TRANSITION ÉCOLOGIQUE : LE CANCER BANCAIRE
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Bonjour, et bienvenue dans cette première chronique pour le média Blast. Aujourd’hui, je vais vous parler des actifs fossiles, les actifs financiers liés aux énergies fossiles, charbon, pétrole, gaz, qui sont détenus dans les bilans des 11 premières banques de la zone euro. Cette problématique est une question de stocks et non pas de flux.
Je souligne ceci tout de suite parce que la plupart des rapports qui ont été publiés ces dernières années sur les compromissions des banques à l’égard des énergies fossiles, se sont focalisés sur des questions de flux, autrement dit sur le montant des crédits bancaires accordés chaque année, par exemple, aux industries liées aux énergies fossiles. Pour donner deux exemples, Oxfam et Les Amis de la Terre ont montré au cours des deux dernières années que sur 10 euros de financement aux industriels énergéticiens, les banques accordent toujours, encore aujourd'hui, 7 euros aux énergies fossiles. Et puis il y a un autre rapport, Banking on Climate Chaos 2021 report, qui a montré que les 60 premières banques du monde ont accordé entre 2016 et 2019, 3 400 milliards d’euros de financement aux énergies fossiles, ce qui est supérieur au PIB de l’Allemagne.
Ce dont je vais vous parler aujourd'hui, c’est de tout à fait autre chose, c'est-à-dire des stocks d’actifs qui sont aujourd’hui dans les bilans des banques. Pour prendre une analogie, si vous voulez, vous pouvez penser à quelqu’un qui souffre d’un cancer, un cancer des poumons par exemple, et qui continuerait de fumer. Alors, ce que les rapports précédents ont montré, c’est que notre cancéreux continue de fumer, ce qui est très mal, de la même manière que les banques continuent d’accorder des crédits aux énergies fossiles.
Ce dont je vais vous parler aujourd’hui, c’est du fait que notre cancéreux a des métastases gigantesques dans ses poumons et qu’il est urgent de pratiquer l’ablation de ces métastases ou de la tumeur pour le sauver. Donc, c’est l’existant des actifs dont les banques héritent en fait des grands choix collectifs que nous avons pris au cours des 40 dernières années, et qui sont reflétés par leurs bilans, c’est normal, plutôt que la mauvaise volonté des banques aujourd’hui à accorder des crédits, des crédits verts plutôt que des crédits bruns. Ce que nous avons montré dans un rapport qui va sortir le 10 juin, avec quelques amis dont je donnerai la liste complète tout à l’heure, c’est que si vous regardez les 11 premières banques de la zone euro, le montant des actifs fossiles qu’elles détiennent aujourd’hui c’est 532 milliards d'euros au moins.
Quelles sont ces 11 banques ? Vous trouvez là-dedans d’abord les 4 premières banques françaises évidemment. BNP Paribas, la Société Générale, le Crédit Agricole, BPCE Natixis.
Vous trouvez également les deux premières banques allemandes, la Deutsche Bank et puis la Commerzbank. Vous trouvez également deux banques espagnoles, Santander et BBVA. Vous trouvez deux banques italiennes, Unicredit et Intesa San Paolo.
Et une banque néerlandaise, ING. 532 milliards d’euros, ça représente quoi ? Ça représente par exemple le PIB de la Belgique, ou encore le PIB de la Suède.
Donc, c’est considérable. Et la question qu’on s’est posée c’est, quelle est la part des fonds propres de nos banques qui serait absorbée par des pertes d’actifs liées aux actifs fossiles? Pourquoi nous sommes-nous posé cette question ?
Parce que, comme nous savons tous, il est urgent de procéder aujourd’hui à la reconstruction écologique du continent européen, ce qui suppose d’abandonner complètement les énergies fossiles, charbon, pétrole, gaz, ce qui aurait pour conséquence une dévalorisation massive des actifs financiers liés à ces énergies. Si demain matin, par exemple, nous décidions que le charbon devienne ce qu’on appelle un “stranded asset” en anglais, c'est-à-dire un actif échoué, que plus personne n’aurait le droit d’échanger sur les marchés, alors ça voudrait dire, ipso facto, que tous les actifs financiers liés au charbon vaudraient zéro sur les marchés. Et donc, que tous les actifs détenus par nos banques, liés au charbon, auraient une valeur de marché nulle et creuseraient des trous noirs dans les bilans de nos banques.
