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interviewBFMTV· 20 novembre 2024 14 min

Colère agricole: l'interview d'Annie Genevard, ministre de l'Agriculture, en intégralité

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Présentateur

On parlera dans un instant des revendications des agriculteurs, de la question du débat qui aura lieu le 26 novembre sur le Mercosur, mais d'abord sur les méthodes qui sont utilisées notamment par la coordination rurale. Il y a ce qu'on a vu hier avec les locaux de l'OFB à guérir l'Office français de la biodiversité, une porte qui a été défoncée. On voit là ces blocages devant des centrales d'achat. On avait entendu l'appel au chaos, c'était le mot qui était utilisé. Est-ce que ça dépasse les lignes rouges qui ont été fixées par le gouvernement ? Moi j'avais entendu Bruno Retailleau dire tolérance zéro.

0:28
Annie Genevard

Alors moi je ne généralise pas les comportements minoritaires de quelques-uns. Moi je respecte évidemment les syndicats qui sont mes interlocuteurs. Depuis mon arrivée, dès les premiers jours je les ai tous rencontrés. Je les ai régulièrement, soit en réunion, soit au téléphone. On échange, je les respecte. Je pense qu'il est important de ne pas donner le sentiment que telle ou telle formation syndicale se livre unanimement à des dégradations. On les appelle au blocage.

0:58
Présentateur

Et on donne la parole à Annie Gennevard. Il s'avère que parmi vos interlocuteurs, il y a la coordination rurale. Je vous ai même entendu dire que vous échangez régulièrement avec Véronique Lefloc. Et il s'avère que ce syndicat-là a, par le biais du comportement de certains de ses adhérents, fait ce qui s'est passé à Guéret, bloc des centrales d'achat. Donc je repose ma question. Est-ce qu'on peut ?

1:17
Annie Genevard

Oui, de certains de ses adhérents. Je ne généralise pas l'ensemble de la coordination rurale, pas plus qu'à l'ensemble de la FNSEA ou d'autres syndicats. Donc moi, je ne renie pas ce que nous leur avons dit. Et d'ailleurs, la présidente Lefloc en était d'accord. Pas d'atteinte aux biens, pas d'atteinte aux personnes, pas de blocage durable. Et donc bloquer des centrales d'achat. Manifester, oui, bien sûr, c'est un droit constitutionnel que personne ne conteste. Mais voilà.

1:45
Présentateur

Donc bloquer des centrales d'achat pour poser des problèmes d'approvisionnement.

1:48
Annie Genevard

Le blocage. Alors moi, j'ai beaucoup insisté auprès de mes interlocuteurs sur le fait qu'on entre dans une période économique tout à fait particulière, qui est celle d'avant Noël. Avant Noël, les commerçants, les artisans vont vendre les produits que les producteurs mettent sur le marché. Donc il est très important, en cette période-là, de ne pas bloquer tout le système et de permettre à la vie...

2:09
Présentateur

Vous leur demandez de lever les blocages ?

2:10
Annie Genevard

Moi, je demande que dans cette affaire, on fasse prévaloir la raison. Et là, voilà, on ne peut pas s'en prendre aux locaux comme ceux de l'OFB, on ne peut pas s'en prendre aux personnes, on ne peut pas s'en prendre...

2:24
Invité

Il y a tout de même une différence de comportement entre deux des syndicats qui ont manifesté cette semaine. La FNSEA, qui manifestement a choisi, à la différence du début de l'année, comment dire, de garder un peu le soutien des Français. En tous les cas, fait attention dans sa façon de protester leurs revendications. Et puis la coordination rurale qui passe à un cran supérieur, ce que disait Benjamin à l'instant, des blocages de routes, ce que la FNSEA... Et est-ce que pour vous, justement, vous dites, je ne veux pas généraliser, mais est-ce qu'il n'y a pas une différence entre ces deux centrales syndicales, la façon de protester et d'aller taper à votre porte ?

3:05
Annie Genevard

Je crois que toutes les formations syndicales ont le souci que leurs bases s'en tiennent au mouvement dont ils ont dessiné les contours. Ce que je voudrais dire, Bruno, je dis, c'est qu'il y a une réalité humaine, aujourd'hui, et économique, c'est que nous avons énormément d'agriculteurs qui sont dans un grand état de souffrance, de désarroi, d'interrogation sur l'avenir de leur profession, de difficultés conjoncturelles ou structurelles. Il faut voir quand même ce que les agriculteurs ont connu cette année. Ils ont connu quatre maladies animales très graves. Ils connaissent des conditions météorologiques comme on n'en a pas vu depuis longtemps.

