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interviewLCP (sur YouTube)· 20 mars 2026 26 min

Alain Juppé | Quai n°8

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Musique --- -Alain Juppé, bonjour. -Bonjour. -Une date importante dans votre carrière politique, le 18 juin 1995, vous êtes élu pour la première fois et dès le premier tour à la mairie de Bordeaux.

Vous devenez maire de Bordeaux. C'était un événement important pour vous ? -Marquant.

Vous savez que je me réfère toujours à la famille gaulliste. Donc être élu le 18 juin, ça a du sens. -Ca a quand même du sens. -Donc c'est une date qui m'a beaucoup marqué.

Le conseil municipal se réunit à la mairie de Bordeaux, dans cette salle un peu ancienne du conseil municipal, et qui m'élit maire de Bordeaux à la succession de Jacques Chaban-Delmas, qui avait été mon prédécesseur pendant 48 ans. -Alors le poids est lourd, justement, c'est-à-dire Chaban-Delmas qui a été Premier ministre de Georges Pompidou, qui a été une figure de la résistance, qui a été 45 ans... -48. -48 ans maire de Bordeaux. -Il a été élu en 47 jusqu'en 95. -Et c'est une figure de la politique française.

Ca signifie quoi pour vous d'être élu maire de Bordeaux cette année-là ? Ca veut dire que vous prenez votre indépendance par rapport à Jacques Chirac ? Ca veut dire que vous installez votre fief ?

Qu'est-ce que vous vous dites ? -C'est d'abord une lourde responsabilité, succéder, comme on venait de le dire, à un personnage historique, maire pendant 48 ans et qui a été un très grand maire de Bordeaux, qui a fait beaucoup de choses pour la ville. Malheureusement, il avait fait un mandat de trop.

Il était âgé, il était fatigué, il était malade. -Usé. -Et la ville était entrée en déclin.

Ce qui m'a permis, d'ailleurs, de la réveiller. Quant à moi, j'avais commencé ma carrière politique d'abord dans les Landes. -Vous êtes de Mont-de-Marsan. -Mont-de-Marsan, donc Aquitain.

Et pour moi, Chaban, c'était le duc d'Aquitaine, bien entendu. Ma candidature n'avait pas été conclusive, si je puis dire. Donc je m'étais replié sur Paris, d'abord au cabinet de Jacques Chirac, maire de Paris, et ensuite comme directeur des finances et des affaires économiques de la ville.

Et...

à ce moment-là, j'ai décidé d'entrer dans la vie politique parisienne et j'ai été élu pendant deux mandats, élu municipal et également député. Voilà, ça nous amène à 95. 95, élection présidentielle et je m'interroge sur mon avenir. -Oui. -Je me dis : "Si Chirac est battu, il restera maire." Je l'ai soutenu sans aucune hésitation, mais il y avait quand même des doutes sur sa capacité à gagner au mois de janvier, vous vous souvenez.

En 95, ce n'était pas acquis. Et puis je me dis que s'il est élu, il me fera le même coup que la fois précédente, c'est-à-dire qu'il me dira : "Voilà, j'ai comme un vieux serviteur qui est Jean Tiberi, il faut lui céder la place." Donc je me suis dit : "Je vais essayer de voler de mes propres ailes, et de m'implanter sur mon terroir." -Et il se trouve que quand vous devenez maire de Bordeaux, vous êtes déjà, depuis quelques jours, Premier ministre. -Oui, alors ça, évidemment, c'est une singularité.

A l'époque, le cumul des mandats n'était pas... ou l'interdiction du cumul n'était pas ce qu'il est aujourd'hui.

Chaban a été Premier ministre et maire, Chirac a été Premier ministre et maire, etc. Et donc j'ai fait campagne en tant que Premier ministre, ce qui est quand même une étrangeté aujourd'hui. -Je sais que vous n'aimez pas la nostalgie, mais vous estimez qu'il faudrait rétablir la possibilité de cumuler un mandat d'exécutif local et d'être une figure nationale, député, sénateur, Premier ministre ? -Comme toujours, la question n'est pas tranchée tout blanc tout noir.

