Aller au contenu
Pourquijevote
Tous les transcripts
interviewLCP (sur YouTube)· 6 juillet 2026 52 min

Inceste, du silence à la loi | Documentaire complet LCP

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Je suis née dans la violence. C'était des viols répétés presque chaque week-end. -Le 29 juin 2021, je suis rentrée chez moi et j'ai trouvé mon petit frère Carl pendu.

Il avait 12 ans. Douze ans seulement. -En fait, ça vous vide, quoi. -Je voulais vomir. *-160 000 enfants sont victimes de viols *ou d'agressions sexuelles chaque année en France. -Comment on va faire ? -Il fallait utiliser l'arme lourde, la commission d'enquête. -Je le jure. -Je le jure. -Mon fils s'est suicidé, il avait dix ans. -Nous étions mais tous malades. *-70 % de ces violences *sont commises au sein de la famille. -Vous avez envie d'une révolution. -On en a assez. -C'est inadmissible. -La France n'aime pas ses enfants.

Musique -Bien, nous allons pouvoir commencer. Monsieur le rapporteur, mes chers collègues. -C'est pour le son. -C'est arrivé de mon territoire, en fait.

Parce qu'il y a une association qui s'appelle le C'FOMM, le collectif des femmes des outre-mer du monde, qui est présidée par Vanina Noël. Elle m'a parlé de la problématique de l'inceste. Et en me demandant, en tant que député, si je pouvais porter ce sujet.

Donc, c'était le point de départ, en fait. C'est une alerte venant de la réalité de l'inceste dans nos territoires. -Malgré les travaux de la CIIVISE, on a pu constater que l'angle du traitement judiciaire de ce type de violence n'avait pas forcément été examiné. -Il fallait utiliser l'arme lourde, la commission d'enquête. -Il y a un travail énorme à faire, énorme.

C'est un chantier terrible. Et toutes ces auditions vont nous donner les outils pour pouvoir travailler à ce chantier. -En 2011, ma fille Camille, alors âgée de cinq ans, me fait des révélations d'agressions sexuelles.

Puis quelques jours plus tard, elle décrit des actes criminels répétés et réguliers. Avec ses mots d'enfant, elle parle de viol par sodomie. Elle raconte que cela se produit plusieurs fois par semaine et déjà depuis plusieurs années.

Encore sous le choc, je me rends à la police pour porter plainte. Ma fille est entendue à plusieurs reprises par un policier, puis par une psychologue. Elle explique et réexplique à plusieurs personnes, plusieurs fois, les mêmes faits.

Elle fait même des dessins très explicites. Sa parole est quasiment systématiquement remise en cause par le policier. Il lui suggérera même à de nombreuses reprises, que c'est moi qui la manipule.

L'enquête est classée en trois jours par un simple coup de fil, avec cette obligation de rendre l'enfant dans l'heure. Au début, j'ai cru à un malentendu, à un dysfonctionnement local. Et je préviens que compte tenu de ce qu'elle vient de me dire, je ne la rendrai pas.

A mon retour, je suis interpellée à mon domicile, menottée, placée en garde à vue. Je serai effectivement condamnée à un an ferme pour non-représentation d'enfant, ce qui est la peine maximale pour deux fois une semaine de non-représentation d'enfant. -C'était important pour nous d'entendre, justement, parler des mères protectrices parce que vous voyez, moi qui travaille depuis plusieurs années maintenant sur la protection de l'enfance, je n'avais aucune idée de ce que pouvaient vivre ces femmes qui décident d'écouter leur enfant qui a fait une révélation, qui vont porter plainte et puis qui se retrouvent, en fait, dans une situation épouvantable face à une justice qui n'entend pas et qui, a priori, ne protège pas l'enfant. -Moi, ce qui m'inquiète, c'est qu'aujourd'hui, on a des enfants que l'on met avec leur violeur tous les jours.

Et, bien souvent, des mères qui sont coupées de ce lien, par contre. On inverse la charge. Et je pense que là, il y a une urgence. -Nous avons des institutions.

Nous avons un système judiciaire. Nous avons un système de police. Nous avons un système éducatif.

Nous avons un système social, l'aide sociale à l'enfance. Nous avons toute une série d'institutions et comment nous avons, effectivement, des enfants qui ne sont pas protégés ? C'est ça la véritable question. -Pour moi, le traitement judiciaire des dossiers d'inceste et des violences sexuelles sur enfants, le traitement judiciaire est totalement catastrophique.

Le déni de ces violences, à mon sens, n'est nulle part aussi fort qu'au sein de l'autorité judiciaire. L'enfant de sept ans dit : "Papa fait des choses vilaines, il a tapé, il a fait du mal, il met le doigt dans les fesses." Autrement dit, cet enfant est en train de dénoncer des viols incestueux.

Et on se dit, légitimement, l'expert va nous dire ce qu'il pense de ces dénonciations, quel est le langage non-verbal de l'enfant, est-ce qu'il y a des éléments qui permettent de douter, pas de douter, il va faire son travail, en fait. Et en réalité, la réponse de l'expert judiciaire dans cette expertise, c'est absolument rien. C'est-à-dire qu'il ne va absolument rien dire de ce que l'enfant vient de lui confier et il va passer directement au pôle d'intérêt de l'enfant.

C'est-à-dire qu'on a un enfant de sept ans qui dénonce des viols incestueux et l'expert judiciaire passe à autre chose. A mon avis parce qu'il n'était, de toute façon, pas qualifié pour faire quelque chose de la parole de cet enfant. Et ce qui est le pire dans cette affaire, c'est que l'autorité judiciaire, ensuite, va valider ce type d'expertise et s'en servir pour confirmer la résidence de l'enfant chez le père. -Beaucoup d'espoir qu'on bouge les choses et c'est vrai que les témoignages sont d'une utilité inégalée.

