu'au bout de plusieurs centaines de pages. Les auteurs notèrent alors avec malice que cette proposition se révélait utile de temps à autre. Un 4e volume consacré à la géométrie était prévu mais il ne fut jamais écrit. Russell avoua plus tard que son
intelligence ne s'était jamais tout à fait remise de cet effort. L'épuisement n'était pas seulement intellectuel. Durant toutes ces années, le mariage avec Alice était devenu une cohabitation froide et douloureuse. En mars 1911, lors d'un séjour à Londres Russell passa une soirée dans la maison de Bedford Square de Lady Ottoline Morrell une aristocrate grande et excentrique qui réunissait autour d'elle écrivains et artistes. Son époux, le député Philip Morrell, était absent. Cette nuit-là, Ottoline et Russell s'avouèrent leur amour. Peu après, Russell annonça à Alice qu'il voulait se séparer d'elle enfourcha sa bicyclette et quitta la maison qu'ils avaient partagée.
Ottoline refusa de quitter son mari mais leur liaison passionnée dura des années, nourrie de centaines de lettres. Elle adoucit la sévérité puritaine que Russell avait héritée de son enfance. Elle lui apprit à aimer la beauté, la poésie et la vie affective avec une liberté qu'il n'avait jamais connue. Face au monde glacé des symboles, elle lui offrait la chaleur humaine. Pendant ce temps, l'œuvre commençait à révéler ses faiblesses. Le système reposait sur trois principes que l'on pouvait difficilement tenir pour des vérités de la logique pure. L'axiome de l'infini garantissait l'existence d'un ensemble infini, ce qui dépend de la nature du monde et non des lois de la pensée.
L'axiome du choix suscitait d'âpres controverses parmi les mathématiciens. Quant à l'axiome de réductibilité, il semblait n'avoir été introduit que pour sauver l'édifice. Deux questions demeuraient en outre ouvertes. Nul ne pouvait garantir que le système ne produirait jamais de contradiction, ni que toute affirmation mathématique pourrait y être démontrée ou réfutée. En 1931, le logicien autrichien Kurt Gödel démontra qu'aucun système de ce type, suffisamment puissant, ne peut être à la fois complet et prouver sa propre cohérence. La portée exacte de ce résultat pour le projet de Russell fait l'objet d'interprétations diverses, mais toutes s'accordent à dire qu'il fixait des
limites définitives au rêve initial. Ainsi s'explique l'amertume de Russell devant l'œuvre qu'il avait rendue célèbre. Il avait voulu tirer toutes les mathématiques de la logique pure, sans recourir à des principes exigeant un acte de foi. Cet idéal, né chez l'enfant qui refusait d'admettre sans preuve les axiomes d'Euclide, s'était révélé inaccessible. Et pourtant, de cette tentative sortit quelque chose d'immense. Les Principia Mathematica donnèrent sa forme à la logique moderne, inspirèrent des générations de philosophes et de mathématiciens, et la théorie des types trouva des décennies plus tard des applications en informatique. L'échec d'un rêve était devenu le
fondement d'une science. À la fin de l'automne 1911, au terme du 1er trimestre universitaire, un jeune Autrichien entre dans le bureau de Bertrand Russell au collège de la Trinité dans un état de grande agitation. Sans le moindre préambule, il lui demande de lui dire franchement s'il est un parfait idiot. S'il l'est, explique-t-il, il deviendra aéronaute. S'il ne l'est pas, il se consacrera à la philosophie. Russell répond qu'il n'en sait encore rien et lui propose d'écrire quelque chose pendant les vacances. En janvier, le jeune homme revient avec quelques pages. Russell n'en lit que la 1re phrase, puis lui déclare qu'il ne doit en aucun cas
devenir aéronaute. Ce visiteur s'appelait Ludwig Wittgenstein et avait 22 ans. Il était né à Vienne en 1889 dans l'une des familles les plus riches d'Europe. Son père, Karl Wittgenstein, régnait sur l'industrie de l'acier et des musiciens comme Johannes Brahms fréquentaient la demeure familiale. Ludwig avait étudié l'ingénierie à Berlin, puis à Manchester, où il concevait des hélices pour les machines volantes. Les calculs mathématiques de ses recherches l'avaient conduit à s'interroger sur leurs fondements et c'est ainsi qu'il avait découvert les livres de Russell et de Frege. Lors d'une visite à Iéna, le vieux logicien lui avait conseillé d'aller étudier à Cambridge auprès de l'auteur des Principes des mathématiques.
Le 18 octobre 1911, Wittgenstein s'était présenté sans prévenir chez Russell, qui prenait le thé avec un étudiant. Il parlait un anglais hésitant, mais refusait obstinément de converser en allemand. Dès lors, il assista à tous ses cours et le suivit ensuite jusqu'à son bureau pour discuter sans relâche, souvent jusqu'à l'heure du dîner. Russell écrivit à Lady Ottoline Morrell que cet Allemand, comme il l'appelait d'abord, était terriblement obstiné et peut-être un excentrique sans talent. Un jour, Wittgenstein soutint qu'aucune affirmation empirique ne pouvait être connue avec certitude et refusa d'admettre qu'il n'y avait pas de rhinocéros dans la salle. Russell alla jusqu'à regarder sous tous les pupitres pour le convaincre, sans y parvenir.
Cette relation recelait dès le départ une énigme. Russell était déjà une figure consacrée, un homme très occupé et ce jeune inconnu l'épuisait par son intensité, ses emportements et son mépris des usages. Avec le temps, il allait même mettre en pièces les idées de son maître. Pourtant, Russell ne se contenta pas de le supporter. Il se donna à lui avec une patience qu'il ne montrait à presque personne, lui consacrant pendant des années son temps, ses soins et une attention presque paternelle. Depuis 1910, Russell enseignait la logique et les fondements des mathématiques au collège de la Trinité en vertu d'un contrat de 5 ans. Épuisé par les Principia Mathematica, il
cherchait de nouveaux chemins. En 1912, il publia Problèmes de philosophie, un petit livre clair destiné au grand public qui connut une diffusion immense. Cambridge traversait alors une période de grande vitalité intellectuelle autour de figures comme George Edward Moore ou l'économiste John Maynard Keynes. Très vite, la méfiance initiale de Russell se changea en admiration. Il écrivit à Ottoline que Wittgenstein était l'exemple le plus parfait qu'il eût jamais rencontré du génie tel qu'on se le représente traditionnellement, passionné, profond, intense et dominateur. Il avoua aussi qu'il l'aimait et qu'il
sentait que ce jeune homme résoudrait les problèmes qu'il était lui-même trop vieux pour résoudre. Russell avait alors 40 ans. La vie au côté du disciple était pourtant éprouvante. Certains soirs, Wittgenstein arrivait chez Russell et arpentait la pièce pendant des heures en silence comme un fauve en cage. Il avait annoncé qu'en sortant de là, il se donnerait la mort. Au cours de l'une de ses veillées, Russell lui demanda s'il pensait à la logique ou à ses péchés. Wittgenstein répondit qu'il pensait aux deux et repris sa marche. Russell n'osait pas le congédier de peur qu'il ne mette sa menace à exécution. Cette crainte n'était pas vaine. Trois des frères de Ludwig s'étaient
suicidés. Ces nuits réveillaient chez Russell des souvenirs douloureux. Lui aussi avait connu à l'adolescence la tentation d'en finir et le sentiment que seule la connaissance justifiait de continuer à vivre. Dans le désespoir de Wittgenstein, il reconnaissait une forme extrême de sa propre exigence de vérité. Malgré la fatigue, il éprouvait pour lui une tendresse qu'il ne savait pas toujours exprimer. Son désir de protéger ce jeune homme se mêlait à la conscience de se trouver face à une intelligence exceptionnelle. En 1912, Wittgenstein fut élu membre des apôtres, la société qui avait tant compté pour Russell dans sa jeunesse. Il jugea les réunions inutiles et voulut
presque aussitôt s'en retirer. Il ne supportait ni la politesse conventionnelle ni les discussions superficielles. Il jugeait avec une sévérité implacable les travaux d'autrui, y compris ceux de son maître, et Russell accueillait ses critiques avec une humilité surprenante chez un homme de son prestige. L'épreuve la plus dure survint en mai 1913. Russell travaillait avec enthousiasme à un grand livre sur la théorie de la connaissance et en avait écrit plusieurs centaines de pages en quelques semaines. Wittgenstein en lut une partie et la critiqua durement, en particulier la théorie du jugement. Il fut incapable d'expliquer clairement la nature exacte de son objection, mais Russell sentit qu'il avait raison.
