Mercosur : le "non" français ne changera rien - L’édito de Patrick Cohen
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
- B.Chameroy: On va parler d'Italie, dans l'émission. - A.-E.Lemoine: Tout de suite, l'Edito de P.Cohen.
Paris ne s'est pas réveillée Sous la neige, mais au son de la colère des agriculteurs. - P.Cohen: Avant l'aube, les tracteurs ont commencé à fouler le pavé parisien.
Une centaine d'agriculteurs de la Coordination rurale ont réussi à entrer dans Paris en bravant l'interdiction préfectorale. - On est partis à 22h en voiture de Châteauroux. On s'est retrouvés en convoi vers 0h30-1h.
On est arrivés à 5h07 sur les Champs-Elysées. - Ca fait 32 heures qu'on est sur la route, qu'on mange et boit peu. - Il a fallu qu'on fasse la guerre.
On a battu des CRS pour ne pas qu'ils nous suivent. On a pris les petites routes. C'est passé.
Des Parisiens sont venus nous aider. La tour Eiffel...
Montmartre, les Champs-Elysées. - Rester chez soi, ça change rien. Peut-être qu'ici, ça ne changera pas la face des choses, mais ce n'est pas en restant chez soi que le monde agricole avancera. - P.Cohen: 109 tracteurs en région parisienne. 63 bloqués en périphérie.
Quelque 670 manifestants. Direction l'Assemblée nationale, dont la présidente... - Montrez que vous avez du pouvoir.
On compte sur vous, madame. - P.Cohen: Dialogue impossible.
La présidente de l'Assemblée est accueillie par des sifflets, un jet de projectiles et des cris: "démission" et "Frexit". Sur les tracteurs, des pancartes "non au Mercosur", l'accord qui cristallise la colère agricole. - Le gouvernement brade notre agriculture, l'alimentation des Français.
On ne veut plus d'accord de libre-échange. On ne veut plus être la monnaie d'échange. On veut vivre de notre métier. - Les éleveurs ont payé le prix fort.
Actuellement, le cours de la viande est bien par rapport aux charges. Avec la viande qui risque d'arriver du Mercosur, il va s'effondrer. Les éleveurs vont encore perdre de l'argent, travailler à perte. - Ils arrivent à faire des coûts de production à moins de 100 balles.
Nous, on n'y arrive pas. L'Allemagne va aller vendre des voitures au Brésil, et nous, derrière... - On voit ça comme une déclaration de guerre.
Si c'est signé, on va bloquer tout. Plus rien ne va rentrer et plus rien ne va sortir. - P.Cohen: Le patron du syndicat majoritaire, la FNSEA, disait cet après-midi que les agriculteurs ne croient plus en la parole publique. - A.-E.Lemoine: Le Mercosur, c'est perdu pour la France? - P.Cohen: Dimanche au plus tard, vote du texte.
Lundi, voyage de la présidente de la Commission européenne au Paraguay, l'un des 4 pays du Mercosur. Pour apposer le paraphe de l'Europe sur cet accord négocié depuis 25 ans. Combat perdu, la France le sait depuis plus d'un an.
Le combat n'a pas été inutile. Avec le renfort tactique de l'Italie de G.Meloni depuis décembre, la Commission a concédé une série de mesures destinées à protéger ou rassurer les filières agricoles qui craignent une concurrence déloyale.
Clause de sauvegarde qui permet de stopper les importations, renforcement des contrôles à l'importation...
Et le maintien du montant des aides de la PAC dans le prochain budget pluriannuel. Malgré tout cela, E.Macron vient d'annoncer que la France votera "non" au traité.
L'Elysée prend acte "d'un rejet politique unanime de l'accord". En clair, ce sont des raisons intérieures qui poussent le président à voter contre pour ne pas risquer une censure sur le Mercosur. Une "Merco-censure", c'est ce qui a été brandi par B.Retailleau ces derniers jours.
Aujourd'hui, l'Italie a dit oui. Il ne peut plus y avoir de minorité de blocage. Le "non" français ne changera rien.
Pour l'Elysée, ce traité ne mérite ni un excès d'honneurs ni d'indignités. Il ne va pas détruire l'élevage français ni rapporter des milliards aux filières bénéficiaires. Pourtant, sur le plan stratégique, l'accord tombe à pic, au moment où les Américains et les Chinois nous livrent des guerres commerciales.
Ce continent nous ouvre les bras pour acheter nos produits avec des tarifs préférentiels, des droits de douane quasiment réduits à zéro que n'auront ni les Chinois ni les Américains. Au niveau Actuel de nos exportations, ce serait 4 milliards d'euros de droits de douane économisés. - A.-E.Lemoine: Les agriculteurs français peuvent-ils supporter un nouveau traité de libre-échange? - P.Cohen: Pour le secteur agricole, ce n'est pas un accord de libre-échange.
Le libre-échange s'applique à tout le reste, mais pour le secteur agricole, il y a des quotas par produit qui prévoient des volumes extrêmement limités. Pour la viande importée, l'accord prévoit un quota supplémentaire annuel maximum pour toute l'Europe de 99 000 t de boeuf sur une production actuelle de plus de 6 millions de tonnes, soit 1,6 % de la production. Un steak par an et par Européen.