Et ce n'est pas du tout pareil quand vous lisez un rapport, par exemple le rapport de la CIIVISE qu'on a tous lu, que quand vous écoutez un pédopsychiatre vous dire qu'on a remis en liberté un père qui était accusé de sodomie sur son enfant. Ce n'est pas du tout pareil quand vous écoutez une victime d'inceste qui vous dit ce qu'elle a vécu. Ca ne vous fait pas du tout pareil. -Je pense qu'il y a encore énormément de monde, Gouvernement compris, qui n'a pas compris l'ampleur de ces phénomènes et l'impact sur notre société. -Il faut aller toucher les gens dans la réalité de ce que vivent les victimes pour qu'elles se sentent concernées et qu'elles vivent aussi les choses avec, pour avoir la force, derrière, de mettre en place des choses adaptées. -Nous sommes en 1977 et je suis cette petite fille de cinq ans.

J'ai été violée par un cousin de 39 ans, plusieurs fois en l'espace d'une journée. Je suis seule chez ma grand-tante. Je ne suis pas protégée.

Je ne sais pas ce qui s'est passé dans mon cerveau. Toujours est-il que, quelques mois plus tard, en classe, je dessine ce dessin et plusieurs autres. On voit ce monsieur avec moustache.

On voit cet enfant sans bouche qui crie au secours. Nous sommes en janvier 1978. La maîtresse de l'époque n'a pas réagi.

On peut dire que c'est l'époque. Peut-être. -J'avais une certaine appréhension parce que le sujet est difficile. -On sait ce qu'on va entendre, mais de l'entendre et de se dire que ça existe, notamment sur certains cas qui sont quand même particulièrement atroces, en fait, ça vous vide, quoi. -On nous demande des faits, les faits sont simples, j'ai été violée dans mon enfance. -La justice a fait de moi une mère en lutte, une mère manipulatrice, une mère menteuse, une mère nuisible, une mère vengeresse, une mère sorcière, une mère folle.

Et je ne peux pas protéger mon enfant, je suis empêchée de l'être. Je suis une mère qui doit dire à son enfant : "Je sais que papa met ses doigts dans ton anus, je sais que papa te masturbe. Et même si tu veux que ça s'arrête, tu dois aller chez lui pour 30 jours et pour 30 nuits, même sans pouvoir me parler au téléphone parce que papa ne le veut pas." -J'ai commencé à être violée à un âge où la mémoire n'enregistre rien, mais comme un rappel éternel de ce qui n'aurait jamais dû se produire, mon corps, lui, n'en a rien oublié.

Vingt ans ont été nécessaires pour que ma parole tienne enfin debout. -C'était incroyable la commission parce qu'on n'entendait les mouches voler. C'est-à-dire qu'il n'y avait pas un bruit. -Lorsque nous avons eu les témoignages en huis clos, je me souviens qu'après deux ou trois témoignages, j'ai fait une pause parce que nous étions tous malades.

Nous étions malades d'entendre... ce qu'avaient subi ces enfants.

C'est atroce, en fait. C'est inimaginable. Et on ne peut pas rester sans émotions quand on entend tout ça.

Ce n'est pas possible. -J'ai eu de la nécessité d'être, moi, présent physiquement, reregarder les auditions, je sais que je n'aurai pas le temps derrière. J'ai donc la nécessité d'être présent physiquement pour comprendre petit à petit le fond, pour, petit à petit, que mon positionnement politique se construise. -Il y a des fois, je me suis dit : "Non, je n'y vais pas." Parce que c'était trop et que je ne pouvais pas enchaîner.

Sinon, j'allais moi-même...

Vous voyez, il faut rester...

Et après, vous voyez l'ampleur du truc. Et vous vous dites, comment on va faire ? Comment on va faire ? -Carl allait très mal, bien avant la mort de notre maman.

Ce mal-être était intimement lié à la perspective d'être confronté à notre père. Lorsque le moment de partir chez lui approchait, pour un week-end ou des vacances, son angoisse changeait d'intensité. A cette époque, Karl ne parvenait pas encore à dire précisément ce qu'il vivait là-bas.

Il n'avait pas les mots pour décrire ce qui se passait lorsqu'il était chez notre père. Au fond, lui seul savait pleinement ce qu'il endurait. Mais sa détresse, elle, était déjà visible.

Il lui arrivait alors de menacer de mettre fin à ses jours. Cette souffrance entraînait des passages répétés aux urgences, il suivait des traitements, il était accompagné et malgré cela, la peur continuait de gagner du terrain. Le décès de notre mère n'a donc pas créé la souffrance de Carl, il est venu s'abattre sur un enfant qui luttait déjà depuis longtemps, contre la terreur que suscitait en lui la perspective du lien imposé avec notre père.

Pendant deux ans, mon petit frère a été convoqué, entendu, confronté à des procédures qu'aucun enfant ne devrait avoir à traverser. Il a dénoncé l'inceste de son père. Il a été auditionné par les forces de l'ordre, il a déposé plainte.

Sa parole existait, sa souffrance aussi. Et pourtant, malgré cela, la perspective d'un rétablissement du lien restait présente. Le 29 juin 2021, je suis rentrée chez moi et j'ai trouvé mon petit frère Carl pendu.

Il avait douze ans. Douze ans seulement. L'âge où l'on devrait commencer à prendre appui sur la vie, pas à la quitter. -Je n'ai pas eu peur de craquer pendant les auditions même si, je vous dis, à un moment donné on a eu besoin de bouffées d'air parce que c'était tellement difficile d'entendre tout ce que nous avons entendu.

Si peut-être que j'ai été à deux doigts de craquer et de dire stop et de me lever en pleine audition. Si, c'est arrivé à un moment donné. Et je me dis : "Non, je ne peux pas.

