Hommage à Jacques Chirac : le discours d'Edouard Philippe à l'Assemblée nationale
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Monsieur Ferrand a fait un discours il y a tout juste quelques instants, vous voyez ces députés debout, ovation pour le Président Chirac. Et donc, Edouard Philippe, au micro.
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les députés, Il s'était rêvé capitaine au long cours, pour sillonner le monde, s'improvisant en pilotin, à l'âge de 18 ans, sur un cargo charbonnier. Donc, capitaine au long cours, il le fut finalement au sein de notre République. Pendant 40 ans, il arpenta notre vie politique avec autant de fougue qu'il explora les routes de la soie ou celles des arts premiers. Ce capitaine au long cours sut relier des continents politiques qui auraient pu s'entrechoquer ou dériver. Il sut percevoir avant les autres le déplacement des pôles et la fonte des glaces. Il sut rassembler et faire barrage.
Aujourd'hui, c'est avec une très grande émotion que la France rend hommage à Jacques Chirac. Toutes nos pensées s'adressent à ses proches, à son épouse, à sa fille, à son petit-fils qui l'ont accompagné dans sa vie privée et publique, et notamment dans ses derniers instants. Aujourd'hui, au sein de cet hémicycle, on mesure combien ce député, ce maire, ce ministre, ce chef de la majorité ou de l'opposition, ce président de la République a marqué son siècle et ses concitoyens. Parmi tous les Français qui expriment leur tristesse depuis qu'il nous a quittés ce 26 septembre 2019, certains s'étonnent de trouver autant de jeunes gens.
Mais beaucoup des combats et des valeurs de Jacques Chirac ont conservé leur actualité, car ces combats étaient justes et ces valeurs sont belles, comme tous ceux qui cherchent à déchiffrer l'universel. Il avait cultivé la mémoire des heures sombres ou glorieuses de notre histoire de France pour bâtir un avenir pacifié. Son discours du Veldiv regardait fermement une histoire passée dont il savait qu'elle pouvait se répéter. Il voulait une France forte et apaisée qui refusa toute forme d'extrémisme. Nous ne partageons pas tous, mesdames et messieurs les députés, l'ensemble de ces idées politiques.
Certains, vous l'avez dit, monsieur le Président, et c'est valable pour moi, certains sur ces bancs l'ont beaucoup mieux connu que moi. Je pense au président Jacob, dont je sais l'attachement profond au président Chirac et dont je mesure aujourd'hui la peine. Je pense à Hugues Rançon. Je pense sur le banc des ministres à Jean-Paul Delevoye. Et monsieur le Président, je sais qu'il n'est pas coutume, dans cet hémicycle, de mentionner les personnalités qui se trouvent dans le public. Mais vous comprendrez que j'associe à ceux qui vivent cette peine particulièrement, le président Debray, le président Ollier et Alain Juppé.
Pour beaucoup, il fut un chef, un compagnon, un ami, pour d'autres un adversaire. Mais au-delà des affiliations et des convictions partisanes, il me semble que nous pouvons tous saluer aujourd'hui l'engagement passionné d'un homme pour son pays. C'est cet engagement passionné qui lui avait gagné le cœur de nos concitoyens. C'est cet engagement qui lui donne aujourd'hui sa place dans l'histoire. Jacques Chirac, mesdames et messieurs, fut d'abord un grand parlementaire qui siégea ici même pendant 17 ans sur le banc des députés et pendant 11 ans sur ceux du gouvernement.
Neuf fois député, celui qu'on surnomma un jour le samouraï de Corrèze, sut incarner cet équilibre entre son petit pays, la Corrèze, et sa grande nation, la France, qu'il aimait d'un amour également exigeant et généreux. La Corrèze et la France, en retour, lui donnèrent ses racines et son authenticité. Pour rester fidèle à ce qu'il croyait juste, Jacques Chirac ne craignit jamais de se confronter, ni à ses oppositions, ni même parfois à sa propre famille politique. En 1974, avec Simone Weil, il s'engagea en faveur de l'IVG. En 1981, il fut l'un des rares députés de droite à voter pour l'abolition de la peine de mort.
Sur ces questions fondamentales de la vie et de la mort, de la maladie et du handicap, il connaissait ses portes d'attache. Ce qu'on ne perd jamais de vue, même quand il faut temporairement changer son cap, parce que les éléments contraires grossissent à l'horizon. Ses portes d'attache, c'était les droits de l'homme, l'attention aux plus vulnérables, dont la souffrance le révoltait. Ses grandes lois de 1975, de 1987, de 2005, ont transformé notre regard sur les personnes en situation de handicap et commencé à faciliter leur quotidien. Ceux qui portent une malheur du monde l'arrêtaient et le mettaient en action.
