Boris Vallaud - Le Barbier du matin du 23/10/24
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Boris Vallaud, bonjour. Bonjour. Derrière l'homme politique, il y a un écrivain. On va parler aussi de « En permanence ». « En permanence, c'est vie que j'ai fait mienne ». C'est le livre que vous publiez chez Odile Jacob, un livre très atypique comme livre politique. Vous partez des portraits des gens que vous connaissez qui défilent dans cette permanence. Vous montrez votre attachement à tous ces individus, à tous ces morceaux d'humanité. Mais vous en tirez aussi des leçons sur le métier de politique. On va en parler. L'actualité, c'est vos nuits passées à voter le budget ou à ne pas le voter.
Cette nuit, l'Assemblée a voté la surtaxe pour les ménages aisés, comme le demandait le gouvernement. Mais le gouvernement le voulait pour trois ans. Et l'Assemblée a décidé que ça serait pour toujours. N'allez-vous pas faire fuir ces contribuables ?
Non, d'abord parce que la question qui se pose à nous, c'est celle de la justice fiscale, pas celle des impôts. C'est est-ce que chacun dans une société contribue à hauteur de ses moyens ? Et là, en l'occurrence, on sait que par exemple, le taux d'effort fiscal d'un milliardaire est inférieur à l'effort qui est consenti par celui qui rentre dans la première tranche de l'impôt sur le revenu. Donc évidemment, ça ne peut pas fonctionner.
Et donc, on ne s'accommode pas de mesures de justice fiscale qui seraient ponctuelles et qui seraient en contradiction non seulement avec les besoins que l'on a de faire fonctionner nos services publics, notamment, mais aussi avec l'idée que l'on se fait d'une démocratie moderne, c'est-à-dire que les parlements modernes ont été créés pour consentir à l'impôt. Et bien finalement, nous sommes dans cette filiation-là. Et alors, mesurez bien que si ça a été adopté, que c'est que ça a été adopté avec une majorité qui s'est trouvée dans l'hémicycle et notamment le modem a rejoint les voies de la gauche.
Une partie de la gauche veut taxer plus l'assurance-vie. Est-ce que ça, ça ne va pas frapper tous les Français qui ont des assurances-vie sans être des riches ?
Non, précisément, je crois que quand l'épargne est le fruit d'une vie de travail, il faut les protéger. Mais il y a aussi la rente qui se nourrit de, j'allais dire, d'augmentations qui ne sont pas le fruit du travail. Donc on protège les classes moyennes.
La philosophie qui est la nôtre dans les amendements que nous déposons, c'est protéger les classes populaires et les classes moyennes, celles et ceux qui n'ont que leur travail pour vivre, et mettre plus et mieux à contribution les très hauts revenus, l'étro-patrouille moine, le monde de la finance, et c'est de ça dont il s'agit dans le cas d'espèce, et puis les multinationales qui consolident, vous savez, 40% de leurs résultats dans les paradis fiscaux. Il manque pour tous les pays de l'Union Européenne 20% des recettes d'impôts sur les sociétés.
Vous comprenez que dans certaines circonstances, les PME, les TPE, nos commerçants de quartier, nos artisans de nos villages payent des impôts de ceux qui n'en payent pas assez.
De la même manière, supprimer des abattements de cotisations qui ont permis de créer des emplois dans beaucoup de PME, est-ce que ça ne va pas créer du chômage ?
Alors, en l'occurrence, nous nous fondons sur une analyse d'économistes documentée, qui a maintenant un recul pour apprécier ce que les baisses de cotisations, par échelle de revenus, a permis de produire en termes de création d'emplois. Il y avait un amendement qui était proposé par le gouvernement lui-même, qui était de relissage des cotisations, c'est-à-dire moins en haut de l'échelle des revenus et plus en bas. Et il se trouve qu'elle n'a pas été votée hier par la coalition qui est censée soutenir pourtant ce gouvernement.
Le problème est donc chez eux ?
Écoutez, ceux qui nous ont laissé la facture, la grivellerie budgétaire, c'est Bruno Le Maire, ce n'est pas nous.
