Aurélien Pradié, député LR : "La droite française a toujours été soucieuse de la question sociale"
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Bonjour et bienvenue à Politique sur France Culture. Comme chaque samedi, un entretien approfondi avec une personnalité politique. Avec nous aujourd'hui en studio, Aurélien Pradié. Alors Aurélien Pradié, vous avez été élu en 2017 député de la première circonscription du Lot, une vieille terre de gauche, alors que vous êtes membre du parti Les Républicains. Vous aviez 31 ans lors de cette élection, on vous traite donc de jeune loup. Vous vous étiez déjà présenté dans cette même circonscription en 2012, alors que vous n'aviez que 26 ans, mais déjà un parcours politique, puisque vous avez été élu conseiller général en 2008. Vous êtes donc ce qu'on appelle un homme pressé.
Vous avez appartenu un temps à la tendance Les Populaires, animé par Guillaume Pelletier au sein de votre parti, pas réputé comme la plus centriste. Sous la présidence de Laurent Wauquiez, vous avez appartenu au contre-gouvernement LR et sous la présidence de Christian Jacob, vous êtes donc devenu secrétaire général de LR. Vous êtes donc le numéro 3 de ce parti. Et aujourd'hui, vous soutenez la candidature de Xavier Bertrand au présidentiel de l'an prochain. Mais pour ce qui est de cette année, vous voilà donc tête de liste LR pour les élections régionales en Occitanie. On sait de vous que vous, trois grandes causes vous mobilisent.
La lutte contre la pauvreté, les handicapés, les violences faites aux femmes et aux enfants. Si vous voulez bien, commençons par là. Les violences envers les femmes, en particulier les violences conjugales, ont augmenté de manière spectaculaire en raison du confinement. Or, vous êtes un député qui est parvenu à faire voter une proposition de loi par le Parlement fin 2019 sur ce sujet, d'ailleurs en court-circuitant un projet de loi gouvernemental. Alors aujourd'hui, il y a un numéro de téléphone, on peut le rappeler à toutes les femmes qui nous écoutent, c'est le 3919 qu'il faut appeler. Il y a un centre d'information des droits des femmes et des familles.
Mais à votre avis, est-ce que c'est suffisant ? Qu'est-ce qu'il faut faire de mieux pour empêcher que ce confinement se traduise par davantage de violences faites aux femmes et aux enfants ?
D'abord, je vous remercie pour votre invitation. Je suis très heureux d'être avec vous aujourd'hui pour parler de politique et de ce sujet qui est un sujet éminemment politique. Vous avez raison de dire que la question de la protection des femmes et des enfants a fait partie des grands combats. Je crois à ces mots de grandes causes. En fond, c'est quelque chose qui, à mon sens, requalifie la politique, les grandes causes. Celle-ci en fait partie. C'est une promesse que je me suis faite lorsque j'ai commencé mon engagement politique. Après avoir été maire pendant quelques années, j'ai rencontré plusieurs femmes concernées par ce sujet. Je ne l'ai pas vécu personnellement.
Mais ça a été, pour moi, une des premières révélations de ce que notre société peut avoir de plus dur. Et donc, je me suis fait la promesse à un peu plus de 20 ans de ne jamais abandonner ce sujet. Lorsque je suis arrivé à l'Assemblée nationale, c'était une occasion merveilleuse de faire avancer cette cause-là. Cette loi que j'ai portée et qui, notamment, généralise le bracelet anti-rapprochement aujourd'hui dans notre pays a été votée à l'unanimité il y a quelques mois maintenant, maintenant deux ans. Ça a été, pour moi, une grande émotion de parlementaire. Et ça suffit aujourd'hui, cette loi ? Non, ça ne suffit pas. Qu'est-ce qu'on peut faire de mieux ?
Nous confondons dans ce pays la libération de la parole et la protection des femmes. Nous sommes dans un pays qui ne cesse de rabâcher l'expression de la libération de la parole. On a trouvé tout un tas de dispositifs pour que les femmes parlent. Mais sauf que c'est lorsqu'elles ont parlé qu'elles sont en danger de mort. L'essentiel des passages à l'acte sont commis lorsque la femme a commencé à parler. Or, aujourd'hui, notre pays est défaillant sur la protection des femmes. Si nous comparons avec l'Espagne, nous avons un retard colossal sur ces sujets. La généralisation du bracelet anti-rapprochement était une première étape.