Il abandonna le manuscrit et ne le publia jamais de son vivant. Bien des années plus tard, Russell décrivit cet épisode comme un événement de première importance dans son existence. Il écrivit que ses critiques lui avaient fait sentir qu'il ne pouvait plus espérer accomplir un travail fondamental en philosophie. Il compara son élan créateur à une vague qui se brise contre un brise-lames et s'y défait. Pendant un temps, le désespoir l'envahit de nouveau. Il ne s'éloigna pas pour autant de son disciple et ne lui en garda aucune rancune. Son activité ne s'arrêta pas. Au printemps de 1914, il donna à l'université Harvard des conférences publiées sous le titre Notre connaissance du monde extérieur, où il
défendait l'idée que la logique devait devenir la méthode essentielle de la philosophie. Wittgenstein, lui, s'était retiré en Norvège, dans une cabane isolée au bord d'un fjord, où il travaillait seul sur les problèmes logiques qui l'obsédaient. Ses lettres à Russell alternaient la gratitude, les ruptures brutales et les réconciliations. En août 1914, la guerre éclata et tout contact fut rompu entre les deux hommes, dont les pays étaient devenus ennemis. Wittgenstein, qui aurait pu être exempté, s'engagea comme volontaire dans l'armée austro-hongroise. Il combattit sur le front de l'Est et fut décoré pour sa bravoure. Dans son sac, il portait toujours des carnets où il poursuivait ses réflexions
sur la logique et le langage. Au début de 1918, Russell donna à Londres une série de conférences sur ce qu'il appelait l'atomisme logique. Selon cette conception, le monde est fait de faits et le langage peut être analysé jusqu'à des éléments simples et irréductibles. En ouvrant ce cycle, Russell précisa qu'une grande partie de ses idées venaient de son ami et ancien élève, dont il était sans nouvelles et dont il ignorait même s'il était encore en vie. Wittgenstein vivait. Transféré sur le front italien, il fut fait prisonnier au début de novembre 1918, quelques jours avant l'armistice, et envoyé dans un camp près du Mont Cassin. Il portait avec lui le manuscrit d'un
livre achevé l'été précédent. En mars 1919, il parvint à écrire à Russell depuis sa captivité pour lui annoncer qu'il avait composé un ouvrage résolvant les problèmes de la philosophie. Grâce à l'intervention de Keynes, le manuscrit parvint jusqu'à Cambridge. En décembre 1919, le maître et le disciple se retrouvèrent pendant une semaine à La Haye pour examiner le texte ligne par ligne. Russell découvrit un homme transformé. La guerre avait éveillé chez Wittgenstein une profonde inclination mystique, et il venait de renoncer à son immense fortune au profit de ses frères et sœurs. Russell accepta d'écrire une introduction pour faciliter la publication du livre. Wittgenstein la jugea superficielle et
estima que son maître ne l'avait pas compris. L'ouvrage parut pourtant en 1921, sous le titre de Traité logico-philosophique. Sa dernière phrase affirmait que ce dont on ne peut parler, il faut le taire. Ainsi s'explique la patience infinie de Russell. Dans ce jeune homme tourmenté, il avait vu quelqu'un capable de porter son propre projet au-delà du point où il s'était arrêté. Épuisé par les Principia Mathematica, il avait besoin de croire que son œuvre aurait un continuateur. Mais il y avait plus profond encore. Russell avait admiré chez Frege la capacité de se réjouir d'une vérité qui ruinait le travail de toute une vie. Face à Wittgenstein, il fit preuve de la même vertu. Il accepta d'être corrigé,
contredit et dépassé par son disciple parce que la vérité comptait davantage pour lui que son propre orgueil. Au cours de l'été 1918, dans une cellule de la prison londonienne de Brixton, un homme de 46 ans lit un livre tout juste paru, Victoriens éminents, de Lytton Strachey. Ces portraits ironiques des grandes figures de l'époque victorienne le font éclater de rire. Le bruit attire un gardien qui s'approche de la cellule d'un air sévère et rappelle au détenu que la prison est un lieu de châtiment. Le prisonnier s'appelle Bertrand Russell. Il est le fils d'un premier ministre, le frère d'un comte, l'auteur d'ouvrages étudiés dans les universités du monde entier. Il était difficile d'imaginer
quelqu'un de moins destiné à une cellule que cet aristocrate illustre. Pourtant, Russell n'était arrivé à Brixton ni par négligence, ni par malchance. Pendant des années, il avait pris des décisions qui l'y conduisaient presque à coup sûr. Il aurait pu se taire comme tant de ses collègues et conserver sa position, sa chaire et son prestige. Il avait choisi un chemin qui allait lui coûter des amitiés, de l'argent et la liberté. Et l'énigme de ce choix traverse toutes les années de guerre. Tout avait commencé en août 1914. Lorsque la crise éclata en Europe, Russell espérait encore que la Grande-Bretagne resterait neutre. Le 4 août, le pays déclara la guerre à
l'Allemagne. Dans les jours qui suivirent, Russell parcourut les rues de Londres et s'arrêta sur la place de Trafalgar où la foule accueillait la nouvelle avec enthousiasme. Il découvrit avec horreur que des hommes et des femmes ordinaires se réjouissaient à la perspective de la guerre. Jusque-là, il avait cru, comme beaucoup de pacifistes, que les conflits étaient imposés par des gouvernements despotiques à des peuples qui n'en voulaient pas. La décision qu'il prit alors le déchira intérieurement. Russell aimait profondément l'Angleterre, son histoire, ses paysages et sa tradition de liberté. Il écrivit qu'il était torturé par le patriotisme et qu'il désirait de toutes ses forces la victoire de son pays. Il n'en était pas moins convaincu que
cette guerre était une terrible erreur et qu'il devait s'y opposer. Il affirma n'avoir jamais eu un seul instant de doute sur ce qu'il devait faire, si douloureux que ce fut. La rupture avec son entourage fut immédiate. La plupart de ses collègues de Cambridge soutenaient la guerre et certains de ses amis les plus proches, comme Whitehead, voyaient avec angoisse leurs fils partir pour le front. Le plus jeune fils de Whitehead, Eric, devait y trouver la mort au printemps de 1918. Russell rejoignit l'Union du contrôle démocratique qui réclamait une politique étrangère soumise à l'opinion publique. En 1915, il se lia d'une amitié intense avec le romancier David Herbert Lawrence, avec lequel il projeta un
cycle de conférences. La relation s'acheva brutalement lorsque Lawrence lui adressa une lettre d'une rare violence, l'accusant de dissimuler sous son pacifisme une soif de sang. Russell en fut anéanti pendant des jours. Ces années laissèrent en lui une empreinte profonde. Il passait parfois devant la gare de Waterloo, d'où partaient les trains chargés de jeunes soldats, et il écrivit plus tard qu'il voyait alors Londres comme une ville irréelle, dont les ponts s'effondraient et dont les maisons se dissolvaient dans la brume. Ces visions le hantaient comme un avertissement. Il trouva un refuge passager au manoir de Garsington, près d'Oxford, où Lady Ottoline accueillait des objecteurs de conscience employés aux travaux des champs.