Je pense que couper complètement les élus de racines locales n'est pas une bonne chose, on le voit aujourd'hui, on a souvent des députés hors sol. Donc revenir à une possibilité de cumuler des mandats des exécutifs locaux dans des communes de taille moyenne, moins importante, pourquoi pas. En revanche, se mettre à la tête d'une grande ville comme Bordeaux ou d'une communauté urbaine ou d'une métropole de plusieurs centaines de milliers d'habitants, là ça peut se discuter. -Là, vous prenez votre indépendance par rapport à Jacques Chirac ? -Oui, complètement.

D'ailleurs, Chirac n'était pas très content. -Oui. -Il m'avait même promis de m'envoyer une lettre par laquelle il s'engageait à me laisser sa succession à la mairie de Paris.

Masi enfin... -Il vous félicite ou pas quand vous êtes élu ? -Oui, bien sûr.

Vous connaissez nos relations entre Chirac et moi, donc il était très heureux que je sois élu à Bordeaux, il n'y a pas eu la moindre ombre entre nous. Et donc je me suis lancé tout de suite dans ce mandat. Comme vous l'avez dit, j'ai été élu dès le premier tour. -C'était une surprise pour vous ? -Non, parce que Chaban était élu toujours au premier tour. -Oui mais Chaban, il était...

Vous arriviez, vous. -Moi j'arrivais, donc ça m'a quand même rassuré, mais c'était juste, c'était 51 %. La dernière élection de 2014, j'ai été élu à 62 % au premier tour, vous voyez, j'ai progressé.

Mais enfin j'étais heureux, effectivement, de recevoir ce gage de confiance de mes concitoyens et je me suis mis tout de suite au boulot. -Ca a été difficile pour vous de vous installer ? Vous avez été considéré comme un parachuté ? -Non, pas vraiment.

Chaban a fait du Chaban. -Oui. Il vous a aidé ? -Il a mis à mon service tous ses réseaux.

Et Dieu sait s'il en avait. -Evidemment. -Partout.

Mais il n'a pas fait campagne, officiellement. C'était son attitude. Il m'avait dit : "C'est aux Bordelais de vous élire, ce n'est pas à moi de vous désigner." Donc voilà, j'ai fait campagne.

C'était un peu compliqué, puisque je faisais des allers-retours avec Paris. Mais bon, ça a marché. Et Chaban était évidemment heureux de voir que la ville était, selon lui, en de bonnes mains. -Alain Juppé, pourquoi Bordeaux ? -Parce que d'abord je voulais m'installer dans mon fief, dans mon territoire, et ensuite parce que l'Aquitaine, c'était chez moi.

Vous avez dit que je suis né à Mont-de-Marsan, mes grands-parents habitaient Bordeaux, Bordeaux était la ville de référence, avant la rentrée scolaire, quand mes parents voulaient m'habiller pour aller au collège ou au lycée, on allait à Bordeaux, donc voilà, Bordeaux était la ville de référence. Je n'y ai pas fait mes études supérieures, parce que je suis parti directement à Paris, mais enfin, je me sentais chez moi et ma culture, elle est aquitaine. Quand j'arrive dans la forêt landaise ou la forêt girondine, je me sens chez moi. -Quand vous êtes élu maire de Bordeaux, le 18 juin, 1995 est-ce que vous vous souvenez de votre première prise de parole ?

Qu'est-ce que vous dites aux Bordelais ? -Je ne suis pas capable de vous restituer intégralement ma prise de parole. Vous savez comment ça se passe, le conseil municipal se réunit, on vote à bulletin secret, c'est un peu solennel, il n'y a pas vraiment de suspense, puisqu'on connaît le rapport des forces, naturellement, mais enfin, il y a quand même un moment d'émotion très fort, d'autant que Chaban venait de partir, et Chaban laissait dans la ville, même si la ville était en déclin, une marque très profonde d'affection, de respect, d'attachement à sa personne.

Donc, j'étais dans un moment un peu solennel pour moi. Je me sentais, je dirais, non pas à l'aise, mais enfin quand même marqué par ce qui se passait. -Intimidé ? -Intimidé.

Ce que j'ai dit, j'ai dit merci au conseil municipal, évidemment, de sa confiance, j'ai dit merci aux Bordelais, et puis j'ai dit, surtout, aux Bordelais : "Voilà, on va transformer la ville maintenant, et j'ai un projet à vous proposer, c'est sur ce projet que vous m'avez élu, et on va passer à l'acte et on va le réaliser." -Alors justement, c'est une question centrale, quand vous vous attaquez à Bordeaux, d'une façon électorale... -Pacifiquement. -Pacifiquement.

