Céline Hervieu, députée socialiste de Paris | La politique et moi
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Elle aurait pu se lancer en politique au Brésil puisqu'elle a la double nationalité. Mon invitée a préféré s'engager en France. Elue députée à 30 ans, elle est l'un des nouveaux visages du Parti Socialiste. Générique --- --- Bonjour Céline Hervieu. -Bonjour Clément. -Je crois que c'est la première fois que je reçois une ancienne psy dans cette émission. Je voulais en profiter. Vous avez exercé en milieu hospitalier. Est-ce que vous avez identifié des traits psychologiques qu'on peut retrouver souvent chez les hommes et femmes politiques ? -Oui, j'ai identifié plusieurs choses.
D'abord, souvent un narcissisme un petit peu fragilisé. Après, je ne veux pas faire de psychologie de comptoir, mais j'ai le sentiment qu'il y a comme quelque chose de l'ordre d'une revanche à prendre, justement, et aussi dans le rapport à soi, l'estime de soi. -Le besoin d'être aimé des autres. -Exactement, un besoin de reconnaissance, l'envie, évidemment, d'être aimé, d'être reconnu. Et puis, la figure du père. Moi, j'ai identifié ça. La patrie, la nation, le rapport à la politique, il y a quelque chose comme ça de la figure du père et d'être aimé, d'être reconnu dans son regard aussi. Après, c'est peut-être aussi mes propres interprétations, mais... En tout cas, en politique, ça aide. La connaissance en psychologie, ça aide dans la politique.
-Mais le milieu politique est parfois difficile. Vous expliquiez avoir beaucoup pleuré pendant la campagne législative de 2024. Notamment un matin, sur un marché, à Paris, vous étiez candidate là, où trois personnes différentes vous ont traitée d'antisémite parce que votre parti, le PS, était allié à La France Insoumise. Vous n'étiez pas préparée à faire face à ce genre de choses en politique ? -Non, préparée à ce point-là, non, non, à ces insultes-là. Moi, j'ai l'habitude de militer dans un quartier, dans un environnement qui n'est pas très pro-PS, qui est plutôt de droite. Le sixième arrondissement. Mais en même temps, avec toujours le respect, c'est-à-dire, même si on n'est pas d'accord avec nous, moi, j'étais sur les marchés, déjà très jeune,
et les gens renvoyaient une image positive, même s'ils n'étaient pas d'accord avec nous. "Bravo d'être là", "Voir des jeunes engagés", etc. -Et là, ce jour-là, ça a été... -Ce jour-là, oui, oui, j'ai craqué, mais j'ai craqué à plusieurs reprises dans cette campagne. Elle a été très intense, de très courte durée. Votre adversaire était sur le marché, Maud Gattel. -Elle était là. -Elle vous a pris dans les bras. -Elle m'a prise dans ses bras pour me réconforter d'une certaine manière, parce que c'était très dur, c'était très injuste. Il y avait une colère de la part de ces personnes, mais qui... Ils s'adressent à vous en tant que personnalité politique, mais je leur disais : "Vous avez un être humain face à vous, et là, c'est trop dur."
L'antisémitisme, c'est... c'est quelque chose, pour nous, d'être accusés de ça, c'est le pire qu'on puisse nous lancer au visage. Donc, c'est très, très dur à vivre. C'était un sentiment d'injustice.
Donc, oui, on craque. D'un point de vue humain, c'est dur à vivre. -Vous évoquez... Pardon, je vous ai interrompue, un autre aspect de la dureté du monde politique en parlant sans tabou de vos débuts comme députée. Vous disiez : "Je n'avais pas anticipé la charge de travail, j'ai commencé à consommer plus d'alcool, plus de tabac, je cherchais à pallier mon stress par de mauvaises choses." Il y a un risque à tomber dans des pratiques addictives quand on est engagé comme ça en politique ? -Je ne sais pas si c'est propre au monde politique, mais je dirais qu'une dose de stress comme ça, très intense quand on n'y est pas préparé, oui, si on n'y prend pas garde, c'est plus généralement du côté de la question de l'hygiène de vie. Comment faire attention à soi, comment s'alimentez...
Tout ce qui peut vous servir d'anxiolithique, comme l'alcool ou le tabac, c'est dangereux. -Vous le voyez peut-être chez certains de vos collègues ? C'est des sujets dont vous parlez avec eux ? -Non, on parle très peu de santé mentale. Ce qui est arrivé malheureusement à notre défunt collègue Olivier Marleix, a levé aussi à un moment donné, mais très légèrement, cette question de comment se sentent les collègues. Et tous les jours, vous travaillez à côté de votre collègue, mais vous ne savez pas ce qui se passe quand il rentre à la maison. Et on n'en parle pas car on est dans un milieu où il faut être fort. On a la carapace. Si vous donnez l'impression que... c'est une image publique. Et vous devez renvoyer une image positive car vous devez emmener les gens avec vous.
