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Podcast / conversationFrance Culture — L'invité(e) des Matins (sur Site radio)· 30 juillet 2021 15 minComplaisantDivertissementEnvironnement & énergieCulture, médias & sport

SMITH : "La désidération, c’est se sentir orphelin des étoiles"

Au micro : Chloé CambrelinSource d'origine 3 locuteurs

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0:01
Présentateur

France Culture, les matins d'été, Chloé Cambrelin. C'est l'une des expositions les plus marquantes, troublantes et remarquées des rencontres d'Arles cet été. L'affiche des rencontres en est d'ailleurs issue. Silhouettes, torse nul, les pieds sur terre, la tête orientée vers le ciel, comme un fil, un lien entre les deux. Bonjour Smith. Bonjour. Et merci beaucoup d'être avec nous sur France Culture ce matin. Cette exposition a pour titre complet « Désidération, anamandacine, du désastre désir vers une autre mythologie du spatial ». Alors pour commencer, pour faire connaissance avec ce projet, il faut s'arrêter sur ce mot « Désidération ». Qu'est-ce que la « Désidération » Smith ?

0:45
Invité

La « Désidération » c'est une étymologie d'abord, dans laquelle on reconnaît peut-être le mot « sidus » ou « sidéris », l'étoile, l'astre, l'objet céleste. Et le « D » qui en français prive, donc ça indique un manque, une séparation, un sentiment d'être orphelin d'abord des étoiles. Donc un sentiment que tout ce qui nous dépasse, le cosmos qui est au-delà de nous, qui est lointain, finalement nous a été quelque part arraché, enlevé.

1:14
Présentateur

Oui, dans l'exposition on nous dit ce sentiment d'avoir été arraché aux étoiles et d'en être toujours épris.

1:20
Invité

Exactement, je pense qu'il y aurait beaucoup, beaucoup à dire sur les rapports que nous entretenons aujourd'hui avec les étoiles, avec le cosmos. Et c'est pour ça que ce titre, le titre de cette exposition est un petit peu interminable et il pourrait encore se poursuivre. Parce que ce qu'on essaye de faire, c'est de proposer un regard, un point de vue sur l'état de notre relation avec le cosmos aujourd'hui. Et pour nous, cette relation, elle est brisée, elle est altérée, elle est en train de se défaire.

Et la proposition d'une autre mythologie, d'un autre regard, d'un autre imaginaire ou d'un autre point de vue sur cette relation-là, c'est ce qu'on essaye en fait de mettre en image, en photographie, en espace avec cette exposition.

2:01
Présentateur

Alors ce projet des sidérations existe avant cette exposition, vous y travaillez depuis plusieurs années, vous avez ou vous avez eu des compagnons, des compagnes dans ce projet, l'astrophysicien Jean-Philippe Usant, l'écrivain Lucien Raphmage, le studio de design diplomate. Pour l'exposition à Arles, il y a aussi le violoncelliste Gaspard Claus, les performeurs, performeuses François Chéniot et Nadege Piton.

Parce que donc cette exposition est en réalité une installation qui explore la décidération et crée donc un récit, une mythologie, pour passer en fait via l'art, les imaginaires, de l'idée théorique finalement à laquelle vous êtes arrivés, au sensible, à quelque chose qu'on peut ressentir en fait, c'est ça ?

2:48
Invité

Exactement, c'est-à-dire c'est une tentative à travers une réflexion qui est forcément collective, pas au sens où on l'entend, comme si nous réunissions par exemple toutes les semaines pour discuter de la décidération, mais plutôt à la manière d'un...

on peine un petit peu à trouver la bonne analogie, quelque chose comme une constellation, un archipel, un blob, en tout cas une association, une rencontre entre différents points de vue, différentes subjectivités, différents discours, différentes façons de regarder le monde, un danseur et un astrophysicien éprouvent le monde de manière différente et comment en fait l'association ou la rencontre de toutes ces subjectivités et de toutes ces manières de voir et d'éprouver le monde, et en particulier cette relation avec les étoiles, peuvent s'associer pour essayer de tisser un nouveau récit.

3:31
Présentateur

Droit à ceux qui dévient, droit à ceux qui manquent, droit à ceux qui réussissent à ne pas flinguer la vie, droit à l'obscurité du ciel, droit à l'obscurité à soi-même, droit à l'obscurité de son corps, de son esprit, droit à l'obscurité de notre propre ciel, droit à l'obscurité des autres ciels, droit à l'obscurité aux réseaux, aux polices, aux états, droit à l'obscurité du ciel, droit à l'obscurité de tous les ciels, droit à l'obscurité des autres formes de vie, droit à leur connaissance, droit à la reconnaissance, droit à l'obscurité, droit à la transparence du ciel, droit à l'étincelle des étoiles, droit aux anneaux de Saturne, droit au nuage de Jupiter, droit aux trajectoires des bolides, droit aux nébuleuses lointaines, droit aux vivants, et devoir aux vivants, devoir aux étoiles, devoir à ce que l'on doit aux étoiles, devoir à l'obscurité des autres formes de vie, à l'obscurité des autres formes de regard, regard pour ce qui vit, regard pour ce qui étoile, regard pour ce qui transforme, regard pour ce qui nous relie, regard pour ce qui nous délie, regard pour les interstices, pour les entrevies, pour notre terre née d'autres terres, pour des espaces nés d'ailleurs, ici, rencontrés, là-bas, là-haut,