Vous avez un projet, vous savez déjà où vous voulez aller ? -Oui, parce que j'y ai travaillé et outre le soutien de Chaban, j'avais aussi le soutien des milieux économiques Bordelais qui était très désireux de voir la ville reprendre un peu de poil de la bête et s'affirmer dans la compétition nationale et internationale. Donc j'avais travaillé avec eux et j'avais un projet urbain que j'avais développé pendant ma campagne.

J'ai été élu sur un projet. Je n'ai pas été élu simplement sur ma bonne figure ou parce que j'étais proche de Chaban. J'ai été élu parce que j'ai dit aux Bordelais : "Voilà ce que je vous propose de faire.

Ce projet urbain, il était axé sur deux grandes idées principales. On va faire un mode de transport collectif moderne. Chaban voulait un métro.

Je n'ai pas tenu ma promesse. J'avais dit à Chaban : "On fera le métro." -Vous ne le faites pas. -Je me suis rendu compte que ça ne marcherait pas.

Et je dis d'emblée : "On va faire un tramway." Je précise très exactement ce que serait ce tramway. Et le deuxième axe de mon projet urbain, en 95, c'était de réconcilier la ville avec son fleuve.

Il faut se souvenir que, historiquement, Bordeaux s'est développée sur une seule rive. C'était la rive gauche. La rive droite, c'était la pampa. -Et vous l'avez développée, la rive droite. -Il n'y avait pas de pont.

Jusqu'en 1824, il n'y a pas de pont, on franchit la Garonne en gabare. Et donc, je le répète, la rive droite, c'est un peu l'aventure. Après, premier pont, Napoléon, pour envoyer ses légions en Espagne.

Et puis après, Chaban, qui créait le pont d'Aquitaine, etc. Et donc, l'idée, c'était de réasseoir la ville sur les deux rives de son fleuve et de tenir compte du fait que le port, le port commercial de Bordeaux, avait quitté la ville. Il était parti en Naval, à Bassens, et même au-delà, et même, idée prémonitoire de Chaban qui n'a jamais vraiment fonctionnée, l'avant-port du Verdon sur la côte atlantique.

Voilà quelles étaient les deux idées directrices. Il m'a fallu 10, 15 ans pour les réaliser, et ça c'est un point sur lequel j'insiste beaucoup, l'une des idées à la mode c'est de limiter le nombre de mandats, vous savez, y compris même pour les élus locaux. Pour réaliser quelque chose dans une ville, il faut du temps.

Il faut un mandat, deux mandats, trois mandats, il m'a fallu trois ou quatre mandats pour transformer la ville. -Vous resterez 24 ans maire de Bordeaux. Votre vie change quand vous êtes élu pour la première fois à Bordeaux.

Vous êtes obligé de concilier votre vie à Paris de Premier ministre. Vous installez votre famille à Bordeaux ? -Il y a deux périodes. 95-97, je suis Premier ministre, donc je partage mon temps. -Oui. -Chaban savait le faire.

Quand il venait à Bordeaux, il se faisait photographier pendant deux jours. Et après, le reste du temps, la presse reproduisait les photos qui montraient Chaban dans la ville. Je ne sais pas si j'ai pratiqué le même sport, je n'en sais rien.

Donc là, c'était un peu compliqué, je dois l'avouer. Donc je passais tous les week-ends, pratiquement, sauf exception, à Bordeaux. -Vous installez votre famille à Bordeaux ? -J'installe ma famille à Bordeaux.

On a un premier appartement. C'est la naissance, en 95, de notre fille Clara, qui naît à Matignon. Mais enfin, on habitait aussi à Matignon, donc on se partageait les deux.

Et ma vie change en 97, où je quitte Matignon et je m'installe complètement à Bordeaux, avec une nouvelle maison et la famille s'installe aussi, mes filles, mes enfants sont scolarisés dans les écoles de Bordeaux. Donc là, je deviens vraiment bordelais à plein temps. -Isabelle, votre épouse, accepte Bordeaux ?

Elle a vu d'un bon oeil le fait que vous brilliez à la mairie de Bordeaux ? -Oui, elle est un peu Gascogne sur les bords, parce qu'une partie de sa famille est périgourdine. Ce n'était pas tout à fait une expatriation.