En 1916, il donna à Londres des conférences publiées sous le titre Principes de reconstruction sociale, où il soutenait que les institutions devaient encourager les élans créateurs plutôt que l'instinct de possession, source des guerres. En janvier 1916, le Parlement instaura le service militaire obligatoire pour la première fois dans l'histoire du pays. La loi reconnaissait l'objection de conscience, mais les tribunaux chargés d'examiner les demandes rejetaient la plupart d'entre elles. De nombreux objecteurs furent emprisonnés dans des conditions très dures. Certains furent même envoyés sur le front où des cours martiales britanniques les condamnèrent à mort avant que leur peine ne soit commue. Russell rejoignit l'association contre
la conscription et lorsque ses dirigeants furent emprisonnés, il en assuma de fait la présidence. Au printemps de cette année-là, un objecteur nommé Ernest Everett fut condamné à 2 ans de travaux forcés. L'association publia un tract pour sa défense et six hommes qui le distribuaient furent arrêtés et emprisonnés. Russell refusa que d'autres paient pour un texte qu'il avait écrit. Il adressa au principal quotidien de Londres une lettre où il se déclara l'auteur du tract. En juin 1916, il fut jugé en vertu de la loi sur la défense du royaume. Il assura lui-même sa défense et rappela la longue tradition anglaise de liberté de conscience. Le tribunal le condamna à une amende de 100 livres.
Russell refusa de la payer dans l'espoir d'aller en prison, ce qui aurait donné plus d'écho à sa cause. Les autorités choisirent une autre voie et saisir ses biens. Sa bibliothèque de Cambridge fut vendue aux enchères pour couvrir l'amende. Des amis rachetèrent ses livres et les lui rendirent plus tard. Pour un homme qui avait vécu parmi les livres depuis l'enfance, voir sa bibliothèque dispersée sous le marteau du commissaire-priseur fut une humiliation qu'il n'oublia jamais. Peu après, en juillet 1916, le conseil du collège de la Trinité le priva de son poste d'enseignant. La décision divisa profondément le collège. Le mathématicien Godfrey Harold Hardy rassembla plus tard tous les documents de l'affaire et montra qu'une bonne
partie des membres du collège désapprouvait cette mesure. Les appréciations divergent encore. Certains y virent une défense légitime de l'institution en temps de guerre, d'autres une atteinte à la liberté académique. Les conséquences ne s'arrêtèrent pas là. L'université Harvard lui avait offert un poste, mais le gouvernement lui refusa un passeport. Après une série de conférences au Pays de Galles, les autorités militaires lui interdirent l'accès aux zones côtières du pays. Privé de chair, disposant de maigres revenus, Russell vivait sous surveillance. Dans ces années difficiles, il trouva du réconfort auprès de Lady Constance Malleson, une jeune actrice qui partageait ses convictions pacifistes.
Au début de 1918, Russell publia un article dans l'hebdomadaire de l'association contre la conscription. Il y avertissait que si la paix ne venait pas bientôt, les troupes américaines stationnées en Grande-Bretagne pourraient servir à intimider les grévistes, rôle qu'elles avaient déjà tenu, selon lui, dans leur propre pays. Il fut accusé de nuire aux relations avec un allié et condamné à 6 mois de prison. Grâce à l'intervention d'amis influents, parmi lesquels le ministre Arthur Balfour, il purgea sa peine sous le régime le plus clément. Il pouvait avoir ses propres meubles, recevoir des livres et écrire sans restriction. Le 1er mai 1918, il entra à Brixton. Lors de son inscription, le gardien lui
demanda sa religion et Russell répondit qu'il était agnostique. L'homme nota le mot avec un soupir et remarqua qu'il existait bien des religions, mais que toutes adoraient le même Dieu. Russell affirma que cette phrase l'avait maintenu de bonne humeur pendant une semaine. En prison, il écrivit une introduction à la philosophie mathématique et commença un nouveau livre sur l'analyse de l'esprit. Au grand étonnement de beaucoup, Russell décrivit ces mois comme une période agréable. Dans sa cellule, il n'avait ni engagement, ni décision difficile à prendre, ni visites imprévues pour interrompre son travail. Il lisait pendant des heures et écrivait avec une concentration qui lui était impossible dehors.
Après des années de lutte épuisante, la prison lui offrait une étrange forme de repos. Son rire devant le livre de Strachey était l'expression de cette sérénité retrouvée. Il fut libéré en septembre 1918. Le 11 novembre, l'armistice fut signé et Russell assista dans le centre de Londres aux réjouissances de la foule. Il observa que cette joie débordante ressemblait beaucoup à l'enthousiasme avec lequel les mêmes gens avaient accueilli la guerre 4 ans plus tôt. Au milieu de la multitude, il se sentit aussi seul qu'en août 1914. Ainsi se comprend pourquoi cet aristocrate avait marché vers la prison au lieu de l'éviter. Russell avait agi par fidélité au verset de l'Exode que sa grand-mère avait
inscrit dans sa Bible d'enfant. Ne pas suivre la foule lorsqu'il la croyait dans l'erreur. Il ne se définit jamais comme un pacifiste absolu. Il insista plus tard sur le fait qu'il ne s'était pas opposé à toutes les guerres, mais à celle-là précisément, qu'il jugeait une erreur aux conséquences tragiques pour l'Europe. Sa position continue de susciter des jugements contrastés. Les uns y voient un exemple de courage moral, les autres un manque de réalisme face au danger que courait son pays. Pour Russell en tout cas, la perte de sa liberté avait été le juste prix de sa cohérence. Une nuit du printemps 1920 à Moscou, Bertrand Russell est tiré du sommeil par des détonations sèches qui ressemblent à des coups de feu.