Les rendements sont en chute, donc les revenus ne sont pas là. Quand vous avez une famille, quand vous avez des emprunts, quand vous avez une exploitation à faire vivre, et qu'il n'y a plus rien ou qu'il n'y a pas assez, il faut comprendre l'état de désarroi profond dans lequel se trouve l'agriculture.

3:54
Présentateur

Et moi, je les entends. Et on parle dans un instant de ces revendications. Juste avant, Brice Tinturier, une difficulté pour l'exécutif, et puis vous dites tout cela devant un membre de ce gouvernement, c'est qu'au fond, le mouvement est très populaire. Donc on sent dans les prises de parole des membres de l'exécutif, sinon une forme de pusillanimité, du moins beaucoup de prudence dans la façon de parler de scènes qui sont des scènes, pour certaines, de dégradation de biens. On a vu ce qui s'est passé hier dans la Creuse.

4:18
Invité

Oui, le mouvement est populaire parce qu'il a été dans le passé, et je crois qu'il l'est toujours, parce qu'il fait écho à quelque chose que les Français partagent, qui est une population qui est en très grande difficulté, menacée de disparition pour une partie d'entre elles. Donc tout cela parle aux Français, et ils sont plutôt en sympathie avec les agriculteurs, on l'a vu dans le passé. Malgré tout, moi je pense qu'on est dans un contexte un petit peu différent de ce qui s'était passé la dernière fois.

D'abord parce que depuis, il y a eu tout ce qui a été révélé ou dit aux Français sur l'ampleur des déficits, sur l'augmentation de la fiscalité, et que du coup, bien sûr que ça ne touche pas directement la relation des Français aux agriculteurs, mais dans une situation où tout le monde se dit « je vais souffrir ou on va souffrir, les impôts vont augmenter, etc. » Il peut y avoir des limites au soutien, notamment quand il prend des formes particulièrement violentes. Donc on n'est pas exactement, me semble-t-il, dans la même situation que lors des derniers mouvements. Allez Genevar, moi j'étais assez frappé d'entendre vous-même

5:16
Présentateur

et d'autres membres du gouvernement expliquer qu'au fond, tout ce qui avait été promis au mois de janvier était soit réalisé, soit en cours de réalisation. Mais dans ce cas-là, pourquoi ils protestent ? Est-ce qu'ils n'ont pas compris les mesures que vous aviez décidées ? Est-ce que c'est quelque chose d'irrationnel, le mouvement de protestation des agriculteurs ?

5:36
Annie Genevard

Je crois qu'il y a plusieurs éléments d'explication. entre les dernières manifestations de ce début d'année et aujourd'hui, il y a eu quand même une grande parenthèse politique qui a commencé en gros au moment des européennes. Et pendant 4-5 mois, il y a eu une sorte de suspension du pouvoir politique qui a donné le sentiment que tout ce qui avait été annoncé était en quelque sorte non réalisé. La vérité, c'est que moi, quand je suis arrivée, j'ai dû honorer tous les engagements qui avaient été pris il y a 10 mois et je le fais, mais alors systématiquement. Et puis, il a fallu apporter aussi des mesures supplémentaires.

Dans le budget qu'on est en train d'examiner, c'est une baisse de 300 millions de charges. C'est moins de charges. C'est plus de simplification. J'ai délivré très vite énormément de mesures. Mais la difficulté, c'est qu'entre-temps, il y a eu de grosses difficultés dans le monde agricole.

6:28
Présentateur

Et une impatience entre le moment où vous décidez quelque chose

6:33
Annie Genevard

et le moment où ça arrive dans les cours de ferme, il y a toujours un délai. Et certains paysans ne peuvent plus attendre, en réalité. Mais que les Français expriment leur soutien aux paysans, je trouve ça plutôt réjouissant. L'agriculture, c'est le drapeau. Et d'ailleurs, ce n'est pas un hasard s'ils mettent le drapeau français sur leur production. C'est tellement identitaire dans la vie de notre pays, dans l'histoire de notre pays. C'est ça qu'il faut comprendre. S'ils aiment leurs paysans, mais tant mieux.

7:00
Présentateur

Annie Gennevard, je voudrais qu'on parle parmi les revendications. Il y a évidemment cette question du Mercosur. Je vous donnerai la parole dans un instant, Bruno et Brice. Rappelons-le, débat le 26 à l'Assemblée, suivi d'un vote. Toute la classe politique est unanime. Le vrai sujet, Annie Gennevard, c'est de monter ce qu'on appelle une minorité de blocage pour faire échec au Mercosur. Donc au fond, ce débat à l'Assemblée, c'est quoi ? C'est juste pour vous faire plaisir ?