Demain, le problème sera chez vous parce que le RN profite de sa niche parlementaire pour abolir la réforme des retraites. Est-ce que vous voterez cette réforme qui va dans votre sens ?
D'abord, rétablissons la vérité, ils n'abolissent rien du tout. Le premier rendez-vous de l'abrogation de la réforme des retraites, c'était la motion de censure. Le Rassemblement National ne l'a pas votée parce qu'il soutient un gouvernement dont le projet est de maintenir et de mettre en œuvre la réforme des retraites. Il y a deux jours, dans le cadre de l'examen en commission de loi de financement de la sécurité sociale, il y a eu un amendement pour abroger la réforme des retraites. Le Rassemblement National ne l'a pas votée. Et puis là, c'est une sorte de grande supercherie.
D'ailleurs, les organisations syndicales qui se sont mobilisées contre la réforme des retraites le reconnaissent et le disent. C'est-à-dire qu'il n'y aura pas de suite à cette proposition de loi. En revanche, la gauche propose fin novembre un rendez-vous qui permet non seulement de voter à l'Assemblée Nationale, mais ensuite de se donner rendez-vous au Sénat dans une niche parlementaire de gauche et d'organiser encore au mois de février un retour à l'Assemblée Nationale. Pas de majorité au Sénat, enfin bref. Oui, mais ça n'empêche pas. Aucune des deux offensives va marcher. Non, déstrompez-vous.
Ce n'est pas parce que ça n'est pas voté au Sénat que ça ne revient pas à l'Assemblée Nationale avec, vous le savez, le dernier mot qui est toujours donné à l'Assemblée Nationale. Et donc vous demandez au RN de voter la vôtre dans un moment. Moi, je ne demande rien au RN. Il est assez peu conséquent. Rappelez-vous que M. Bardella, dans la campagne législative, envisageait la retraite à 66 ans. Donc je veux dire, les faussaires sur cette question-là, ce n'est pas nous.
Dans votre livre, en permanence, on croise un fromager au bord de la faillite, une femme surendettée, un mécanicien communiste, un prisonnier qui vous écrit, un curé. Vous êtes député ou vous êtes psy assistante sociale ?
Je suis député. Mais il est vrai que dans ma permanence, les gens viennent partager avec moi les duretés de leur vie, leurs difficultés administratives, leurs difficultés de logement, d'accès à l'emploi, de mobilité. Et ils me disent aussi leurs aspirations, ce qu'ils comprennent, ce qu'ils ne comprennent pas, ce qu'ils attendent de leur élu. Et au fond, dans l'espèce de brouillard de l'époque, de tyrannie de l'instant médiatique où il faut prendre parti en cinq minutes sur tout et sur tout, moi, j'ai eu besoin de m'arracher à tout ça et de revenir à l'essentiel, de revenir aux choses humaines.
Parce que sinon, si on n'a pas cette proximité avec les vies de celles et de ceux que l'on représente, je trouve que la politique manque de vérité, manque de sincérité dans son rapport au réel. Et beaucoup de ceux qui viennent me voir, parfois viennent me voir en me disant « Je n'ai rien à vous demander, mais je veux juste vous dire comment ça se passe. Comment ça se passe ma vie ou comment ça ne se passe pas, le plus souvent. » Et j'essaie de répondre à une question qui taraude à tous tes lecteurs, c'est « Que savent-ils de nos vies ? Que comprennent-ils de nos difficultés ?
» Et donc la politique qui parle beaucoup, qui parle en général d'elle-même, là, je lui offre d'une certaine manière un moment d'écoute, un moment de compréhension, un moment de partage, un moment de fraternité. Parce qu'en réalité, ce sont des vies singulières, mais ce sont des vies universelles.
Alors, beaucoup de ceux que vous croisez ont des difficultés avec l'administration, la paperasse. Alors, vous les aidez à se débrouiller, mais vous allez donc soutenir la stratégie de Michel Barnier. supprimer des postes dans les bureaux sans toucher à la fonction publique de terrain.