Les bruits se répètent plusieurs fois, puis le silence retombe. Le lendemain matin, il demande à ses compagnons de voyage s'ils les ont entendus eux aussi. Ceux-ci lui répondent avec naturel qu'il s'agissait d'automobiles dont le moteur avait dératé. Russell n'est pas convaincu. Il a entendu parler d'exécutions secrètes menées à la faveur de la nuit. Ses compagnons appartenaient à une délégation du mouvement ouvrier britannique composée de membres du Parti travailliste et des syndicats. Le nouveau gouvernement soviétique les avait invités à découvrir de près les réalisations de la révolution. Russell les accompagnait en observateur indépendant. Parmi les voyageurs figurait son ami Clifford Allen qui avait passé de longs mois en prison comme objecteur de
conscience. Presque tous arrivaient en Russie plein d'espoir. Et Russell lui-même partageait au départ une part de cet enthousiasme. Il allait pourtant revenir de ce voyage en critique implacable du nouveau régime. Alors que ses compagnons en reviendraient conquis. Et ce désaccord allait lui coûter très cher. La révolution d'Octobre 1917 avait renversé un régime autocratique. Et bien des intellectuels européens y voyaient l'aube d'une société plus juste. En 1920, la Russie sortait d'une guerre civile dévastatrice et subissait un blocus international, la faim et les pénuries. Russell voulait croire que le socialisme pouvait se construire sans sacrifier la liberté. Il avait défendu pendant la
guerre des idées proches d'un socialisme décentralisé et respectueux de l'individu. Il espérait trouver en Russie la preuve que cet idéal pouvait devenir réalité. La délégation entra dans le pays par Petrograd. Les visiteurs furent accueillis par des fanfares, des défilés et des banquets tandis qu'une grande partie de la population souffrait de la faim. Russell se sentit mal à l'aise devant ses privilèges qui lui rappelaient les usages de la vieille aristocratie. Il rendit visite à l'écrivain Maxime Gorki qu'il trouva malade et abattu. À l'opéra de Moscou, il rencontra Léon Trotsky qui lui parut d'une grande intelligence mais aussi d'une vanité remarquable. La rencontre décisive fut son entretien
avec Lénine. Il dura environ 1h et se déroula en anglais dans un bureau austère du Kremlin. Lénine le reçut avec simplicité et cordialité et riait souvent. Russell lui demanda comment il comptait bâtir le socialisme dans un pays majoritairement paysan. Lénine expliqua qu'il avait encouragé les paysans pauvres à se dresser contre les plus aisés et que ceux-ci finissaient pendus à l'arbre le plus proche. En racontant cela, il éclata de rire. Russell écrivit que son sang s'était glacé. Il sortit de cette conversation avec une impression profondément négative. Lénine lui sembla tenir du professeur dogmatique, absolument convaincu de détenir la vérité.
Il décrivit chez lui une sorte de cruauté moqueuse compatible avec une totale absence de vanité personnelle. Ce qui l'inquiétait le plus fut cette assurance inébranlable. Pour Russell qui avait appris à se méfier de toutes les certitudes, un homme dépourvu de la moindre ombre de doute était redoutable. Après son séjour à Moscou, la délégation descendit la Volga en bateau. Pendant des jours, elle longea des villages et de petites villes. Russell observa la pauvreté des paysans, leur résignation et leur indifférence aux mots d'ordre venus de la capitale. Au cours de la traversée, Clifford Allen tomba gravement malade d'une pneumonie et Russell passa de longues heures à son chevet dans une cabine exigüe.
Tandis que le bateau glissait entre des rives immenses et silencieuses, il sentit que la théorie révolutionnaire était bien loin de la vie réelle de ces gens. Ses conclusions furent sévères. Il estima que le bolchevisme était devenu une sorte de religion avec ses dogmes, son orthodoxie et son mépris des dissidents. Il s'alarmait de la conviction selon laquelle une fin prétendument noble justifiait tous les moyens. Les appréciations portées sur ces premières années de la révolution varient d'ailleurs beaucoup. Ses défenseurs soutenaient que la guerre civile et l'intervention étrangère imposaient des mesures rigoureuses, tandis que ses critiques y voyaient le germe d'une répression toujours croissante. Russell se rangea clairement parmi ces
derniers. De retour en Angleterre en juin 1920, il découvrit que ses compagnons de voyage parlaient du régime soviétique avec admiration. Il tenta de les détromper par ce qu'il avait vu et entendu, mais ses arguments furent écartés, y compris le souvenir des détonations nocturnes. La discussion la plus douloureuse l'opposa à Dora Black, une jeune femme de 26 ans, féministe et socialiste, avec laquelle il avait noué une liaison. Dora s'était rendue en Russie de son côté et en était revenue enthousiaste. Aucun des deux ne parvint à convaincre l'autre et leurs querelles furent très amères. La même année, Russell publia Pratique et théorie du bolchevisme, où il exposait ses impressions sans
concession. La réaction fut celle qu'il redoutait. Pendant la guerre, son pacifisme l'avait éloigné des gens conventionnels. Désormais, son rejet du régime soviétique le séparait de ceux qui l'avaient soutenu dans ses années difficiles. Il se souvint plus tard qu'il avait dû rompre avec presque tous ceux qui avaient toléré son pacifisme, parce que tous admiraient la Russie. Il se retrouva dans un isolement presque complet. C'est précisément alors qu'il reçut une invitation inattendue. Une association culturelle chinoise, liée à l'université de Pékin, lui proposait de passer une année dans le pays pour y donner des conférences. Russell accepta avec enthousiasme, en partie pour s'éloigner des polémiques qui l'entouraient.
Dora décida de l'accompagner, bien qu'ils ne fussent pas mariés, ce qui constituait à l'époque un véritable scandale. Durant l'été, ils embarquèrent à Marseille et en octobre 1920, ils débarquèrent à Shanghai où ils furent reçus avec une extraordinaire cordialité. La Chine traversait alors une période de grande agitation. L'Empire était tombé en 1912 et la jeune République était morcelée par le pouvoir des seigneurs de la guerre. Dans le même temps, une génération d'étudiants et d'intellectuels cherchait dans les idées occidentales la voie de la modernisation. En 1919, un vaste mouvement de la jeunesse avait réclamé le renouveau de la culture et de la politique chinoise. Dans ce climat, Russell fut accueilli
comme un sage. Il donna des conférences sur la logique mathématique, sur l'analyse de l'esprit et sur la reconstruction de la société et une revue fut même fondée pour diffuser ses idées. À Pékin, Russell et Dora s'installèrent dans une maison traditionnelle organisée autour d'une cour intérieure. Russell s'éprit du pays. Il admirait la courtoisie des Chinois, leur humour, leur amour de la beauté et une sérénité qui contrastait avec la hâte et l'agressivité de l'Occident. Il pensait que la démocratie était le meilleur des régimes là où elle pouvait fonctionner, mais reconnaissait qu'en Chine, elle ne fonctionnait pas encore faute d'expérience politique. Il espérait néanmoins qu'avec le temps, dans des cir- constances plus
favorables, elle pourrait s'enraciner. Cette année fut, selon ses propres mots, l'une des plus heureuses de sa vie. En mars 1921, au retour d'une conférence donnée dans une ville voisine, Russell tomba gravement malade d'une double pneumonie. Pendant des semaines, il délira et les médecins craignirent pour sa vie. Dora le soigna avec un dévouement inlassable. Le philosophe américain John Dewey, qui séjournait lui aussi à Pékin, vint le voir pendant sa maladie. Peu à peu, contre les pronostics les plus sombres, Russell se rétablit. Pendant ce temps, la presse japonaise annonça sa mort et la nouvelle fut reprise par d'autres journaux.