Alors évidemment, ce scénario n’aura pas lieu demain matin. Il n’est pas vrai que, du jour au lendemain, nos trois énergies fossiles, charbon, pétrole, gaz, seront bannies de nos échanges commerciaux, et que la valeur des actifs financiers, détenus aujourd’hui par les banques européennes liées aux énergies fossiles, pourrait s’effondrer à zéro en une nuit. Il n’empêche que cela représente un risque considérable qui va s’étaler sur, disons, au moins les 10, 15, 20 prochaines années.
C’est ça que nous avons voulu estimer. 532 milliards, nous sommes-nous posé la question, ça représente combien par rapport aux fonds propres détenus par les banques ? Qu’est ce que c’est que les fonds propres ?
En fait, les fonds propres c’est un peu l’airbag d’une banque qui lui permet d’essuyer un accident et de ne pas mourir en cas d’accident. Ce qu’on a constaté, c’est que, vous le savez certainement, la plupart des banques européennes sont sous capitalisées, le Fonds Monétaire International le dit, l’a dit pendant longtemps, en particulier sous la présidence de Christine Lagarde, et ce qu’on constate, c’est que ces 532 milliards, banque après banque, réalisent en moyenne 95% des fonds propres de nos banques. Autrement dit, si ce scénario catastrophe, qui n’aura pas lieu mais qui est une manière de réfléchir, advenait, la plupart de ces 11 premières banques européennes seraient toutes en faillite.
Alors 95%, c’est une moyenne qui recouvre des disparités assez considérables. Par exemple, pour une banque comme Santander, ses actifs fossiles ne représentent que 68% de ses fonds propres, ce qui reste relativement raisonnable, même si c’est déjà beaucoup trop. Mais pour une banque comme le Crédit Agricole c’est 131% de ses fonds propres, autrement dit le Crédit Agricole n’aurait même pas besoin que ses actifs se dévalorisent en totalité pour être déjà en faillite, il suffirait qu’ils perdent quelque chose comme 60%, 70% de leur valeur pour que le Crédit Agricole tombe en faillite.
Or, une perte de 60% à 70% de la valeur des actifs fossiles, là par contre, ça devient extrêmement raisonnable, en tout cas, c’est souhaitable en vérité, au cours, en tout cas, des dix prochaines années. C’est ça que nous avons essayé de mettre en lumière dans le rapport qui va sortir le 10 juin, c’est : finalement la tumeur cancéreuse que possède nos banques aujourd’hui liées aux actifs fossiles est gigantesque, elle représente le PIB de la Belgique, et elle pourrait condamner un certain nombre de nos banques si la transition écologique allait trop vite. Qu’est ce que ça signifie ?
Cela signifie qu’en réalité la transition écologique est condamnée à aller très lentement tant que nous ne pratiquons pas l’ablation de la tumeur. Pourquoi ? Parce que nos banques savent très bien que si demain matin elles se mettaient à financer de manière massive les énergies vertes, elles se mettaient à financer de manière massive les projets liés à la reconstruction écologique, rénovation thermique des bâtiments, mobilité verte, réaménagement du territoire, agroécologie, industries vertes, etc.
En fait, elles seraient en train de scier la branche sur laquelle elles sont assises puisqu’elles précipiteraient le moment où la valeur des actifs qu’elles détiennent dans leurs bilans tomberait à zéro. Et donc évidemment, elles ne le font pas. Ça veut dire que par exemple, elles sont condamnées à faire du greenwashing, ce qu’a montré notamment l’excellent livre de mes deux amis Alain Grandjean et Julien Lefournier, L’illusion de la finance verte.
Par exemple, les fameuses “Green bonds” les obligations vertes émisent par nos banques depuis 2009, n’ont strictement rien de vert, c’est ce que montrent Alain Grandjean et Julien Lefournier. En réalité, elles ne sont ni plus ni moins vertes que les obligations brunes, c’est de la pure communication, c’est ce qu’on appelle du greenwashing. Mais si vous avez compris que nos banques détiennent dans leurs bilans des tumeurs brunes, fossiles, tellement importantes qu’elles ne peuvent pas se permettre de financer sérieusement la transition, alors vous comprenez qu’elles sont condamnées à faire du greenwashing.
Deux objections classiques qu’on nous oppose lorsqu’on a établi le constat que je viens de faire. La première c’est : “Mais finalement, vous avez pris des tas de conventions dans le calcul des actifs fossiles”. Alors c’est vrai, nous nous sommes restreints uniquement aux actifs qui sont directement et intrinsèquement liés à l’industrie des énergies fossiles.
Or, c’est un point de vue assez conservateur parce que vous comprenez bien que si demain matin la valeur du charbon tombait à zéro, alors ça aurait des effets de second tour catastrophique, non seulement pour les charbonniers, pour les industries du charbon mais également pour toutes les industries de second rang qui dépendent du charbon. Et puis, cet effet de second tour aurait certainement un effet de troisième tour sur toutes les industries qui dépendent des industries qui dépendent du charbon. Tout ceci nous n’en avons pas tenu compte.
