Aurélien Pradié - Le Barbier du matin du 11/02/25
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Aurélien Pradier, bonjour et bienvenue député non inscrit du Lot et auteur de Tenir bon, votre ouvrage qui retrace votre parcours et vos engagements. Un mot sur la situation au Proche-Orient avec Trump qui menace le Hamas de l'enfer s'il ne libère pas tous les otages, le Hamas qui semble ne plus vouloir libérer comme c'était prévu. Que vous inspire un peu cette situation de chaos diplomatique que l'on vit au Proche-Orient ?
La première pensée que j'ai, elle est aux otages et aux familles. Au fond, tout ce spectacle diplomatique qui est un spectacle, Donald Trump, je pense, dans cette affaire, se préoccupe davantage de son image politique que du sort de vie humaine et c'est ce qui me préoccupe profondément. La seule issue nécessaire et possible, c'est la libération des otages. Et je ne pense pas que le bruit et la fureur, tel qu'aujourd'hui Donald Trump le porte, soit une solution pour les vies qui sont en jeu aujourd'hui. Tout ce qui peut permettre la libération des otages doit être fait. C'est à la France de continuer à faire son travail.
Je ne suis pas sûr que nous ayons toute la main pour le faire, mais nous devons continuer à le faire. Et ce qui est le plus bruyant n'est pas nécessairement le plus efficace. Il faut bien comprendre que ce qui se joue derrière, ce n'est pas une mise en scène politique. On s'habituerait presque avec Trump à cette idée que la politique est une mise en scène permanente. Il y a des vies humaines. Il y a des otages qui sont en question aujourd'hui. Et cet élément-là, on ne doit pas l'oublier.
Alors, l'actualité mondiale se passe aussi à Paris avec ce sommet sur l'intelligence artificielle. Est-ce que vous donnez raison à Emmanuel Macron de s'investir à fond dans cette direction-là ?
Il a raison de faire en sorte que la France ne soit pas absente de cette course et de cette bataille gigantesque. Mais ce qui me frappe beaucoup, c'est que je ne suis pas un spécialiste de l'intelligence artificielle, comme probablement aucun d'entre nous en réalité, tant le sujet est vaste et immense et dépasse même notre propre imagination. Mais au fond, le vrai sujet, il est politique. Ce que la France peut amener dans cette question-là, c'est non seulement le développement industriel, technologique, toute la recherche nécessaire, mais ce sont aussi les valeurs, ce sont aussi la dimension éthique que nous devons appliquer à l'intelligence artificielle.
Donc la régulation en même temps que le développement.
Mais bien sûr, la régulation n'est pas un gros mot. Lorsque nous parlons aujourd'hui de sujets qui peuvent dépasser, y compris une part de la conscience humaine, qui peuvent altérer à nos libertés publiques et individuelles, on doit avoir un débat. Je ne sais pas quelle est la réponse, moi-même je m'interroge sur ce sujet. Mais je pense que le rôle du président de la République et le rôle de la France en réalité, c'est non seulement de mener la bataille technologique, mais aussi de conduire la bataille idéologique. Qu'est-ce que nous voulons faire, qu'est-ce que nous permettons ou pas avec l'intelligence artificielle ?
Pour le lot, l'IA, ça peut être une chance de développement ou au contraire, vous voyez des emplois qui vont disparaître ? C'est déjà une chance de développement. On a déjà dans bien des entreprises de l'intelligence artificielle qui permet du développement. Et comme d'ailleurs à chaque fois que nous avons eu de grandes révolutions économiques, notamment la révolution industrielle, il y a eu des destructions d'emplois et d'autres créations d'emplois.
Mais vous savez, même lors de la révolution industrielle, on s'est posé la question idéologique, la question des valeurs que l'on portait dans cette révolution-là, des limites que l'on devait fixer, de la place de chaque salarié, de la question de la rémunération et du salaire. La vraie révolution, elle est là en réalité. C'est que lorsque l'on passe à une industrie qui peut être largement portée par l'intelligence artificielle, la question va être de savoir comment on rémunère encore les femmes et les hommes. Et le vrai sujet, c'est le salaire. D'ailleurs, vous voyez bien que cette question, elle se pose déjà. La tertiarisation de nos sociétés, de nos économies a posé cette question-là.
