Yaël Braun-Pivet revient sur la dissolution : "J'avais le sentiment d'être quantité négligeable"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Il m'a consultée, mais la décision était prise.
Oui, donc il ne vous a pas consultée.
Pas annoncée, mais on a eu un échange. On a eu un échange sur le sujet. Il vous a informée, plus que consultée. Il m'informe, et moi je demande effectivement à avoir un échange avec lui, et donc on aura un échange d'une quinzaine de minutes en tête à tête sur le sujet. Mais effectivement, la décision est prise, donc c'est plus une information qu'une consultation.
Il vous le dit, vous êtes plusieurs autour de la table, mais vous, vous ne lâchez pas le morceau. Vous vous dites au président, devant tout le monde, il faut que tu me consultes. Enfin, il faut qu'on... c'est ça ?
Oui, je le vous vois toujours.
Il faut que vous me consultiez, monsieur le président.
La constitution vous impose de consulter la présidente de l'Assemblée nationale que je suis, et il me répond du tac au tac, mais c'est ce que je suis en train de faire. Et je lui dis non, ça n'est pas la consultation prévue par la constitution. Je veux que cette consultation ait lieu. On me dit, bon, écoute, si tu veux, je termine le tour de table et on sort pour discuter.
Lui, il vous tutoie ?
Il me tutoie, oui.
Vous le voyez et vous sortez...
Et on sort dans le jardin et on va se mettre autour d'une table et on discute.
Et il vous dit, donc j'ai décidé de discuter.
Et là, voilà, on argumente. Et je lui dis, mais en fait, c'est une erreur. Je lui explique pourquoi. Je lui dis, mais on peut faire différemment. D'aucuns, très sympathiquement, diront que je lui ai proposé d'être première ministre, ce qui n'a jamais été le cas. Mais en revanche, je lui dis, vous vous trompez parce qu'on peut avancer et on peut bâtir une coalition avec les Républicains. Et donc, ils ne vont pas renverser le gouvernement à l'automne parce qu'on peut construire ensemble. Donc, bâtissons avec les Républicains un pacte de coalition. Et je lui dis, laissez ce travail se faire pendant l'été.
Et en septembre, vous pourrez nommer un nouveau gouvernement qui portera cette coalition avec les Républicains. Et je lui dis, et si jamais, pendant le cours de l'été, on n'arrive pas à former cette coalition, il sera toujours temps de procéder à la dissolution de l'Assemblée nationale en septembre. Voilà ce que je lui dis. Et qu'est-ce qu'il vous répond ? Il me dit qu'il n'y croit pas du tout, que les Républicains ne viendront jamais dans un système de coalition, qu'il vaut mieux profiter de ce moment-là, de prendre tout le monde par surprise, organiser des élections rapides, etc. Il était très sûr de lui. Il était très sûr de lui, il n'écoute pas mes arguments.
Mais au moins, je suis peut-être la seule en France à avoir la chance, vous voyez, comme mon grand-père, de pouvoir lui dire ce que je pense avant qu'il annonce ses mots fatidiques à la télévision.
Juste à quel moment, enfin, pourquoi selon vous, le président, contre tous les éléments, contre ce que vous lui avez dit, contre les sondages qui présageaient rien de bon en cas de dissolution, après des européennes catastrophiques pour lui, pourquoi il s'est dit « si je dissous, ça va marcher », alors que tout m'indique le contraire ? Oui, je n'en sais rien.
C'est un mystère pour moi. Je ne sais pas pourquoi il a fait ça. Ce que je crois déceler, c'est que la décision a été prise, même avant les résultats, et que ce n'est pas quelque chose qui a été impulsif, que ça a été discuté, échangé avec certains. Après, à nouveau, ce qui est vraiment désolant, c'est qu'on n'ait pas eu d'échange. Et c'est vrai que là, moi, ça m'a un peu heurtée, parce que je fais partie de sa majorité.
Donc, il y a la consultation de la présidente de l'Assemblée, prévue par l'article 12, mais il y a aussi l'échange qu'il aurait pu avoir avec moi, en tant que président de l'Assemblée, bonne connaisseuse de l'Assemblée nationale, de ses équilibres politiques, proche de Gérard Larcher, donc du président du Sénat, LR. Donc, il aurait pu avoir mon éclairage pour prendre sa décision plusieurs semaines avant. Vous voyez ? Et c'est peut-être ça, moi, qui m'a le plus heurtée. C'est le fait qu'en tant que figure, comme on dit, de la majorité et bonne connaisseuse de l'Assemblée nationale, il ne m'est pas intégrée dans son processus décisionnel.