Je ne peux pas interrompre la parole aussi brutalement. Je vais attendre que cette personne ait terminé avant de faire une coupure, une pause. Mais effectivement, ça m'est arrivé à un moment donné.

C'était tellement lourd, tellement difficile. Vous ne pouvez pas imaginer. Vous ne pouvez pas imaginer.

Et...

Et je me dis : "Non, ne te lève pas, ne te lève pas, tu ne peux pas. Attends la fin de cette parole et tu coupes après." Bien sûr, c'est arrivé.

C'est douloureux. Et quand vous vous dites que ça, c'est ce qu'un enfant a vécu, c'est ce que des enfants vivent au quotidien et qu'on n'est pas capable de les extirper de ça et que parfois ces enfants vont être remis dans les griffes du parent qui fait ça, mais vous dites : "C'est pas possible, mais dans quelle société on vit aujourd'hui ?" -J'ai cette nécessité de présence physique.

Quand je suis dans une audition, j'ai une espèce de dissociation, une dissociation professionnelle qui fait que... on se coupe un peu de son affect pour être dans "qu'est-ce qu'on va faire de ça et comment on va avancer sur les sujets, comment on va construire à partir de ça ?" -Moi, je n'ai jamais imaginé qu'un enfant victime d'inceste se serait suicidé.

Ca, je ne l'imaginais pas. -Mon fils s'est suicidé, il avait dix ans. Il s'est pendu dans sa chambre après l'école, après le retour de vacances chez son père.

Je pense que c'est pour ça que je suis là. Il s'est suicidé parce que la justice m'obligeait à le présenter à son père. Il ne voulait pas aller en vacances une semaine sur deux chez son père, une fois qu'on a été séparés.

Et mon avocat a insisté en disant : "Si vous ne le présentez pas, c'est du pénal, c'est de la non-représentation d'enfant. Vous allez aller en prison. Et je ne veux pas vous défendre pour ça." Donc j'obligeais mon fils Edouard à aller la moitié des vacances scolaires chez son père alors qu'il avait dénoncé des violences de tout genre.

Moi, il m'avait dénoncé des violences sexuelles que son père l'obligeait à faire à chaque vacances scolaires quand ils étaient chez leurs grands-parents à Carantec pendant la sieste. Il lui montrait des vidéos porno sur son... sur son téléphone portable et sur son ordinateur.

Et ils demandaient des choses sexuelles à mes enfants. Moi, je ne pensais même pas possible qu'on puisse demander ça. Sauf que les enfants, ils étaient...

Ils culpabilisaient, ils ne comprenaient pas ce qui leur arrivait. Ils avaient huit, neuf ans, six ans. Ils ont trois ans d'écart.

Et donc c'était juste atroce. Sauf que moi, je n'ai pas pu dénoncer ça parce que j'avais un juge des enfants qui me disait : "Madame, s'il y a un problème, on place vos enfants direct à l'ASE." -On est des humains, on prend les choses comme elles sont et comme elles viennent.

Il n'y a pas à se préparer. Il y a à accueillir, c'est tout. Et avec les conséquences que ça a sur nous.

Mais les conséquences que ça a sur nous, c'est rien par rapport à ce que les victimes ont vécu. Voilà. -Je fais des sacrifices personnels.

Il pleure. Pardon, c'est la fatigue. Je fais des sacrifices personnels pour faire avancer les choses.

Il faut qu'elles avancent. Comment peut-on se satisfaire, en France, qu'il y ait des enfants violés que l'on remet tous les jours avec leur violeur ? Musique -J'ai beau être habituée à parler d'inceste et de violences sur enfants, c'est la première fois que je ne suis pas invitée à le faire, mais convoquée, sous peine d'amende et de prison.

Les conditions de cette prise de parole, son importance potentielle pour la cause que je défends, ont entraîné chez moi un état de sidération prolongé depuis que j'ai reçu la convocation il y a trois semaines. Votre convocation m'a fait redevenir la petite fille impuissante qui n'a d'autre choix que de se confronter aux attentes des adultes sous peine de sanction, à qui on demande de parler, qui en a des choses à dire aux adultes et qui est prête à les dire, mais qui sait qu'on ne la croira pas. -Je sais que pour les victimes c'est compliqué, mais elle m'a fait réfléchir aussi dans le positionnement.

Oui, c'est une commission d'enquête, pour autant une convocation pour des victimes qui viennent apporter quelque chose, on pourrait trouver une autre formule. -Je rappelle qu'une commission d'enquête, c'est d'auditionner des acteurs qui prêtent serment. Le mensonge, c'est cinq ans d'emprisonnement et 64 000 euros d'amende. -Je vous rappelle que l'article 6 de l'ordonnance du 17 novembre 1958, qui est relative au fonctionnement des assemblées parlementaires, impose aux personnes entendues par une commission d'enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Je vous invite donc à lever la main droite et à dire "je le jure" après avoir activé votre micro. -Je le jure. -JE LE JURE. -Il faut cette émotion.

Parce que trop souvent, cette émotion est restée silencieuse, cachée, taboue. C'est cette émotion, justement, qui doit créer l'électrochoc. -Quand vous entendez les témoignages, vous avez un peu envie d'une révolution.

Et donc, la question c'est comment on va faire la révolution de façon efficace, rapide, sans tomber dans l'injustice. -Il est certain que vous allez devoir... prendre une décision radicale et majeure.

Par les lois que vous ferez voter, vous direz le mot d'ordre. Le mot d'ordre sera : Mesdames si votre enfant vous dit : "Papa me viole", vous devez lui dire de se taire ou bien vous devez le protéger. Et c'est à vous qu'il appartiendra de faire ce choix.