7:23
Annie Genevard

Alors, ce débat, d'abord, l'arrivée dans le débat public du Mercosur, implique qu'on informe les Français. L'opinion française a le droit d'être informée sur quelque chose qui va modifier son quotidien, notamment son alimentation. D'autre part, ça va avoir des incidences sur notre agriculture et nos producteurs. Donc le débat est légitime parce qu'il va éclairer le sujet. Je pense que c'est une bonne chose.

7:47
Présentateur

Éclairé, mais ça ne règle pas le problème quand l'État, il n'y a pas de minorité de blocage. Et donc en l'État, la Commission européenne a le champ libre pour ratifier ce traité de libre-échange.

7:58
Annie Genevard

D'abord, personne ne peut dire aujourd'hui qu'il n'y a pas de minorité de blocage. On y travaille ardemment. Le Premier ministre... Vous ne l'avez pas encore ? On ne l'a pas encore. Ça, on verra bien. Mais on y travaille concrètement.

8:07
Présentateur

Oui, vous y travaillez sans doute, mais je...

8:09
Annie Genevard

Non, mais on va voir les pays de l'Union européenne. Moi, vendredi, je suis en Pologne.

8:14
Invité

Mais ils sont acquis, les Polonais. Il en manque. Il en manque. Il manque les Hollandais, les Belges.

8:22
Annie Genevard

J'étais avec la ministre hollandaise en visioconférence il y a deux jours. J'ai rencontré le ministre italien. Sophie Prima fait de même. On est tous... On se démultiplie sur le terrain européen parce qu'il nous faut alerter les pays européens et certains en sont bien convaincus. Vous savez, dans chaque pays, il y a des habitants qui sont attachés à leur propre production, qui n'ont pas envie de manger de la viande qui a été poussée dans sa croissance ou qui utilisent des produits phytosanitaires. Vous savez que sur 427 substances actives autorisées au Brésil, il y en a 145 qui sont interdites en Europe. Il y a des camps et des gens...

9:02
Présentateur

Que se passe-t-il si vous ne réussissez pas à obtenir cette minorité blocage ?

9:06
Annie Genevard

Écoutez, je ne me place pas dans cette perspective. Je me place dans la perspective qu'on va faire tout ce que l'on peut pour empêcher de cet accord qui est mauvais, non seulement pour l'agriculture française, mais pour la santé des Français. Parce que vous utilisez des produits dont la détection disparaîtra au bout de quelques semaines... C'est presque fichu, Mme Genevar. Mais non, écoutez, je ne me place pas dans la perspective du pire. Parce que si c'était le cas, il faut que chacun d'entre nous rentre chez soi et ne fasse rien.

9:35
Présentateur

J'ai une question à vous poser dans un instant sur un autre traité de libre-échange. Mais Brice Tinturier, ce qui se joue aussi là-dedans, c'est un rapport à la mondialisation. Et c'est d'ailleurs assez étonnant de voir des forces politiques normalement plutôt favorables à la construction européenne, au libre-échange, s'opposer de façon unanime.

9:50
Invité

C'est un rapport à la mondialisation, c'est un rapport à l'Europe et c'est un rapport au poids de la France en Europe. Et c'est vraiment les trois. Les Français, ils sont à 60% plutôt opposés à la mondialisation, en tous les cas, ils la voient comme une menace, comme quelque chose qui est une machine à désagréger les identités et le poids de la France. Alors ce traité, le Mercosur, c'est le symbole de tout ça. On nous dit, les Français le pensent, qu'il est négatif.

L'enjeu ensuite, c'est, même si vous faites tout naturellement pour l'éviter, mais le simple fait qu'on puisse se dire que la France n'est pas forcément en position de mobiliser la minorité de blocage suffisante pour s'opposer à ce qui nous est présenté comme le mal, crée quelque chose de terrible dans le pays. Ça veut dire que la machine qui alimente les sentiments négatifs à l'Europe, elle est amplifiée. Et ça veut dire aussi que le poids de la France en Europe est à minima diminué, puisqu'on n'a pas la certitude que le gouvernement parviendra à obtenir cette minorité de blocage. Et là, ça renvoie à la dernière séquence politique. Pourquoi en sommes-nous là ?

