Sébastien Lecornu : "Il faut de toute évidence accélérer" sur l'armement français
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
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Questions et réponses
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- 0:21OuverteRéponse directe
Vous attendiez-vous à ce que cette présidence Trump provoque un basculement aussi rapide de l'ordre du monde ?
- 0:33OuverteRéponse directe
Un ébranlement de la sécurité de l'Europe ? Ou est-ce qu'il y a eu un choc dans votre ministère ?
- 3:11OuverteRéponse directe
Votre crainte, c'est qu'on perde notre temps dans les prochains mois avec la présidence Trump ?
- 4:35OuverteRéponse directe
Qu'est-ce qui est nouveau depuis dix jours ? Et qu'est-ce que vous dites à ces Français qui craignent la Troisième Guerre mondiale ?
- 5:15OuverteRéponse directe
Est-ce qu'on va vers la guerre ? Est-ce qu'on va vers la Troisième Guerre mondiale ?
- 8:30RelanceRéponse partielle
Les trains ou les camions entiers remplis de munitions américaines pour l'Ukraine continuent à arriver ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 0:42Invité politiqueFait
« Le choc, il vient du fait que tout cela n'est pas très prévisible et n'apparaît pas comme étant toujours, je dis bien, rationnel. »
- 0:57Invité politiqueFait
« Mais enfin, ça fait déjà de nombreuses fois, d'ailleurs, si je peux me permettre, y compris votre serviteur à ce micro, que l'on dit que le monde se durcit, que les États-Unis d'Amérique ont toujours connu des phases d'isolationnisme plus ou moins importants de George Washington à nos jours. »
- 1:05Invité politiqueFait
« J'ai souvent cité cette phrase de De Gaulle à Perfit en disant « Jamais les Américains ne prendront de risques vitaux pour autre chose que pour eux-mêmes ». »
- 1:49Invité politiqueFait
« Mais bien sûr, cette nuit, le secrétaire d'État à la Défense américain, mon homologue, a dit que, je cite, « les États-Unis se tenaient prêts à une confrontation avec la Chine ». »
- 2:32Invité politiqueFait
« Moi, ce qui m'inquiète, de là où je suis, et ça fait bientôt trois ans, c'est au fond qu'à la fin, tout ça se solde par un agenda de faiblesse occidentale, y compris du côté américain. »
- 2:41Invité politiqueFait
« Le JCPOE, qui était le document qui permettait de négocier avec l'Iran sur la prolifération nucléaire, il a été déchiré par le président Trump. »
- 2:53Invité politiqueFait
« La Corée du Nord, aujourd'hui, est une puissance nucléaire. »
- 3:01Invité politiqueFait
« L'Afghanistan est la décision de retirer les troupes qui est à cheval sur les présidents Biden et Trump, qui a été au fond un signal envoyé à la plupart des compétiteurs, Moscou, Téhéran, que, bah au fond, les Etats-Unis étaient en ce moment où ils n'étaient plus prêts à faire beaucoup d'efforts pour la sécurité des autres. »
- 3:39Invité politiqueFait
« Le président Trump, il cite souvent Reagan, quand il dit la paix par la force, quand on parle de l'Ukraine, la paix, on y souscrit pleinement, la force aussi, sauf que c'est dans le rapport de force qui est en cours. »
- 5:41Invité politiqueFait
« Je crois que sur la menace russe, de fait, on n'a jamais varié. »
- 5:56Invité politiqueFait
« Donc après, je ne sais pas en quelle langue il faut le dire, peut-être à certains en russe, mais la réalité, c'est que, oui, un pays qui s'est habitué à sa survie politique par de l'agressivité extérieure et dont désormais l'économie repose en grande partie justement sur un effort de guerre et qui désormais engageait dans des coopérations des plus dangereuses avec Téhéran d'une part et la Corée du Nord d'autre part. »
- 10:34Invité politiqueChiffre
« En 2017 on était à un peu plus de 30 milliards d'euros, au moment où je vous parle on est à 50,5 milliards d'euros. »
- 10:41Invité politiqueChiffre
« Notre plan en 2030 c'était de l'emmener autour de 68 milliards d'euros par an. »
- 11:05Invité politiqueChiffre
« là on est à 50,5 milliards d'euros par an, on pourrait estimer que notre armée pourrait atteindre un point de forme convenable en fonction des différentes missions qu'on attend d'elle, autour de 90 milliards d'euros par an. »
- 11:41Invité politiqueFait
« notre marine nationale, il lui manque de toutes les évidences, au moins 3 frégates, on en a 15. »
- 11:50Invité politiqueFait
« Que notre aviation de chasse française, globalement, manque d'une vingtaine de rafales pour tenir différentes missions opérationnelles en même temps ou sur une période très longue. »
- 12:12Invité politiqueChiffre
« Vous savez que les fameux drones shahid iraniens que la Russie envoie sur l'Ukraine, au moment où je vous parle, pratiquement 4 drones sur 5 envoyés par la Russie tombent. »
- 22:06Invité politiqueFait
« Oui, parce qu'il répond à la doctrine de la stricte suffisance. »
Temps de parole
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- Invité15 %
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Et avec Léa Salamé, nous recevons donc ce matin le ministre des Armées. Question réaction au 01 45 24 7000 et sur l'application France Inter. Sébastien Lecornu, bonjour.