Ce que cela signifie, c’est que tout autre calcul, avec tout autre type de convention sur ce que c’est qu’un actif fossile dans le bilan d’une banque, conduirait forcément à des conclusions plus alarmistes que celles que nous avons trouvées. Ça, c’est la réponse à la première objection. La deuxième objection c’est que le régulateur national en France par exemple, l’ACPR, l’Autorité de Contrôle Prudentiel, et l’AMF, l’Autorité des Marchés Financiers, procèdent depuis quelques années, depuis 2015 en vérité, à des stress tests climatiques.
C’est-à-dire qu’on stresse le bilan de nos banques, on regarde comment réagirait le bilan de nos banques s’il devait subir des pertes d’actifs violentes liées au risque climatique. Et les stress tests climatiques qui sont réalisés aujourd’hui conduisent à des conclusions beaucoup plus optimistes que celles que nous suggérons avec le simple calcul que nous avons fait. Du coup, la question nous est souvent posée : “Mais entre le régulateur et vous, qui a raison, qui est trop optimiste, qui est trop pessimiste ?”.
La réponse que je ferais par rapport à cette question c’est que nous ne faisons pas du tout le même exercice. Les stress tests de l’AMF et de l’ACPR sont réalisés sur des scénarios macroéconomiques extrêmement optimistes, avec des taux de croissance de 2%, etc, en utilisant des modèles intégrés très très discutables. Je ne vais pas en discuter ici, ce sera certainement l’occasion d’une prochaine chronique.
Le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils sont extrêmement discutables. Et puis troisièmement, il faut rappeler aussi que ces stress tests ne sont pas des vrais stress tests. En vérité, en ingénierie des matériaux, un stress test qu’est ce que c’est ?
C’est une série de chocs qu’on inflige à un matériau jusqu’à ce qu’il cède. Et la variable intéressante, c’est le niveau de sévérité du choc à partir duquel le matériau a cédé, par exemple une voiture. Quel est le niveau de sévérité de l’accident qui détruit la voiture ?
C’est ça la variable qui nous intéresse. Or les stress tests climatiques réalisés par la BCE, la Banque Centrale Européenne, par l’AMF ou par l’ACPR, ne sont pas du tout conduits de cette manière-là. On choisit quelques niveaux de stress, quelquefois un seul, et on regarde à ces niveaux de stress qui ont été soigneusement choisis, quelles sont les banques qui survivent et quelles sont les banques qui meurent, autrement dit qui tombent en faillite.
Du coup, vous vous rendez bien compte que ce qui devient central c’est le niveau de sévérité du stress qui devient une variable politique. Parce que suivant le niveau de sévérité du stress que vous choisissez, vous allez faire mourir les banques italiennes ou mourir les banques néerlandaises, etc. Donc, je crois qu’on peut se poser des questions d’économie politique sur la manière dont ces stress tests sont réalisés.
Nous ce que nous avons fait dans le rapport qui sort le 10 juin, c’est beaucoup plus simple. D’une certaine manière, c’est simpliste. On a juste calculé le montant des stocks d’actifs fossiles détenus aujourd’hui par les banques.
Ça ne dépend d’aucun scénario, ça ne dépend d’aucun modèle macro, et surtout ce n’est pas tributaire de la méthodologie des stress tests. Nous ne nous contentons pas simplement de tirer la sonnette d’alarme et de dire : “Il y a un sujet parce que nos banques détiennent beaucoup trop d’actifs fossiles dans leurs bilans”, nous faisons des propositions de solutions. La solution, vous l’avez compris, c'est de pratiquer l’ablation de la tumeur.
Comment fait-on ? Il y a, à mon avis, deux grandes options. La première, celle à laquelle les autorités de régulation bancaire vont penser tout de suite, c’est de construire une banque de défaisance publique, une pour chaque pays, donc la France aura sa banque de défaisance, qui va racheter des actifs fossiles détenus par les banques moyennant une petite décote certainement.
Et puis c’est cette banque publique qui va devoir gérer la dévalorisation progressive des actifs fossiles qu’elle détient dans son bilan. La difficulté avec un tel scénario, qui est le scénario qu’on a mis en oeuvre en 2009 pour régler le problème des subprimes, nettoyer le bilan de nos banques des actifs subprimes, les actifs pourris qu’elles avaient gardés après la crise de 2007, 2008. La difficulté avec ce scénario c’est que, in fine, c’est quand même toujours et encore le contribuable qui paie la note.