Elle a aimé tout de suite Bordeaux. Elle s'y est fait beaucoup d'amis et...

Elle aimait beaucoup la maison que nous avions à Bordeaux, qui était extrêmement agréable. -Vous avez eu un appartement et après une maison ? On a eu un petit appartement d'abord, au début.

Enfin, même avant d'être élu, j'avais loué un studio. J'ai raconté que ce studio était tellement petit que pour accéder à la douche, il fallait traverser le lit à pied. On commence très modestement puis après, on a un appartement un peu plus sympathique et après une jolie maison près du jardin public que j'ai commis la bêtise de vendre parce que j'étais obligé de quitter Bordeaux en 2004 après ma condamnation.

Voilà donc on s'enracine vraiment, nos enfants vont à l'école à Bordeaux. Là aussi, j'ai attiré Isabelle par une promesse que je n'ai pas entièrement tenue. Je lui dirais : "Tu sais, c'est facile, tu travailles à Paris, mais bientôt, il y aura le TGV.

Tu seras à deux heures de Paris." Le TGV... -Il n'est pas arrivé tout de suite. -Pas tout de suite. -Alors, vous, vous avez changé Bordeaux.

Est-ce que Bordeaux vous a changé ? -Sans aucun doute. Encore que j'avais avant l'expérience de ce qu'est la vie de terrain de l'élu, qui est absolument essentielle.

Si aujourd'hui, il y a cette espèce de coupure entre la classe politique et l'opinion publique et les Français, c'est parce que les Français ont le sentiment que les hommes politiques ne les écoutent pas, ne les connaissent pas, ne les fréquentent pas. Quand vous êtes élu local, la proximité, elle est quotidienne. Cette proximité, je l'ai pratiquée dans le 18e arrondissement de Paris, que j'ai beaucoup aimé, où j'ai fait beaucoup de choses. -Arrondissement très populaire. -Très populaire, aussi important, 200 000 habitants, que la ville de Bordeaux, très divers.

La place du Tertre, j'avais comme administrés Dalida, Anouk Aimée, Michèle Morgan, Jean-Pierre Cassell, et puis en bas, la Goutte d'Or. -Bien sûr. -Le marché aux voleurs au milieu de la Goutte d'Or.

Vous voyez, c'était une expérience, aussi, de terrain qui m'a profondément marqué. Donc quand j'arrive à Bordeaux, je ne suis pas tout à fait étranger à ce qu'est la vie d'un élu local. Mais évidemment, c'est différent.

Là, je suis maire, je suis au contact en permanence et j'apprends. Un jour, j'arrive sur le marché des Capucins, qui est un peu les Halles de Bordeaux, marché très populaire où tous les hommes politiques vont faire campagne. Et il y a des marchandes à la sauvette qui ont des petits chariots qu'elles ont alimentés le matin, elles viennent vendre leurs fruits et légumes.

Et je vais les voir et je commence à serrer les mains. Il y en a une qui me dit : "Chaban, lui, nous faisait la bise !" Alors, j'ai appris à faire la bise et donc c'est une expérience, effectivement, qui m'a beaucoup marqué. -Vous vous êtes mis à faire la bise ? -Je me suis mis à faire la bise.

Je crois que les Bordelais m'aiment bien et qu'ils ont gardé un bon souvenir de mon passage à Bordeaux. Passage, plus qu'un passage, de mes 25 ans de vie à Bordeaux. Mais en sens inverse, j'aime Bordeaux parce qu'elle a un caractère propre qui correspond tout à fait à ce que je suis, à ce que je pense. -Alors, quand on vous connaît, on lit vos livres, on se documente, vous reconnaissez que vous avez parfois... vous pouvez vous emporter, vous avez le sang chaud.

Pendant un conseil municipal, je crois, vis-à-vis d'un de vos adversaires politiques, qui s'appelle M. Savary, vous le traitez de connard. Vous dites : "Quel connard !" Ca, c'est une face de votre personnalité qui est étonnante. -Ca m'amuse parce que j'ai la réputation d'être un monstre froid.