Bonjour, merci pour votre invitation.
Bienvenue à ce micro, bienvenue. On va revenir dans une seconde sur l'allocution d'Emmanuel Macron hier soir à la télévision. Mais d'abord, vous attendiez-vous à ce que cette présidence Trump provoque un basculement aussi rapide, aussi violent de l'ordre du monde ? Un ébranlement de la sécurité de l'Europe ? Ou est-ce qu'il y a eu, dans votre ministère, chez vous aussi, une forme de choc ?
Le choc, il vient du fait que tout cela n'est pas très prévisible et n'apparaît pas comme étant toujours, je dis bien, rationnel. Après, si on est honnête, après, il n'y a pas de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Mais enfin, ça fait déjà de nombreuses fois, d'ailleurs, si je peux me permettre, y compris votre serviteur à ce micro, que l'on dit que le monde se durcit, que les États-Unis d'Amérique ont toujours connu des phases d'isolationnisme plus ou moins importants de George Washington à nos jours. J'ai souvent cité cette phrase de De Gaulle à Perfit en disant « Jamais les Américains ne prendront de risques vitaux pour autre chose que pour eux-mêmes ».
Perfit disant au général De Gaulle, mais enfin voyons, monsieur le président, mon général, vous n'y pensez pas, ils ont quand même fait le débarquement de Normandie. De Gaulle l'envoyant au premier Perfit en disant « Ils n'y ont été contraints, c'était très tard dans la guerre et ce n'était pas pour autant un risque vital ». C'est une brutalité forte. Mais enfin, ça vient quand même redocumenter le fait que la question de la sécurité de l'Europe, elle passe évidemment par les Européens. Mais là, est-ce que ça n'est pas d'une autre nature ?
Et puis pour répondre à votre question, nous n'avons peut-être pas suffisamment voulu entendre la campagne américaine, y compris avec les démocrates, lorsqu'ils expliquent que la priorité avant tout, c'est la Chine, c'est le Pacifique Nord. Ce pivot-là, il est engagé. Il faut revenir aussi sur la Chine. Mais bien sûr, cette nuit, le secrétaire d'État à la Défense américain, mon homologue, a dit que, je cite, « les États-Unis se tenaient prêts à une confrontation avec la Chine ».
Et la Chine d'ailleurs a répondu hier en disant « Nous aussi, on est prêts à la guerre, ils veulent la guerre, on est prêts ».
Donc, décentrons-nous aussi de ce qui nous arrive, et je sais que ce qui nous arrive est grave, mais on voit bien que là, on a quelque chose qui était prévisible, parce qu'annoncé, et même les démocrates, en d'autres mots, disaient ces choses-là, mais je crois que le désintérêt pour l'Europe est le pivot vers le Pacifique, malheureusement, je crois qu'il est ancien. Moi, ce qui m'inquiète, de là où je suis, et ça fait bientôt trois ans, c'est au fond qu'à la fin, tout ça se solde par un agenda de faiblesse occidentale, y compris du côté américain. Parce qu'en fait, c'est pas comme s'il n'y a pas eu un premier mandat Trump.
Le JCPOE, qui était le document qui permettait de négocier avec l'Iran sur la prolifération nucléaire, il a été déchiré par le président Trump. L'Iran est désormais à quelques semaines du seuil de l'enrichissement. On se rappelle du sommet de Singapour avec le dirigeant nord-coréen pour essayer de le convaincre de se désarmer. La Corée du Nord, aujourd'hui, est une puissance nucléaire.
L'Afghanistan est la décision de retirer les troupes qui est à cheval sur les présidents Biden et Trump, qui a été au fond un signal envoyé à la plupart des compétiteurs, Moscou, Téhéran, que, bah au fond, les Etats-Unis étaient en ce moment où ils n'étaient plus prêts à faire beaucoup d'efforts pour la sécurité des autres.
Votre crainte, c'est qu'on perde notre temps dans les prochains mois, les prochaines années de la présidence Trump, et qu'il déchire beaucoup de choses, et que ça renforce ceux qui ne sont pas forcément nos alliés, les empires autour.
