Rencontre avec Benoît Duteurtre
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- 3:00Benoît DuteurtreFait
« Je suis né au Havre en 1960. Et mon arrière-grand-père était René Coty, donc était le deuxième et dernier président de la IVe République. »
- 4:00Benoît DuteurtreFait
« René Coty a été très actif et très volontaire dans le retour de De Gaulle en mai 1958. »
- 7:00Benoît DuteurtreChiffre
« De Gaulle va être investi pour bâtir et proposer aux Français une nouvelle constitution : la constitution de la Ve République, qui sera déposée le 4 octobre 1958 et ratifiée par référendum des Français. Il y aura 82% – je crois – des Français votants qui vont voter pour cette constitution. »
- 17:00Benoît DuteurtreFait
« Paris a été la capitale mondiale de la musique dans les premières années du XXe siècle. »
- 19:00Benoît DuteurtreFait
« L'opérette, c'était un genre insolent, voltairien, etc. »
- 30:00Benoît DuteurtreFait
« Le premier ayant été un livre qui a eu beaucoup de succès, qui a été traduit dans de nombreux pays, qui s'appelait « La petite fille et la cigarette ». »
- 40:00Benoît DuteurtreFait
« Ce qu'est l'Europe aujourd'hui, je trouve ça absolument abominable et détestable. Oui, je suis contre. »
- 45:00Benoît DuteurtreFait
« L'UE a déclaré la guerre à la France qui a souhaité reprendre son indépendance. »
- 48:00Benoît DuteurtreFait
« Le changement de 1992, qui a transformé le marché commun en une entité à vocation étatique et une union fédérale, ce qui est plus du tout la même chose. »
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(Générique) Eh bien bonjour à toutes et à tous. Merci d'être fidèle à notre rendez-vous. Aujourd'hui, j'ai le grand plaisir pour cet entretien de recevoir un romancier français qui est assez connu, qui a une notice Wikipédia qui est très impressionnante, qui publie notamment dans la prestigieuse collection Blanche NRF chez Gallimard, qui est Benoît Duteurtre.
Benoît Duteurtre, dont on va parler, qui va nous présenter en particulier deux de ses ouvrages. Bonjour, Benoît. — Bonjour. — Alors qui êtes-vous ?
Expliquez un petit peu à nos auditeurs déjà quel est votre milieu familial, parce que je crois qu'il n'est pas tout à fait banal, votre milieu d'origine. — Eh bien voilà. Je suis né au Havre en 1960.
Et mon arrière-grand-père était René Coty, donc était le deuxième et dernier président de la IVe République. — Celui qui a cédé son siège à Charles de Gaulle, alors. — Et il a cédé...
Alors voilà. C'est amusant comme vous le dites, parce qu'il a cédé son siège à Charles de Gaulle. Et c'est vrai que du point de vue gaulliste, bien souvent même, on considère un petit peu que voilà, il s'est effacé pour laisser la place à De Gaulle.
En réalité, René Coty a été très actif et très volontaire dans le retour de De Gaulle en mai 1958. Il était obsédé depuis toujours – parce que c'était un homme de la IIIe République – par la réforme constitutionnelle, par le problème des pouvoirs de l'exécutif, etc. Il a vraiment très activement contribué à ce retour.
D'ailleurs, Georgette Elgey, la grande historienne de la IVe République, le souligne très très bien dans son histoire. Et alors c'était d'autant plus particulier qu'en fait, moi, j'ai grandi dans un milieu familial où alors il y avait cet arrière-grand-père, donc René Coty, mais qui en fait venait quand même du centre et d'un milieu politique qui n'était pas gaulliste, lui. La vieille classe politique du centre français était plutôt antigaulliste mais, bon, a souhaité le retour de De Gaulle.
Mais de l'autre côté, son gendre, qui était donc mon grand-père...
Et lui était un gaulliste fervent, religieux, passionné. Alors il nous faisait monter dans son bureau quand on était enfants pour nous lire des pages des mémoires du général, des pages des autres écrits, même sur l'armée de métier, etc. Il y avait partout des photos de De Gaulle dans son bureau.
Et à tel point que dans ma petite enfance, au fond, j'avais une espèce de confusion entre une espèce de personnage légendaire qui a été à moitié mon grand-père, à moitié mon arrière-grand-père, à moitié le général de Gaulle, mais qui est une espèce comme ça de créature divine. Je m'en suis un peu...
On en parlera, je crois, mais inspiré – plus tard – de cette présence de De Gaulle dans ma vie pour écrire un livre très fantaisiste. Pour le coup, c'est pour ça que je suis romancier. Je me suis plutôt amusé.
Mais en même temps, voilà, je réfléchis à une certaine chose qui s'appelle « le Retour du Général ». — Alors on va en parler tout à l'heure. C'est René Coty qui parlait de De Gaulle en disant : « Le plus illustre des Français », non ?
C'était l'expression qui était utilisée, je crois, en 1958. — Absolument, absolument. Et « Désormais le premier en France », ... — Voilà. — ...ajoute-t-il au moment du 13 mai, quand il reçoit donc De Gaulle sur le perron de l'Élysée.
Mais après les tractations qui ont été assez compliquées, surtout avec le président du Sénat – enfin c'est le Conseil de la République à l'époque – qui était Gaston Monnerville, et surtout le président de l'Assemblée nationale qui était André Le Troquer qui, lui, était farouchement contre le retour de De Gaulle. Et j'ai d'ailleurs évoqué...
C'est pour ça que je dis que tout ça s'entremêlé chez moi. Cette histoire, dans un autre livre que j'ai publié il y a quelques années, qui est presque une enquête, sur l'affaire des balais roses qui avait touché justement André Le Troquer, président de l'Assemblée nationale, ... — Ah oui. — ...peu après le retour de De Gaulle au pouvoir... — Et c'était l'opération de résurrection, en fait, qui avait ramené Charles de Gaulle au pouvoir.
Je rappelle à tous nos téléspectateurs qui n'auraient pas une vision très claire, quand même, de l'après-Seconde Guerre mondiale que De Gaulle arrive au pouvoir en 1944, installe le gouvernement provisoire de la République française donc en août 1944 à Paris, et puis met en œuvre les décisions du programme du Conseil national de la Résistance (CNR), et puis il essaye d'avoir une République conforme au discours de Bayeux qu'il avait évoqué, c'est-à-dire avec un exécutif fort. Il refusait le retour du régime des partis. Et puis malheureusement, il voit s'instaurer le régime de la IVe République.