Aujourd'hui, le salaire n'est plus corrélé à la production. C'est une révolution qui a été lente et progressive, mais pour laquelle nous n'avons pas eu de vrai débat politique. Ce qui fait qu'aujourd'hui, des femmes et des hommes qui parfois ne produisent rien vont être largement mieux rémunérées que des femmes et des hommes qui produisent. Et tout ce débat-là, il faut que nous l'ayons sur l'intelligence artificielle. Au fond, c'est un débat politique et démocratique.
Les censures se suivent et se ressemblent. François Bayrou a encore sauvé son gouvernement hier. Vous avez l'impression de trouver ce gouvernement de construction que vous appeliez de vos voeux en décembre ? Ou bien il reste en train de caboter entre le RN et le PS ?
De construction de quoi ? D'un budget déjà ? Oui, d'un budget. Mais à quel prix ? Vous voyez, au fond, ce à quoi nous habituons lentement, c'est que désormais, ce qui nous préoccuperait le plus, c'est que le gouvernement tienne, quel que soit le prix. Vous voyez bien que ce budget est pire que le budget qu'avait proposé Michel Barnard. Pourquoi pire ? Fiscalement, il est pire. D'ailleurs, on en découvre tous les jours. La dernière mesure sur l'abaissement du taux de TVA sur les auto-entrepreneurs, c'est une absurdité. Personne n'avait osé le faire, parce que c'est grotesque. Ça n'a aucun sens économique. Ça a été arrêté ! Mais bien sûr, mais enfin, ça a été installé dans le premier budget.
Et il faut que le ministre de l'Industrie, pour essayer de sauver les meubles, dise qu'il le suspend. Enfin, tout ça, c'est... Pardon, mais c'est grotesque. Et ce ne serait pas grave si la situation du pays n'était pas aussi lourde. Vous voyez bien les défis gigantesques auxquels on a à faire face. Et moi, ça me trouble de voir que ce qui nous préoccupe au fond, aujourd'hui principalement, c'est de savoir si le gouvernement va sauver ses fesses ou pas.
Peut-être que c'est un temps qu'il faut supporter pendant deux ans, avant la grande relance de 2027 ?
Je ne sais pas. C'est une question que moi-même, je me pose. Mais je ne crois pas en réalité. Et je pense que de tous les dangers qui nous guettent, il y en a un qui est plus grand encore que les autres, plus sournois. C'est l'habitude. La mauvaise habitude. Vous savez, la lente accoutumance au pire. Au fond, il y a deux ans, nous aurions eu cette discussion. Nous aurions dit qu'un gouvernement serait là, ne ferait rien, donnerait aux uns et aux autres pour essayer de calmer le jeu. Vous m'auriez dit que c'était impossible. Ce n'était pas à la hauteur de la situation. Et aujourd'hui, nous avons cette situation et nous nous y habituons. Le grand danger, c'est celui-ci.
Et donc, pour répondre à votre question, il n'est pas possible que nous tenions deux ans dans le vide, en suspension. Parce que pendant ce temps-là, le pays fait face à des défis gigantesques et que le monde entier gronde. Nous ne sommes pas à une île dans laquelle nous pourrions, au fond, faire comme si de rien n'était et se satisfaire de rien. Moi, je ne suis pas là pour me satisfaire de rien.
Même avec cette assemblée impossible, est-ce que des choses ne sont pas quand même possibles ? Je pense à la lutte contre le narcotrafic. On a eu l'impression qu'il y avait presque une unanimité qui allait se faire.
Oui, elle y est probablement. Mais regardons un peu notre histoire récente et plus ancienne. Je pense qu'aujourd'hui, nous sommes à un moment politique qui nécessite de faire des grandes choses. D'ailleurs, tous les autres pays du monde font de grandes choses, parfois qui ne sont pas conformes à nos valeurs, mais elles font de grandes choses. Aujourd'hui, nous ne pouvons pas faire de petites choses. Dans notre histoire, et notamment lorsque la sécurité sociale a été fondée dans notre pays, au moins la reconstruction, on a fait de grandes choses. Ces grandes choses, vous ne les faites pas si vous n'avez pas et la droite et la gauche avec vous.
Sinon, vous êtes condamnés à faire de petites choses. Et nous ne sommes pas dans une période où nous pouvons faire de petites choses. C'est la raison pour laquelle je pense que cette situation ne pourra pas durer. Et je vais même vous dire plus. Je pense qu'il ne faut pas qu'elle dure. Parce que si elle dure, le réveil sera redoutable. Au fond, on a un corps malade à qui on file du doliprane toute la journée en se disant que ça ira mieux demain. Le réveil va être terrible. Il faut que dès demain, dans les semaines et les mois qui viennent, nous rebâtissions ce pays. On ne peut plus attendre.