Ce que dit le président de la République hier est vraiment millimétré, ça a été rappelé par Pierre Aski, c'est de dire tout cela est imprévisible, enfin ça veut donc dire qu'il faut prévoir les scénarios les pires. Le président Trump, il cite souvent Reagan, quand il dit la paix par la force, quand on parle de l'Ukraine, la paix, on y souscrit pleinement, la force aussi, sauf que c'est dans le rapport de force qui est en cours, on ne voit pas très très bien en quoi il est particulièrement difficile avec Vladimir Poutine.
Or, pour des capitales qui ne comprennent que le rapport de force, système KGB, guerre froide encore, dans la manière dont une partie du système russe fonctionne, il est clair qu'il y a quelque chose de préoccupant. Et c'est pour cela que nous, et c'est le moment d'un réveil difficile pour la plupart des capitales européennes, c'est le moment aussi de nous prendre davantage en main. Alors ça aussi, je crois qu'on ne l'a pas découvert la semaine dernière.
C'est ce que j'allais vous dire.
Le risque pour nous Français, c'est d'apparaître comme étant un peu chauvin, et un peu, on vous l'avait bien dit, donc je ne vous ai pas dit qu'on l'avait bien dit à ce micro, mais quand même, c'est-à-dire que le discours de la Sorbonne, le fait qu'il faut se réarmer, l'autonomie stratégique, y compris au lendemain du Covid, le néo-gaullisme un peu quand même qui a toujours transpiré sous la Vème République, gauche-droite confondue, on partage quand même tout ça. C'est sûr que là, pour beaucoup de capitales européennes, il faut faire l'apprentissage que nous on a fait en plusieurs décennies, en seulement quelques semaines.
Sébastien Lecornu, hier, il a parlé à Emmanuel Macron d'une nouvelle ère, la menace russe est à nos portes, elle nous touche avec une agressivité qui ne semble pas connaître de frontières face à ce monde de danger, rester spectateur serait une folie. Il montre le ton, le président de la République prend un ton dramatique, il l'était dramatique le ton hier, mais j'ai envie de vous dire, il disait déjà un peu ça le 24 février, il y a trois ans, au moment de l'invasion de l'Ukraine.
On l'entendait dire, Emmanuel Macron, c'est une nouvelle ère, le retour de la guerre sur le sol européen, on est au pied du mur, il faut nous réveiller, on doit entrer en économie de guerre, certains ont dit que c'était des mots et qu'on n'est pas vraiment entré en économie de guerre, ou que ça a pris beaucoup de temps. Qu'est-ce qui est nouveau depuis dix jours ? Et qu'est-ce que vous dites à ces Français qu'on entend partout depuis dix jours, depuis l'altercation véritablement dans le bureau Oval ? Mais est-ce qu'on va vers la guerre ? Est-ce qu'on va vers la Troisième Guerre mondiale ? Cette phrase un peu tarte à la crème, mais est-ce qu'on y est ?
Oui, trop tarte à la crème, parce qu'en fait, on ne peut pas passer d'une forme d'insouciance dividende de la paix à une forme de fébrilité, oh là là, c'est la Troisième Guerre mondiale.
On y est un peu, là.
Oui, mais enfin, il faut rester calme. Être Français aussi, je crois, dans ce moment, c'est de rester calme et confiant. Je crois que sur la menace russe, de fait, on n'a jamais varié. C'est sûr qu'on a un système politique et parfois médiatique qui n'a pas envie de le voir. Bon, moi je suis ministre des Armées, vous n'avez pas un agent de la DGSE, vous n'avez pas un officier d'état-major actuellement en France qui considère que la Russie n'est pas une menace.
Donc après, je ne sais pas en quelle langue il faut le dire, peut-être à certains en russe, mais la réalité, c'est que, oui, un pays qui s'est habitué à sa survie politique par de l'agressivité extérieure et dont désormais l'économie repose en grande partie justement sur un effort de guerre et qui désormais engageait dans des coopérations des plus dangereuses avec Téhéran d'une part et la Corée du Nord d'autre part sans oublier les transferts de technologies éventuels, sans oublier les programmes d'armement que même la guerre froide avait permis de réguler, typiquement l'envoi d'armes nucléaires dans l'espace, il n'y a pas grand-chose à attendre de positif de ce côté-là.
Ça, c'est le premier point. Après, la sidération depuis dix jours, elle vient du changement du comportement américain. Et pour cause, on a connu quoi ? On a connu l'Europe puissante, l'Europe centre-déchirant, guerre mondiale, ensuite l'Europe en reconstruction avec la protection économique et militaire américaine, ensuite l'Europe face à la guerre froide et à l'Union soviétique, ensuite la dissolution du pacte de Varsovie, on revient à une ambiance régionale et tout d'un coup, on a de nouveau la menace russe, mais il n'y a plus la réassurance américaine. C'est donc une nouvelle étape stratégique clé dans laquelle on ne peut plus dépendre du locataire de la Maison Blanche.