Ça voulait bien dire que, en fait, finalement, il ne me considérait pas du tout comme faisant partie de sa majorité, etc. Et c'est ça, en fait, moi, qui m'a blessée, parce que j'avais le sentiment que j'étais quantité négligeable, vous voyez ? Et ça, ça heurte, parce qu'effectivement, vous dites, moi, je rentre en politique à 47 ans, 2017, moi, j'y crois, c'est pour ça que je change de vie, etc. Et d'être à ce point, finalement, toujours... En fait, on ne me calculait toujours pas, malgré deux ans de présidence de l'Assemblée nationale. Donc ça, c'est blessant.
Malgré votre fonction et malgré le moment extrêmement grave, malgré cette décision extrêmement grave, ça a été un moment douloureux dans votre carrière politique, ça ?
C'est super douloureux, parce que tout s'arrête, du jour au lendemain, à la seconde. J'avais plein de projets pour l'Assemblée nationale. Je faisais beaucoup de choses, beaucoup d'innovations, notamment tournées vers les citoyens. J'ai créé un prix de la photopolitique, un festival du film politique. Je fais des permanences citoyennes, des assemblées des idées avec les citoyens, etc. J'ai des expositions d'art contemporain, enfin, plein, plein de choses. Et vous savez, quand vous faites des innovations telles que celles-là, il faut que ça s'installe dans le temps pour qu'elles puissent après durer.
Et au bout de deux ans, j'avais le sentiment qu'on me coupait un peu les ailes, en fait, pour tous ces projets-là. Et puis, c'est d'une brutalité folle, parce que tout s'arrête d'un coup. Donc, tous les collaborateurs, mais de tous les parlementaires, sont virés du jour au lendemain. Il n'y a pas d'entretien préalable. L'entretien préalable, c'est l'annonce de la dissolution. C'est ça, la précarité du monde politique. Et ça, c'est une précarité totale. Et puis après, ça a laissé plein de gens sur le carreau, des parlementaires sur le carreau, des collaborateurs sur le carreau.
Et moi, j'ai des collaborateurs qui ne se sont pas remis de cette dissolution parce que du jour au lendemain, vous tombez dans la précarité. Vous savez, vous avez vos indemnités, mais quand même, vous avez perdu votre job. Les gens, ils ont des emprunts, ils ont des loyers, enfin, ils ont des vies, ils ont des projets de vie. Et on a besoin dans la vie de pouvoir se projeter, etc. Et la dissolution, ce n'est pas négligeable. Chaque député a en gros trois collaborateurs. Donc, vous vous faites le compte, c'est 1500 collaborateurs qui sont sur le carreau, du jour au lendemain.
Et dans le camp d'Emmanuel Macron, est-ce que c'est quoi ? Ils se sont sentis trahis par leur propre chef, finalement ? Il y a eu un sentiment...
Il y a eu un sentiment de trahison et puis un sentiment aussi de mépris parce que j'ai des parlementaires, notamment les parlementaires des grandes villes, qui étaient en dépouillement quand ils ont appris la nouvelle. Donc, le scrutin, leur bureau de vote n'avait même pas fini de dépouiller. Il y a les résultats des Européennes qui apprennent. Ils ont l'info. C'est dur, hein, quand vous êtes engagé en politique. Vous savez, je sais qu'il ne fait pas bon être engagé dans notre pays en politique, que les gens trouvent qu'on est bourré de défauts. Moi, ce que je vois, c'est des engagés, des gens qui sacrifient tout pour la politique, pour l'exercice du mandat.
Les députés, ils bossent 70 heures, 80 heures par semaine. Ils sont tout le temps en déplacement. Ils ne sont jamais chez eux. Il y en a qui mettent leur santé, leur vie de famille, etc. Et c'est vrai que vous faire jeter comme ça en une seconde, c'est très violent par rapport au sacrifice que ça implique la politique.
Yaël Braun-Pivet