Comment rebâtir ? Il faut passer par une dissolution pour essayer d'avoir une majorité ? Des référendums peuvent servir ?
C'est une question. Est-ce que la dissolution réglerait le problème ? Je n'en suis pas certain. Au fond, je suis même convaincu que s'il y avait une nouvelle dissolution cet été, la configuration de l'Assemblée nationale serait peu ou prou la même. La seule voie possible, c'est le rassemblement des patriotes de droite et de gauche. Mais ça, vous ne pouvez pas le faire si vous ne mettez pas sur la table un projet politique. Au fond, le drame et de Michel Barnier et de François Bayrou, c'est qu'il n'y a aucun projet politique commun. Enfin, regardez ce à quoi nous habituons une fois de plus.
Dans le même week-end, trois ministres importants de l'intérieur, de la justice et de l'économie, et je rajouterai l'éducation nationale, ont dit tout et leur contraire sur les questions de l'immigration. Enfin, on est chez les dingo, pardon. Mais dans quel gouvernement est-ce possible que quatre ministres aient des visions radicalement différentes ? Alors, on s'habituerait, on se dit au fond, c'est pas si mal, ça tient. Mais ça tient rien du tout. Tout ça est absolument intenable.
Le grand projet sur ce sujet-là, il peut venir du débat national que François Bayrou veut organiser, que les Français s'en emparent, Français de droite et de gauche.
Oui, mais c'est aussi aux responsables politiques de le faire. Enfin, moi, le grand débat, j'ai soupé. On y a eu droit. Dans toutes les mairies, des carnets de doléances qui sont restés dans les placards, on va pas refaire la blague deux fois. Et puis, c'est au Parlement de s'emparer de tout cela. Au fond, l'Assemblée nationale a une chance aujourd'hui, c'est que dans le bazar qui est le sien, elle représente la France. Et on en pense ce qu'on en veut. Mais les Français ont voté et ils ont choisi cette configuration politique. Et les accords politiques, on doit les trouver au sein de l'Assemblée nationale, des représentants du peuple. Et pour ça, il faut avoir un débat sur le projet.
Et je vois bien la tactique de François Bayrou, que je comprends, elle est de surtout pas débattre du projet parce que ce serait trop difficile. Et c'est exactement ce qu'il faut.
Alors, peut-être aussi à sa décharge que ça vient des groupes parlementaires qui sont tous des écuries présidentielles. Vous avez raison.
Tout le monde est obsédé par 2027. Et d'ailleurs, ceux qui le sont le plus sont ceux qui sont très éloignés de l'horizon de devenir président de la République. Et c'est cette période folle. Mais d'ailleurs, qu'on a connue dans notre histoire. Au fond, quand les défis sont immenses, quand il faut faire de grandes choses, tout le monde devient petit. Parce que c'est beaucoup plus facile. Et donc aujourd'hui, vous avez des micro-groupes politiques présidés par des femmes et des hommes qui se croient à un destin présidentiel et dont on sait qu'à l'évidence, ils n'en ont pas.
Et tout ça, comme à la fin de la 4ème République, est un espèce de grand manège auquel je le redis, quitte à être parfois l'oiseau de mauvaise augure, je ne veux pas m'habituer.
Alors vous, vous avez choisi un parcours différent. Vous êtes non inscrit depuis les élections législatives de l'été dernier, tout en ayant réuni un groupe autour du concept de droite sociale. Comment vous vivez cette identité ?
Le choix d'être député non inscrit n'était pas un choix facile. Je ne l'ai pas pris à la légère, mais je pense que dans des périodes de tumulte, si je veux garder un peu de lucidité, si je veux que ma parole soit un peu plus entendue, il faut qu'elle soit peut-être moins présente, mais qu'elle dise des choses un peu plus importantes. Et donc c'est ce que j'ai souhaité faire en allant au bout de mes convictions.