Heureusement, maintenant, j'ai réussi à gérer ça. J'ai complètement arrêté de fumer. L'alcool, c'est vraiment avec grande modération. Le sport, du temps aussi pour soi. Mais la charge de travail est extrêmement importante. Pourtant, j'ai souvent beaucoup travaillé dans ma vie. Mais alors, à ce point-là, les horaires... -Les week-ends... -Exactement. C'est sans cesse. -Vos combats politiques sont très identifiés. Il y a la petite enfance, l'aide aux migrants. On va voir d'ailleurs que c'est à l'origine de votre engagement. Puis il y a un sujet plus inattendu qu'on va voir en image. -Parle en portugais.
-Donc l'image est étonnante. Le son également, ça mérite une petite explication peut-être ? -Et oui, écoutez, c'est une grande fierté de pouvoir accueillir à l'Assemblée nationale des représentants du peuple indigène ici. J'ai eu l'honneur d'être nommée présidente du groupe d'amitié France-Brésil. Je suis franco-brésilienne Je suis née en France, mais j'ai baigné dans cette culture brésilienne. -Vous êtes totalement bilingue ? -Je parle correctement le portugais. Je n'ai jamais pris de cours. Ma mère m'a parlé depuis toute petite en portugais. Elle s'adressait à moi et donc elle a habitué mon oreille. J'ai parlé avec ma famille. Je n'ai jamais pris de cours. Peut-être qu'il faudra que je le fasse. -Vous votez aux élections brésiliennes ? -Oui. J'ai la nationalité,
je vote aux élections présidentielles uniquement. -Vous n'avez jamais envisagé de faire de la politique là-bas ? Votre vie reste en France ? -Sur le ton de la blague, j'en ai parlé avec ma famille, mais alors ça n'a rien à voir le fonctionnement politique brésilien. Honnêtement, je pense qu'on n'a rien à envier. En France, je pense que ça fonctionne un peu mieux, même si j'ai du respect pour ceux qui s'engagent là-bas, mais c'est un autre fonctionnement. Ma vie et mon pays, c'est aussi la France. -Vous le disiez, votre mère est brésilienne et vit en France depuis des années, loin de son pays. Est-ce que ça peut expliquer votre premier engagement qui n'a pas été politique, mais associatif ? -Oui, complètement. Cette histoire familiale marque. Ma mère est arrivée en France à 35 ans,
donc elle avait toute une première partie de vie ailleurs. Elle est arrivée dans de bonnes conditions en France, je tiens à le dire. Elle a été accueillie, elle a appris le français. Mais quand j'étais petite, elle me déposait à une activité et elle allait à son cours de français. Ce n'était pas une évidence au départ. -Et l'engagement associatif c'était l'aide aux migrants engagés à la Cimade au sein de France Terre d'Asile. Vous êtes allée dans des CADA, des centres d'accueil pour les demandeurs d'asile ? -Oui, tout à fait. -Exactement. Dans le cadre de mes études de psychologie, je faisais un mémoire de recherche, de fin d'études sur les violences politiques et l'impact que ça avait sur la psychopathologie. C'était des entretiens avec des personnes qui avaient subi
des violences politiques, demandeurs d'asile. Et j'ai décortiqué la procédure d'asile pour comprendre en quoi elle réactivait des traumas et plus globalement, cette question de comment en France on accueille des gens qui ont vécu le pire. Et moi, je constatais des situations, des conditions d'accueil qui étaient indignes d'un pays comme la France. Et de se dire que ma mère a grandi sous la dictature militaire. La chance qu'on a d'être en démocratie, dans un pays libre, de pouvoir exprimer des opinions différentes, de pouvoir critiquer le gouvernement, c'est une chance immense. Et quand des personnes aspirent à ça, la moindre des choses, c'est de les traiter correctement et dignement. -C'est cet engagemente qui vous a convaincue de vous engager en politique, car vous aviez
touché les limites de l'engagement associatif, vous vouliez aller plus loin ? Et en tant que députée, vous continuez de défendre les étrangers en France. Vous dites que les défendre c'est défendre l'identité française. Ce n'est pas forcément le discours politique le plus porteur en ce moment. -Oui, mais c'est la réalité. Si vous regardez autour de vous, il y a un Français sur quatre, je crois, qui a un grand-parent qui est étranger. Donc, c'est l'histoire de ce pays aussi d'avoir été à l'extérieur, d'être à la rencontre d'autres cultures et qui aujourd'hui font partie de son identité, qu'on le veuille ou non. Et c'est beau, quand on voit les parcours des uns et des autres, de voir que c'est cette diversité, cette ouverture culturelle,
c'est ce qui fait aussi l'identité pour moi et la force et la richesse de notre République. -Vous vous êtes engagée et vous êtes présentée à des élections en 2020 aux municipales à Paris, tête de liste pour le PS dans votre arrondissement. Elue conseillère de Paris, déléguée à la petite enfance. Et votre employeur vous a dit d'arrêter. -Absolument. "Vous allez devoir nous quitter". Vous n'y attendiez pas. -C'était un choc. Je n'avais pas du tout... Moi, je n'ai jamais envisagé de faire de carrière politique. La politique, c'est un engagement. Ca fait partie de ma vie, c'est une passion aussi. -Ce n'est pas un métier. -Ca ne sera jamais un métier, d'ailleurs. -Ca reste un questionnement chez vous. Depuis que vous êtes députée, vous dites : "Etre élue, c'est une fonction, c'est temporaire.