C'est quelque chose qui s'est installé, y compris dans les médias. Chaque fois que je fais une émission de télévision, plus ou moins réussie, on dit : "Juppé a fendu la carapace, Il a fendu l'armure." -Oui. -Je me dis que l'armure, à force, elle doit être en petits morceaux.

Non, j'ai parfois le sang chaud et les conseils municipaux étaient parfois un peu animés parce que j'avais une opposition qui, au début, était très virulente. -Hostile à vos projets ? -Hostile parce que... elle était très hostile à Chaban et elle attendait de moi que je me manifeste en rupture avec Chaban.

Or, je n'ai pas voulu faire ça, d'abord parce que je n'avais aucune raison de m'antagoniser avec ce que Chaban avait fait, et puis ensuite par fidélité personnelle. Et donc ça m'a été beaucoup reproché par certains qui ne me ménageaient pas. Et c'est pour ça qu'un jour, je me suis laissé aller à cette déclaration un peu intempestive, en traitant Gilles Savary de connard.

Il a fait un recours en justice, il a porté plainte pour diffamation. Et j'ai gagné, parce que le juge a estimé que ça n'était pas une diffamation, mais que c'était une injure publique. Donc la plainte était mal dirigée, et j'ai dit à Gilles Savary : "Vous voyez que ça n'était pas une diffamation ?". -Gilles Savary, d'ailleurs, après, a toujours dit que vous aviez transformé Bordeaux.

Alors, justement... -Depuis, nos relations se sont apaisées, bien sûr. -Cette transformation de Bordeaux, on dit, vous le savez mieux quiconque, que ça a peut-être changé la sociologie de la ville.

Et il y a eu l'épisode des Gilets jaunes longtemps après. Et on a dit que s'il y a eu des Gilets jaunes, c'est parce que, justement, les populations les plus modestes de la ville, par la transformation de cette ville qui est devenue une ville très jolie, très... où les loyers ont, évidemment, et l'immobilier a augmenté, ils ont été repoussés à l'extérieur et que, eh bien, c'est quelque chose qu'ils n'ont pas accepté.

C'est pour ça que Bordeaux a été un des épicentres de cette manifestation. -Il y a une part de vérité. Moi, j'avais vécu ça en direct.

Tous les samedis, j'étais dans...

Le PC de la mairie, en liaison avec le PC de la préfecture, les manifestants avaient pour objectif d'envahir le Palais-Rond, qui est l'hôtel de ville de Bordeaux. Donc vous voyez, j'étais au coeur du cyclone, si je puis dire. Ca m'a un peu surpris.

J'ai essayé de comprendre pourquoi. Et certains... responsables politiques de l'opposition m'ont expliqué : "Mais Bordeaux est devenue trop belle, trop riche, trop attirante." -Trop bourgeoise. -Trop bourgeoise, enfin, bourgeoise ou bobo. -Bobo, oui, c'est ça, bourgeois bohème. -Est-ce que c'est une bonne analyse de la situation ?

Je n'en sais trop rien. Je vais simplement dire que la ville s'est transformée, pourquoi ? Parce qu'elle s'est transformée deux fois.

Début du XXe siècle, 300 000 habitants à Bordeaux. Début des années 90, quand j'arrive, 220 000 habitants. Nous avons perdu 80 000 habitants, ils sont partis à la périphérie, et parfois... -En un siècle. -Ca, c'est pas Juppé. -Pas du tout. -C'est avant 95.

Et la ville est entrée en déclin, avec beaucoup de logements insalubres, un secteur sauvegardé qui commençait à être réhabilité, mais, enfin, qui avait beaucoup vieilli, et, comme il n'y avait pas de demande de logement, puisque les gens partaient, les loyers étaient bas. J'ai inversé complètement la tendance. On a rénové la ville, on l'a rendue à nouveau attractive, et on a gagné pratiquement 50 000 habitants en l'espace de 10 à 15 ans.

Et donc, la loi de l'offre et de la demande est évidente. Quand la demande devient forte, et souvent une demande extérieure, venue, c'est vrai, de Parisiens ou de gens de la grande région qui souhaitaient venir profiter de la qualité de la vie dans Bordeaux, eh bien, les loyers se rééquilibrent. Voilà.

Voilà la réalité de ce qui s'est passé. Est-ce que ça a eu une incidence politique forte ? Je voudrais faire deux remarques.