Nous, Français, une fois de plus, on l'avait déjà soldé, mais pour les autres capitales, ce n'est pas le cas.
Edouard Philippe Asmicro, vous l'avez entendu, il y a deux jours, a dit que la suspension de l'aide américaine à l'Ukraine est une trahison.
De fait, elle a un effet opérationnel, moral avant tout d'ailleurs, je ne vais pas sous-estimer ça, et elle va avoir un effet opérationnel, heureusement pas dans l'immédiat, tout ça, il y a quand même de l'inertie, mais elle va avoir un effet opérationnel important, notamment sur la suspension des coopérations en matière de renseignement. C'est toujours la même chose, je ne veux pas être commentateur de ce que font les Américains, je suis ministre français. Ce n'est pas immédiat, vous dites ? Entre le moment où vous suspendez les aides militaires, munitions, armes, et ce qui se passe sur la ligne de front, vous voyez bien que vous avez une inertie logistique.
Rappelez-vous d'ailleurs que le Congrès américain avait pris du temps à débloquer un paquet d'aides il y a quelques mois de cela, et donc on a pu observer qu'il y avait quand même un tout petit peu d'endurance du côté ukrainien. Enfin, il ne faut pas se raconter d'histoire. Si c'est un outil de négociation et de pression sur l'Ukraine, franchement c'est très dur pour les Ukrainiens, et moralement tout à fait détestable. Après peut-être que le président Trump aussi veut en faire un élément de discussion avec les Russes, en disant « je vais remettre l'aide à l'Ukraine si je n'obtiens pas ça », c'est là où il faut désormais...
Mais donc là vous nous dites que...
Point important, c'est le moment où il faut impérativement aussi que la discussion entre les Russes et les Américains débute vraiment. Parce qu'on a le sentiment d'avoir beaucoup de préconcessions qui sont données pour entrer en mêlée de discussion. Maintenant il est temps que les vrais paramètres de négociation aient lieu entre Moscou ou Washington.
Mais donc là vous nous dites que les trains ou les camions entiers remplis de munitions américaines pour l'Ukraine continuent à arriver ?
Non, tout ce qui est part de Pologne est suspendu. Après ce que je vous dis, c'est que les Ukrainiens ont appris malheureusement à faire cette guerre depuis trois ans, et savent faire des stocks. Et puis évidemment le président de la République m'a demandé d'accélérer les différents paquets d'aide français, parce que nous Européens on ne peut pas être dans le déclaratoire, il faut aussi qu'on soit dans les actes et permettre de venir ici ou là, par segment, compenser l'aide américaine qui n'arriverait plus.
Et qu'en est-il Sébastien Lecornu du renseignement américain ? Il est suspendu.
Mais ça veut dire quoi ? Ça veut dire quoi concrètement pour le front ukrainien ?
Le confondre des agences américaines sur l'observation satellitaire, sur tout ce qui peut être fait, je ne rentre pas dans les ailes, vous comprendrez bien pourquoi, mais effectivement il est suspendu depuis hier après-midi.
Mais aujourd'hui le renseignement européen peut-il se substituer à celui des Américains quand on est en guerre comme ça ?
Alors c'est une excellente question, je pense que pour nos amis britanniques, qui sont quand même dans une communauté du renseignement avec les Etats-Unis, c'est plus compliqué. Nous notre renseignement est souverain, ça a été plus long de remonter en puissance les dernières années, mais l'avantage c'est que nous l'avons fait effectivement avec des capacités qui nous sont propres. Donc oui on a des moyens de renseignement, nous nous faisons de bénéficier les Ukrainiens.
Alors, excusez-moi pour les quelques chiffres que je vais citer, Emmanuel Macron a annoncé vouloir consacrer autour de 3-3,5% du PIB au budget des armées contre 2,1% actuellement. Les crédits alloués aux armées sont votés dans une loi de programmation militaire. L'actuel couvre la période 2024-2030 et dispose de 413 milliards d'euros. Si la France dépensait 3,5% de son PIB, elle allourait 70 milliards d'euros par an à la Défense. Cet effort vous dites qu'il est, supplémentaire, cet effort vous dites qu'il est indispensable ?
Oui, alors il faut se méfier des chiffres parce que sinon là aussi on peut passer d'une tocade à l'autre. Moi je préfère qu'on parle en budget annuel, parce que pour nos concitoyens contribuables, c'est important d'avoir de la lisibilité. En 2017 on était à un peu plus de 30 milliards d'euros, au moment où je vous parle on est à 50,5 milliards d'euros. Notre plan en 2030 c'était de l'emmener autour de 68 milliards d'euros par an.
