Guerre en Ukraine : discours de Mélenchon à l'Assemblée nationale
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre, mes chers collègues, prenons de la hauteur pour mesurer le désastre dans lequel nous sommes plongés en ce moment. Le GIEC annonce des changements irréversibles dans le climat, la moitié de l'humanité et de la biodiversité sont menacées, mais nous sommes cloués dans un conflit qui peut dégénérer à tout instant en guerre nucléaire, détruisant plus vite encore toute l'humanité. James Webb, le plus puissant télescope que l'humanité ait jamais construit, est entré en fonction limite de l'orbite de notre planète, mais il nous faut avoir pour priorité de surveiller depuis l'espace des mouvements de camions militaires.
L'humanité est ainsi plongée dans une régression consternante, car en une nuit d'invasion, le gouvernement nationaliste de la Russie vient de nous ramener au XIXe siècle, quand les différends entre les puissances se réglaient par la guerre, de nous ramener au XXe siècle, quand toute guerre en Europe devenait mondiale. Quelles que soient les causes de l'invasion de l'Ukraine, rien ne peut l'excuser, ni la relativiser. La menace que contient cette invasion, c'est celle d'une guerre mondiale totale, et cela en fait un crime contre l'intérêt général humain de notre temps. Le gouvernement de M. Poutine emporte la totale responsabilité, puisque c'est lui et personne d'autre qui est passé à l'acte.
De la sorte, la politique est faite de réalité, de fait. De la sorte, l'honneur de la condition humaine est évidemment dans la résistance des Ukrainiens, mais elle est aussi dans la résistance des Russes eux-mêmes, ceux qui, avec courage, manifestent contre la décision de guerre de leur propre pays. Ils témoignent pour l'aspiration universelle à la paix. Leur manifestation est une manifestation de la paix. Leur manifestation est une manifestation de la paix. Leur manifestation nous donne un modèle d'action. Elle mine politiquement la cohésion de l'appareil du gouvernement russe. Dès lors, nous ne l'oublions jamais. Le peuple russe n'est pas notre ennemi.
Nous, Français, ne le confondons pas avec le régime nationaliste qui est en place. Nous savons désormais dans quelle alternative nous sommes enfermés. Aucune participation à la guerre ne pourrait rester limitée. Action et réaction s'enchaîneraient implacablement et sans limite. Face à une puissance nucléaire comme la Russie, la destruction nucléaire générale serait l'horizon prévisible. D'ailleurs, M. Poutine n'a pas hésité à en menacer lui-même le monde. Dès lors, si frustrant que cela soit, le seul chemin rationnel est celui de la paix. Il porte un nom clair. La désescalade. Si frustrant que ce soit, l'alternative reste simple. Ou bien la diplomatie, ou bien la guerre totale.
Tout doit aller à la diplomatie et rien, si peu que ce soit, à la guerre. Méfions-nous des solutions improvisées et des conforts de posture. Les moyens que nous employons ne doivent jamais pouvoir se retourner contre nous. Pourtant, je regrette que l'Union européenne ait décidé de, je cite, « fournir des armements nécessaires à une guerre », selon les termes du commissaire Joseph Borrell, chargé des relations extérieures. Cette décision ferait de nous des co-belligérants. Un engrenage s'enclenche. Avec quelle légitimité ? Quand notre Parlement l'a-t-il décidé ?
Pourquoi avoir rompu ce que le commissaire Borrell a lui-même qualifié de tabou de l'histoire de l'Union, à savoir ne jamais fournir d'armes à des belligérants ? Orienter ses armes à partir de la Pologne, terre d'OTAN, n'est-ce pas se mettre à la merci de toutes les provocations des parties prenantes au conflit ? Couper le circuit financier SWIFT, n'est-ce pas engager une espionnage ? L'escalade mondiale, en poussant russes et chinois à utiliser désormais exclusivement leurs propres circuits. Quel avantage pour la paix ?
Mieux vaudrait plutôt prendre une initiative diplomatique radicale, c'est-à-dire accepter de traiter franchement directement le fond du problème posé, la sécurité de chaque nation. Cette question est restée ouverte après l'implosion de l'URSS, puisque pour la première fois dans l'histoire contemporaine, un empire s'est effondré sans qu'on discute les nouvelles frontières. C'est possible, l'outil existe. Il faut pour cela ouvrir une session extraordinaire de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Organisation créée pour cela, par les accords d'Helsinki en 1975. Ce moyen existe, déclenchons-le. La solution existe aussi, c'est la proclamation de la neutralité de l'Ukraine.