Vous vous rendez compte que nous n'avons à peine une centaine aujourd'hui de bracelets anti-rapprochement dans notre pays. C'est absolument dérisoire. Et puis surtout, disons-le clairement, nous n'avancerons pas davantage tant que nous n'aurons pas créé dans ce pays une juridiction spécialisée, comme ce fut le cas il y a quelques années en Espagne, qui permet d'accélérer les procédures, de protéger plus vite et plus rapidement, et de s'assurer que ces dossiers soient traités par des magistrats dont c'est précisément la mission. En France, c'est ce qui s'est passé en 1945, lorsqu'on a créé le juge des enfants.
On a découvert que notre société était touchée par un fléau qui est celui des violences envers les enfants. Les gaullistes de l'époque ont porté une institution judiciaire, qui est celle du juge des enfants, et c'est à partir de ce moment-là qu'on a créé de véritables outils de protection.
Vous voudriez un juge spécialisé dans la violence commise envers les femmes ?
Je plaide depuis le jour où j'ai fait voter la loi, en disant que cette loi que j'ai portée donnait des outils majeurs pour protéger les femmes, mais que plus que des outils, il fallait des magistrats pour manier ces outils. Or, aujourd'hui, un juge aux affaires familiales, qui est celui qui intervient principalement dans les ordonnances de protection, que j'ai fait accélérer dans les procédures lors du vote de cette loi, sont des juges civils qui n'ont pas toute matière civile et pénale pour intervenir.
Pour faire clair, on a aujourd'hui quelques outils insuffisants, mais nous n'avons pas les femmes et les hommes pour manier ces outils, et je crois à la nécessité d'une juridiction spécialisée. Et pour ça, il faut quelque chose qui manque, du courage politique, au-delà de grandes campagnes de communication.
Sujet d'actualité numéro 2. Dans une tribune publiée par le journal du dimanche dernier, 272 députés issus de la plupart des groupes représentés à l'Assemblée nationale, dont le vôtre, les Républicains, ont demandé la tenue d'un vrai débat sur la question de la fin de vie. Or, la proposition de loi déposée par votre collègue Olivier Falorni à la fin de cette semaine, pour une fin de vie, je cite, « libre et choisie », a fait l'objet d'une véritable obstruction parlementaire.
On remarque que le groupe auquel vous appartenez est divisé dans son sein, puisque 5 députés LR ont déposé à eux seuls plus de 2000 amendements, ce qui a empêché en réalité le déroulement normal de la procédure, puisque c'est une procédure spéciale qui impliquait que la décision devait être prise en 24 heures. D'après Falorni, 96% de nos concitoyens approuveraient les mesures prévues par son projet de loi. Comment jugez-vous, vous, les députés, les 5 députés en question ? Est-ce que vous étiez présent à l'Assemblée nationale ce jour-là ? Et comment ressentez-vous le fait que 5 députés puissent faire de l'obstruction et empêcher un débat d'aller jusqu'à son terme ?
Oui, j'étais présent. Je n'aime pas l'obstruction parlementaire, je ne l'ai jamais aimé, donc je ne vous dirai pas de manière malhonnête à ce micro que je l'aime, mais je voudrais vous dire que sur ce sujet, la raison est sûrement plus proche du doute que de la certitude. Qu'est-ce que je veux dire par là ? Moi-même, je ne sais pas ce que j'aurais voté sur ce texte s'il était allé jusqu'au bout. Et j'ai été passionné par ce débat que nous avons eu tout au long de cette journée, et j'ai été gêné, gêné par une forme de certitude dans un camp comme dans un autre.
Je l'ai dit à mon collègue Falorni, le rapporteur du texte, je l'ai trouvé trop certain que les mesures de fin de vie qu'il proposait étaient les bonnes, et j'ai trouvé ceux qui étaient opposés trop certains d'y être opposés. Bref, ce que je veux simplement vous dire, c'est qu'il y a des sujets aussi essentiels que ceux-là sur lesquels nous avons, nous, politiques, un devoir, c'est d'accepter de douter. Et pour ma part, je doute encore.