Le cancer, le sida, la sécurité routière furent des priorités qu'il décida nationales. Intransigeant sur les droits de l'homme, il fut aussi l'un des pionniers de la prise de conscience écologique. On lui doit, et on s'en souvient, de grands discours en la matière. Mais on lui doit aussi, et on s'en souvient moins, les bases de notre droit de l'environnement, avec les lois de 1975, 1976, puis en 2005, la charte de l'environnement. Homme de parti, chef de file de la majorité et de l'opposition, Jacques Chirac contribua inlassablement à la stabilité de nos institutions. Premier ministre, il eut à définir les premières règles de la cohabitation avec le président Mitterrand.
Président, il eut le souci de moderniser la Ve République avec la grande réforme constitutionnelle de 1995, qui élargit l'application du référendum et donna aux assemblées les moyens d'exercer dans une session unique leur mission de contrôle du gouvernement, puis en 2000, avec l'instauration du quinquennat présidentiel. C'était un réformateur, parfois contrarié, car toujours soucieux des équilibres, mais sa vision portait loin et portait juste. Cet homme pressé, mesdames et messieurs les députés, avait l'intelligence du temps long. C'est ce qui lui permit pendant ses 12 ans de mandat présidentiel d'affirmer la place d'une France souveraine au sein d'une Europe réconciliée.
Comme ceux qui l'avaient précédés, Charles de Gaulle et Georges Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand, il était un bâtisseur de l'Europe, convaincu que la France ne pouvait envisager un horizon serein dans le repli et l'isolement. Le président Chirac était bien trop conscient des périls de l'histoire pour jouer le rôle du pacifiste Béat. Il voulait que la France soit forte sur la scène internationale, grâce notamment à sa puissance militaire. C'est ce qui l'avait conduit à supprimer la conscription universelle pour former une armée professionnelle, capable de se projeter sur tous les théâtres d'opération. C'est ce qui l'avait conduit à reprendre les essais nucléaires.
C'est ce qui l'avait conduit à refuser les horreurs perpétrées en Bosnie-Herzégovine. Les accords de Dayton firent honneur à la France. Jacques Chirac s'inscrivit dans la lignée des présidents de la République qui surent nous rendre fiers d'être français, fiers de partir combattre pour nos valeurs à l'autre bout du monde ou fiers de retenir les armes quand elles menacent la vérité et la justice. Face aux complexités d'un monde où le sens parfois se dérobe quand les conflits ou la maladie désunissent, il aimait contempler les lignes très pures d'un masque africain ou d'une statuette pré-colobienne.
Il nous alléguait le musée des arts premiers où l'humanité nous présente l'infinie diversité d'altérités qui nous intriguent et qui nous rassemblent. Il était devenu, car il n'avait pas toujours été, la personnalité politique préférée des Français. Son style, c'était celui d'un homme politique aux multiples facettes, d'un combattant dur, mais aussi d'un homme sincère, sincèrement amoureux de son pays et de ses concitoyens. Un homme accessible, proche des gens, français parmi les Français.
Aujourd'hui, mesdames et messieurs, en un dernier hommage, les Français expriment une tristesse et une nostalgie qui pourraient évoquer ces vers de Saint-Jean-de-Pers dont on sait que Jacques Chirac était un grand lecteur. Ainsi, parlant et discourant, ils établissent son renom et d'autres voix s'élèvent sur son compte. Homme très simple parmi nous, le plus secret dans ses dessins, dur à soi-même et se taisant, et ne concluant pas de paix avec soi-même, mais pressant.
Errantes aux salles de chaux-vives et fomentant au plus haut point de l'âme une haute querelle, à l'aube s'apaisant et sobre, saisissant aux naseaux une invisible bête frémissante, bientôt peut-être les mains libres s'avançant dans le jour au parfum de viscères et nourrissant ses pensées claires au petit lait du jour. Et le soir, cheminant en lieux vastes et nus, bouche close à jamais sur la feuille de l'âme. Ce poème, mesdames et messieurs les députés, s'intitule « Amitié du prince ». Jacques Chirac n'était pas un prince. Il était président, président de la République française, et il nous a donné son amitié.
A tous, qui que nous soyons, et nous lui rendons aujourd'hui notre très haute considération. Je vous remercie.
Édouard Philippe