Et il décide de démissionner. Je crois que c'est le 20 janvier 1946 (NDLR : c'est ça). Il claque la porte du gouvernement en escomptant bien qu'il va revenir très rapidement au pouvoir, compte tenu du rôle plus qu'éminent, décisif qu'il a eu dans le renversement de la situation en France et du fait que la France a compté en définitive parmi les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale.
Donc De Gaulle quitte la scène politique le 20 janvier 1946. Il va à Colombey-les-Deux-Églises. Et en fait, il va entamer ce qu'il ne sait pas encore : la traversée du désert qui va durer 12 ans, jusqu'en mai 1958.
Et donc il y a la IVe République qui s'installe, la Constitution de la IVe République. Le premier président de la IVe République, c'est Vincent Auriol. Et le deuxième président, c'est René Coty.
Ça s'écrit C-O-T-Y. Et qui est donc l'arrière-grand-père de notre invité d'aujourd'hui. Et donc il y aura à cause des événements d'Algérie, comme on dit pudiquement...
C'est-à-dire de la guerre d'Algérie qui commence avec la Toussaint rouge le 1e novembre 1954, et qui ne fait qu'empirer, en fait, d'année en année. En mai 1958, la situation en France est extrêmement extrêmement difficile. Et il y a une opération qui s'appelle l'opération Résurrection, qui a été menée par les cercles gaullistes pour faire en sorte que De Gaulle revienne au pouvoir selon des conditions constitutionnelles qui sont pour le moins, pour le moins... — Limite. — Limite.
Certains ont parlé de coup d'État. Et en fait, De Gaulle va être investi pour bâtir et proposer aux Français une nouvelle constitution : la constitution de la Ve République, qui sera déposée le 4 octobre 1958 et ratifiée par référendum des Français. Il y aura 82% – je crois – des Français votants qui vont voter pour cette constitution.
Et comme il y avait eu à peu près 80% de participation, il y a très exactement deux Français inscrits sur trois qui ont ratifié cette Constitution de la Ve République sous l'emprise de laquelle nous sommes toujours, même si elle a été beaucoup modifiée. — Mais c'est René Coty qui va en quelque sorte persuader De Gaulle de venir quand même se présenter à l'Assemblée pour justement que cette transition prenne des formes à peu près constitutionnelles, parce que De Gaulle ne voulait absolument pas, si vous voulez, au départ. — Mais alors quand vous étiez enfant, vous avez été sur les genoux d'un président de la République, alors. — Bah oui, tout petit.
D'autant plus qu'on était nés le même jour, le 20 mars. Alors j'ai beaucoup de photos d'anniversaire de ses 80 ans et de mes 2 ans, etc. Et j'ai grandi dans un milieu assez...
Honnêtement, j'ai pas de souvenirs de mon arrière-grand-père. J'avais deux ans et demi quand il est mort. Mais par contre, j'ai grandi après dans ce bain assez politique avec alors les débats sans fin à table entre mon grand-père donc qui, lui, était gaulliste fanatique – j'ai dit – et puis ma grand-mère, la fille de René Coty, qui, elle, avait quand même gardé ce côté centriste qui avait des réserves sur le général de Gaulle.
Et puis ma mère qui, elle, était plutôt socialiste. Alors tout ça, c'était assez compliqué. (Rire) — Voilà.
Il y avait des prises de...
Voilà. Les gens se disputaient autour du gigot-flageolets le dimanche midi. — Exactement.
Et notre grand-père, évidemment, quand on partait...
Parce que notre grand-père était d'origine vosgienne. Quand on partait dans les Vosges pour les vacances, évidemment, il y avait toujours la halte à Colombey pour aller voir la tombe du général. — Ah oui, quand même. — Toujours. — À partir de 1970.
Alors ensuite, vous êtes étudiant, vous faites des études de musicologie, je crois. C'est ça ? — Oui.
C'est-à-dire qu'en somme, j'ai grandi quand même dans une famille très passionnée de littérature – il faut dire –, que ce soit mon père, mon grand-père, mon arrière-grand-père. Et moi-même, je crois que depuis l'âge de 15 ans, j'ai toujours voulu écrire des livres. Mais j'ai eu aussi, jeune, une grande passion pour la musique.
Et comme il me semblait que la littérature, on l'apprend tout seul, d'une certaine façon, et que la musique, c'est par contre une sorte de vrai métier qui demande un apprentissage précis et exigeant, j'ai décidé de faire des études de musicologie et de musique avec beaucoup de joie, parce que j'ai toujours été passionné par toutes les formes de...
Notamment de l'art moderne, de l'art du début du XXe siècle, par Debussy, par Stravinsky, par Ravel, par Schönberg. Toute cette époque de la musique m'a toujours beaucoup passionné. Et notamment la musique française.
Et alors voilà, je me suis plongé là-dedans tout en écrivant mes premiers livres qui étaient souvent pour un adolescent, au fond, des livres très poétiques, très...
Pas une poésie classique, une poésie moderne. Enfin des livres – voilà – un peu lyriques, comme ça. Et puis peu à peu, j'ai commencé à essayer d'écrire des romans.
Et peu à peu, au fond, j'ai trouvé...
Ça a pris un certain temps mais ma façon d'écrire, si je peux dire, en écrivant des livres quand même très en prise sur le monde contemporain. Les transformations de la société, c'est quelque chose qui m'a toujours passionné, le côté un petit peu balzacien, et qui n'était pas tellement à la mode à ce moment-là où j'ai publié mes premiers livres. C'était toujours l'écriture, les recherches d'écriture, etc.
Moi, j'avais envie de parler un peu de la société, de ses transformations dans mes romans. — Donc alors musique et littérature... — Et littérature, oui. — Et musique...
Une partie de la musique française qui est finalement assez méconnue, assez sous-estimée par les Français eux-mêmes, en tout cas. — Surtout par les Français eux-mêmes. Je veux dire qu'il faut savoir quand même que Paris a été la capitale mondiale de la musique dans les premières années du XXe siècle.
Et jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, les Américains, les Russes, les gens d'Europe centrale venaient tous à Paris pour étudier la musique. Et en fait, c'est à partir des années 50 que tout un courant de la musique, et notamment l'avant-garde autour de Pierre Boulez a un petit peu renié tout cet héritage de la musique française, jugé trop conservateur, trop dépassé, pour s'engager dans des voies d'une avant-garde pure et dure qui, à mon avis, n'a pas débouché sur grand-chose. Mais on a en même temps un peu banni tout un patrimoine musical extraordinaire.
Aujourd'hui, heureusement...