Il faut accélérer là ?
Oui, il faut accélérer de toutes les évidences. Il ne faut pas accélérer en partant dans tous les sens, ce n'est pas de la fébrilité ou de la mode. C'est moi qui vous le dis, j'ai plutôt intérêt à récupérer le plus de crédit possible pour les armées, c'est ce que je fais depuis 3 ans. Mais il faut essayer de faire quelque chose qui soit très efficace sur le terrain militaire. Mes premières estimations, des travaux que le président de la République m'a demandé, là on est à 50,5 milliards d'euros par an, on pourrait estimer que notre armée pourrait atteindre un point de forme convenable en fonction des différentes missions qu'on attend d'elle, autour de 90 milliards d'euros par an.
Mais ne vous enfermez pas dans ce chiffre parce qu'il est très complexe. Et d'ailleurs quand on compare les pourcentages de PIB entre pays, j'en ai pas tous le même PIB, nous notre dissuasion nucléaire est dans notre agrégat, souvent les pays rajoutent les pensions. Donc nous, la France, si on devait rajouter les pensions, on rajouterait 10 milliards d'euros. Il faut savoir que quand on parle des 2% de dépenses à l'OTAN, on y rajoute les pensions. Ce qu'il faut c'est faire quelque chose de cohérent. Ce que je peux vous dire autrement, c'est que notre marine nationale, il lui manque de toutes les évidences, au moins 3 frégates, on en a 15.
Si les américains devaient en plus se désengager, ça nous obligerait à tenir des mers qu'aujourd'hui eux tiennent en termes de liberté de circulation. Que notre aviation de chasse française, globalement, manque d'une vingtaine de rafales pour tenir différentes missions opérationnelles en même temps ou sur une période très longue. C'est l'endurance. Que notre armée de terre a besoin de frappes dans la profondeur. On voit bien que la ligne de front de plus en plus est longue, étendue et qu'il faut être capable de frapper en premier rapport. De guerre électronique, l'Ukraine nous a appris aussi beaucoup de choses. C'est l'environnement le plus brouillé au monde.
Vous savez que les fameux drones shahid iraniens que la Russie envoie sur l'Ukraine, au moment où je vous parle, pratiquement 4 drones sur 5 envoyés par la Russie tombent. Elles tombent parce que brouillées par l'Ukraine. C'est pour ça que je dis que l'Ukraine a de l'endurance, parce qu'elle a aussi développé des capacités propres. Bon, ça, si vous voulez, il est urgent d'accélérer, on ne peut pas décrocher. Et un domaine, un mot, parce que c'est très important, sur lequel il faut que les Européens se secouent, se réveillent. Et là, vraiment, il y a urgence, c'est évidemment le spatial.
Toutes les grandes nations du monde sont en train de militariser l'espace, là où les Européens ne sont en train de tout le faire.
Trois frégates, des rafales, ça veut dire des commandes publiques, ça veut dire de l'argent. Sébastien Lecourny, en plus de ce qui est mis, hier, Emmanuel Macron a dit qu'on va renforcer les armées, ça veut dire des investissements supplémentaires, mais sans hausse d'impôts. Où est-ce que vous prenez l'argent ?
Un commentaire politique, quand même, aussi, là-dessus. C'est la raison même d'être de l'État, la Défense Nationale. Donc on peut estimer que les gens payent déjà des impôts pour son armée. C'est pas en option.
D'accord, mais l'éducation nationale, c'est aussi la raison d'être de l'État, l'hôpital, la sécurité...
Non, parfois l'État se donne des missions qui ne sont pas les siennes. Je le dis, ça fait 8 ans que je suis ministre, donc on pourra dire que j'étais évidemment collègue de cela, je l'assume. Mais enfin, quand on a fait un plan vélo à plusieurs milliards d'euros pour aider les collectivités locales, ce sont les missions des mairies que de s'occuper des pistes cyclables, on peut dire que l'État s'est décentré de son rôle principal. Il n'y a pas de schéma, si vous voulez, dans lequel les mairies vont acheter des missiles ou des sous-marins nucléaires. Donc ce que je veux dire par là, c'est qu'on revient aussi à quelque chose de fondamental.
Tout ce qui est autour, pour vous, le plan vélo, ça ne sert à rien, en gros. Il faut le mettre dans les frégates ?
Si je peux me permettre, là-dessus. Si on veut avoir un débat hyper éclairé dans les temps guérés, je ne veux pas faire la transition écologique versus la défense.
Mais à un moment, il faut faire des équilibres, il faut faire des choix.