Est-ce que, véritablement, la dissolution nous a affaiblis ? Etc.

10:52
Annie Genevard

Mais, moi, ce que je voudrais vous dire, Benjamin Nuhamel, c'est que nous sommes attachés à l'exportation. La France est une grande nation exportatrice, notamment en matière agricole. Mais on peut aussi défendre la question, le principe de la souveraineté alimentaire. Ce qui est en jeu, moi, ce qui me frappe dans tous les accords de libre-échange, c'est que ce sont toujours les productions agricoles qui sont convoquées pour faire l'équilibre et qu'au sein des productions agricoles, c'est toujours la viande. Vous savez qu'en France, on consomme un poulet sur deux via de l'étranger ? Oui, mais il y a quelque chose qui m'étonne,

11:26
Présentateur

Annie Gennevar, c'est que, au fond, et sans préjuger de l'impact que pourrait avoir le Mercosur sur l'agriculture française, vous faites partie de celles et ceux qui sont opposés au CETA, au traité de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada. Au moment des débats autour du CETA, tout le monde disait que ça va être épouvantable. Plus de sauterelles. Le marché européen, le marché français, va être inondé. Bœuf canadien. Résultat, à la fin, les rapports sont... Parce qu'on a mis des barrières.

11:50
Annie Genevard

Parce qu'on a posé des exigences.

11:52
Présentateur

Annie Gennevar, vous continuez à être... Vous étiez opposé, puisque vous étiez dans l'opposition il y a quelques mois, à ce traité. Quand on regarde dans le détail, les quotas sont faibles. Il n'y a pas eu de marché inondé.

12:01
Annie Genevard

Et pourquoi sont-ils faibles ? Parce qu'on a eu un niveau d'exigence qui a fait en sorte...

12:05
Présentateur

Donc vous êtes favorable au CETA, maintenant ?

12:06
Annie Genevard

Que l'invasion de produits étrangers qui ne sont pas produits avec les normes auxquelles sont assujetties nos propres éleveurs... Mais donc vous êtes favorable au CETA, maintenant ? Mais non, mais je dis simplement qu'un bon accord, c'est un accord qui est équilibré. Un accord qui se fait sur le dos des producteurs, ce n'est pas un bon accord.

12:26
Présentateur

Bruno, je dis, politiquement, ça va être très compliqué à gérer. Parce qu'il y a effectivement tout ce qu'on sait. L'Assemblée affaiblit. La difficulté de faire voter un texte sur l'agriculture, puisque par définition, il n'y a pas de majorité à l'Assemblée, les familles politiques sont opposées. Ce débat au Parlement, il ne va pas suffire à lever l'hypothèque de la question du Mercosur et du mal-être des agriculteurs ?

12:47
Invité

Non, ce débat au Parlement ne suffira pas. Il permettra à Michel Barnier, une fois n'est pas coutume, de mettre tout le monde derrière lui. C'est déjà ça de gagner. Oui, c'est déjà pas mal. Mais dans cette affaire, Michel Barnier joue gros, parce que c'est vrai qu'Emmanuel Macron est affaibli sur la scène internationale, mais Michel Barnier est arrivé à son poste au réolé de talent de négociateur, notamment au niveau européen. Et sur cette affaire, il va jouer la capacité à obtenir cette minorité de blocage. Et lui aussi pourrait perdre des plumes au-delà de ce qui se passe sur le front intérieur, censure ou pas. Même sur sa capacité à convaincre les Européens, Barnier joue gros.

13:21
Présentateur

Un dernier mot avec vous, Annie Gennevard. Vous espérez la levée des blocages dans les jours qui viennent et que la rivière retrouve son lit ?

13:29
Annie Genevard

Écoutez, on verra bien. En tout état de cause, on ne peut pas accepter qu'il y ait des débordements. On a fixé le cadre qui n'exclut pas le dialogue, qui n'exclut pas la protestation, parce qu'elle est légitime encore une fois, qui n'exclut pas l'expression d'une souffrance qui est réelle. Moi, je suis du côté des solutions à apporter. Moi, je veux l'avenir, je veux travailler à l'avenir de l'agriculture française. C'est pour ça que j'ai été nommée. Et c'est ça que je veux faire avec eux. Plus de simplification, moins de charges, plus de compétitivité. C'est mon job. Et je le fais.

14:02
Présentateur

Merci Annie Gennevard, ministre de l'Agriculture. Merci Brice Tinturier. Merci Bruno Jeudy. Merci.

14:07
Locuteur

Merci. Merci. Merci.