Bon, il y a quelques maisons comme l'Opéra-Comique, par exemple, qui essaient de faire revivre des œuvres. Mais quand on voit les orchestres français, on joue quasiment plus le grand répertoire français de Roussel, de Poulenc, d'Honegger – même s'il était suisse –, etc., de Franck, de Saint-Saëns.
Ce sont des choses qui ont disparu alors que ce sont des trésors de la musique. Moi, je continue à me battre, notamment à France Musique, pour cette cause qui m'est très très chère. — Oui, vous avez une chronique hebdomadaire sur France Musique. — Une émission, voilà, tous les samedis, qui s'appelle « Étonnez-moi Benoît ». — D'après la chanson de Françoise Hardy. — D'après la chanson créée par Françoise Hardy en 1968 sur des paroles de Patrick Modiano, qui a trouvé cette formule « Étonnez-moi, Benoît ».
Alors moi, on m'a toujours dit : « Étonnez-moi, Benoît ». Je savais pas que c'était une phrase d'écrivain à l'origine. Et puis en fait, voilà, cette chanson écrite par Modiano pour Françoise Hardy, oui. — Alors vous vous intéressez pas uniquement à Ravel, à Saint-Saëns.
Vous vous intéressez aussi un petit peu à la musique populaire, en fait, des années 30, des années 40. — À l'opérette et au music-hall. Là encore...
En fait, je dois avoir un peu l'esprit de contradiction, parce qu'au fond, je m'intéresse aux choses qui sont pas à la mode. — Oui. — Et donc voilà.
Quand quelque chose a disparu, est méprisé, etc., ça doit m'attirer un peu plus. — Ah oui. — (Rire) Je sais pas. — C'est l'esprit de... — Contradiction. — Oui. — Mais en tout cas, c'est vrai que... — Citant Goethe : « Ich bin der Geist der stets verneint ».
C'est-à-dire : « Je suis un esprit qui toujours nie », qui toujours renie, dit non, en fait. Il y a petit peu de ça chez vous, peut-être. — Mais ça vient aussi un peu – là encore, je pourrais dire – de certains souvenirs d'enfance, parce que chez mes grands-parents que j'évoquais, il y avait des disques merveilleux d'Offenbach, par exemple.
Et j'ai commencé à écouter ça. Et j'ai trouvé...
Et en même temps, c'est le moment où je me passionnais pour l'art moderne. Et je me disais : « Mais au fond, il y a un grain de folie, une espèce de surréalisme chez Offenbach », qui a d'ailleurs été en fait quelque chose...
André Breton adorait Offenbach, par exemple. Ça, on réussit pas toujours. Il y avait comme ça cette espèce de grain de folie française, cette fantaisie, ce jeu joyeux avec le réel comme ça qui a été la grande chose de l'opérette.
On l'a un peu oublié aujourd'hui. On imagine que c'est juste un genre un peu convenu avec – vous savez – Luis Mariano qui chante sur la scène du Châtelet avec ses belles dents blanches, qui chante très bien, d'ailleurs. Mais non.
L'opérette, c'était un genre insolent, voltairien, etc. Et moi, j'ai essayé au fil de mes émissions aussi de faire revivre tout ça, et puis tout le music-hall fabuleux qui fait que Paris a été...
On ne le sait pas non plus aujourd'hui en France. Quand on regarde les émissions sur la chanson, on a l'impression que les jeunes Français croient que la chanson, c'est un truc qui a été inventé en Amérique qu'on essaye un peu d'imiter, vous savez. En réalité, Paris a été la capitale de la chanson jusqu'aux années 50 et même 60, encore, avec la génération de Brel, d'Adamo, de Brassens, etc.
Et ça, on ne le sait plus. Alors voilà, j'essaie de mettre tout ça un petit peu en valeur. — Alors vous êtes aussi un écrivain donc, un romancier... — Avant tout, je dirais. — Avant tout...
Vous êtes un auteur prolifique. Alors vous avez fait des ouvrages autobiographiques et puis des ouvrages... — De fantaisie. — De fantaisie. — Oui. — C'est ça ? — Oui, c'est ça.
Oui, oui. J'aime bien alterner les registres. C'est vrai que ces dernières années, j'ai beaucoup écrit.
Mais c'est vrai qu'aussi, voilà, je suis plusieurs lignes comme ça. L'une qui est vraiment une série de livres autobiographiques. Mais moi, j'appelle ça de l'autobiographie non narcissique.
C'est-à-dire que mon but est pas tellement de parler de moi. Mon but, c'est de parler du monde dans lequel j'ai vécu et de ses transformations à travers ma propre histoire, si vous voulez. Je ne suis que le miroir de ce qui m'entoure, d'une certaine façon, dans mes livres autobiographiques comme « les Pieds dans l'eau », où j'évoque justement l'histoire de la famille Coty, de sa villa d'Étretat, etc., ou l'été 1976, où je parle de mon adolescence au Havre.
Et puis alors des livres tout à fait de fantaisie voire d'anticipation qui sont plus des satires, au fond, de la société, le premier ayant été un livre qui a eu beaucoup de succès, qui a été traduit dans de nombreux pays, qui s'appelait « La petite fille et la cigarette », qui est une espèce d'histoire un peu kafkaïenne, comme ça commence dans un pénitencier où le condamné à mort va être exécuté et on lui demande sa dernière volonté, qui est de fumer une cigarette. Et il a expressément le droit de fumer une cigarette, par la loi. Mais en même temps, le pénitencier est devenu entièrement non-fumeur.
Et tout ça entraîne un imbroglio. Ça, c'était un livre assez amusant. Et plus récemment, donc, « le Retour du Général » ou « En marche » qui sont encore dans cette veine vraiment de la satire et de la fantaisie. — Alors j'ai lu deux ouvrages, les deux ouvrages dont vous venez de parler à l'instant.
Il y en a un qui a été publié en 2010, qui a paru en collection Folio, qui s'appelle « le Retour du Général ». Donc si c'est paru chez Folio, ça avait paru à la MRF... — Il est paru d'abord dans la collection Blanche. — La collection Blanche.
Et puis c'est son succès qui a fait qu'il est paru en livre de poche ? — Oui. Oh bah presque tous mes romans sont sortis en Folio, enfin une partie. — Alors « le Retour du Général »...
Alors j'avoue que je connaissais pas. Donc j'ai lu ça. Et c'est assez extraordinaire.
Alors le thème est un peu fantastique. — Ah oui. — De Gaulle revient à 120 ans dans la société d'aujourd'hui.
C'est une espèce d'uchronie, qu'on pourrait dire, c'est-à-dire quelque chose où on se joue du temps. Et alors qu'est-ce qui lui arrive, à De Gaulle, alors ? Racontez-nous. — Ah oui.