Aujourd'hui, le débat, il a eu lieu partout, sauf à l'Assemblée nationale. Et un carteron de députés essaye d'empêcher que les députés votent sur un sujet de société majeure. Donc nous allons nous battre, et quoi qu'il arrive, l'Assemblée nationale exprimera de façon historique sa volonté.
Alors au sein de LR même, votre groupe parlementaire, je le disais, il y a une fracture très nette. Je remarque qu'un collectif de députés et de sénateurs, à l'initiative de la députée des Alpes-Maritimes, Marine Bronier, a publié dans une tribune dans Le Monde, réclamant le droit de bénéficier d'une aide active à mourir. Par contre, dans le Figaro, d'autres parlementaires LR publient un texte qui considèrent l'euthanasie active comme une transgression majeure. On voit bien que, comme vous le dites, c'est un sujet de société qui divise énormément les gens. Il vous divise en interne, si je comprends bien.
Bien sûr, mais vous savez, je trouve désespérant cette période politique durant laquelle, sur des sujets aussi majeurs, il faudrait avoir des certitudes. Qui peut prétendre avoir une certitude sur un sujet comme celui-ci ? Vous savez, ce qui m'a le plus troublé, désespéré, en fait, durant ces débats à l'Assemblée nationale, c'est une série de députés, d'un côté comme de l'autre, qui n'ont cessé de parler de leur expérience personnelle, qui étaient incapables de se détacher de cela. Oui, mais lorsqu'on est député de la nation, on a face à nous un exercice intellectuel extrêmement compliqué, qui est de parler de l'intérêt général et pas seulement de son expérience personnelle.
Et voilà pourquoi, sur ce sujet précisément, je dis aujourd'hui et je revendique une part de doute. Personnellement, je ne souhaite pas me positionner sur un texte de loi qui, de manière définitive, changerait notre disposition légale aujourd'hui. J'ai un vrai doute, parce qu'y compris nos expériences aux années aux autres, la mienne, à une période de ma vie, m'a convaincu qu'il fallait aller plus loin dans le droit à la fin de vie, et à une autre partie de ma vie, m'a convaincu qu'il ne le fallait pas.
Voilà, bref, donc cette période durant laquelle il faut choisir son camp, y compris sur des sujets aussi essentiels, est une période qui, à mon avis, dit beaucoup de l'appauvrissement de notre vie politique.
Aurélien Pradié, pour revenir à votre cas personnel, si vous êtes autant positionné sur les questions de handicap, c'est précisément parce que votre père est lui-même handicapé, si je suis bien informé, et que cette expérience personnelle vous a amené à des positions politiques, de manière générale. Donc vous voyez bien que partir de son expérience personnelle n'est pas forcément une mauvaise chose quand il s'agit d'un grand combat de société.
Vous avez raison, je n'ai pas dit que c'était une mauvaise chose. On est en politique, le fruit de ces blessures, le fruit de ces combats, le fruit de ces revanches, au sens le plus positif du terme. Et je sais pourquoi je fais de la politique, notamment sur ces sujets que vous évoquiez de handicap. Non, je dis simplement que quand l'Assemblée nationale se transforme en un lieu au sein duquel on ne cesse de raconter ses histoires personnelles, on perd la qualité du débat politique. Jamais vous ne m'avez entendu à l'Assemblée nationale parler de mon histoire personnelle avec mon père. Cels et ceux qui le savent, le savent parce qu'ils l'ont cherché et découvert.
Mais je n'ai jamais porté cela en étendard et je ne le ferai jamais. C'est une question de dignité du débat politique. Pour en revenir au sujet lui-même, qui est la question de la fin de vie, je pense que nous sommes dans un moment où l'acte de consommation touche tous les sujets, y compris la fin de vie. Vous savez, ma conviction profonde, une fois de plus en le disant, je ne veux heurter personne parce que je respecte toutes les positions, c'est qu'on ne choisit jamais vraiment sa fin de vie. Et qu'aujourd'hui, je pourrais vous dire quelle est la manière dont je veux mourir demain. Je suis certain que le jour où cela m'arriverait, je n'aurai plus le même avis.