Russell eut le rare privilège de lire ses propres nécrologies. Une publication missionnaire observa que les missionnaires pouvaient être excusés de pousser un soupir de soulagement et cette phrase l'amusa énormément. En juillet, rétabli, il se rendit au Japon avec Dora. Les journalistes les harcelaient sans relâche. Dora distribua alors des billets annonçant que monsieur Bertrand Russell, étant mort selon la presse japonaise, ne pouvait accorder d'entretien aux journalistes japonais. Les reporters n'apprécièrent guère la plaisanterie. Ainsi s'explique que Russell soit revenu de Russie en critique résolue, quand tant d'autres en revenaient éblouis. À Moscou, il n'avait pas trouvé la liberté qu'il espérait, mais une
doctrine imposée avec une certitude absolue et une cruauté qu'il jugeait incompatible avec tout progrès véritable. Il affirma plus tard qu'une philosophie ne peut apporter le bonheur que si elle naît de sentiments bienveillants et non de la haine. Cette conviction lui coûta l'amitié de beaucoup et le laissa plus seul que jamais. Mais en Chine, loin des querelles européennes, il avait trouvé des êtres qu'il pouvait aimer et avec lesquels il pouvait s'accorder. Là-bas, il avait retrouvé la paix que l'Europe lui refusait. Un matin de la fin des années 1920, dans une vieille maison perchée sur les collines du Sussex, un groupe d'enfants se rassemble autour d'un homme aux cheveux gris et à la voix posée. Personne ne les oblige à être là.
Dans cette école, l'assistance aux cours est facultative et chaque élève peut interrompre le maître pour poser la question qu'il veut. Les questions sur les étoiles, sur l'origine de la vie ou sur le corps humain reçoivent des réponses d'une égale franchise. Il n'y a ni prière du matin, ni punition pour un gros mot, ni sujet interdit. L'homme qui répond aux enfants s'appelle Bertrand Russell et cette école est l'expérience la plus audacieuse de sa vie. Il l'avait fondée avec sa seconde épouse, Dora Black, en 1927. Tous deux voulaient prouver qu'il était possible d'élever des enfants sans peur et sans superstition pour qu'ils grandissent libres, curieux et heureux. Pourtant, tandis que le projet prenait forme, la vie familiale de ses
fondateurs glissait vers la rupture. Le philosophe qui écrivait sur l'éducation d'enfants épanouis et sur la conquête du bonheur ne parvenait pas à préserver son propre foyer. Cette contradiction allait le poursuivre pendant des années et nourrir les attaques de ses adversaires. L'histoire de cette famille avait commencé au retour d'Orient. En août 1921, Russell et Dora débarquèrent en Angleterre. Elle était enceinte de 6 mois. Russell, séparé d'Alice depuis 10 ans, hâta le divorce qui fut prononcé en septembre. Quelques jours plus tard, le 27 septembre 1921, il épousa Dora lors d'une cérémonie civile à Londres. Le 16 novembre naquit leur premier
enfant, John Conrad, et le 29 décembre 1923 vint au monde une petite fille, Catherine Jane. La paternité transforma Russell. Il avait près de 50 ans à la naissance de John et avait fini par croire qu'il n'aurait jamais d'enfant, en partie à cause de la peur héréditaire qu'on lui avait inculquée dans sa jeunesse. Il découvrit en lui une tendresse inconnue et une joie profonde. Il écrivit que pendant des années, ses enfants furent sa principale source de bonheur. Il ressentait aussi une immense responsabilité. Il voulait leur épargner la solitude, la contrainte et le silence qui avaient marqué son enfance à Pembroke Lodge. Ces années exigeaient aussi de gagner de l'argent.
Russell n'avait plus de chaire et avait donné une bonne partie de son héritage. Il devint alors un écrivain pour le grand public. Il publia L'ABC des atomes en 1923 et L'ABC de la relativité en 1925 où il expliquait avec une clarté admirable les découvertes de la physique moderne. Il écrivait de nombreux articles et entreprenait de longues tournées de conférences aux États-Unis qui lui rapportaient des revenus considérables. Il se présenta même à deux reprises comme candidat travailliste dans la circonscription londonienne de Chelsea sans obtenir le siège. Les étés, la famille se retirait en Cornouailles au bord de l'océan où Russell écrivait le matin et jouait l'après-midi avec ses enfants sur la plage.