D'abord, Bordeaux n'a jamais été une ville de droite. C'est une ville rad-soc. Chaban-Delmas était plutôt rad-soc. -Il a été ministre de presque tous les gouvernements de la IVe République.

Il a été ministre de Guy Mollet. C'était un gaulliste rad-soc. -Rad-soc, oui. -C'est original. -Un peu comme Chirac. -Oui, si l'on veut.

La Corrèze...

Chaban n'était pas véritablement un homme de droite. Et moi, je n'ai jamais fait campagne, véritablement, en brandissant l'étendard RPR, UMP. Je faisais des campagnes pour les Bordelais, tous les Bordelais.

J'avais un slogan en particulier à la communauté urbaine, avant qu'elle ne devienne métropole : "Je ne sais pas ce que c'est qu'un tramway de gauche. Je ne sais pas ce que c'est qu'un tramway de droite. On va faire un tramway tous ensemble." J'avais poursuivi la tradition chabanesque à la métropole, à la communauté urbaine à l'époque, qui était la cogestion.

C'est-à-dire qu'on faisait campagne chacun de son côté, et au lendemain des élections, on concluait un contrat de gouvernement entre la majorité et la minorité, qui était souvent à gauche, naturellement. On se mettait d'accord sur les projets qu'on voulait réaliser, donc un tramway, et à partir de là, on se partageait les responsabilités. Moi, j'ai été président avec un vice-président socialiste.

Quand on a perdu la majorité, j'étais vice-président d'un président socialiste. Ca marchait très, très bien. Peut-être qu'au niveau national, on pourrait s'en inspirer, mais je ne voudrais pas faire de remarques politiques déplacées. -Alors qu'on voit des vignes bordelaises défiler... -Elles ne sont pas en bon état, hélas.

Les vignes sont en bon état, mais la viticulture ne l'est pas tellement. -Exactement. Il y a une chose qui est quand même assez mystérieuse, vous avez une histoire d'amour avec Bordeaux.

Quand vous quittez Bordeaux, vous pleurez. -J'ai écrit un livre qui s'appelle : "Dictionnaire amoureux de Bordeaux". -Et pourquoi vous acceptez la proposition de quitter Bordeaux, vous êtes maire, vous avez été élu quatre fois, pour aller au Conseil constitutionnel ? -Parce que j'avais pris une décision depuis ma réélection en 2014, c'est de ne pas faire le mandat de trop.

Chaban, maire 48 ans, les dix dernières années, pas bonnes. Il est fatigué, il est malade, la ville entre en déclin, je l'ai dit. Et donc je ne voulais pas faire ça parce qu'il y a un moment où je considérais que j'avais fait mon job et que je ne voulais pas faire ce mandat de trop comme mon prédécesseur, et donc j'étais décidé à ne pas me représenter en 2020.

Je ne l'avais pas encore annoncé, parce que je ne voulais pas susciter les convoitises ou les rivalités au sein de mes équipes. Mais c'était une décision que j'avais prise au fond de moi-même, j'allais avoir 75 ans, j'estimais que, dans la vie active, 75 ans...

Pour un sage, c'est autre chose. Ce qui s'est passé, c'est un signe du destin, je n'en sais rien, ça arrive. C'est pareil, en 76, quand je rencontre Chirac, c'est le hasard. -Le hasard, oui. -J'y reviens pas, mais le hasard des connaissances respectives.

Et là, c'est un peu le hasard, je ne connais pas Richard Ferrand. -Qui est le nouveau président du Conseil constitutionnel. -Mais qui à l'époque était président de l'Assemblée nationale, donc je connaissais le personnage public, mais je n'avais pas du tout de relation personnelle avec lui.

Il m'appelle un beau jour en me disant : "Voilà, j'ai décidé de vous proposer au Conseil constitutionnel, est-ce que ça vous convient ?" Je tombe de l'armoire, moi. Je lui dis : "Vous me laissez le temps de la réflexion ?" Il me dit : "Oui, jusqu'à ce soir, à 18 h 00, parce qu'on annonce demain." Alors, je dis toujours que j'ai consulté autour de moi, y compris ma femme, qui le dément formellement.