Il faut dire d'abord que...
Parce que c'est un livre, bon, de grande fantaisie, même si au fond, j'y fais passer des idées à travers le personnage de De Gaulle. — Oui, oui, oui. — Mais c'est un livre, voilà...
Quand je dis que c'est une fantaisie, c'est vrai que je pars aussi de choses vécues, je disais de cette figure de De Gaulle qui me fascinait tant quand j'étais petit. Et puis justement aussi d'autres souvenirs de ces années-là, et en particulier du film « Hibernatus ». — Ah oui. — Voilà.
Vous vous rappelez. — Oui, oui, oui, oui. — Tous.
Sinon tous, en tout cas vous, François Asselineau, de Hibernatus, avec Louis de Funès. — Avec Louis de Funès. Oui, mais c'est ma génération, ça.
C'est sorti quand, dis-moi ? — Ça doit être 1968, 1970... — Oui, dans les années 70.
Oui, oui, c'est ça. — Et donc Louis de Funès...
Enfin c'est pas lui, d'ailleurs, qui a été congelé. C'était un personnage de la famille de sa femme qui resurgissait tout d'un coup après une longue congélation dans l'Arctique ou dans l'Antarctique. Et voilà.
Et alors j'ai imaginé que De Gaulle, voyant l'état, l'évolution de la France, qui ne lui plaisait guère – mais bon, il venait de se retirer en 1969, 1970 –, décide en fait...
Mais ça, on ne le sait pas. Il a décidé de se faire congeler pour revenir le moment venu éventuellement, non pas reprendre la main sur ce pays mais voir où les choses en sont et peut-être intervenir. Et en l'occurrence, dans ce livre, il apparaît tout d'un coup un jour sur les écrans télé à la suite peut-être d'une manipulation d'Internet, etc.
Et tout d'un coup, c'est De Gaulle qui apparaît, qui lance une espèce d'appel au sursaut de la France, exactement comme il l'a fait en 1940. Mais c'est à la France d'aujourd'hui qu'il s'adresse, pour qu'elle arrête – voilà – de perdre son caractère, sa liberté, sa diplomatie, sa structure sociale, etc., tout ce qui accompagnait finalement l'époque gaulliste, qui a été liquidé au profit du tout anglais, du tout Amérique, du tout Europe, etc. — Alors il y a dans cet ouvrage...
Moi, je l'ai lu d'une seule traite. C'est quand même vraiment très drôle. — Il va prendre le pouvoir, évidemment. — Ah oui.
Il y a des passages qui sont quand même assassins. C'est que par exemple, c'est à la fin du chapitre 4...
Il revient donc à l'Élysée. Et il y a un de ses collaborateurs qui lui dit : « Mais monsieur le Président, le Parlement a supprimé la séparation des comptes privés et publics dans la gestion de l'Élysée ». Et De Gaulle répond : « Eh bien qu'on la rétablisse et qu'on annule ces indécentes augmentations de salaire de mes prédécesseurs.
Je ne suis pas un chef d'entreprise ni un banquier, quand même ». Vous avez écrit ça en 2010, c'est-à-dire 7 ans avant l'élection de Macron, quand même, qui est un banquier. C'était prémonitoire, non ? — Oui mais on parlait déjà beaucoup des factures de l'Élysée au temps de Sarkozy, ... — C'est vrai.
C'est vrai. — ...me semble-t-il.
C'est peut-être pour ça que je l'ai fait à ce moment-là. Mais ce qui m'amusait, alors c'était que De Gaulle reprenait le pouvoir avec des soutiens très divers, d'ailleurs. Dans le livre, c'est pas – comme on dirait – les Gaulois qui reprennent le pouvoir.
Vous avez les musulmans gaullistes, les gays gaullistes. Tout le monde se rassemble autour de ce personnage à la suite d'une révolution qui éclate en fait à propos de la réglementation de l'œuf mayonnaise. Mais bon, on va pas rentrer dans les détails.
Et donc, De Gaulle revient. Et j'étais assez content surtout de la scène dans laquelle De Gaulle, de retour à l'Élysée, avec tante Yvonne, retrouve les survivants de l'époque. Alors il y a Brigitte Bardot.
Tous ceux qui vivent encore, qui ont été à l'époque à des réceptions à l'Élysée mais qui sont tous devenus très vieux, etc. Il y a un côté un peu crépusculaire, comme ça. Mais en même temps, il va effectivement rappeler – voilà – que la France est un pays souverain, qu'elle a une langue, qu'elle a une culture, qu'elle a une histoire, qu'elle a...
Et puis qu'on a glissé dans une espèce de folie, que ce soit effectivement les rémunérations du patronat ou des choses comme ça. Il remet tout ça en ordre, comme c'était au fond dans mon enfance. Peut-être que je suis trop nostalgique du temps de mon enfance.
Mais c'est vrai que quand les salaires allaient de 1 à 20 au lieu de 1 à 200, je trouvais ça mieux. Et De Gaulle aussi trouve ça mieux. Alors voilà.
Oui, parce que vous utilisez une espèce de formule littéraire un peu comme les « Lettres persanes », si j'ose dire, c'est-à-dire faire parler quelqu'un de l'extérieur qui commente en fait... — Voilà. — ...la société d'aujourd'hui avec son regard extérieur.
Il y a des annotations...
Enfin c'est une mine. Moi, vraiment, j'ai trouvé, j'ai pointé quelques mines. Parfois, c'est un peu grinçant mais par exemple, à un moment : « Je me demande pourquoi le présentateur » – donc de télévision – « accomplit de tels efforts » – il s'agit de parler de Roger Federer – « pour prononcer Roger à l'anglaise alors que ce brave garçon, Roger Federer, est suisse ».
Donc là, vous pointez du doigt une espèce d'anglomanie ou d'américanomanie constante, notamment dans les médias où on anglicise de façon forfaitaire des... — Ah oui.
Mais dans le domaine de la langue, c'est...
Je réécrirais le livre aujourd'hui presque 10 ans après...
Ça s'est encore beaucoup aggravé. Mais effectivement, j'avais été saisi par cette...
J'avais envie de dire ce côté militant avec lequel certains journalistes voulaient absolument dire « Rodjeur » quand c'était Federer, comme si « Roger », c'était trop plouc ou trop français et qu'il fallait comme c'était un grand champion qu'il ait un nom à consonance américaine, alors que lui-même, Roger Federer, dans des interviews que j'ai vues en Suisse, s'appelle, se désigne comme s'appelant « Roger » Federer. Mais aujourd'hui, c'est pas la prononciation d'un mot. C'est tous les mots.