Mais vous savez, la réalité, c'est que le plus souvent, on supprime des postes dans les administrations centrales sans se priver d'en faire autant dans les administrations déconcentrées. Oui, mais là, il y a une possibilité peut-être de... Mais on verra. Moi, vous savez, je n'ai pas d'a priori. La situation assez singulière et déconcertante, c'est que moi, j'ai été fonctionnaire. Je suis aujourd'hui législateur. Et là, dans la proximité des démarches administratives qu'on va faire, celles et ceux qui viennent en ma permanence, je mesure à quel point ça peut être un golem administratif.
Parce que nous n'avons plus d'interlocuteur, parce qu'il change, parce qu'il y a la dématérialisation, parce que la bureaucratie, et je distingue la bureaucratie de la norme, la norme, elle protège, elle organise la vie en société. Aussi, la bureaucratie rend le recours au droit très difficile. Je parle d'une maman d'un enfant en situation d'handicap qui veut demander une aide. Elle a 24 pages de SERFA, formulaire administratif, à remplir, dont une page d'écrire le projet de vie de l'enfant. Franchement, quand elle pousse la porte de ma permanence, je lis dans ses yeux une forme de terreur. Ça, ce sont les députés qui ont voté des textes, qui donnent les SERFA 24 pages.
Eh bien, précisément, et si on ne l'éprouve pas, mais au sens de le vivre comme une épreuve, aux côtés de celles et de ceux qui ont la nécessité, je le dis, moi, il y a des fois, on n'y comprend pas grand-chose. Eh bien, on n'est pas capable de ce retour critique. Et moi, les choses, je ne veux pas qu'elles soient théoriques, je veux qu'elles soient pratiques. Je le dis aussi dans le bouquin, vous savez, vous connaissez, on est tous à cinq poignées de main du président de la République. Mais moi, je ne sais pas à combien de poignées de main le président de la République est des Françaises et des Français.
Ce que je sais, c'est que comme député, moi, je veux qu'il y ait une seule poignée de main entre moi et celles et ceux que je représente.
On voit monter l'antiparlementarisme. Ce matin, un sondage dit que 23% des gens considèrent que la démocratie, ce n'est pas forcément le meilleur régime. Quand on voit un député être arrêté parce qu'il a jeté de la drogue, ça fait monter l'antiparlementariste. Qu'est-ce que vous lui dites ?
D'abord, j'ai envie de faire le constat, malheureux et désenchanté, que ça fait longtemps qu'il y a de l'antiparlementarisme. Et au fond, elle traverse l'histoire. Elle est peut-être consubstantielle même au régime parlementaire. Il faut évidemment de l'exemplarité. Mais là, dans ce que j'essaye de faire, c'est de dire ce que, de mon point de vue, doit être la politique. Point de vue de la façon d'être et de la façon de faire. Façon de faire, cette proximité. Faire tomber toutes ces frontières invisibles entre les représentés et leurs représentants. Et puis la façon d'être, c'est écouter, écouter sans juger pour vraiment comprendre.
Quand je dis sans juger, c'est qu'on est toujours encombré d'abord de soi, de ses propres préjugés, de son histoire. Mais la politique est surchargée en morale. La politique fait la morale.
Le bien, le mal. Oui, c'est ça.
L'idéologie. On passe notre temps à juger de la façon dont les gens vivent, ce qu'ils mangent, quelles sont leurs pratiques culturelles et sportives, comment ils éduquent ou pas leurs enfants, comment ils habitent. Et où est la place de l'écoute ? J'essaie de résoudre cette contradiction entre les abstractions parfois dans la recherche d'un intérêt général à l'Assemblée et les cas très pratiques sur mon territoire.
Le paradoxe du député, comme le paradoxe du comédien que vous décrivez, celui de Diderot, ça vous amène à, par exemple, considérer que la chasse, c'est à considérer. Il ne faut pas l'interdire comme ça par décret. Et vous dites, quand on brutalise les identités, on prend le risque des identitaires. Ça, c'est un message à la gauche.