Si le mot d'ordre ne vient pas du Parlement, les enfants ne seront pas protégés. Musique -Pour nous, c'est très clair, on en a assez. C'est documenté, c'est dit.

Alors c'est bien qu'on parle d'inceste parce qu'on parle souvent de violences faites aux enfants ou de violences sexuelles. On nomme rarement l'inceste. Quand même, 80 % des violences faites aux enfants.

Mais on en a assez. Voilà. 82 préconisations du rapport de la CIIVISE.

Enfin, vous le savez. On n'en est encore à rien. On n'en est à rien.

Les enfants sont massacrés, on parle de crimes massifs, systémiques, il n'y a aucune politique publique en France. C'est insupportable. Qu'est-ce qu'on n'est pas capable de faire ?

Où est notre humanité quand on ne protège pas les enfants ? -Ce qu'on attendait de la classe politique à la suite de la CIIVISE, c'était une action avec une forme de diligence. On ne l'a pas eue.

L'attention du public s'est concentrée sur autre chose. Il y a une attente politique que vous devez satisfaire. La balle est dans votre camp. -Pourquoi est-ce qu'on n'a pas agi plus vite sur ces sujets-là ?

En fait, nous sommes tellement sollicités sur divers sujets que... malheureusement, on se fait happer par autre chose.

Et quand on essaye de travailler sur ces sujets-là, on nous présente d'autres sujets en priorité. On n'a pas d'excuses. -Il y a des petites avancées.

Heureusement qu'il y a des petites choses qui changent, que les collègues on fait avancer des choses avant cette mandature. Bien sûr, on le voit tout le temps. On voit qu'il y a des choses qui ont avancé, quand même.

Il n'y a pas un immobilisme. C'est beaucoup trop lent. A ce rythme-là, dans dix siècles, et je ne sais pas où on sera, ça n'aura pas suffisamment avancé. -Et il est vrai qu'en même temps, j'avais un peu honte en vous entendant.

Parce que ça fait bientôt dix ans que je suis députée. Et je me dis : "Qu'est-ce que j'ai fait pendant ces dix ans sur le sujet ?" Alors, j'espère vraiment que cette commission nous permettra de donner un coup d'accélérateur majeur.

C'est un phénomène d'ampleur qui détruit la vie des gens, qui s'attaque aux plus fragiles. Et nous, pendant ce temps, on trouve plein d'autres choses à faire, alors qu'on est là pour faire la loi. -Vous savez, la procédure classique du cheminement d'une loi, c'est 12 mois, parfois 18 mois. -Que ça n'aille pas suffisamment vite, oui, mais on est en démocratie. -Le temps que ça soit examiné en première lecture dans une chambre. -La démocratie a une temporalité. -Qu'il y ait la navette, que le texte soit inscrit dans l'autre chambre, au Sénat. -C'est la temporalité du débat parlementaire, du vote de la loi. -Que ça revienne, qu'il y ait une commission mixte paritaire, qui aboutit ou qui n'aboutit pas. -Sinon il n'y a pas de problème, on arrête la démocratie, puis on dit : "Maintenant, c'est comme ça, avec tout ce que ça peut impliquer." -Deuxième lecture, peut-être une troisième lecture à l'Assemblée nationale. -C'est le prix à payer pour notre liberté, pour la justice.

Donc on ne peut pas s'affranchir de ça. -Pourquoi l'inceste est tabou ? Pourquoi l'inceste est pratique dénie ?

Est un sujet aussi grave, aussi tabou ? Et, en fait, personne n'en parle, il y a un silence. Musique -Combien de papiers, combien d'émissions de radio, combien d'émissions de télévision ont été dédiées à votre commission depuis qu'elle a été annoncée et créée ?

Honnêtement... pas beaucoup.

Même dans les médias, ça reste tabou, puisque même quand on crée une commission d'inceste parental dédiée au traitement judiciaire de l'inceste, ça passe un peu sous les radars. C'est fou. Voilà... -J'ai effectivement fait passer un communiqué de presse, et peut-être certains de mes collègues aussi, auprès de plusieurs journalistes, pour indiquer la mise en place de la commission.

Je n'ai pas eu un seul appel, en fait, pas une seule réaction, pas un seul message. -Où est la presse depuis le début de vos travaux ? Je vais le dire dans le micro, nous nous posons la question, nous aussi. -Nous avons constaté, et plusieurs de mes collègues l'ont constaté comme moi, que la presse était très absente au départ. -Cela prouve le mépris.

Moi, je dis que c'est un mépris par rapport aux victimes. Mais plus que ça, c'est un mépris par rapport à l'enfant. L'enfant qui doit être protégé.

Voilà ce que je pense. L'enfant qui doit être protégé. La presse doit protéger l'enfant aussi.

Justement, en mettant en avant, en se mobilisant sur le fait qu'il y a des députés, qu'il y a une commission d'enquête qui parle du traitement judiciaire de l'inceste parental. -L'inceste vient sur le devant de la scène et puis il disparaît. Et puis il revient.

Et puis il disparaît. Et puis il revient. Et puis il disparaît.

Et à chaque fois, on a l'impression de redécouvrir la roue. C'est ce cycle-là qu'il faut rompre. -Notre société, ce n'est pas qu'elle ne veut pas avoir, ce n'est pas qu'il y a un tabou, c'est qu'elle le fait exprès de ne pas mettre en avant ces sujets.

Et donc c'est la même chose, presque, dans la société. Ce dont ont peur beaucoup de gens, c'est du changement. Ce qui fait peur, c'est le changement.

Et là, nous avons nécessité d'un changement important. Moi, c'est plutôt ça que je questionne. -L'inceste, ça nous renvoie chacun à l'intime et à l'horreur, en fait.