Bref, cette idée selon laquelle l'homme est si fort, si supérieur à toute chose, y compris supérieur à la mort, et qui lui permettrait, quelques années avant de connaître la mort, de choisir la manière dont il va mourir, je pense que c'est révélateur d'une société qui a perdu le sens du dramatique, le sens de la fatalité, et qui se croit sûrement plus forte que tout, y compris plus forte que la mort. Mais voilà des débats qui sont passionnants, et je le redis en disant cela, je respecte toutes les positions, et j'entends que la mienne le soit aussi.
La République des Territoires, c'est un changement profond. C'est pas seulement un changement de régime politique, c'est aussi un changement de société, de modèle de société, c'est une nouvelle société. Le système français aujourd'hui repose depuis bien longtemps sur le centralisme parisien. Et on a vu avec la crise du Covid que le centralisme parisien, c'est un cadavre qui encouvre la société française, qui empêche cette efficacité. Donc, entendons-nous bien, je crois à l'État. J'ai été ministre pendant de nombreuses années, je suis élu local, et je vois des deux côtés quel est le bon modèle à mettre en œuvre.
La première des choses, c'est qu'il ne s'agit pas d'avoir une revanche de la province contre Paris. Ce n'est pas non plus une revanche de la ruralité contre les métropoles. C'est tout d'abord l'idée que nous allons transférer beaucoup de compétences, certainement comme jamais, aux collectivités locales. Je pense à l'emploi, je pense à l'action économique, je pense au logement, je pense au social, notamment. Je pense à la transition énergétique, les énergies nouvelles.
Nos démocraties sont devenues des méritocraties. Michael Sandel est en train de faire un best-seller mondial avec un livre qui s'appelle La tyrannie du mérite. Et du coup, on s'en aperçoit en lisant pas mal de ce qui se publie comme essai à l'étranger, s'est produit une coupure entre les diplômés, habitant généralement les métropoles connectées, avec des réseaux mondialisés, et puis d'un autre côté, les villes moyennes, les petites villes rurales. On dit bobos contre ruraux. On s'aperçoit que Donald Trump a été élu, enfin, quand il a été élu, il a été élu par les comtés ruraux, alors que les grandes villes des deux côtes ont voté démocrate, les deux fois.
Est-ce que vous croyez-vous que la droite dont vous faites partie, Aurélien Pragier, les Républicains, peut reconquérir les grands centres dont on a vu que beaucoup sont passés, enfin, plusieurs grandes villes sont passées non seulement à gauche, mais aux écologistes. Est-ce que vous croyez à cette reconquête partant des territoires, vous-même, on le disait, vous êtes député du Lot, une reconquête des grandes villes qui vous ont échappé ces derniers temps ?
D'abord, après avoir entendu Xavier Bertrand, je voulais vous dire que je ne suis pas un soutien d'Xavier Bertrand, je n'ai pas exprimé de soutien à Xavier Bertrand, j'ai exprimé un soutien historique, enfin, historique du moine de mon parcours politique à François Baroin, qui reste pour moi le candidat qui peut porter nos valeurs. Vous êtes pour les primaires ? Non, je suis très hostile aux primaires, un bidule qui nous a beaucoup coûté et qui empêche le candidat d'un parti d'ailleurs, quel qu'il soit, de droite ou de gauche, à aller directement devant les Français. Mais c'est une parenthèse.
Sur la question très essentielle que vous posez, il y a une chose à laquelle je ne crois pas, c'est la stratégie des parts de marché électorale. Vous savez, cette stratégie qui circule beaucoup, on dit au fond, la droite devrait s'adresser à tel électorat, la gauche à tel autre, et puis les centristes à tel autre, l'extrême droite à tel autre, etc. Je considère que c'est la négation même de ce qu'est la conquête politique. Moi, je me suis engagé en politique pour rassembler les Français. Je suis élu, vous le disiez tout à l'heure, d'une terre de gauche. Je ne me suis pas engagé député du Lot dans une terre de gauche pour ne parler qu'aux électeurs de droite.