Oui, c'est peut-être un message à nous tous. Moi, dans le livre, j'essaie précisément de ne pas prendre parti parce que sinon, on est dans le pour ou le contre. J'essaie juste de restituer ce qui peut tarauder une société, ce qui peut traverser la psyché de territoire qui a le sentiment parfois de la réclusion, de la stigmatisation, d'éloignant, dont on ne parle que comme des périphéries alors qu'elles se vivent elles-mêmes comme des centres. Périphéries de quoi ? Peut-être que c'est au fond les grandes zones urbaines qui sont la périphérie de nos campagnes. Et moi, je suis un élu de la campagne. Et le sentiment d'une domination d'une France sur une autre est très forte.
Et c'est pour ça que je parle des agriculteurs. C'est pour ça que je parle de ce vieux chasseur communiste. Et que j'essaye de donner aussi non seulement de la dignité aux gens, mais de la dignité à la façon dont ils vivent.
Vous décrivez aussi ce que vous appelez une marée de pauvreté quand vous allez visiter les restos du cœur. Vous avez l'impression que la France est au bord d'une grande explosion sociale. Le révolte des pauvres.
C'est très ambivalent parce qu'il y a des vies invivables, si je me permets, cette tautologie. Elle est insupportable. Et oui, les restos du cœur, les épiceries sociales, le secours populaire ou le secours catholique, c'est les bons baromètres de ce qui se passe. Et quand vous y allez, quand on vous dit maintenant, on a des jeunes, maintenant, on a des retraités, on a des actifs qui bossent, mais qui n'arrivent pas à vivre de leur travail. Vous ne pouvez pas ne pas être saisi d'une forme de révolte et de vous poser la question de savoir comment on produit non seulement de la richesse, mais comme on la distribue plus justement, ça nous ramène à notre premier point.
Un mot pour finir du Liban où vous êtes né. N'avez-vous pas l'impression que depuis quatre ans, depuis l'explosion du port de Beyrouth, on a un Liban mis en coupe réglée par le Hezbollah et l'Iran ?
C'est une réalité objective que chacun constate. Je veux dire que moi, j'ai des copains, des copains là-bas et dont on prend des nouvelles. Je dis non parce que c'est ma famille et que tout ça est évidemment douleur. Moi, je sais, j'ai une relation à ce pays dans lequel je suis né, par le hasard des histoires familiales, qui est très romantique. C'était moi depuis toujours ma petite patrie éloignée.
Israël aujourd'hui, menant une guerre contre le Hezbollah, certains disent qu'ils libèrent le Liban du Hezbollah, d'autres disent qu'ils nous mènent une guerre.
Aujourd'hui, moi j'appelle au cessez-le-feu la libération des otages à la paix pour éviter l'embrasement de cette région. Vous savez, j'ai rencontré il n'y a pas si longtemps que ça via des guerrières de la paix que vous connaissez sous un doute, des militants de la paix israéliens, palestiniens et quand je regarde la force qu'elle a l'autre dans cette espèce de grande nuit, je vois de la lumière. Eh bien, je m'y raccroche. Emmanuel Macron, il porte cette lumière au Liban ou il embrouille le jeu ?
Indépendamment des circonstances immédiates, je dois vous dire, j'avais trouvé beaucoup de naïveté dans les expressions juste après l'explosion du président de la République qui semblait dire écoutez, réglez-moi ça dans les 15 jours s'il vous plaît. Le général de Gaulle disait il faut aller vers l'Orient compliqué avec des idées simples mais pas simplistes.
Boris Vallaud en permanence et chez Odile Jacob, un voyage passionnant, très bien écrit dans ce bout d'humanité qui s'appelle l'élande, c'est un severs mais qui est la France. Un morceau de bonheur. Un morceau de bonheur. Merci, bonne journée. Merci.
Christophe, merci Christophe. On vous retrouvera lundi. Et oui, Fête juive oblige lundi pour votre édito. À lundi. Sous-titrage ST' 501
Boris Vallaud