Et donc, il y a une forme, pour moi, que je vois dans tous les pans de la société, une forme de protection qui s'apparente à du déni. C'est des choses qu'on ne veut pas voir. Parce que c'est trop douloureux et ça ouvre la boîte de Pandore sur des horreurs.

Dès lors qu'on les voit, on doit les traiter. Et ces horreurs-là, c'est l'humanité qui en est responsable. -Concernant les journalistes, c'est vrai que les journalistes, vous êtes une aide essentielle, quelque part, pour faire naître des affaires, pour faire un peu de bruit, pour passer aussi l'information, quelque part.

Comme vous dites, les personnes ont peut-être des difficultés aussi à porter plainte, elles ne savent pas...

Voilà, vous êtes un vecteur d'information qui est essentiel dans la société. Moi, je suis très frappée, il y a eu deux commissions d'enquête, là, il y a eu la commission d'enquête sur l'audiovisuel public et notre commission. Moi, je constate qu'on n'a pas du tout la même attention, on n'a même pas du tout la même couverture, alors que cette commission d'enquête, quand même, enfin, vu le sujet, elle est essentielle, quoi, c'est un des plus gros sujets de notre société, pour moi, du moment, la protection de nos enfants, la violence sexuelle sur nos enfants.

C'est effarant. -Moi, ça me désespère, quoi. On s'est tapé, pardon, la commission parlementaire sur l'audiovisuel public, où on en avait plein sur les réseaux, matin, midi et soir, où c'était que de la politique entre Xavier Niel et machin, des punchlines, des... -Mais Jérémy, franchement, mais qu'est-ce que tu fais là ?

Pourquoi tu... -Voilà.

OK, c'est important l'audiovisuel public, mais moins important, pour moi, que la protection des enfants face aux violences sexuelles. -C'était moins sardine et plus explosif et peut-être que ça a attiré un petit peu plus. C'est dommage.

Si c'est parce qu'il faut faire du scandale et des éclats pour faire parler de soi, je trouve ça dommage. -Je vais être hyper dure, mais je pense que la presse adore le buzz politicien. Et que les sujets de fond... -Le démarrage a été compliqué, probablement parce que c'est un sujet tellement tabou et qui dérange que certains, peut-être, n'ont pas voulu parler de ce sujet-là, en se disant : "Les gens ont besoin de sujets peut-être un petit peu plus légers." Et puis finalement, ils ont compris qu'il fallait en parler parce que ça concerne, je crois, tous les Français et toutes les Françaises.

Musique *-L'illustratrice Cécile Cée, *la chorégraphe Mirlo Dulaurier *et l'actrice Coline Berry ont témoigné devant les députés *des témoignages forts, bouleversants. *Celui de Coline Berry a marqué *les esprits. Elle accuse son père, l'acteur Richard Berry *et son ex-compagne Jeane Manson d'agressions sexuelles. *L'enquête a été classée sans suite en 2022 pour prescription. -Je suis née dans la violence.

Avant même ma naissance, mon père avait éclaté la tête de ma mère contre un lavabo, puis il l'a frappée enceinte de sept mois, il lui a donné des coups dans le ventre, il lui a perforé un tympan. C'est dans cette violence que je suis venue au monde. Ce n'est pas un détail, ce n'est pas un contexte accessoire, c'est le point de départ.

Puis on m'a fait jouer. Mais les jeux de l'orchestre n'étaient pas des jeux. C'étaient des viols répétés, presque chaque week-end.

Le sexe de mon père dans ma bouche en guise de trompette ou de flûte. Je garde encore aujourd'hui le souvenir de l'odeur, le souvenir des sensations. Le souvenir des images, des traces qui restent et qui ne s'effacent pas.

A dix ans, j'ai cessé de manger pendant les vacances scolaires pour qu'il me ramène chez ma mère, pour ne plus le voir, pour faire cesser ses viols. J'ai tenu presque deux ans. Je me souviens de la fatigue, du corps qui lâche, mais aussi de cette idée très claire : ce n'est pas un caprice, c'est ma seule façon de me protéger.

Une stratégie de survie, même au prix de me mettre moi-même en danger de mort. Tout, pourvu que ça s'arrête. J'avais aussi tissé une toile autour de mon lit pour empêcher qu'il s'approche la nuit. -C'est vrai que ce passage, il a mis en lumière la commission.

C'est-à-dire que les Français ont appris qu'il y avait une commission d'enquête après ce passage-là. Donc typiquement, mon père, il m'en a parlé. -Oui, c'est fort possible qu'après le témoignage de Coline Berry, il y ait eu un tournant.

C'est fort possible que ce soit ça aussi qui ait déclenché un intérêt pour la commission d'enquête, bien sûr. -Ce témoignage est d'une gravité, mais...

D'une violence inouïe. Inouïe. C'est l'un des témoignages les plus violents que nous avons entendus.

Des plus violents. -Vous voyez bien, quand elle s'exprime, elle en a encore des tremblements. Quand elle vous parle de l'odeur, quand elle vous parle de l'image...

On voit très bien qu'elle revit les scènes quand elle en parle. -Moi, j'aimerais bien que ce soient les témoignages de personnes qui ont moins de capacité à avoir accès à tout ça qui soient entendus, en fait. Vous voyez ?

Même si je suis très contente...

Voilà. Il ne peut pas y avoir...

Sur ce sujet-là, il ne peut pas y avoir des paroles qu'on écoute plus que d'autres. -C'est ce que je questionne, c'est qu'il n'y aurait pas besoin, normalement, que ce soit Coline Berry ou quelqu'un qui est connu. Tous les témoignages se valent, normalement.

Nous sommes dans une république. Normalement, tous les témoignages devraient se valoir. Après, c'est comme ça.