En 1924, une nouvelle l'affligea profondément. Jean Nicod, un jeune logicien français qui avait étudié auprès de lui à Cambridge, mourut de la tuberculose à l'âge de 31 ans. Russell tenait ses travaux en haute estime et salua plus tard leur originalité dans une préface à l'un de ses livres posthumes. Il voyait disparaître l'un des rares disciples capables de prolonger son œuvre logique au moment même où sa propre vie prenait une toute autre direction. En 1926, il publia De l'éducation consacrée surtout aux premières années de l'enfance. Il y critiquait l'école traditionnelle fondée sur l'obéissance, la peur et l'apprentissage par cœur. Mais les écoles progressistes de l'époque ne le satisfaisaient pas
davantage car elles accordaient selon lui trop de liberté et négligeaient l'instruction. Russell pensait que dans un monde techniquement complexe, nul ne pouvait jouer un rôle important sans de solides connaissances. La discipline de l'étude lui semblait indispensable à condition de naître de l'intérêt et non de la crainte. Faute de trouver une école qui répondit à ses idées, Russell et Dora décidèrent de créer la leur. Ils l'installèrent à Telegraph House, une vaste maison appartenant à son frère Frank, sur les hauteurs des collines du sud de l'Angleterre. Son nom venait d'une ancienne tour de signaux construite pour transmettre les messages de l'Amirauté. Le domaine était entouré de bois et de vastes prairies que les enfants pouvaient explorer
librement. L'école reçut le nom de Beacon Hill et accueillit environ deux douzaines d'élèves en plus des enfants des fondateurs. La vie y suivait des principes très éloignés des usages. Les élèves participaient à un conseil où ils discutaient des règles de vie commune. On leur parlait avec naturel de la sexualité et du corps humain et ils ne recevaient aucune instruction religieuse. Russell soutenait qu'il était absurde de punir plus sévèrement un mot grossier qu'un acte cruel car la cruauté était bien plus grave. Il donnait lui-même des leçons d'histoire et de science et prenait plaisir à répondre à la curiosité inépuisable des élèves. La réalité se révéla pourtant plus
difficile que la théorie. Beaucoup de parents envoyaient à Beacon Hill des enfants que d'autres écoles n'avaient pas su prendre en charge et certains avaient de graves troubles du comportement. Sans autorité traditionnelle, les plus forts imposaient parfois leur volonté aux plus faibles. Russell constata avec inquiétude que la liberté ne suffisait pas à bannir la cruauté enfantine. L'école perdait constamment de l'argent et il devait la financer par ses livres et par d'épuisantes tournées à l'étranger. En 1929, parut Le mariage et la morale, le livre qui provoqua le plus de scandale dans toute sa carrière. Russell y dénonçait l'hypocrisie de la morale sexuelle de son temps, plaidait pour un divorce plus simple et proposait une attitude tolérante envers les
relations hors mariage, pourvu qu'elles ne mènent pas aux enfants. Pour certains lecteurs, ce fut un plaidoyer courageux contre la répression et les souffrances inutiles. Pour d'autres, c'était une attaque intolérable contre l'institution familiale. L'année suivante, il publia La conquête du bonheur, un livre serein sur les causes du malheur humain. Ses idées sur le mariage n'étaient pas seulement théoriques. Russell et Dora avaient convenu dès le départ que chacun resterait libre d'entretenir d'autres relations. Avec le temps, cet accord devint de plus en plus douloureux. Dora noua une liaison avec le journaliste américain Griffin Barry, dont elle eut deux enfants, Harriet en
1930 et Rodrick en 1932. Russell, de son côté, s'était attaché à Patricia Spence, une jeune étudiante d'Oxford qui, depuis 1930, s'occupait de ses enfants pendant les vacances. À ces tensions s'ajoutèrent des deuils. En mars 1931, son frère Frank mourut et Russell hérita du titre, devenant le 3e comte Russell. L'homme qui avait réclamé la réforme de la Chambre des lords y obtenait désormais un siège. En 1932, le couple se sépara. Russell quitta Beacon Hill, tandis que Dora continua de diriger l'école en divers lieux jusqu'en 1943.
La séparation fut amère et tous deux s'affrontèrent au sujet de la garde et de l'éducation des enfants. Le divorce ne fut prononcé qu'en 1935. Russell vécut cet échec comme une blessure profonde. Pendant un temps, il eut le sentiment d'avoir perdu à la fois sa famille et le projet auquel il avait consacré tant d'énergie. Lui qui avait voulu offrir à ses enfants l'enfance chaleureuse qu'il n'avait pas connue, voyait son foyer se défaire sous ses yeux. Sa fille Katherine raconta bien plus tard, dans un livre de souvenirs, combien ce père tendre et brillant pouvait aussi se montrer distant, absorbé par ses idées et par ses combats. Les adversaires qui l'accusaient de corrompre la jeunesse trouvaient dans ce
naufrage une confirmation de leurs reproches. Ainsi s'éclaire cette apparente contradiction entre le théoricien du bonheur et le père qui ne su pas garder son foyer. Russell ne dissimula pas ses erreurs. Il reconnut plus tard qu'il n'avait pas les qualités d'un bon administrateur et que l'école qu'il avait dirigée ne l'avait pas satisfait. Il admit aussi qu'il avait accordé trop d'importance à la liberté laquelle n'était pas une panacée et devait connaître des limites claires dès qu'elle nuisait à autrui ou empêchait d'acquérir des connaissances. Les jugements portés sur Beacon Hill restent très partagés. Certains y voient une expérience généreuse et en avance sur son temps d'autres un exemple de naïveté pédagogique.
Pour Russell, ce fut avant tout une leçon apprise dans la douleur qui lui enseigna que les idées doivent se corriger à la lumière de l'expérience. À la fin du mois de mars 1940, en Californie, Bertrand Russell découvre dans les journaux une nouvelle qui le concerne. Un juge de la Cour suprême de l'État de New York vient d'annuler sa nomination comme professeur au City College, une université publique de cette ville. Le jugement affirme que ses écrits sont immoraux et que sa présence dans les salles de cours mettrait les étudiants en danger. Le magistrat est allé jusqu'à déclarer que l'engager reviendrait à créer une chaire d'indécence. Russell a 67 ans. Il est l'un des philosophes les plus
célèbres du monde et l'on vient de le déclarer moralement indigne d'enseigner. La situation semblait désespérée. Russell se trouvait loin de son pays avec une jeune épouse et un petit garçon à sa charge tandis qu'en Europe une guerre venait d'éclater rendant le retour presque impossible. Les contrats qui lui restaient aux États-Unis étaient menacés car bien des institutions craignaient d'être éclaboussées par le scandale. Ses économies étaient maigres et ses revenus dépendaient de conférences que l'on commençait à annuler. Rien ne laissait deviner que de cette défaite allait naître le plus grand succès de sa vie. Pour comprendre comment il en était arrivé là, il faut remonter quelques années en arrière. En janvier 1936,
quelques semaines après son divorce, Russell épousa Patricia Spence que tous appelaient Peter. Elle avait 25 ans, lui 63. Le 15 avril 1937 naquit leur fils Conrad qui deviendrait un historien réputé. La famille vécut un temps près d'Oxford mais Russell ne trouvait aucun poste universitaire stable en Angleterre. En 1938, il publia Le pouvoir une analyse des différentes formes de domination dans la société. L'Europe glissait vers une nouvelle catastrophe. Pendant les années 30, Russell avait défendu une position pacifiste et plaidé pour éviter à tout prix une autre guerre. Mais la brutalité du régime de Hitler
l'obligea à réviser ses convictions. Il en vint à penser qu'une victoire nazie serait un mal si terrible qu'elle justifiait la résistance armée. Il expliqua plus tard qu'il n'avait jamais soutenu que toute guerre fut injuste et que la lutte contre Hitler lui paraissait nécessaire. Ce revirement lui coûta un douloureux combat intérieur car il signifiait renoncer à une cause pour laquelle il avait payé si cher. En septembre 1938, Russell traversa l'Atlantique avec Patricia et le petit Conrad. Il enseigna une année à l'Université de Chicago puis rejoignit l'Université de Californie à Los Angeles. Durant l'été 1939, ses enfants aînés, John et Kate, vinrent lui rendre visite. Lorsque la guerre éclata en Europe, il
décida qu'ils resteraient avec lui et poursuivraient leurs études en Amérique. Il avait de nouveau toute sa famille à sa charge dans un pays qui n'était pas le sien. Au début de 1940, le Conseil de l'enseignement supérieur de New York lui offrit une chaire de philosophie au City College. Russell accepta avec soulagement car ce poste lui assurait une certaine stabilité. La nouvelle déclencha aussitôt une violente campagne. L'évêque épiscopalien de New York, William Manning, publia dans la presse une lettre accusant Russell de propager l'athéisme et l'immoralité sexuelle. De nombreuses organisations religieuses et personnalités locales se joignirent aux protestations tandis que les journaux citaient des passages du Mariage et la Morale souvent hors de
leur contexte. Une habitante de Brooklyn, Madame Jean Kay, engagea alors une action en justice pour empêcher la nomination. Elle soutenait que la présence de Russell pourrait nuire à sa fille bien que la jeune femme ne fréquentât pas cet établissement. L'affaire fut confiée au juge John McMillin qui statua rapidement. Russell ne fut pas appelé à témoigner et ne put se défendre devant le tribunal. Le 30 mars 1940, le jugement annula sa nomination en invoquant à la fois sa qualité d'étranger et la prétendue immoralité de ses écrits. La réaction du monde intellectuel fut immédiate. Des professeurs de nombreuses universités signèrent des manifestes de soutien.