Il y a dans les compétences historiques natives du régalien de l'État, il y a la défense nationale, comme d'ailleurs il y a la police et la justice. Et donc par définition, au moment où on doit faire des choix, il faut donc être capable de recentrer l'État sur ses missions, et c'est pourquoi nous levons l'impôt par ailleurs. Et c'est pour ça que ne pas augmenter les impôts me semble être absolument clé et compris pour notre attractivité.
Où on va prendre l'argent pour trouver les dizaines de milliards de plus à mettre dans l'armement ?
Il y a forcément de l'argent public, on ne va pas s'y dérober. Il y a évidemment des mutualisations européennes, c'est l'objet du Conseil européen. Je pense qu'il y a des pistes intéressantes de mobilisation, de l'épargne des Français, mobilisation volontaire. Des programmes d'armement, c'est de l'industrie. En plus, c'est de l'industrie française, on n'achète pas à l'étranger. C'est de la création de richesses sur le territoire national. Donc appeler les Français à mettre de l'argent pour l'armement. Sur des équipements de défense qui, parfois, vont avoir des durés dits de 10, 15, 20. Un porte-avions, c'est 40 années. Ça veut donc dire que vous pouvez amortir.
Donc, là aussi, c'est une réflexion avec Éric Lombard. Emmanuel Macron nous a demandé de l'introduire. C'est de se dire, pour les Françaises et les Français qui veulent placer de l'argent de manière patriotique, voire rémunérer cet argent. C'est patriotique, donc on imagine que les taux de rémunération seront peut-être modestes. Je n'en sais rien, je ne suis pas ministre des économies et des finances. Mais de se dire que cet argent-là va permettre de rarmer le pays, je trouve que c'est intéressant comme idée.
Puisqu'on parle de milliards et d'argent, Sébastien Lecornu, vous le savez, et dans votre camp, que ce soit Édouard Philippe ou Gabriel Attal, ils sont favorables. Mais le gouvernement bloque, Emmanuel Macron bloque. Les 200 milliards d'euros d'avois russes qui sont dans les banques européennes, beaucoup disent qu'il faut les prendre. On a besoin d'argent, il faut les prendre. Maintenant, on ne peut plus. C'est eux qui ont agressé, il faut aller les chercher. Beaucoup d'Européens y sont favorables. La droite européenne y est favorable, aujourd'hui, au Parlement européen. Emmanuel Macron bloque, pourquoi ?
Ce n'est pas Emmanuel Macron qui bloque à titre personnel.
Le gouvernement français bloque. Éric Lombard, le ministre de l'économie, bloque. Pourquoi ?
Bercy bloque et c'est suivi par les affaires étrangères. Pour une raison simple, c'est qu'il apparaît à leurs yeux que la déstabilisation de la zone heureuse de notre Banque centrale pourrait être importante. Je sais qu'ils sont en train de le documenter et de le regarder. Je pense que parmi les personnages politiques que vous avez cités et même dans les autres capitales européennes, personne n'a intérêt aussi à faire des choses qui fragiliseraient notre système en ce moment qui ne vous a pas échappé et largement aussi agressé par ailleurs avec des politiques commerciales, tarifaires, douanières.
Donc vous n'y êtes pas favorable ?
Si le principe m'est favorable, pardon, c'est tellement séduisant comme idée qu'on ne peut être que favorable. Il n'y a pas grand risque à être favorable à ça. En revanche, comme d'habitude, si c'est pour expliquer après que derrière notre système économique est complètement déstabilisé, tout d'un coup plus personne n'y sera favorable non plus. Et les mêmes d'ailleurs qui poussaient cette idée nous diront « Ah ben on ne savait pas » ou « Ben non, évidemment, on ne veut pas jouer avec l'économie des Français ». Donc une fois plus, je pense qu'il faut laisser ça à Éric Lombard qui est en train de le regarder. Moi j'étais là quand Emmanuel Macron lui a demandé de regarder cette affaire.
Mais personne ne prendra un risque avec notre système de banque centrale. Je pense que tout le monde peut l'entendre.
Sébastien Lecornu, Emmanuel Macron a dit hier « La patrie a besoin de vous et de votre engagement ». Question de marque sur l'application Radio France. Prévoyez-vous un retour du service militaire afin d'avoir des troupes au sol ? Question que je prolonge avec cette nouvelle qui nous vient d'Allemagne qui relance le débat sur le service militaire obligatoire.