Il faut des gens que l'on connaît déjà, pour que les gens se sentent plus... impactés directement. -Malheureusement, parfois, les actualités n'ont pas joué pour nous.

Aujourd'hui, l'actualité dramatique joue en la faveur des députés qui ont envie de faire avancer les choses sur ce sujet-là. *-Une semaine après *la découverte du corps de Lyhanna, *la colère ne retombe donc pas *avec une question lancinante. *A qui la faute ? *-Le suspect était visé par plusieurs procédures, *notamment une plainte pour viol sur mineur, *pour laquelle il n'a jamais été entendu *ni placé en garde à vue.

Alors, *aurait-on pu empêcher *ce drame ? -Il y a un momentum aujourd'hui. -On voit que l'auteur, le frère, le père...

Et si on ne nomme pas l'inceste, là, nous avons manifestement, même si bien sûr, après, il faut travailler, étayer, il y a un travail d'enquête, etc. Nous avons quand même une famille avec un caractère d'inceste qui me paraît évident. Et c'est là-dessus qu'il faut travailler. -Il ne faut pas, quelque part, que l'émoi qui a été soulevé par cette dramatique histoire retombe.

Donc oui, ça va servir. La commission d'enquête va servir. -Malheureusement, l'affaire Lyhanna, elle va nous permettre d'aller encore plus vite et encore plus loin. -Il faut qu'on arrête de travailler par pièce et en silo.

C'est ça qui provoque ces dysfonctionnements. Tout le travail se fait en silo systématiquement. C'est ça qui provoque les dysfonctionnements.

C'est pour ça que je veux une bascule sociétale. C'est pour ça que je veux des marqueurs et des symboles forts d'une bascule de la prise en compte de l'enfance dans notre société. -Aujourd'hui j'ai la parfaite conscience que la France n'aime pas ses enfants et c'est terrible, pour moi, de le dire.

J'ai honte. Quand vous repassez en mémoire tous les scandales de l'aide sociale à l'enfance, quand vous vous rendez compte que l'enfant parle et qu'on ne le croit pas, qu'on lui demande de répéter plusieurs fois, qu'on met en doute sa parole, qu'on n'entend pas le parent qui porte sa parole, qu'on renvoie l'enfant chez un agresseur potentiel...

Que les gens continuent de dire que la fessée, c'est quelque chose de génial, qu'il faut foutre deux baffes pendant les émeutes et ça va calmer, etc. Quel autre constat j'aurais pu tirer du rapport de la France à ses enfants ? Il est celui-là.

Aujourd'hui, les enfants ne sont pas protégés. Ils ne sont pas suffisamment protégés. Il y a des parents formidables, des parents aimants.

C'est vrai, heureusement. Mais la France... n'aime pas ses enfants.

J'insiste. -Aujourd'hui, après l'affaire Lyhanna, vous avez une colère qui est extrêmement forte et cette colère-là, elle vient de l'injustice. Elle est totalement légitime.

Mais en revanche, elle fait dire des choses qui sont incompatibles avec un état de droit. Combien de fois j'entends : "On fait ça à ma fille, je le tue." "On touche à ma fille, je le tue, je lui coupe la gorge." Musique -Je vous l'ai dit, certaines situations vont jusqu'aux idées suicidaires, voire des tentatives de suicide.

Souvent des passages à l'acte. Après la levée d'une amnésie traumatique pour une ado, elle a fait 17 tentatives de suicide en un an. Pardonnez-moi, mes écrits datent de la semaine dernière.

Nous en sommes à 18. Alors, elle sort de soins et recommence systématiquement. Rassurez-vous, rassurons-nous, les droits du père sont maintenus.

Sa soeur continue de voir son agresseur présumé un week-end sur deux, la moitié des vacances. -C'est avec beaucoup d'émotion que je regrette que nous n'ayons pas pu avancer mieux. Des choses ont été faites, mais pas assez et pas très bien.

Musique Marianne... m'a énormément surprise et déçue.

Parce que consacrer un article sur ma façon de réagir dans les auditions et pas sur le fond, sur le sujet, c'est navrant. Voilà. On m'a reproché d'être trop dans l'émotion, je suis comme je suis.

Et mon émotion, elle me permet d'avancer, de travailler. -Quand les gens parlent de leur expérience avec émotion...

Comment vous voulez qu'ils en parlent autrement ? "Mon frère a été violé, il s'est pondu. Parce qu'on l'a laissé en contact avec mon père malgré les..." Il ne faut pas dire, parce qu'on verse dans l'émotion ?

Si on ne dit pas, on ne traite pas, en fait. C'est indissociable du traitement. -Si la commission d'enquête ne produisait rien en termes de préconisations, de modifications législatives ou réglementaires, on pourrait dire qu'elle a versé dans l'émotion, elle a servi à rien.

Moi, j'étais toujours, vraiment mue par, "OK, au-delà du témoignage, maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? Comment on fait ?" Mais le témoignage, il est fondamental. -Il y a un monde entre la protection de l'enfance et le militantisme.

Et ce monde passe par l'exigence de nuances. Cette vérité est complexe et c'est ce que je vais tenter de vous faire ressentir et peut-être même percevoir. Il m'a également semblé percevoir au fil des auditions, sans que ça suscite l'étonnement des membres de la commission, une vision caricaturale des institutions.

Je m'explique. Une justice complice ou laxiste qui protège les abuseurs, voire de la bouche même d'un magistrat qui organiserait l'impunité des abuseurs quand elle ne jetterait pas en prison les mères qui veulent protéger les enfants. Un ordre des médecins qui réduirait au silence par la terreur, c'est le mot qui a été employé.

Eugénie Izard vous disant même que l'ordre des médecins est "le bras armé des agresseurs". -La commission d'enquête, son but, c'était de travailler sur le traitement judiciaire de l'inceste et sur le statut des mères protectrices. Donc forcément, ce qu'on voit, c'est ce qui ne va pas.