C'est super d'être députée à 30 ans, mais j'ai peur de ma réinsertion professionnelle derrière." Avoir été députée, ce n'est pas forcément un avantage pour la suite après, pour se réinsérer dans le marché du travail ? -Pas dans mon environnement professionnel, tel que moi je l'ai connu, où j'ai travaillé dans le privé, dans l'associatif, aussi dans le public. C'est plus compliqué qu'on ne le pense. Et c'est un enjeu démocratique, parce que si on veut avoir du renouvellement dans nos élus, avec des profils différents, qui ne sont pas tous passés par les mêmes parcours. Il faut un travail avant, et après la politique. Et il faut que les employeurs jouent le jeu, dans tous les secteurs. Je vois beaucoup de collègues en difficulté dans leur parcours professionnel, quand ils ont un mandat,
même mandat local, demandez aux conseillers municipaux si c'est facile de cumuler avec une activité professionnelle. Comme vous n'êtes pas très bien payés, alors à Paris, non. On est plutôt correctement payés, donc on peut se permettre de moins travailler ou d'arrêter. Mais dans des petites communes, c'est très compliqué. Ca prend beaucoup de temps. Donc, il faut aussi qu'il y ait davantage de mélange entre la vie professionnelle et la vie d'élu, quel que soit le mandat, d'ailleurs. En quelques mots, vous avez été élue députée en 2024. Six mois après votre élection, vous avez réussi à faire adopter une loi pour encadrer les crèches privées à but lucratif. Comment on fait pour obtenir l'unanimité dans une assemblée aussi fracturée ? -On le travaille en amont. On appelle, on discute,
on organise des réunions de travail avec des gens qui, a priori, ne pensent pas comme nous. Mais quand on parle d'un sujet d'intérêt général comme celui des crèches et de la petite enfance, il y avait un constat partagé avec cette entrée de la financiarisation et marchandisation. C'est une politique publique, la petite enfance, les très jeunes enfants, qui peut faire consensus. -Au-delà des clivages politiques. -Exactement, on est reçus au ministère, on dialogue, on travaille ensemble et ça aboutit à ce résultat et moi j'en suis très très fière, y compris pour le fond du sujet qu'on a porté. -Un mot de votre circonscription, vous l'évoquiez, vous portez des idées de gauche dans un des arrondissements les plus chics et chers de Paris, le 6e arrondissement.
Vous avez eu cette phrase : "On ne peut pas faire sans la bourgeoisie de gauche", qu'est-ce que vous vouliez dire ? -Ce que je voulais dire, c'est que d'où qu'on soit, quel que soit notre environnement social, on peut défendre des valeurs de justice sociale, de justice fiscale, de plus de partage de richesses. Et que la gauche qui arrive au pouvoir, c'est une gauche qui parle à tout le monde sans exclusif et qui ne fait pas la différence en fonction de votre patrimoine, de là où vous venez, de ce que font vos parents. En fait, ce n'est pas ça qui est important. L'important, c'est ce que vous avez dans le coeur, les valeurs que vous défendez, le modèle de société que vous défendez. Donc, c'est ça ce que j'ai voulu dire. Et il y a beaucoup d'intellectuels, dans mon quartier, des gens
qui sont des vraies personnes de gauche. Ils ont la chance d'être dans un environnement qui, d'un point de vue financier, est un environnement aisé. Ils en ont conscience. Mais pour autant, ce sont des personnes très engagées. Et ça, je le défends. Ce n'est pas pour ça qu'on doit être discrédité d'entrée. -On conclut l'émission notre quiz, un quiz spécial pour vous, un quiz France-Brésil, pour voir de quel côté votre coeur balance entre vos deux pays. C'est parti. Vous êtes plutôt Gilberto Gil ou Frédéric Chopin ? -Chopin. Oui, parce que je fais du piano, par ailleurs, donc c'est vrai que les nocturnes, c'est... Mais j'adore Gilberto Gil. -Pelé ou Mbappé ? -Pelé. Ah oui, la carrière, c'est toujours les anciens.
-Lula ou Olivier Faure ? -Ca n'a rien à voir pour moi. -Ah mais il faut choisir. -Je vais dire Olivier, parce que Lula, maintenant, sa carrière, elle est un peu derrière lui, si on peut dire, alors qu'Olivier a encore plein de belles choses à faire. -Copacabana ou Paris-Plage ? Vous êtes élue parisienne, je vous rappelle. -Je suis élue parisienne, mais je suis désolée. Copacabana est un des plus beaux endroits du monde, il faut le dire, même si Paris aussi. -Pour terminer, une expression brésilienne que vous aimez utiliser au quotidien ? -No final, tudo vai dar certo. Ca veut dire, "à la fin, tout se passera bien". -On arrive à la fin de cette émission, ça s'est bien passé ? -Très bien, merci. Merci d'être venue dans La Politique et moi.
-Merci beaucoup à vous. Générique de fin
Céline Hervieu