Non mais le service militaire tel qu'on a connu auparavant dans le passé n'aurait aucun intérêt militaire. Il avait sans doute un intérêt social, ça c'est certain. Il n'y a pas de doute même d'ailleurs là-dessus. Aujourd'hui, il n'aurait aucun intérêt militaire. Pourquoi aussi l'Allemagne ? Et Boris Pistorius, mon homologue, met ce débat sur la table, c'est qu'ils ne sont pas une puissance nucléaire. Et que donc un des moyens de faire une espèce de dissuasion conventionnelle, c'est de mobiliser des millions de jeunes gens pour se dire « S'il y avait une agression, on serait capable de la traiter ». Nous, on a un modèle d'armée, d'emploi professionnel avec une dissuasion nucléaire.
En revanche, pour répondre à la question de l'auditeur, donc j'ai oublié le prénom, pardonnez-moi. Marc. Marc, excusez-moi pour Marc. Est-ce qu'on a besoin d'accélérer sur le durcissement de nos réserves ? La réponse est oui. On a besoin d'une réserve professionnelle. Parce que vous le voyez bien, il y a seulement deux mois, vous m'auriez posé des questions sur le concours des forces armées à Mayotte pendant la crise terrible qu'on a connue pendant les Jeux Olympiques, le concours des forces armées, la sécurisation des JO. On a une multiplication des sollicitations des forces armées françaises sur le territoire national, comme à l'étranger, comme à l'extérieur, qui est très très importante.
Et face à l'activité importante que l'on demande à l'armée française, il est certain que nous n'avons pas assez de réservistes encore aujourd'hui, même si ça a augmenté depuis le temps.
Alors justement, il y a une pluie de questions aujourd'hui pour vous, Sébastien Lecornu. Jean-Philippe, bonjour. Jusqu'à quel âge peut-on se mettre à disposition de la réserve opérationnelle ?
Il y en a plein, là. On reçoit des tsunamis de gens qui ont envie d'être réservistes.
C'est une bonne nouvelle. Et ça met la pression sur les armées pour bien les accueillir, bien les orienter et bien les utiliser, ce qui est un de mes combats. On a rehaussé les limites d'âge, y compris sur les éligibilités médicales sur lesquelles on les a largement, pardonnez-moi, assouplies, dont jusqu'à 70 ans de mémoire. Je ne sais pas, je ne peux pas vous dire de bêtises. On peut s'engager armée de l'air, armée de terre, marine nationale, mais aussi gendarmerie nationale qui est une force armée sur laquelle on a besoin de beaucoup de moyens.
On a besoin de gens qui ont des expertises différenciées, sur toute forme de grade, avec beaucoup de souplesse pour parfois quelques jours par an, pour d'autres plusieurs mois. Mais il est clair que l'augmentation des réserves est un combat clé.
Il faut y aller, vous dites.
Je l'ai fait moi-même, jeune dans le passé, pour la gendarmerie, et des années extraordinaires.
Encore une question d'auditeur, puisque les Européens, ils s'appellent Pierre, veulent un parapluie nucléaire français, ne pourrait-il pas y avoir une rupture de tous les contrats d'armement avec les Américains ?
Ah ça, il faut demander à mes homologues européens, mais c'est une bonne question.
Il en a parlé Emmanuel Macron hier.
Juste sur les contrats, je précise, c'est jusqu'à quel point aussi les capitales européennes vont continuer de se dire, « Bon, allez, on va acheter des armes américaines et puis ça va passer. » Ou au contraire, ceux qui se disent, « Mais je ne peux plus faire confiance à un système qui est aussi imprévisible, y compris d'ailleurs pour l'utilisation de ces armes, puisque le jour où la Maison-Blanche dit « Les avions américains ne décolleront plus », l'armée polonaise, l'armée allemande, que sais-je, seraient privées de la radiation de chasse. » La dissuasion nucléaire, je pense qu'il faut être précis, le président de la République l'a été hier au soir.
Elle reste française, il n'y a pas de partage. En revanche, maintenant on est en train de revivre des moments de guerre froide, c'est assez intéressant. À Ottawa, en 1974, pardon, c'est une minute historique, il a été dit que la dissuasion nucléaire française contribuait à la dissuasion globale de l'alliance l'Atlantique. Je n'étais pas né. J'aime mieux vous dire en fait que ces sujets ont déjà été traités. En revanche, ce qui est intéressant, c'est de voir que toutes ces capitales européennes, au fil des années, post-guerre froide, années 90, années 2000, se sont complètement désintéressées de ce que nous pouvions leur rapporter sur ce terrain.
Et pour cause, le parapluie américain versus l'achat d'armes américaines, de toute façon, nettoyer toute forme d'intérêt.
Comment vous jugez les réactions de Marine Le Pen, Jordan Bardella, qui disent « hors de question », qui disent « vous êtes en train de devenir batte en guerre », c'est aussi ce qu'on entend à la France insoumise ?