Je suis allé conquérir celles et ceux qui n'avaient pas a priori mes idées et qui ont pu se retrouver derrière un projet de rassemblement. Et donc, je conteste cette démarche qui consiste à avoir un discours pour les urbains, un discours pour les ruraux. Il faut avoir un discours pour la France, un discours pour les Français. Et c'est incroyablement plus difficile d'avoir un discours qui soit capable de parler autant d'à celui qui habite dans le 16e arrondissement de Paris qu'au lotois que je suis. Comment est-ce qu'on parle, vous le disiez, à celles et ceux qui aujourd'hui sont fracturés ? Notre pays n'a jamais été autant fracturé. C'est lié aux décisions... L'archipel, bien sûr.
C'est lié aux décisions politiques, à mon sens, y compris à l'attitude, au ton et au choix politique d'Emmanuel Macron, mais c'est aussi accéléré par la crise que nous connaissons. Enfin, vous le voyez bien. Moi, je viens du Lot à l'instant. Dans le Lot, nous ne vivons pas les privations de liberté comme vous les vivez ici à Paris parce que les choses sont plus simples dans le Lot. Nous avons plus d'espace, nous avons des maisons plus grandes, nous avons des lieux de vie qui sont plus confortables qu'ils le sont ici à Paris. Et je sais qu'à Paris, selon vos revenus, vous ne vivez pas des périodes de privation de liberté de la même manière.
Bref, nous allons sortir et notre démocratie, notre pays va sortir essorée de cette période pour des raisons politiques et sanitaires. Et je crois que nous serons à un moment où la question de la fracture sociale des fractures sociales, des fractures nationales n'aura jamais été aussi forte. Voilà pourquoi le politique a enfin un rôle à jouer. Moi, je crois que dans les semaines, les mois, les années qui viennent, nous aurons plus que jamais peut-être besoin du politique parce que le rôle du politique, c'est de corriger ces fractures, c'est de rassembler et ce n'est pas de parler aux uns et aux autres et aux uns contre les autres. Pas de marketing politique.
Je déteste le marketing politique comme je ne l'aime pas en général d'ailleurs et je considère que c'est la négation. Je pense que les politiques sont prises d'une forme de trouille depuis déjà quelques années et cette trouille les pousse à ne parler qu'aux électeurs à qui c'est le plus facile de parler. La droite a été prise de cette trouille-là après avoir essuyé de nombreux échecs électoraux aux présidentielles, aux législatives et aux européennes. Et donc, c'est une espèce de trouille qui nous emporte où on se dit qu'au fond, il ne faut parler qu'à nos électeurs parce qu'aller parler aux autres prendrions le risque de perdre notre petit matelas. Le cœur de cible. Oui, la rente.
Sauf que quand on réagit comme cela, on finit en étant un petit parti à la française. Moi, l'idée que je me fais de la droite républicaine ce n'est pas d'être un petit parti à la française, c'est d'être un grand mouvement gaulliste qui est capable de rassembler les Français au-delà de leurs différences.
Pour revenir à l'actualité de la semaine et de la fracture entre les élites et le peuple, Emmanuel Macron vient d'annoncer la suppression de l'ENA. À vos yeux, est-ce que c'est une manière de répondre aux critiques qui ont visé les pesanteurs de notre administration face à la gestion de la crise sanitaire ou est-ce qu'il s'agit effectivement de résorber cette fracture entre les élites parisiennes qui vivent dans deux ou trois arrondissements de Paris et le reste de la population qui se sent un peu larguée par cette élite ?
C'est une décision tarte à la crème. Moi, je n'ai pas fait l'ENA, j'ai le bac et c'est tout. J'ai fait ma première campagne en mobilette et donc je n'ai aucune admiration particulière, en tous les cas, aucun besoin de considérer qu'il faut être diplômé pour avoir des responsabilités petites dans notre pays. Mais je ne suis pas de ceux qui vont se jeter sur l'ENA en considérant que la suppression de l'outil ENA va régler l'essentiel des fractures dont vous parliez. La vérité, c'est quoi ? C'est qu'en supprimant l'ENA, on va recréer quelque chose qui recréera les mêmes pathologies l'Assemblée nationale et l'expression de cette pathologie.