Le président Zelensky s'y est dit officiellement prêt. D'ailleurs, cette neutralité avait été adoptée par le Parlement de l'Ukraine en 1990, le jour de sa déclaration de souveraineté par 300 membres de l'Union Européenne. 339 voix contre 5. Cette déclaration dit, je cite, que l'Ukraine déclare solennellement son intention d'être un état perpétuellement neutre qui ne participe à aucun bloc militaire. A cette heure, il s'agit de rendre la diplomatie plus profitable que la guerre. Il s'agit de contraindre à la négociation. Et si l'offre en était faite, la contrepartie pourrait être le cessez-le-feu immédiat pour que cesse le martyr des Ukrainiens.
Disons encore qu'une telle négociation est de notre intérêt le plus direct comme français, car nous aussi nous avons des revendications de sécurité. La première est de voir interdire l'installation de missiles de moyenne portée capables d'atteindre la France depuis le sol de la Russie ou de ses alliés. En toute hypothèse, nous venons de toucher du doigt les limites de la doctrine de dissuasion nucléaire terrestre, je dis bien terrestre, face à un adversaire résolu, car le tout ou rien enfirme clairement, enferme clairement dans le rien si on n'est pas prêt à se faire sauter soi-même. La guerre d'Ukraine nous oblige donc à repenser beaucoup sur nous-mêmes.
La dénucléarisation du monde doit redevenir un objectif concret de notre diplomatie, puisque la surenchère nucléaire ne peut pas avoir de sens concret. La guerre d'Ukraine vient de le prouver. Et souvenons-nous à cet instant, nonobstant les cris que vous poussez, du nombre des conflits de frontières qui s'expriment encore d'une façon ou d'une autre sur le sol du vieux continent. Aujourd'hui, treize pays sont concernés, soit le quart des nations du vieux continent. Cela prouve combien il vaudrait mieux convoquer à temps une conférence européenne des frontières qui permettent de définir les modalités de règlement des conflits dans chaque cas et d'établir ainsi une doctrine partagée par tous.
La crise que nous voulons de vivre interroge toutes les certitudes et les doctrines passées. A l'ONU, dans le vote sur la résolution à propos de l'Ukraine, notant l'abstention de l'Inde et de la Chine, c'est-à-dire de 50% de l'humanité, c'est un signal d'une extrême importance. Un autre ordre géopolitique du monde s'installe déjà à partir de l'Asie. Il est temps alors d'actualiser nos conceptions. Le régime nationaliste russe actuel agit comme un capitalisme oligarchique autoritaire. L'invasion de l'Ukraine signe une nouvelle carte d'identité après 30 ans de mutations continues. De même, s'en est terminé du nouvel ordre mondial annoncé par George Bush en 1991.
Le moment est entré d'une réorganisation générale. Poussés dans les bras l'une de l'autre par la stratégie des USA, Russie et Chine font émerger un nouveau bloc. Hélas, nous avons été incapables de promouvoir l'Europe de l'Atlantique à l'oral. Est-il trop tard ? Dans ce contexte, les automatismes et les allégeances du passé ont-ils un intérêt ? Le non-alignement est notre intérêt pour nous, Français, je ne le crois pas. Le non-alignement est notre intérêt. Dans la situation mouvante de notre temps, nous ne devons être les obligés de personne. La sortie de l'organisation inefficace participe par sa volonté d'expansion aux tensions guerrières sur notre continent.
Non-alignant ne signifie pas neutralité. Le choix de la France la met du côté du droit international et ce droit est du côté de l'Ukraine. Non-alignés, nous serons libres pour mener une diplomatie vraiment altermondialiste. D'une faiblesse, je conclue, faisons une force. La crise en cours comporte tous les risques mais tous les moyens d'un rebond positif. Attention, les postures de vatte en guerre pullulent toujours autour des conflits. Mais l'action politique démocratique à toutes les échelles n'est rien d'autre qu'un effort toujours recommencé pour régler par la discussion et la décision collective. La violence des conflits qui divisent la société.
La démocratie reste un choix d'optimisme politique. A cette heure, c'est la démonstration que nous devons en faire à propos de la crise de l'Ukraine. Merci.
Jean-Luc Mélenchon