On en a débattu avec la présidente Le Pen dans l'hémicycle lors du débat lundi dernier. Si le président de la République avait vraiment dit « je vais partager la dissuasion nucléaire française », le débat aurait été légitime, et d'ailleurs, moi-même, je n'aurais pas été d'accord avec cela. Mais il n'a pas dit ça. Et donc, en matière de dissuasion, y compris si on est patriote, il faut choisir ces mots avec précaution, il n'a jamais dit qu'il y aurait un partage, ni des armes, ni de la prise de décision. En revanche, est-ce que les intérêts vitaux français sont enfermés dans les frontières françaises ? Depuis le général de Gaulle, on sait que non.
Or, au moment où toutes les capitales européennes, et non des moindres, Berlin dit « mais c'est quoi ? » « Qu'est-ce que la France peut apporter comme contribution à la sécurité collective ? » Ben, pardon, on ne va quand même pas s'excuser d'être une puissance militaire et nucléaire. Donc, il y a quelque chose aussi d'un peu curieux, avoir aussi certains, avoir peur au fond que nous soyons une véritable puissance. Le refrain du déclin et autres étaient peut-être plus confortables pour tout un chacun. En tout cas, là-dessus, il est évident qu'après les Etats-Unis, l'armée la plus crédible dans l'OTAN, en tout cas dans l'espace européen, c'est la France. Ça, je peux vous le confirmer.
Le stock, l'arsenal nucléaire français, est-il suffisant ?
Oui, parce qu'il répond à la doctrine de la stricte suffisance. Et ça, évidemment, c'est documenté très précisément. Et là aussi, nous remettons beaucoup de moyens parce que l'enjeu de la dissuasion, par définition, c'est qu'elle soit crédible sur le long terme. Donc, les systèmes d'armes d'aujourd'hui ont plutôt été décidés il y a 15 ans, sont d'actualité. Et là, on est en train de prendre des décisions pour les systèmes d'armes, les têtes, les missiles, les vecteurs, avions et sous-marins, pour dans 10, 15 et 20 ans.
Question courte, réponse courte, sur deux autres sujets. Oui, il y a deux lignes au gouvernement et à l'Elysée sur la rupture des accords de 68 avec l'Algérie, vu ce qui se passe avec les tensions avec l'Algérie. Emmanuel Macron ne veut pas rompre, il veut renégocier, mais ne veut pas rompre. François Bayrou, Bruno Rotaillot, Edouard Philippe veulent rompre les accords avec 68. Vous êtes sur quelle ligne ?
En fait, il n'y a qu'une seule ligne sur le fait qu'on veut que l'Algérie bouge. Après, il y a des discussions sur la manière dont il faut...
Faut-il rompre les accords avec 68 ? Que dit le ministre des Armées ?
Moi, je pense qu'à ce stade, on peut essayer encore d'autres outils diplomatiques de discussion, voire même de pression avant de s'attaquer à cet accord. Après, moi, je vais être très clair avec vous. Comme je suis ministre des Armées, nous avons aussi des intérêts de sécurité, y compris en matière de lutte antiterroriste avec l'Algérie. Et je veux que les canaux sécuritaires avec Alger restent ouverts parce qu'il en va directement de nos intérêts à nos Français.
La mission de l'armée israélienne contre le Hamas dans la bande de Gaza n'est pas terminée, a déclaré hier le chef d'état-major israélien. La trêve entre Israël et le Hamas peut-elle vaciller ?
Elle est fragile, y compris sur la question, évidemment, du désarmement des différents groupes terroristes. Elle est aussi fragile pour d'autres raisons avec le Liban.
Merci Sébastien Lecornu. Je rappelle le titre de votre livre « Vers la guerre, point d'interrogation ». Voilà, pour le titre, la France...
Vous avez mis enlevé le point d'interrogation, peut-être ? Oui.
J'avais mis le point d'interrogation. On était au mois d'octobre, quand je vous l'ai présenté. Donc, il n'y a pas une ligne qui a malheureusement mal vieilli. J'aurais préféré qu'il en soit autrement. C'est sur mes notes que j'ai prises depuis, je suis ministre des armées, que j'ai mis dans le livre pour que les gens puissent comprendre un tout petit peu ce à quoi nous on se prépare.
Vous avez enlevé le point d'interrogation, là ?
Non, parce que je pense qu'on n'est plus en paix, c'est certain. Mais qu'en fonction de ce que nous allons faire, si nous sommes forts, nous serons dissuadés celles et ceux qui veulent s'en prendre à nos intérêts. Merci.
La France face au réarmement du monde, ça c'était pour le sous-titre. Et c'est aux éditions Plon. Merci Sébastien Lecornu d'avoir été au micro d'inter.
Sébastien Lecornu