Pour les volailles, c'est 180 000 t par an maximum, soit moins que le volume importé de poulet ukrainien. Les spécialistes disent aujourd'hui que le problème, c'est davantage l'Ukraine que le Mercosur. Le libre-échange avec des droits de douanes réduits à 0, ça concerne l'automobile, l'aéronautique, la pharmacie, les produits de santé, la chimie, les activités de services, mais tous ces secteurs n'ont pas beaucoup défendu ce Mercosur dans le débat public.
On a entendu essentiellement les agriculteurs, les éleveurs, et une bonne partie de l'opinion publique est convaincue que le Mercosur, c'est l'agriculture, alors que ce n'en est qu'une petite partie. - A.-E.Lemoine: Ils disent qu'ils vont tout bloquer si ce traité est signé.
Vous dites quoi aux éleveurs? Vous les soutenez, avec le groupe Carrefour. - A.Bompard: Patrick a tout dit sur l'accord, ce qu'il est et ce qu'il n'est pas.
Maintenant, il y a la vraie vie qui commence. C'est l'approvisionnement et comment on s'approvisionne. Je m'approvisionne à 99 % en France en viande française. - A.-E.Lemoine: Et ça ne changera pas, malgré les prix attractifs? - A.Bompard: Rien.
C'est pas le cas dans la restauration individuelle ou collective ni dans les produits industriels. Dans mon métier, mon objectif, c'est d'être très proche des 100 %. Je vais continuer à le faire.
J'ai une particularité dans ce débat. Je suis le 1er acteur au Brésil. Au Brésil, la viande que j'achète, c'est une viande brésilienne à 99 % aussi. - P.Cohen: Est-ce qu'elle est saine? - A.Bompard: Evidemment. - A.-E.Lemoine: On pourrait la consommer en France? - P.Cohen: C'est pas la réputation qu'elle a. - A.Bompard: N'ostracisons pas ces territoires.
Ne tournons pas le dos à l'Amérique latine. C'est un continent important, un partenaire culturel. Ne les mettons pas dans les bras de Trump ou des Chinois.
En revanche, il faut donner des assurances à l'agriculture française. On est le 1er partenaire de l'agriculture française. On a 50 000 éleveurs et producteurs qui travaillent avec nous toute l'année dans des filières longues.
Ils savent qu'on va continuer à s'approvisionner quasi exclusivement en viande française: volaille, boeuf, porc, c'est français. Il n'y a pas de conséquences à l'accord qui viendraient changer la manière dont on s'approvisionne. - A.-E.Lemoine: Il y a juste un cruel manque de pédagogie? - A.Bompard: Il y a de l'inquiétude, du désarroi, plein de sujets, la dermatose, l'excès de normes, de contrôle...
Il y a la réalité des difficultés pour bon nombre d'éleveurs de vivre de leur métier qui vient s'ajouter à ça. C'est un peu une goutte d'eau dans un océan d'inquiétudes du monde agricole. - A.-E.Lemoine: Dans l'Hérault, 2 éleveurs ont amené une centaine de brebis devant un magasin Carrefour.
Ils voulaient sensibiliser les clients. Les relations n'ont pas toujours été simples entre les distributeurs et les producteurs. - A.Bompard: Vous avez raison.
On n'a pas toujours fait assez de pédagogie. Je trouve que la relation est très apaisée, beaucoup plus qu'avant. - A.-E.Lemoine: Parce qu'il y a eu des efforts de la part des distributeurs? - A.Bompard: On a expliqué nos métiers, pris de nouveaux engagements, plus dialogué, plus acheté.
On s'est plus compris et on a bâti des contrats de long terme. L'agriculteur veut de la visibilité sur la durée. Le pire pour lui, c'est des négociations incessantes.
S'il transforme ses terres en bio, il veut être certain que l'année d'après, vous ne dites pas: "J'arrête d'acheter parce que les cours ont changé." - P.Cohen: Votre bataille, c'est les prix bas. - A.Bompard: La Coordination rurale est opposée au traité.
Un des membres disait que les cours de la viande sont plutôt satisfaisants, aujourd'hui. C'est difficile, il y a des éleveurs qui souffrent, mais les cours, contrairement à il y a 4 ou 5 ans, sont un peu plus confortables. Le lait, quand je suis arrivé, il y avait une crise parce que le cours était trop bas pour que les éleveurs en vivent.
Ca a augmenté de 35 % en 5 ans. Les cours sont plus acceptables. On a une relation plus apaisée qu'auparavant. - A.-E.Lemoine: La France vient de publier un arrêté pour suspendre les importations de certains produits agricoles sud-américains parce qu'ils sont traités avec des herbicides et fongicides non autorisés dans l'UE.
Vous allez vous approvisionner ailleurs ou vous dites à vos clients "tant pis pour la mangue, mangez des fruits de saison"? - A.Bompard: On contrôle déjà ces substances.
On a des contrôles de qualité en permanence sur ces substances. L'arrêté ne vient que valider des contrôles qui sont déjà opérés. - A.-E.Lemoine: Vous ne vendiez déjà plus des mangues traitées aux fongicides... - A.Bompard: A 99,5 %, nos produits ne contenaient pas ces produits.
Ce traité intervient dans le contexte qu'on connaît. Il visait, je pense, à montrer qu'on défendait l'agriculture française. Il ne changera rien.
On continuera à faire des contrôles. Peut-être que les autorités sanitaires en feront plus.
Manuel Bompard