Tous les mercredis, on réunit un groupe d'une quinzaine de députés qui sont des députés issus de la droite, issus de la gauche, et nous discutons non pas de la tactique, non pas de la manière dont on peut faire la concurrence à l'un ou à l'autre, mais on discute de la manière dont on transformerait le pays. Vous voyez, la semaine dernière, on a parlé de fiscalité. On a passé deux heures dans une salle entre collègues à parler de fiscalité en se disant, si demain nous devions revoir tout notre chantier fiscal, comment le ferions-nous ? Et on s'est posé des questions très radicales. Au fond, on cultive un peu notre âme de révolutionnaire dans cette période parce que c'est nécessaire.
Nous nous voyons tous les mercredis. La semaine prochaine, nous allons organiser une conférence à l'Assemblée nationale qui sera ouverte au public, je vous l'annonce aujourd'hui, sur notre manière de voir les choses. Et au fond, ce que je vous décrivais tout à l'heure, de patriotes de droite et de gauche qui se mettent ensemble pour bâtir, c'est ce que nous sommes en train de démontrer et de faire.
Ça va donner quoi ? Des propositions de loi dans les mois qui viennent ou un projet plus global pour la présidentielle ?
Les deux, probablement. Un projet plus global pour transformer le pays et nous aurons cette discussion à l'Assemblée nationale dans cette conférence publique qui sera ouverte aux citoyens. Nous allons débattre de ces grands chantiers, comment on transforme l'éducation, comment on transforme l'ensemble des chantiers dont nous avons besoin dans ce pays, comment on se reparle. Il y a quelques semaines, au Collège des Bernardins, j'ai organisé une conférence sur la question du travail et de la dignité. Et le dernier débat, nous l'avons organisé avec la représentante de la CFDT, François Ruffin et moi-même. Pourtant, nous ne sommes pas les mêmes. Nous avons bien des différences.
Mais sur des questions fondamentales, on a trouvé des points d'accord, de reconstruction. Peut-être comme les gaullistes et d'autres ont su le faire à l'après-guerre.
Est-ce que c'est encore possible aujourd'hui ? Vous vous inquiétez dans une interview récente du dessèchement idéologique de la droite. Mais ce dessèchement touche toute la politique. Parce que ça se passe sur les réseaux sociaux, parce que ça se passe ailleurs.
Touche la démocratie, profondément. Et c'est ce qui, moi, me préoccupe immensément. Au fond, la génération de mes parents regardait le monde tous les dix ans des pays basculés dans la démocratie. C'est un message d'espoir. La démocratie était la liberté, l'émancipation des femmes et des hommes, l'éducation. Aujourd'hui, tous les dix ans, ma génération, on regarde les pays basculés dans d'autres régimes. Ce sont des régimes autocratiques. Vous les appellerez comme vous voudrez. La démocratie ne fait plus rêver. La démocratie est synonyme d'impuissance. Et c'est ce qu'il nous faut réarmer.
Et je le redis, mais quitte à être un original dans cette période, je pense qu'il faut, dans ces moments de grands troubles, que des femmes et des hommes je ne désarme pas. Pour moi, le beau modèle, c'est la démocratie.
Un président du Conseil constitutionnel politique comme Richard Ferrand, c'est un signe pour la démocratie ou vous vous en inquiétez ?
Écoutez, moi,
je ne m'en inquiète pas.
Je n'ai pas le jugement de valeur sur Richard Ferrand, tout comme j'ai essayé de ne pas en avoir sur Laurent Fabius. Je ne suis pas certain que Laurent Fabius ait été très objectif dans beaucoup de ses décisions. Mais le problème n'est pas là. Le problème est que, depuis quelques années, le politique confie au Conseil constitutionnel une partie de ses missions. Regardez sur la loi immigration. C'était absolument dingue de voir le président de la République et des ministres expliquer que c'était le Conseil constitutionnel qui allait finalement arbitrer parce que le politique n'avait pas le courage de le faire. On s'est défaussé. Mais bien sûr, on s'est défaussé.
On leur a donné des responsabilités qui ne sont pas les leurs. Et donc, en revenir à un Conseil constitutionnel qui s'occupe strictement de ce qu'est sa mission, ça me va très bien. Et que ce soit un politique qui soit à la tête du Conseil constitutionnel, pardonnez-moi, mais ça ne m'inquiète pas plus que de voir un juriste faire de la judiciarisation de notre pays, l'alpha et l'oméga.
Aurélien Pradié, auteur de Tenir bon et député non inscrit du Lot. Merci et bonne journée. Merci beaucoup. Merci beaucoup, Christophe. Demain, votre invité sera Jean-René Cazeneuve, député EPR du GERS.
Aurélien Pradié