Albert Einstein écrivit alors que les grands esprits ont toujours rencontré l'opposition violente des esprits médiocres. Le philosophe John Dewey, que Russell avait connu à Pékin, dirigea un ouvrage collectif pour sa défense. Les opinions sur l'affaire restèrent pourtant partagées. Pour les uns, il s'agissait d'une atteinte à la liberté académique. Pour les autres, les autorités avaient le droit de protéger les valeurs des familles qui finançaient l'université publique. Russell endura cette campagne avec un mélange d'indignation et de douleur. Ce qu'on disait de lui l'affectait moins que le tort causé à sa famille. Ses enfants lisaient dans les journaux que leur père était un homme dépravé et dans la rue, certains passants le
regardaient avec hostilité. Il honora néanmoins son engagement envers l'université Harvard qui refusa d'annuler ses conférences malgré les pressions. Le secours vint d'un homme inattendu. Albert Barnes, un millionnaire de Pennsylvanie enrichi par la vente d'un antiseptique, avait réuni l'une des plus grandes collections de peinture moderne au monde. Ces salles abritaient des centaines de toiles de Renoir, de Cézanne et de Matisse et ce dernier avait même peint pour lui une grande composition murale sur le thème de la danse. À Merion, près de Philadelphie, Barnes dirigeait une fondation consacrée à l'enseignement de l'art. Cet homme fantasque était célèbre pour ses querelles.
Indigné par le traitement infligé à Russell, il lui offrit un contrat de 5 ans pour donner des conférences sur l'histoire de la philosophie. À partir de 1941, Russell enseigna dans cette fondation un cours qui parcourait la pensée occidentale depuis les Grecs anciens jusqu'à son époque. Installé dans une ferme des environs, Russell retrouva la tranquillité nécessaire au travail. Patricia collabora intensément aux recherches, rassemblant les matériaux et relisant les textes. Russell rédigeait chaque leçon dans l'idée d'en faire un livre et rattachait les philosophes à la société et à l'époque dans lesquelles ils avaient vécu. Le calme ne dura pas. À la fin de 1942, Barnes rompit le
contrat en invoquant divers griefs. De nouveau sans emploi, le philosophe connut quelques mois de véritable gêne. Il porta l'affaire devant les tribunaux et gagna son procès qui lui valut une indemnité considérable. La bibliothèque du collège de Bryn Mawr, où sa première épouse avait autrefois étudié, lui permit de poursuivre son manuscrit. En 1944, le collège de la Trinité lui offrit un poste à Cambridge. Russell rentra en Angleterre en pleine guerre. L'institution qu'il avait écarté 28 ans plus tôt l'accueillit désormais avec honneur. En 1945, parut aux États-Unis son Histoire de la philosophie occidentale, publiée l'année suivante en Grande-Bretagne.
Certains spécialistes lui reprochèrent des généralisations et des jugements hâtifs sur des philosophes qu'il n'aimait guère, mais le public l'accueillit avec enthousiasme. Son style limpide, son ironie et son art de relier les idées à l'histoire en firent un succès extraordinaire, traduit dans de nombreuses langues. Ce livre lui assura l'indépendance financière pour le reste de sa vie. De retour en Angleterre, Russell devint figure publique d'une immense popularité. Il participait souvent aux émissions de la radio britannique, notamment à un programme où des experts répondaient aux questions des auditeurs. Sa voix aiguë, son esprit et sa clarté le firent connaître bien au-delà des cercles universitaires.
En octobre 1948, il se rendit en Norvège pour une conférence. L'hydravion qui le transportait s'écrasa en amerrissant dans le fjord de Trondheim. À 76 ans, Russell s'extirpa par un hublot et nagea dans l'eau glacée, son manteau sur le dos, jusqu'à ce qu'une embarcation le recueille. 19 passagers périrent. Il raconta plus tard qu'il avait demandé une place dans la partie réservée aux fumeurs et que beaucoup de ceux qui voyageaient à l'autre extrémité n'avaient pas survécu. Il en conclut avec humour qu'il devait la vie à sa pipe. En 1949, le roi George VI lui décerna l'ordre du mérite, l'une des plus hautes distinctions britanniques.
L'année suivante, il reçut le prix Nobel de littérature en reconnaissance de ses écrits variés et importants dans lesquels il défendait les idéaux humanitaires et la liberté de pensée. À Stockholm, l'homme que l'on avait chassé de son collège, condamné à l'amende et emprisonné, recevait l'hommage de la même société qui l'avait puni. Ainsi se résolvait l'apparente défaite de 1940. Le scandale de New York l'avait laissé sans emploi, sans ressources et la réputation ternie dans bien des milieux. Mais il l'avait aussi conduit à la Fondation Barnes où étaient nées les leçons devenues son livre le plus lu. L'homme déclaré indigne d'enseigner à quelques étudiants avait fini par enseigner la philosophie à des millions
de lecteurs et le monde entier venait de couronner celui qu'un juge avait voulu réduire au silence. Le 12 septembre 1961, dans un tribunal londonien, un vieillard aux cheveux blancs se tient debout devant le magistrat. Il a 89 ans, il est comte, membre de l'ordre du mérite et lauréat du prix Nobel. On l'accuse d'avoir incité la population à la désobéissance civile contre les armes nucléaires. Le juge lui propose de le laisser libre s'il s'engage à se tenir tranquille. Le vieil homme refuse. Quelques heures plus tard, Bertrand Russell franchit de nouveau les portes de la prison de Brixton 43 ans après y avoir été enfermé pour la première fois.
Ce visage du sage désarmé, assis sur le pavé contre la bombe, cachait pourtant un passé plus complexe. Entre 1945 et 1948, lorsque seuls les États-Unis possédaient l'arme atomique, Russell avait soutenu dans plusieurs articles et conférences que les puissances occidentales devaient presser fermement l'Union soviétique d'accepter un contrôle international sans exclure la menace de la guerre. Ces déclarations sont interprétées de diverses manières. Certains y voient un appel à la guerre préventive, d'autres une tentative pour imposer le contrôle des armes avant qu'il ne soit trop tard. L'homme qui allait incarner le désarmement avait donc d'abord envisagé la contrainte la plus brutale. Et ce paradoxe allait éclairer tout son dernier combat.