C'est les mots remplacés par d'autres. C'est la piste de danse qui devient le dancefloor, la vie qui devient une life, etc. Ce sont les tournures.
Ce sont les défis qui sont des challenges, etc. Enfin c'est partout à toutes les phrases. Et je dois dire que...
Alors évidemment, on dit toujours à propos de De Gaulle que l'ORTF, du temps de De Gaulle, était quasiment une dictature. Mais moi, je serais pour que les grands services publics de radio et de télévision aient au moins un service qui, de façon amicale et attentive, veille sur au moins l'emploi de la langue française dans les émissions. — C'est le rôle d'ailleurs de l'Académie française, mais qui souvent est décrié, parce que lorsque l'Académie tire maintenant la sonnette d'alarme, on la considère comme une institution ringarde, qui a plus de 400 ans, etc.
Enfin pas tout à fait plus mais 300 et quelques années. — Et là, évidemment, on a franchi quelques étapes avec Emmanuel Macron, parce que j'avais été quand même assez choqué de son discours devant les étudiants allemands en anglais – quoi – à Berlin au moment de la campagne électorale. — Mais il a dit à un moment pour défendre la francophonie que la meilleure façon de défendre la francophonie, c'était de parler en anglais. — C'est de parler anglais.
D'ailleurs, comme l'a montré l'élection de la dernière présidente de la francophonie... — Alors il y a des choses grinçantes aussi qui, moi, m'ont fait rire.
Vous êtes un vrai écrivain, parce qu'il y a des petites annotations, alors ça, c'est assez drôle, qui soulignent une époque. Par exemple, à un moment, vous dites : « Chaque soir, à la sortie de l'école, le même groupe d'enfants se rassemblait sur le trottoir de la rue Victor et Adèle Hugo ». Et donc vous montrez que par souci justement d'égalité hommes-femmes, d'égalité des genres, on rebaptise en fait toutes les rues pour que ça soit pas seulement la rue Victor Hugo mais il faut... — Toujours l'homme et la femme, oui, oui. — C'est quand même... — Alors ça, c'est d'ailleurs vers la fin du livre où...
Bon, vous savez, l'imagination, ça va beaucoup avec le rire, avec la plaisanterie, comme ça. Bon, je pars d'une idée : le retour de De Gaulle. Et puis je me laisse porter par des trucs plus ou moins extravagants, puis qui parfois tournent vrai, aussi, et qui sont aussi eux-mêmes inspirés par le réel.
Et là, on est tout à fait à la fin du livre où, finalement, l'UE a déclaré la guerre à la France qui a souhaité reprendre son indépendance. Et tout ça s'est finalement... — C'est terriblement d'actualité. — ...mal terminé.
De Gaulle est parti. Et à la fin du livre, donc, on se trouve 20 ans après, comme dirait Dumas, dans un monde qui alors là, est passé complètement sous toutes les normes de l'américanisation, du politiquement correct, etc., avec ces rues effectivement avec les doubles noms obligatoires. — Il y a aussi... — On va supprimer aussi évidemment tous les noms de rues de généraux et de maréchaux, ... — Oui. — ...parce que ça, ce sont des abominables sanguinaires. — Et puis alors, il y a aussi des réformes régionales.
Il est question de la Neustrie. — Ah oui. Oui, la recomposition de l'Europe, justement. — Voilà. — Au-delà des nations.
Alors en s'appuyant éventuellement sur les pré-nations qui étaient – vous savez – l'Austrasie, la Neustrie, etc. — Oui. L'Austrasie, la Neustrie, absolument.
Il y aurait presque la Lotharingie. Alors à un moment, il y a des épisodes avec un vieux monsieur qui rencontre des jeunes qui parlent un français qui est une espèce de sabir. Et puis il y a ce passage aussi très drôle.
C'est un contact avec France Télécom. Et en cas d'urgence, vous pouvez composer le 15 pour le SAMU, le 17 pour la police, le 18 pour les pompiers, le 112 pour le numéro d'urgence européen. Donc vous seriez pas un peu anti-européen, dites-moi ? — C'est compliqué, l'histoire de l'Europe, pour moi.
Mais en tout cas, ce qu'est l'Europe aujourd'hui, je trouve ça absolument abominable et détestable. Oui, je suis contre. — Et puis alors, il y a De Gaulle, à un moment, vous lui dites : « L'abandon, toujours l'abandon »... — Ce qu'est l'Europe, attendez, ce qu'est l'UE.
Excusez-moi, je précise. — Voilà. Et il y a quelqu'un, donc l'écrivain, qui dit : « Tout est fini, mon général.
Ça ne sert plus à rien. À ces mots, De Gaulle s'emporta de plus belle ». De Gaulle a 120 ans, à l'époque.
Et donc dans votre livre, « De Gaulle s'emporta de plus belle dans un élan décidé à convaincre encore et toujours son interlocuteur : « Comment cela ? Rien n'est jamais fini. La France est éternelle, jeune homme » ».
Moi, en même temps, je joue, parce que j'ai été élevé dans ce bain patriotique, tout ça. Moi, je suis peut-être pas aussi fervent patriote que mes grands-parents. Mais en même temps, j'aime beaucoup la France, son histoire, sa culture.
Je m'y sens lié. Voilà. Et donc je me suis amusé avec ça dans ce livre.
Je crois finalement que De Gaulle avait assez bien vu les choses pour ce qui est de l'Europe, tout simplement. Et quand on lit ses entretiens avec Peyrefitte, notamment, il avait vu aussi ce qui nous menace, d'une certaine façon. Il avait vu que derrière les grands slogans un peu bisounours, comme on dit aujourd'hui, « L'Europe, la paix », etc., il y a des rapports de force, il y a des intérêts, ce que vous expliquez vous-même fort bien.
Je suis content de vous rencontrer. Mais voilà. Il a vu tout cet arrière-plan de l'Europe.
En même temps, j'ai le sentiment peut-être un peu différemment de vous que l'UE de mon enfance et encore mon adolescence, celle à six pays... — Un marché commun.
C'était pas... — C'était pas la même chose que – voilà – ce qu'elle est devenue aujourd'hui, notamment depuis l'élargissement qui, à mon avis, a fini par ôter tout sens à ce... — Oui.
Et puis le changement de 1992, qui a transformé le marché commun en une entité à vocation étatique et une union fédérale, ce qui est plus du tout la même chose. Alors il y a un autre ouvrage que vous avez publié. Alors ça...
Celui-là, il vient de sortir, si on peut dire. Alors il est sorti à la fin 2018. — Oui.
Tout récemment, oui. — Voilà. Donc il est là aussi...