Elle me dit : "Tu n'as consulté personne, tu t'es enfermé dans ton bureau, tu as réfléchi, et le soir, t'as dit : "OK, j'y vais." Je me suis dit : "Ca arrive un peu trop tôt, par rapport à mon calendrier, mais après tout, voilà, c'est une perspective qui, pour moi, est intéressante. C'est une fonction qui correspond un peu à ce que j'ai fait dans ma vie.

Et entrer dans une institution qui est un peu le garant des droits et libertés des Français, ça me convenait très bien. Et donc j'ai accepté. Et donc je suis parti un an trop tôt. -Est-ce que vous retournez à Bordeaux régulièrement ?

Est-ce que vous y avez gardé...

Des amis, j'imagine. -J'ai gardé beaucoup d'amis. Je n'ai pas gardé de maison ni d'appartement, pour différentes raisons.

J'ai une maison de famille à Hossegor, qui est un peu dans la région. -Qui est pas très loin. J'y reviens souvent, bien entendu.

J'ai souvent des échanges avec des amis. Mais j'essaye de ne pas jouer la statue du commandeur, de ne pas me balader dans Bordeaux en disant : Voilà ce qui va, voilà ce qui ne va pas, voilà ce qu'il faut faire ou ne pas faire." L'actuel maire de Bordeaux a été un de mes opposants les plus farouches pendant 24 ans.

Je lui ai dit un jour, d'ailleurs, quand il a été élu : "Vous m'avez emmerdé pendant 24 ans, une fois par mois à chaque conseil municipal." Mais aujourd'hui, nous avons des relations apaisées, il est maire, il a été élu démocratiquement, donc voilà. On se dit "cher Pierre" et "cher Alain". -Dans votre dernier livre, vous dites que la nostalgie, ce n'est pas votre affaire. -Non, je n'ai pas de nostalgie.

Parce que c'est une décision que j'ai prise moi-même. Personne ne me l'a imposée. J'aurais pu être à nouveau candidat en 2020.

Je ne veux pas préjuger du vote des Bordelais, mais enfin, il y avait de fortes chances pour que je sois réélu. Donc, j'aurais pu continuer. Et donc, si j'ai décidé de ne pas continuer, c'est pour les raisons que je vous ai dites.

Donc, je me sens en paix avec moi-même. -Vous regrettez de ne pas avoir eu un successeur ? -Oui, je pense que ma succession ne s'est pas passée exactement comme je l'aurais souhaitée, bien entendu, puisque ce n'est pas ma famille politique qui est aux commandes.

J'avais préparé cette succession, bon, je ne vais pas rentrer dans le détail, les choses ne se sont pas déroulées comme je l'aurais souhaité, mais c'est la vie. -Et aujourd'hui, est-ce que vous estimez que Bordeaux est sur de bons rails, quand même ? -Joker !

Joker. Je ne veux pas rentrer en campagne municipale. C'est aux Bordelaises et aux Bordelais de regarder la situation et de choisir leur maire. -Est-ce que le TGV a beaucoup changé, quand même, l'arrivée du TGV en 2017. -Formidablement. -Ca a complètement changé la vie des Bordelais ? -La ville a été transformée d'abord par tout ce que nous y avons fait, mais aussi par ce lien ombilical avec la capitale.

Pendant des années, pour aller à Paris, je prenais l'avion. Le train, c'était 3 h 30 ou 4 h 00. -Aujourd'hui, c'est 2 h 00. -2 h 00, donc il n'y a plus photo. -On peut même presque travailler à Paris. -Absolument, mais il y a, Bordeaux n'est pas Lille, là où il y a une heure de tgv, mais il y a des Bordelais qui télétravaillent et qui vont trois jours à Paris et qui viennent ensuite profiter des beautés de la ville, de sa richesse culturelle aussi. -Vous êtes encore un grand promoteur de Bordeaux. -Ah oui, oui, j'aime ma ville, et quand j'y suis, je me sens à l'aise, d'abord parce que les Bordelais sont sympas avec moi, quand je me balade dans les rues, j'ai toujours des petits clins d'oeil amicaux, et puis parce que, même si aujourd'hui, la direction qui a été prise est un peu différente, je reconnais ce qui a été réalisé par mes équipes. -Eh bien, on salue les Bordelais et je vous remercie, Alain Juppé, d'avoir évoqué cette période intéressante. -Merci de m'avoir permis de l'avoir fait parce que ça m'a touché, vous l'avez vu. -Très bien.