C'est pour ça qu'on fait une commission d'enquête. Et évidemment, il y a beaucoup de choses qui ne vont pas. On ne peut pas dire que tout marche bien quand on a 1 % des victimes d'inceste...

Enfin, seulement 1 % des personnes auteurs d'inceste qui sont condamnées. On ne peut pas dire ça. Voilà, c'est juste les chiffres. -C'est là où nous ne pouvons pas agir sur le cas individuel.

C'est que ces témoignages ne sont pas isolés, c'est qu'ils font complètement sens avec toutes les autres affaires qu'on entend. L'indépendance entre ce que l'on fait et la justice, oui, certes, mais pas quand on a une multiplication des faits. Il y aurait un fait isolé, oui, là, évidemment, on aurait nécessité d'un contradictoire systématique.

Et nous, c'est une commission d'enquête, pour autant, nous ne sommes pas enquêteurs. Nous ne sommes ni la police, ni la justice, ni journalistes. Je n'ai pas les moyens de faire des actes d'enquête. -On n'a pas entendu d'affaires en cours, sauf si ces affaires avaient été déjà médiatisées par les mères protectrices, par exemple.

Parce qu'on n'a pas le droit d'interférer sur des affaires en cours en tant que parlementaires. Vous connaissez le principe de la séparation des pouvoirs. -Et pourquoi on a auditionné, effectivement, le psychiatre Bensussan ?

C'est parce qu'on sait aussi qu'il y a des critiques. C'est parce qu'on sait aussi qu'il y a des personnes qui ne sont pas forcément toujours d'accord avec le fait que la parole, il y a toujours une vérité. C'est parce qu'on sait aussi qu'il y a des cas où, peut-être des parents, notamment, instrumentalisent leur enfant pour une cause ou une autre ou pour une séparation.

Parce qu'on le sait. Et on en a parlé, donc on a mis tout sur la table. -Je suis très, très, très satisfaite de cette commission d'enquête.

Je ne comprends pas du tout les procès qui lui sont faits, honnêtement. Ce n'est pas du tout, pour moi, à la hauteur. Et puis en plus, on a le sentiment que c'est des jugements.

Musique -Ces mois d'audition ont profondément changé ma vie et ma vision du monde. Une fois qu'on entend certaines paroles, une fois qu'on comprend réellement l'ampleur de ce que vivent certains enfants et certains parents protecteurs, on ne regarde plus la société de la même manière. Il y a une souffrance que j'ai... découverte, une souffrance que je ne soupçonnais pas.

Et des situations, aussi, que je ne soupçonnais pas. Vous côtoyez des personnes, des hommes, des femmes, vous vivez avec eux, ils vivent avec vous et vous ne soupçonnez pas qu'ils sont dans une telle violence. Donc vous vivez avec des monstres à côté de vous, avec vous. -C'est sûr qu'on ne ressort pas de cette commission... indemne.

Je suis entrée Maud Petit, j'en ressors différente, ça je le sais, je sais que c'est comme ça aussi pour mes collègues. Peut-être que ça nous a rendus plus forts. Je me suis fait accompagner.

J'ai beaucoup parlé, j'ai beaucoup pleuré, j'ai fait sortir beaucoup de choses, beaucoup d'émotions. Ca m'a aidée. Cette personne va continuer à m'accompagner.

Mais il faut absolument un suivi. Il faut pouvoir parler de ces choses-là à un professionnel. Et on manque de ça à l'Assemblée nationale.

Rendez-vous compte. Je voudrais saluer les collègues membres de cette commission et ceux qui ne sont pas membres mais qui sont en soutien. Parce qu'un simple : "Comment ça va, Maud ?

Comment ça va ? Comment ça va, Florence ? Comment ça va, Béatrice ?

Comment ça va, Monsieur le rapporteur ? Comment ça va, Arnaud ?" Rien que ça, c'est déjà un soutien énorme.

Il y a quelque chose d'extraordinaire qui s'est passé au fur et à mesure des semaines d'audition, c'est que toutes les étiquettes politiques avaient sauté. On s'est parlé, on s'est soutenu comme... comme une équipe, en fait.

Et ça, c'était beau. Et ça, j'aimerais bien que ça se poursuive. Mais bon, le temps va nous manquer.

Ce que j'ai déjà eu l'occasion de dire aussi, parce que je ne veux pas qu'on nourrisse de faux espoirs, je me sens contrainte, vraiment, de le dire et de le répéter, c'est que cette commission d'enquête, heureusement qu'elle a lieu, mais elle arrive bien tard, parce que nous sommes quasiment en fin de mandature. L'année prochaine, dès lors que le nouveau ou la nouvelle présidente de la République sera élu, il y aura une dissolution. Donc, il nous reste un an là, et même pas vraiment, parce qu'en janvier, en février, l'année prochaine, mars, avril, jusqu'à avril, mai, il y aura une campagne électorale.

Donc c'est un temps qu'on ne pourra pas mettre à profit pour travailler. Je ne peux pas faire croire qu'on va réussir à faire aboutir des textes de loi rapidement. Il faut qu'on avance, bien sûr. -Je pense que ça ne va pas du tout être compliqué.

C'est une question de priorité. Il ne faut pas perdre une seconde. Sur ces sujets, il faut faire feu de tout bois.

Parce que quand on avance, quand on saisit l'opportunité d'avancer, c'est une modification structurelle qu'on apporte à la société, donc c'est des enfants qu'on sauve. Donc, on ne peut pas s'amuser à se poser plein de questions, à dire : "Oui, mais bon..." Il faut y aller, il faut foncer. -La commission d'enquête n'est pas une fin en soi.