Aujourd'hui, il n'y a quasiment plus de diversité sociologique à l'Assemblée nationale, à la différence d'il y a 20 ou 30 ans. Alors oui, les têtes ont changé, les visages sont plus jeunes, plus de femmes, c'est vrai, mais sauf que vous regardez les catégories socio-professionnelles, vous regardez les écoles que beaucoup de mes collègues députés de la République en marche ont faites et vous verrez qu'ils sortent tous du même moule. Et donc, je trouve qu'il y a une forme d'hypocrisie qui consiste presque aussi à prendre les Français pour des imbéciles. Emmanuel Macron est le pur produit de ce système-là, le pur produit de cet entre-genre, de cet entre-soi.
Et il vient faire croire aux Français qu'en supprimant l'ENA, qui sera recréée d'une autre manière ensuite, on va régler notre problème principal. Non, le problème principal, il est ailleurs. Il est aujourd'hui dans certains lycées de France qui concentrent la même sociologie d'enfants issus des mêmes milieux de familles. C'est ça le drame de la République. Le drame de la République, c'est de voir qu'aujourd'hui, y compris à Paris, vous avez des lycées dans lesquels il faut être issu d'un milieu favorisé pour y avoir accès, qui concentre les meilleurs élèves issus des meilleurs milieux, plus favorisés en tous les cas. C'est ça le drame. Le drame, il est là.
Et vous pouvez, par volonté de gadget, comme Emmanuel Macron y est habitué, supprimer l'ENA. En plus, ça me pose un autre problème. C'est que l'ENA était aussi, à l'origine de sa création, l'outil qui permettait de dire à l'enfant du lot que je suis qu'il pourrait réussir et qu'il pourrait servir son pays en étant un haut fonctionnaire. C'est une invention gaulliste et vous êtes gaulliste. C'est une invention gaulliste et qui consistait aussi à faire du métier de serviteur de l'État, de haut fonctionnaire, un beau métier, une belle mission. Et ce n'est pas parce que vous supprimez l'ENA que vous requalifierez aux yeux des Français ce qu'est la belle mission d'être fonctionnaire.
Moi, je considère que fonctionnaire, c'est une belle mission. Encore faut-il lui redonner du sens, de la responsabilité et de l'épaisseur, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui.
Vous êtes chiracien, Chirac était énarque. Baladur était énarque. La plupart, une bonne partie des dirigeants de votre parti sortaient de l'ENA. Donc, après tout, vous n'êtes pas foncièrement hostile au fait que la direction des partis politiques revienne à des hauts fonctionnaires, sélectionnés sur la base d'un diplôme passé à 22 ou 23 ans.
Je redis que nous avons une facilité à aller vers les sujets les plus anodins. L'ENA est un sujet anodin. La reproduction... Le fait que tant
de hauts fonctionnaires soient passés en politique et que tant de partis politiques soient passés entre les mains de hauts fonctionnaires est pas sans effet sur la gestion du pays.
Vous avez raison. Mais l'ENA n'est pas la seule responsable de cela. Vous voyez, dans quelle situation nous sommes. C'est le gamin du lot qui a passé son bac qui ne se tenait pas à la fac plus de deux heures sur un fauteuil qui est en train de prendre la défense de l'ENA. Ça paraît un peu inconcru. Mais qu'est-ce que je dis derrière ? Je dis simplement que moi je crois au mérite. Vous l'évoquiez tout à l'heure. Je crois à la méritocratie. Je crois en l'égalité des chances. Je crois à l'ascenseur social.
Et donc je dis que notre pays est tellement aujourd'hui en panne sur la question de l'égalité des chances et de l'ascenseur social que c'est pas seulement en supprimant l'ENA qu'on va régler des problèmes beaucoup plus profonds. Et ça m'inquiète parce que je vois bien au fond qu'on expédie ce sujet pour ne pas s'intéresser comme souvent d'ailleurs aux sujets beaucoup plus profonds notamment l'école que j'évoquais tout à l'heure ou l'accès à la politique. Si vous imaginez à quel point pour le gamin que je suis venu d'un milieu très modeste cela a été d'accéder à la politique. Sans les lotois je ne serais pas devant vous parce que je viens d'une famille qui n'a jamais fait de politique.