Alors pour l'instant, il n'est pas en poche. — Il n'est pas encore en Folio. — Il est dans la très belle collection, très prestigieuse collection Blanche, la NRF de chez Gallimard.
Et ça s'appelle « En marche ». Alors c'est quand même tout un programme. Alors là, franchement, moi, j'ai adoré les deux bouquins.
Celui-là, il est assez croquignolet, parce qu'alors, ça commence par un député, un député de En marche, qui s'appelle Thomas... — Enfin le pays n'est pas vraiment précisé. — C'est pas vraiment précisé.
Mais enfin, bon. Toute coïncidence n'est pas exactement le fruit du hasard. Parlez-vous de ce jeune député qui va faire un voyage dans un pays de l'Est qui s'appelle la Rugénie. — En réalité, mon idée de départ, pour ce livre, c'était pas de parler d'En marche, parce que le mouvement En marche n'avait pas encore pris le pouvoir du tout quand j'ai commencé à l'écrire. — Ah bon ? — Non, non.
Je l'ai écrit avant, ce livre. — Mais le titre, il était déjà... — Le titre, non, il est arrivé après. — Après, d'accord. — Mais en fait, l'idée de départ, c'était d'écrire un conte philosophique, parce que j'aime beaucoup le conte philosophique dans son côté drolatique, c'est-à-dire le conte philosophique voltairien, « Candide », « l'Ingénu », etc., c'est-à-dire le personnage qui est décalé dans la découverte d'un monde qui est théoriquement idéal et qui en réalité est absolument apocalyptique.
C'était un thème qui me plaisait. Je me disais : « J'ai envie de projeter un peu ce principe dans notre époque ». Et j'avais donc imaginé un jeune député.
Et alors là, pour le coup, je m'étais inspiré du mouvement En marche, qui aurait...
Parce qu'il me semblait qu'il y avait beaucoup chez ces députés En marche. Au fond, ils viennent pour la plupart de la classe supérieure. Ils ont des tas de convictions bien ancrées, justement, sur l'Europe, sur l'économie, etc.
Mais en même temps, – sinon, ce serait pas intéressant –, ils ont pour beaucoup d'entre eux, je pense, une forme de sincérité. Ils y croient vraiment. Et donc voilà.
Je voulais montrer ce jeune député qui croit dur comme fer, au fond, dans la mondialisation, partir faire un voyage d'études à la découverte de cette réalité, quitte à se poser des questions que ne se posent peut-être pas les élus d'En marche. Mais lui va se les poser dans un petit pays imaginaire, effectivement, que j'ai appelé la Rugénie. Alors il y a un côté un peu Tintin aussi, vous savez, « le Spectre d'Ottokar », etc... — Oui, la Transsibérie. — C'est un pays qui... — (NDLR: La Syldavie). — Voilà.
Et c'est un pays qui se trouve au centre de l'Europe et qui m'a été d'ailleurs en partie inspiré par des voyages en Roumanie, mais surtout d'ailleurs en Slovaquie, parce que ça m'avait frappé. Souvent, dans ces petits pays, il y a une volonté d'américanisation encore plus forte que dans l'Europe occidentale. Vraiment, on sait qu'ils sont entrés dans l'Union, au fond, pour devenir un peu américains, d'une certaine façon, par certains aspects.
Et donc j'imaginais un de ces petits pays qui se serait complètement – voilà – mis aux normes de la mondialisation économique, mais en même temps aux normes du contrôle de la vie privée, qui est l'autre grande tendance tentaculaire de notre société, au nom de la sécurité, au nom de l'hygiène, au nom de l'écologie, du développement durable. On voit se multiplier comme ça les réglementations de la vie quotidienne. Et donc au fond, c'est un pays – la Rugénie – qui combine la plus grande liberté pour les capitaux et pour l'économie et la plus grande réglementation pour la vie privée, d'une certaine façon.
Et c'est là que, donc, mon jeune Thomas part en voyage... — En voyage. — Mais ce pays est présenté évidemment par l'OTAN et par tout le monde comme le modèle pour l'Europe future.
Donc il part à la découverte... — Alors comme dans le livre précédent, comme dans « le Retour du général », donc dans ce livre « En marche », conte philosophique – c'est son sous-titre –, il y a des descriptions ou des petites annotations comme ça qui sont à la fois tristes et drôles.
C'est un mélange constant dans vos ouvrages. Il y a quand même de la tristesse... — C'est beau, ce que vous dites.
Oui. — ...et de la drôlerie.
C'est un peu comique. C'est tragi-comique. On dirait presque...
Je vais vous flatter mais presque du Mozart. C'est-à-dire à la fois...
On est entre le rire et les larmes. Et alors il y a un moment...
Ça commence très fort parce qu'il arrive dans ce pays qu'il découvre, qui est présenté comme un modèle. Et alors donc il y a le ministère de l'Agriculture rugène, dans le cadre de la candidature à l'Union, qui a mis en œuvre un programme pilote. Et le programme pilote, il consiste à promouvoir une agriculture responsable.
Et alors il va voir un fermier...
Enfin je sais pas si c'est lui ou si c'est...
Oui, c'est lui. Ou c'est un reportage. — C'est un reportage. — Oui, c'est un reportage.
Pardon, excusez-moi. C'est un reportage. Et donc le reportage va voir un fermier rugène.
Et il y a le journaliste qui dit sur un ton péremptoire : « Vous avez besoin d'une exploitation durable ». Et le fermier répond : « Ça fait pourtant un moment qu'elle »... — « Qu'elle dure », oui, oui, oui, oui. — Donc on vient expliquer en fait à des agriculteurs qui sont là depuis des générations et des générations comment il faut qu'ils s'y prennent.
Et on voit arriver des muscadins venus de la ville... — Voilà. — ...tout bardés de certitudes. — Et que les flatulences bovines représentent un danger pour l'humanité. — (Rire) — Donc il va falloir les recycler dans des usines à gaz. — Voilà, exactement, pour lutter contre le réchauffement climatique. — Pour lutter contre le réchauffement climatique.
Mais vous savez, ça, c'est arrivé pour moi notamment dans une petite ferme des Vosges où j'ai une maison où je vais beaucoup. Et il reste quasiment plus d'exploitations agricoles dans la montagne. Mais il y en a une avec une vieille fermière qui a ses vaches, ses poules, son tas de fumier, etc.
Et moi, ça me fascine – tu vois – parce que c'est vraiment le modèle de ce qu'on appelle aujourd'hui le développement durable. Tout est recyclé. Et pourtant, des inspecteurs départementaux de l'hygiène viennent régulièrement la voir et lui expliquent qu'elle n'est pas aux normes, qu'il va falloir qu'elle se mette aux normes.