En 1949, l'Union soviétique fit exploser sa première bombe atomique. Les deux grandes puissances possédaient désormais l'arme absolue et la course aux armements commençait. Russell changea alors de position et devint le défenseur de l'abolition complète des armes nucléaires. Ses adversaires lui reprochèrent son inconstance. Lui-même ne voyait aucune honte à modifier ses conclusions lorsque les faits changeaient. Sa vie privée trouva enfin la sérénité. En 1952, il divorça de Patricia après des années de mésentente croissante. La rupture eut un prix douloureux car son fils Conrad ne devait le revoir qu'en 1968. Le 15 décembre de la même année, Russell épousa Edith Finch, une
écrivaine américaine qu'il connaissait depuis près de 30 ans et qui avait enseigné au collège de Bryn Mawr. [soupir] Il aimait son intelligence, sa fidélité et son sens de l'humour. Ce 4e mariage fut, selon ses propres mots, le plus heureux de sa vie et il dura jusqu'à sa mort. Le couple s'établit à Plas Penrhyn, une maison du nord du Pays de Galles qui dominait la mer et les montagnes. C'est de là que Russell mena les campagnes de sa vieillesse. Dans sa retraite, le vieil homme gardait une énergie stupéfiante. Il répondait chaque jour à des dizaines de lettres venues du monde entier et recevait des visiteurs de tous horizons, étudiants, journalistes ou hommes politiques. Lui qui avait reçu le prix Nobel de
littérature sans être romancier, se mit même, après 80 ans, à écrire des nouvelles publiées sous les titres Satan dans les faubourgs et cauchemar de personnages éminents. Il y maniait l'ironie avec un plaisir évident, comme pour se reposer des sombres perspectives de l'âge atomique. Il se savait vieux et il estimait que le temps qui lui restait devait être consacré tout entier à une seule cause. À Noël 1954, il prononça à la radio britannique une allocution intitulée Le péril de l'homme. Où il avertissait qu'une guerre à la bombe à hydrogène pourrait anéantir l'espèce humaine. L'allocution eut un retentissement considérable. Peu après, il rédigea un manifeste et
demanda à Albert Einstein de le signer. Einstein y apposa sa signature quelques jours avant sa mort, en avril 1955. Le texte fut présenté à Londres en juillet suivant, signé par 11 savants éminents. Ils demandaient aux gouvernants de se souvenir de leur humanité et d'oublier le reste. De ce manifeste naquirent les conférences de Pugwash, du nom d'un petit village de pêcheurs de Nouvelle-Écosse, au Canada, où se tint la première en 1957. Elles réunirent des scientifiques des deux blocs pour chercher les voies du désarmement. En pleine guerre froide, de savants américains et soviétiques acceptaient de s'asseoir à la même table. En 1958, Russell fut élu premier président de la campagne pour le
désarmement nucléaire, le plus vaste mouvement pacifiste de Grande-Bretagne. Deux ans plus tard, impatient devant ce qu'il jugeait l'inefficacité des protestations légales, il fonda le Comité des 100, qui prônait la désobéissance civile non-violente. Le 18 février 1961, en plein hiver londonien, il s'assit sur le trottoir devant le ministère de la Défense, entouré de plusieurs milliers de manifestants silencieux. C'est cette action et celles qui suivirent qui le conduisirent devant le juge à l'automne. Condamné à 2 mois de prison, il vit sa peine réduite à une semaine en raison de son âge. Edith qui avait pris part au même mouvement fut condamnée en même temps que lui.
Pendant sa détention, des milliers de manifestants se rassemblèrent sur la place de Trafalgar malgré l'interdiction des autorités. En octobre 1962, pendant la crise des missiles de Cuba, il adressa des télégrammes au président John Kennedy et au dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev les pressant d'éviter la catastrophe. [soupir][souffle coupé] Khrouchtchev lui répondit publiquement. Le rôle de ces messages dans le dénouement de la crise fait l'objet d'appréciations différentes. Mais il témoigne du prestige moral que Russell avait acquis. L'année suivante, il créa une fondation pour la paix qui portait son nom. Dans les années suivantes, il s'opposa avec véhémence à la guerre du Vietnam. En 1966 et 1967,
il promut un tribunal international chargé de juger l'action américaine dans ce pays. Le philosophe français Jean-Paul Sartre en assura la présidence exécutive et les séances se tinrent à Stockholm puis au Danemark. Ses partisans y virent un exercice de conscience. Ses détracteurs l'accusèrent de partialité. Russell, désormais très âgé, ne pouvait plus voyager et suivait les débats depuis le Pays de Galles. Dans la tranquillité de Plas Penrhyn, il acheva la grande autobiographie à laquelle il travaillait depuis des années. Les trois volumes parurent entre 1967 et 1969. Dans son prologue, il affirmait que trois passions simples mais
irrésistibles avaient gouverné sa vie. Le désir d'amour, la quête de la connaissance et une pitié insupportable pour les souffrances de l'humanité. Il écrivait avoir trouvé ce qu'il cherchait dans la mesure du possible et ajoutait que si l'occasion lui en était offerte, il revivrait volontiers cette existence. Le 31 janvier 1970, Russell rédigea sa dernière déclaration politique consacrée au conflit du Proche-Orient. Elle fut lue lors d'une conférence internationale de parlementaires au Caire au lendemain de sa mort. Le 2 février 1970, il s'éteignit à Plas Penrhyn, emporté par la grippe, à l'âge de 97 ans.
Il fut incinéré 3 jours plus tard en présence de quelques personnes seulement. Selon sa volonté, il n'y eut aucune cérémonie religieuse. Dans le monde entier, les journaux lui consacrèrent de longues pages. Ses cendres furent dispersées sur les montagnes galloises, non loin du lieu où il était né près d'un siècle plus tôt. Ainsi s'éclaire le paradoxe de son dernier combat. Russell n'avait jamais prétendu à l'infaillibilité. Il répétait volontiers qu'il était prêt à changer ses croyances sur l'état du monde, mais non ses espérances. En 1949, les faits avaient changé et il avait changé avec eux, sans renoncer au but qui le guidait depuis toujours, préserver l'humanité de sa propre
destruction. La contrainte qu'il avait d'abord envisagée est la désobéissance pacifique de sa vieillesse servait au fond la même espérance. Le vieillard qui refusait de promettre sa tranquillité aux juges de Londres restait fidèle à l'adolescent qui refusait d'admettre sans preuve ce que d'autres tenaient pour évident. Toute sa vie, il avait vu s'effondrer les certitudes, la foi de son enfance, les fondations des mathématiques, plusieurs mariages et l'ordre du monde dans lequel il avait grandi. Il avait souvent changé d'avis et l'avait reconnu sans honte, convaincu que toute croyance devait être tenue avec une part de doute. Mais son espérance demeura intacte. Peu Peu avant sa mort, il affirma qu'à
travers la douleur et la souffrance, l'humanité sortirait de ses temps obscurs pour entrer dans un monde plus heureux que tous ceux qu'elle avait connus. Ainsi s'achève l'histoire de Bertrand Russell, l'homme qui fit du doute une vertu et de l'espérance un devoir. Si cet épisode de Histoire de créateurs vous a plu, n'hésitez pas à cliquer sur j'aime et à vous abonner à la chaîne. Je suis Etienne Beaumont et je vous dis à très bientôt.