Mes parents n'avaient pas d'argent à me prêter pour me lancer en politique. Bref, tous ces aspects-là qui font qu'il y a une reproduction sociale en politique aujourd'hui c'est pas seulement du fait de l'ENA. C'est du fait de tout un tas d'entre-sois, de petites sociétés qui se reproduisent les unes avec les autres et qui se reproduisent y compris intellectuellement. Vous voyez, je n'en fais pas partie et ça ne m'empêche pas d'avoir du respect pour celles et ceux qui, à mon âge venus de la Corrèze ont réussi à accéder à de hautes responsabilités pour servir leur pays.
Un des grands arguments de Michael Sandel dans son livre Contre la méritocratie c'est non seulement l'auto-reproduction des élites qu'on constate pas seulement en France mais aux Etats-Unis et pratiquement partout et puis surtout l'arrogance qui fait que quand on est on a le sentiment d'avoir la légitimité issue du diplôme et de l'hyper-sélection universitaire on a une arrogance que peut-être nos anciens dirigeants n'avaient pas mais je crois que c'est peut-être le temps d'écouter une chronique celle d'Antoine Dulster.
Oui Brice, on ne sait pas s'il faut parler au sujet du gaullisme social d'un marqueur ou d'un label depuis des décennies l'appellation est en tout cas une référence obligée à la tête des Républicains. François Fillon, Laurent Wauquiez, Gérard Larcher s'en sont réclamés et jusqu'au Premier ministre actuel Jean Castex qui ne fait plus partie des Républicains mais qui revendique bien cette filiation politique. Je suis un gaulliste social parce que je considère
que pour distribuer la richesse ce qui est nécessaire pour maintenir le pacte social il faut d'abord la produire.
Alors pour comprendre l'importance de ce marqueur social il faut monter aux origines du gaullisme au-delà de l'indépendance nationale et de la politique de grandeur Charles de Gaulle avait aussi le souci d'intégrer ces questions sociales à sa doctrine puis à sa pratique politique. C'était l'objectif en tout cas des ordonnances de 59 sur l'intéressement et de 67 sur la participation. On a pu y voir une tentative de coller à la doctrine sociale de l'église catholique un élément important de la formation intellectuelle de De Gaulle. On a aussi pu y voir une ébauche de troisième voie entre capitalisme et communisme dans le contexte de la guerre froide.
Les gaullistes sociaux ou gaullistes de gauche sont alors nombreux ils viennent souvent des rangs de la résistance René Capitan Yvon Moranda et beaucoup d'autres. Mais les choses se compliquent avec mai 68 c'est René Raymond qu'il écrit en 82 dans la réactualisation de son ouvrage classique Les droites en France La crise de 68 va entraîner le gaullisme à droite. La question sociale perd alors de son importance dans un parti gaulliste qui va même flirter avec l'ultralibéralisme dans les années 80. Le gaullisme social n'est pas mort mais il tend à devenir un symbole. En ces temps de brouillage idéologique on l'invoque pour tenter de retrouver l'élan du gaullisme des origines.
C'était en tout cas la démarche d'un certain Philippe Séguin.
Que faut-il supprimer maintenant ? Que faut-il réduire désormais ? Le SMIC les salaires les retraites la protection sociale la représentation des salariés dans les entreprises le droit syndical prenons garde car cette spirale infernale du démantèlement des droits sociaux n'aurait pas de terme prévisible.
Philippe Séguin en septembre 93 dans les prémices d'une campagne présidentielle marquée par le thème de la fracture sociale dénoncée par Jacques Chirac. La suite est connue la victoire de Chirac les réformes de Juppé la France dans la rue et une question sociale reléguée très loin dans les priorités du parti gaulliste. En mars 2016 beaucoup plus tard tout un symbole François Fillon qui se revendiquait de la fibre sociale de Philippe Séguin évoque la nécessité d'un Blitzkrieg contre le système social français en allemand Blitzkrieg désigne la guerre éclair menée en juin 40 qui a mis la France à genoux.
On admettra que pour un gaulliste social qui plus est l'image avait des airs de reniement historique.
Aurélien Pradié est-ce que vous êtes un gaulliste social et qu'est-ce que vous pensez de cette quelle est votre réaction à cette chronique d'Antoine Dülster ?