Donc on la laisse faire parce qu'elle est âgée, que c'est une tolérance. Mais que si la ferme veut continuer après, faudra tout casser pour tout remettre aux normes, alors même que cette exploitation est vraiment justement le modèle de ce qu'on appelle le développement durable. Et alors vous voyez, il y a toujours ce décalage entre les discours – qui sont au cœur de ce livre et de beaucoup de mes livres –, l'idéologie, voilà, les grands mots, etc., et puis la réalité sur le terrain, qui est souvent contraire, c'est-à-dire la fin des petites exploitations, la fin des petites lignes de train, etc, de tout ce qui fait que notre pays pourrait être un modèle de développement durable. — Alors à un moment, il y a marqué aussi : « On va visiter »...
Donc Thomas est sur place. Et puis il va visiter des villages traditionnels. Et il va dans un village traditionnel.
Et on lui explique que le village traditionnel qui est fait pour les touristes, en définitive... — En fait, c'est un village-musée. — En fait, c'est un village-musée. « Vous voyez bien que tout est bidon.
La nourriture arrive par camions. Le lait, les yaourts, le beurre sont produits ailleurs dans les grands élevages de la plaine ou à l'étranger. Moi, je me contente de remplir les pots.
Et donc la fermière ou la restauratrice dit : « Le lait n'est plus rentable. C'est pourquoi ils ont arrêté la production. Les troupeaux, ce sont des vaches à viande qui filent tout droit à la boucherie.
Comme les producteurs manquent de fourrage, ils montent leurs bêtes ici pour la saison. Ce n'est pas cher. C'est frais.
C'est gratuit. Ça entretient la montagne et ça enchante les touristes. En plus, les vaches pètent et font tourner la turbine qui permet d'alimenter trois réverbères.
Que demandez-vous de mieux ? ». Enfin c'est à la fois très rigolo et puis c'est quand même aussi très triste, parce qu'on voit une espèce d'univers complètement frelaté où le tourisme, c'est du fake, en fait.
C'est une fake news. — J'aime bien ce que vous dites sur le côté drôle et triste, parce que je crois qu'au fond, moi, j'aime les choses drôles. Et j'ai un tempérament plutôt joyeux.
Mais en même temps, j'ai une vision assez sombre de notre époque, de notre société. Donc le mélange des deux donne peut-être ce que vous décrivez. Mais aussi bon, ce qui fait que ce livre, peut-être, peut avoir un côté – voilà – à la fois drôle et noir, un petit peu effrayant, c'est qu'au fond, j'ai concentré dans ce petit pays et dans ce récit relativement bref tous les maux de notre société.
Donc voilà, si on se contente de décrire effectivement – voilà – certains aspects de la transformation du monde, c'est pas drôle. Mais si on met tout ensemble, on peut avoir l'impression d'un coup qu'on est dans quelque chose d'effrayant. Quand il arrive par exemple dans la capitale de la Rugénie, qui s'appelle Sbrytzk, mon héros voit que des bicyclettes, des trottinettes, toutes les sortes de véhicules à roues derrière lesquels patientent quelques véhicules à moteur, etc.
Et puis bon voilà, c'est le développement durable. Et puis tout d'un coup, il comprend une chose. C'est qu'au fond, dans cette ville, on ne peut plus se déplacer qu'à vélo, et faut faire des livraisons.
C'est la force physique qui, comme au Moyen Âge, d'une certaine façon, est redevenue le meilleur moyen de trouver du travail pour tous les jeunes désœuvrés ou au chômage, etc., dans un pays où il n'y a plus aucun emploi. Donc chacun vend son muscle, d'une certaine façon.
Et puis voilà. Beaucoup de choses comme ça qui lui apparaissent comme le revers du miroir au fil du récit. — Toujours des annotations assassines.
Par exemple, j'ai bien aimé celle-là. Donc Thomas va voir dans ce village...
Il a envie de manger des plats typiques. — Ah oui. — Donc il demande un plat qui est une espèce de bortsch. — Le chbrtch. — Le chbrtch. — Chbrtch, parce que j'étais fasciné quand j'allais souvent en République tchèque par les mots avec que des consonnes. (NDLR : je ne sais pas ce qui fait partie du livre ou non) — Et alors on lui fait comprendre que c'est pas le genre de la maison.
En fait, c'est quasiment politiquement incorrect, maintenant, de manger du bortsch. Et donc « Comprenant que sa demande était incongrue, » – donc la demande qu'il avait faite – « Thomas se reporta sur le « menu bio de nos campagnes » : salade d'orties, pavé de soja frit (il ne savait pas que le soja poussait dans la région) et gâteau à la carotte ». Donc vous montrez qu'en fait, on réécrit l'Histoire, aussi.
On réécrit l'histoire culinaire du pays. Il y a quelque chose qui est politiquement incorrect. C'est de manger du bortsch.
En revanche, manger du soja frit qui n'a aucune tradition locale... — Et il est entraîné dans cette découverte par une jeune attachée parlementaire... — Ah oui. — ...un peu genre poupée Barbie, vous savez, mais qui parle un anglais parfait et qui le regarde de haut, parce que lui venu de France on ne sait où...
Je l'ai pas dit dans le livre mais enfin si on venait d'Europe de l'Ouest, on parlait un anglais un peu moins parfait qu'elle. Et elle est plus avancée dans la transition, si j'ose dire. Et c'est elle qui, évidemment, refuse également de manger de l'alimentation carnée. — Ce qui est triste, là...
C'est criant de vérité. Certains parmi nos auditeurs sont peut-être allés en Europe de l'Est. Moi, je me rappelle avoir fait il y a quelques années un voyage en Bulgarie, et en particulier sur la côte de la mer Noire en Bulgarie.
La description que Benoît Duteurtre fait n'est pas exagérée. Il y a sur plusieurs rangées le long de la mer Noire...
Vous avez des rangées entières de fast-foods, Kentucky Fried Chicken, McDo, etc., et avec des Bulgares et des poupées Barbie, en effet, qui parlent l'anglais, l'américain mieux que... — Et qui ne savent même pas ce que c'est que le français.
On vous regarde d'un air un petit peu dédaigneux : « C'est quoi, encore, ces Français qui prétendraient essayer de parler un petit peu leur langue ? ». — Il y avait autre chose, encore.
Des annotations noires quand vous dites : « Voilà longtemps que les usines ont fermé ». Donc c'est l'application de ces recettes d'ultralibéralisme dans cette petite Rugénie, qui s'est libérée. C'est la tendre révolution, je crois. — La tendre révolution, révolution de velours, révolution orange.