Il n'est pas question qu'elle reste sans suite. Je crains qu'il n'y ait pas de volonté politique pour pouvoir mettre les moyens. -Il faut des symboles.

C'est pour ça que je travaille sur l'imprescriptibilité. On n'a pas su protéger ces victimes, donc on leur doit quelque chose. Donc on leur doit l'imprescriptibilité, qu'une victime puisse révéler au moment où elle peut le faire. -C'est que ces personnes qui se rendent coupables de ces crimes atroces, elles puissent comprendre que jusqu'à la fin de leur jour, elles pourront être redevables de ce qu'elles ont fait. -Actuellement, l'imprescriptibilité, ce sont les crimes contre l'Humanité.

Est-ce qu'il y a un symbole plus fort en France que ces crimes contre l'humanité ? -Quand vous voyez le nombre de victimes, en fait, vous vous posez des questions. Il me semble que c'est l'association Face à l'inceste qui parle de 7,4 millions de personnes qui se déclarent victimes d'inceste en France.

Il faut rajouter toutes les personnes qui savent ce qui leur est arrivé, qui ont honte de le dire et qui ne parlent pas, qui doivent être très nombreuses aussi, et il faut y rajouter toutes ces personnes qui ne savent même plus ce qui leur est arrivé parce qu'elles sont dans une période d'amnésie traumatique. C'est un crime de masse qui n'est pas organisé comme on a pu organiser la Shoah, la traite négrière, mais c'est organisé, quand même, à un échelon local. Celui du foyer, de la famille, de l'intime.

C'est organisé par les agresseurs. Comment est-ce que je vais m'y prendre pour que l'enfant me fasse confiance et ne répète pas ? C'est organisé.

C'est un crime contre l'Humanité. -Je sais que ce que vous direz sur l'inceste parental aura des conséquences sur l'économie générale du droit, notamment sur l'économie générale du droit applicable à la prescription, bien sûr. Mais vos travaux sont circonscrits par le champ de l'inceste parental et vous le direz pour ce champ là et cela va avoir des conséquences pour d'autres champs.

Il y a d'autres pays qui sont des grandes démocraties qui ont reconnu l'imprescriptibilité des violences sexuelles faites aux enfants il n'en demeure pas moins des états de droit aussi structurés que le nôtre. Bien sûr que les gardiens du temple sont lassants. Bien sûr que ce sont eux qui ont le pouvoir.

Bien sûr que les crimes et délits sexuels commis contre les enfants seront reconnus imprescriptibles dans peu de temps. Bien sûr. -Ce symbole ne peut être que le début d'une bascule, mais une bascule vers la prévention.

On veut qu'il n'y ait pas de victimes. -La question, par exemple, moi, que je pose beaucoup et qui met toujours tout le monde mal à l'aise, mais que, pour moi, on ne peut pas passer sous silence, c'est la question du traitement des auteurs et de la prévention des auteurs. Sur la question de l'inceste, la figure du monstre, elle nous est tellement insupportable qu'on refuse de parler de la question des auteurs potentiels.

Et pour moi, c'est... c'est terrible.

Vous voyez, il y avait une des auditions, une femme qui disait, en gros, il y aurait un million, enfin, vous voyez, un million de violences sur les mineurs. On ne va pas mettre un million de personnes en prison, en fait. Alors, comment on fait ?

Donc, la question de la prévention et de... "OK, si vous avez des désirs sur les enfants, il est impératif, obligatoire, d'aller voir des professionnels, d'être suivi, d'être accompagné, d'être marqué à la culotte, voilà, pour ne pas passer à l'acte, à la fois pour les enfants, évidemment, en premier lieu, et pour vous, parce que derrière, le système pénal aujourd'hui, en tout cas demain, sera beaucoup plus efficace et vous y échapperez pas." -Je sais qu'il y a des agresseurs qui ont pris la décision de se faire aider.

C'est quelque chose d'incroyable. Peut-être que ces personnes-là ont entendu ces témoignages et se disent : "Je suis un criminel en puissance, j'ai touché, j'ai fauté et je dois moi aussi me faire aider." C'est ça qu'elle aura permis aussi, cette commission, d'entendre le sordide, d'entendre l'atroce, d'entendre le tabou, ce qui reste tellement sous silence habituellement, de faire prendre conscience et de faire prendre conscience aussi aux agresseurs.

Ca, c'est une victoire. Je voudrais remercier infiniment, aussi, toutes les personnes qui nous ont suivies pendant toutes ces semaines. Il y a des personnes qui ont découvert ce sujet.

Il y a des personnes à qui on a transmis la force d'aller porter plainte, de parler. J'ai parlé. Parce que dans ma famille maternelle, il y a eu aussi ces horreurs.

Quelque part, si vous voulez, j'ai voulu dire que... même moi, en tant que députée, j'étais concernée.

Alors, pas directement. Ce n'est pas ma génération. Parce que probablement que ça a pu aider certaines personnes de se dire que ça peut concerner tout le monde.

Musique -Il faut aussi qu'on comprenne bien que ça n'est pas que du ressort de la loi. Par exemple, l'alerte ou, en tout cas, le fait de poser des questions face à un comportement inadapté. Il faut aussi acculturer la société à dire que ce sont des sujets extrêmement complexes et sensibles, mais quand on a des alertes, il faut vraiment les prendre très au sérieux.

D'où qu'elles viennent et quelles que soit la personne à qui elles s'adressent. La loi, le politique, ce n'est pas Dieu. Il ne peut pas tout régler, il peut régler sa partie. -Si vous voyez des choses, allez parler, allez dire, signalez.

C'est un travail collectif incommensurable qu'il faut qu'on fasse. Musique

Inceste, du silence à la loi | Documentaire complet LCP — Arnaud Bonnet · Pourquijevote