Pourquoi ? Parce que cette banque publique, si elle contracte des dettes parce qu’elle fait des grosses pertes parce que les actifs qu’elle détient, les actifs pourris qu’elle détient, perdent de leur valeur, cette banque publique va transférer sa dette dans la dette publique du pays dont elle dépend. Donc in fine, dans le cas de la France c’est le contribuable français qui paiera.
Du coup, je crois qu’il faut regarder une deuxième solution qui est d’utiliser le pouvoir de création monétaire de la Banque Centrale Européenne, une fois de plus. Autrement dit, la proposition que nous faisons c’est que ce soit la BCE elle-même qui devienne une banque de défaisance. Autrement dit que ce soit la BCE elle-même qui rachète les actifs fossiles détenus par les banques de la Zone euro, qui les gère dans son bilan et qui essuie petit à petit les pertes de valeur de ses actifs au cours des 10, 15 et 20 prochaines années.
L’avantage de ceci c’est que personne ne paiera la note puisque la BCE, techniquement, ne peut jamais faire faillite, même si les pertes de ses actifs sont considérables, puisque c’est la banque centrale, elle peut créer de la monnaie. C’est comme si vous me disiez qu’on allait manquer d’eau dans la mer. Pour ceux que ça intéresse, la Banque des Règlements Internationaux, la BRI, qui est la banque centrale des banques centrales, située à Bâle, a publié il n’y a pas très longtemps un rapport qui rappelle qu’une banque centrale ne peut jamais faire faillite.
Donc, la BCE absorbe les actifs pourris, bruns, fossiles, de nos banques et gère la perte. L’autre avantage c’est que personne ne paie. Ni le contribuable européen, ni les banques privées.
Alors, de mon point de vue, il faudrait évidemment que le rachat des actifs fossiles se fasse moyennant une décote qui permette aux banques privées de sentir le vent du boulet, de manière à ce qu’elles ne recommencent pas, et en particulier qu’elles ne continuent pas de fumer même après l’opération de l’ablation de la tumeur. Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel c’est que ce soit la BCE qui se transforme en “bad bank”.
A ceci, on fera une dernière objection, et je vais m’arrêter là. Cette objection c’est : “Mais dans ce cas là, vous allez ruiner la crédibilité de l’euro parce que la Banque Centrale Européenne, qui est la gardienne du temple, aura des actifs pourris dans son bilan.” La réponse que je fais à ceci c’est : Ça fait plusieurs années déjà que la Banque Centrale Européenne a consenti à posséder dans son bilan des actifs de très mauvaise qualité, elle l’a fait dès l’éclatement en fait de la crise des dettes publiques en Europe en 2010, 2011, 2012, en autorisant les banques qui venaient emprunter auprès de la Banque Centrale Européenne, à le faire en mettant en hypothèque des actifs de très mauvaise qualité.
Donc, en réalité la Banque Centrale Européenne possède déjà des actifs de qualité médiocre. Et puis, deuxième réponse à l’objection : le meilleur moyen de crédibiliser l’euro c’est d’avoir une zone euro prospère. Le meilleur et le seul moyen d‘avoir une zone euro prospère c’est de faire la transition écologique aujourd’hui pour nous permettre d’être les leaders de l’écologie dans le monde, sinon nous allons tout simplement disparaître de l’histoire, coincés entre les Etats-Unis de Biden et la Chine.
Et puis surtout, la transition écologique est le seul moyen, certainement, de sortir de la trappe déflationniste dans laquelle nous sommes en train de nous enfoncer. Donc, le meilleur moyen en vérité de crédibiliser l’euro, c’est certainement pas de garder la sacro-sainte pureté du bilan de la BCE, c’est de trouver les moyens pour que les banques privées financent la transition écologique dans la zone euro. Il n’y a pas d’autre moyen pour cela que de pratiquer l’ablation chirurgicale des tumeurs fossiles qu’elles détiennent dans leurs bilans.
Et je crois que le meilleur chirurgien possible, pour cela, c’est la Banque Centrale Européenne. Ce rapport nous l'avons écrit à plusieurs mains, avec un certain nombre d’amis et de collègues que je vais citer, en essayant de ne pas en oublier. Il y a eu Christian Nicole, Lorette Philippot pour Amis de la Terre, Paul Schreiber pour Reclaim Finance, l'inénarrable Gilles Mitteau pour Eurêka, Alexandre Poidatz pour Oxfam, et puis cinq étudiants, Solène Benetto, Marion Bonaventure, Valérianne Chaoub, Martin Jégo et Audrey Tsanga que je remercie tous chaleureusement.
Sandrine Rousseau