Elles sont toujours gentilles, ces révolutions. — Voilà. Donc c'est à l'issue d'une tendre révolution que la Rugénie... — On a chassé les affreux communistes, voilà. — ...a chassé les communistes.
Et donc désormais, cette Rugénie s'est mise à l'école de l'UE, s'est mise à l'école des réformes indispensables, de l'ultralibéralisme. Et à un moment, donc, il est noté : « Voilà longtemps que les usines ont fermé. Trop de concurrence aux quatre coins du monde ».
Alors Thomas, qui visite, dit : « Mais alors qu'est-ce que devient tout ce bois ? », parce qu'il y a d'immenses forêts, comme dans beaucoup des pays de l'Est. Et réponse : « Le gouvernement, qui a besoin d'argent, s'est aperçu que la forêt vaut cher.
Alors il la vend parcelle par parcelle aux Chinois et à d'autres qui viennent se servir ». Enfin c'est même plus de la fiction, ... — Non, non. — ...parce que les Chinois, en ce moment, achètent en France... — Absolument. — ...quantité d'arbres.
Donc en fait, c'est à la fois rigolo mais c'est affolant, votre livre. — Mais c'est ce principe, ce que j'appelle un petit peu de l'anticipation légère. C'est-à-dire qu'effectivement, l'affaire des Chinois, c'est vrai aussi.
L'affaire des bicyclettes, des trottinettes, des livraisons, c'est vrai aussi. L'affaire de l'anglais, c'est...
Mais en condensant tout ça dans une même histoire, peut-être que ça éveille la réflexion du lecteur qui, d'un coup, se dit : « Mais c'est un monde complètement dingue ». Et pourtant, rien n'est exagéré. C'est simplement concentrer, juxtaposer tous ces petits grains de folie de notre époque et de notre société. — Alors c'est...
Je répète. Ce livre, vraiment, je prendrai du...
Ça a un côté un petit peu aussi Tintin et bande dessinée. — Oui. « Tintin en Rugénie », oui.
Ça aurait pu être le titre. — Voilà. C'est un peu « Tintin en Rugénie ».
Donc « En marche », vraiment, que je recommande. C'est un livre vraiment tout à fait...
Vous le lirez avec plaisir. Il y a des moments où on rigole. Et puis ça fait aussi réfléchir.
Et puis « le Retour du Général ». Bon moi, j'ai pas lu d'autres de vos ouvrages pour l'instant. Mais ces deux-là m'ont bien plu.
J'ai pensé à vous inviter parce que vous n'êtes quand même pas mainstream, comme on dirait maintenant, c'est-à-dire vous n'êtes pas...
C'est pas une pensée dominante. Et vous savez que vous êtes terriblement UPRocompatible, quand même. — Bah, c'est-à-dire...
Je dois vous dire très franchement que « le Retour du Général », quand je l'ai écrit, je ne vous connaissais pas. — C'est vrai ? Parce qu'il y a des choses dedans, on dirait que vous vous êtes inspiré de mon programme. — On croirait que c'est votre programme.
De Gaulle revient avec le programme de François Asselineau, en fait. — C'est vrai. — Oui, c'est vrai. — Vous me connaissiez pas ? — Je vous connaissais pas du tout. — C'est vrai... — C'est un ami écrivain qui m'a parlé de vos conférences télévisées, mais bien avant l'élection présidentielle, pour le coup, quand même. — Oui, oui. — Et j'ai commencé à regarder.
Et j'ai trouvé ça très très intéressant, très éclairant, et enfin une vraie réflexion politique, quoi, que ce soit pas simplement électoraliste. Et effectivement, oui...
J'ai quand même été assez frappé – je sais que vous vous définissez pas vraiment comme un parti gaulliste, mais enfin quand même... – par les liens assez forts avec un certain héritage... — Oui.
C'est vrai. — ...en tout cas gaulliste, etc.
Voilà. Ce qui m'a plutôt enchanté. Et voilà.
Je suis l'évolution de l'UPR et vos réflexions sur l'actualité avec toujours beaucoup beaucoup à la fois de sympathie et d'intérêt, parce que voilà, je pense que c'est vraiment peut-être le seul contre-discours qui existe par rapport aux discours mainstream. Et je pense que ça devrait avoir beaucoup plus de place dans le débat politique en France. — Mais vous en parlez autour de vous, parmi les intellectuels ? — Ah j'en parle beaucoup avec d'autres amis écrivains et autres.
Oui, on peut quand même. Je veux dire, on va se cacher d'avoir – voilà – un intérêt pour l'UPR. — D'accord. — Non, non.
Au contraire, j'espère que les européennes montreront que vos idées progressent. — Mais écoutez, merci beaucoup, en tout cas, Benoît. Merci d'avoir eu la gentillesse de venir nous voir.
Voilà. Si vous voulez vous distraire et réfléchir, et voir aussi au passage, au-delà de Benoît Duteurtre...
Moi, ce que je note, c'est que depuis maintenant plusieurs mois, en fait depuis la présidentielle, il y a beaucoup de gens qui ne nous connaissaient pas qui nous ont découverts. Et on voit de plus en plus...
Excusez-moi de vous appeler comme ça mais un intellectuel, c'est-à-dire des gens qui ne sont pas spécialement politisés. Mais des gens qui réfléchissent, dont le métier est quand même de réfléchir, d'observer leurs contemporains, comme vous le faites avec beaucoup de brio et de talent. J'ai reçu au cours des semaines écoulées quelqu'un qui a été pendant 19 ans juge à la Cour européenne des droits de l'homme, M.
Zupančič. J'ai reçu un compositeur de musique, Yorgos Delphis, qui donc – lui – est dans le domaine de la musique. Vous, vous êtes à la fois romancier et vous vous intéressez beaucoup à la musique.
On voit que dans beaucoup de milieux...
Et c'est vrai aussi des journalistes, comme certains ont pu le noter lors des dernières interventions que j'ai pu faire par exemple avec Thierry Ardisson, ou bien Sud Radio...
On voit que dans le monde où l'on réfléchit, les intellectuels, ou bien dans le monde des médias, la perception que l'on a de l'UPR évolue en ce moment très très rapidement. Et beaucoup de gens ont – je crois – l'honnêteté intellectuelle de dire qu'au minimum, on pose des questions qui sont des véritables questions. Vous l'avez dit avec beaucoup de talent.
Je suis très très content et fier de vous avoir reçu, Benoît. — Merci beaucoup de m'avoir invité. — Merci. (Générique) (Musique)