Elle était passionnante et elle dit beaucoup de l'histoire de la droite française. Le discours de Philippe Séguin c'est le moment où Philippe Séguin parle du Munich social pour synthétiser ce qu'il évoquait sur le recul des droits sociaux ça dit bien que la droite française a toujours été soucieuse de la question sociale. Toujours ?
Toujours historiquement sous Balladur par exemple elle a été plus largement et il y a eu quelques parenthèses celle que vous évoquiez celle de la dernière élection présidentielle aussi c'est une de ces parenthèses où nous sommes peut-être un peu perdus Vous n'étiez pas très filionniste si je comprends bien En tout cas je considère que lorsqu'on ne peut plus parler à tous les français lorsque nous ne sommes plus populaires au sens du rassemblement du peuple c'est que nous avons échoué la mission gaulliste et donc je juge sur les faits Pour le reste je voudrais vous dire que lorsque je me suis engagé à 14 ans je l'ai fait parce que je considérais que la politique et je le considère toujours est le seul outil qui permet de corriger les injustices Vous ne faites pas de politique si vous n'êtes pas obsédé par la question des injustices Alors chacun a une manière parfois différente de la traiter cette question là mais cette volonté d'être juste de corriger ce qui doit l'être on peut appeler ça le gaullisme moi je l'appelle le gaullisme tout court en général derrière des mots aussi importants lorsqu'on rajoute des qualificatifs comme social c'est qu'on a besoin de s'excuser et donc je ne rajoute pas de qualificatifs le gaullisme c'est cette volonté de rassembler cette volonté de corriger les injustices sociales mes yeux ont brillé lorsque je suis arrivé à l'assemblée nationale que j'ai passé plus de deux heures avec quelqu'un qui s'appelle Xavier Emanuelli qui tenait fondateur le fondateur historique avec Jacques Chirac du SAMU social de Paris et j'ai souvenir de ces discussions longues avec Xavier Emanuelli dans le bureau de Christian Jacob lorsque je suis arrivé à l'assemblée j'avais les yeux qui brillaient parce que j'avais en face de moi un homme de droite un Chiracien qui avait fait de son engagement politique une cause humaine voilà ce qu'est l'idée que je me fais de la droite républicaine elle s'est peut-être perdue il faut qu'elle se retrouve
si je vous parle du conservatisme new look d'un Boris Johnson qui mêle une politique sociale favorable aux ouvriers qui lui a permis de casser le fameux mur rouge du parti travailliste et des valeurs patriotiques et traditionnelles bref tourner le dos à la fois au libéralisme économique classique à droite et au progressisme culturel de la gauche on a vu à quel point vous étiez embarrassé avec la question de la fin de vie est-ce que ça vous parle est-ce que c'est une voie à suivre à votre avis pour une droite française moderne que celle de ce néo-conservatisme un peu populiste à la Boris Johnson
je me méfie beaucoup des mots et des étiquettes je considère que en général quand on ne veut pas dire qui l'on est on se qualifie de conservateur de libéral etc donc moi les étiquettes sur les bocaux je les laisse aux marchands de bocaux mais pas à ceux qui font de la politique Johnson n'est pas un exemple pour moi je le dis clairement d'abord je méfie toujours des comparaisons entre d'autres pays et le nôtre
ah oui il a gagné
oui il a gagné mais enfin la question c'est de savoir si son exemple en est un et je vous dis qu'il n'en est pas un je ne suis pas encombré sur les questions que nous évoquions tout à l'heure notamment de fin de vie c'est simplement de vous dire que le rôle et pour moi le chemin de la droite républicaine c'est d'être capable d'interroger y compris le modèle économique lorsqu'il doit l'être et d'être fidèle à ses convictions sur des questions sociales il n'y a aucun problème mal-être
je vous remercie Aurélien Pravier je rappelle que vous êtes député première séquence du lot candidat on n'a pas eu l'occasion d'en parler peut-être de liste aux élections régionales en Occitanie on aura peut-être l'occasion d'en reparler sur ces micros de France Culture parce que on est figurez-vous sur France Culture c'était l'émission politique à la technique Mickaël Simon réalisation François Connac dans un petit moment ça sera le temps du journal et il sera présenté par Mathieu Laurent
Aurélien Pradié