5:34
Locuteur non identifié

droit à l'obscurité, droit à l'obscurité, droit à l'obscurité, droit à l'obscurité, droit à l'obscurité, droit à l'obscurité.

5:44
Présentateur

Alors nous venons d'entendre une création sonore qui est dans l'exposition, qui est aussi un podcast pour l'expérience sur France Culture, donc qui est toujours sur le site franceculture.fr, Alors, avec donc François Chéniot et Nadège Piton, Smith, là, ce que l'on entend, c'est effectivement que cet imaginaire, cette nouvelle mythologie que vous créez, que vous nous proposez, n'est pas du tout, et même si les questions d'espace et de cosmos n'est pas du tout en dehors du monde, c'est aussi un discours sur notre monde tel qu'il est, tel qu'il va et tel qu'il ne va pas.

6:22
Invité

Exactement, en fait, on part d'un certain nombre de constats, un constat qui est d'abord très intime et émotionnel, et qui a été une des premières naissances de la décidération, qui est l'expérience très simple que beaucoup d'entre nous avons déjà faite, c'est-à-dire de contempler un ciel étoilé, par exemple, ce qui est de plus en plus rare dans le monde dans lequel on vit. Pourquoi ?

Parce que le ciel a été éteint, et cette obscurité qui est appelée par le personnage de Radio Levagna, dans le texte de Lucien Raphmache qu'on vient d'entendre, c'est une demande d'avoir de nouveau accès au ciel, qui nous est effacée par non seulement la lumière des villes, qui sert justement à pouvoir être toujours dans la lumière, toujours dans la transparence, toujours dans une forme de surexposition, et par ailleurs, cette lumière des villes et cette pollution lumineuse s'installe aujourd'hui dans le ciel, puisque les satellites, les chaînes de satellites qui sont créées, et qui nous servent à avoir la 5G, par exemple, en permanence, font que les astronomes ne peuvent même plus observer les étoiles, puisque le ciel est illuminé et ébloui en permanence par cette pollution technologique.

Et ça nous enlève finalement la possibilité simplement de la contemplation et donc de la prise de conscience, quelque part, qu'il y a un au-delà, qu'on n'est pas complètement auto-centré sur nous, sur les problématiques uniquement terrestres. Et la décidération, c'est non seulement la volonté de pouvoir de nouveau accéder à cette expérience sensible, émotionnelle très forte, mais aussi, ça raconte quelque chose, je pense, de l'état du monde, en fait, et d'une façon d'habiter ce monde qui est extrêmement contemporaine et qui est souvent destructrice.

8:01
Présentateur

Alors dans cette exposition, cette installation, il y a des photographies tirées sur aluminium, la photo de l'affiche des rencontres en fait partie, il y a des photos thermiques sur plexiglas, il y a des micro-architectures, il y a des vidéos aussi avec une jeune femme, une hôtesse, qui nous raconte l'histoire d'Anna Mandacine.

8:22
Invité

Alors qui est-elle, Anna Mandacine, Smith ? Alors, Anna Mandacine, c'est une manière de faire passer à travers la fiction, puisque la fiction, non seulement c'est une des spécificités de notre espèce, nous les humains, on compose des histoires, on travaille avec notre imaginaire souvent, et ces imaginaires nous permettent de projeter, ou de mettre en image, de mettre en son, de mettre dans la bouche de personnages fictifs, des discours, pourquoi pas, politiques, ou des propositions de voir le monde différemment.

Et on a décidé de composer cette mythologie, Lucien Raphmage, avec qui je travaille sur cette dimension, parle aussi d'amythologie, une sorte de mythologie qui aurait été défaite de sa dimension religieuse, par exemple, et aussi de sa dimension forcément humaine. Notre mythologie est incarnée par des humains, mais aussi par des insectes, par des plantes, par énormément de chiens, qui sont très présents dans l'exposition.

Et Anna Mandacine, c'est la figure mythologique du terrestre, qui aurait conscience de sa décidération, qui l'aurait diagnostiquée, et qui donc est tournée, un petit peu comme le personnage de l'affiche des Rencontres d'Arles, vers le céleste, vers le cosmos, vers l'invisible, et ce qui la dépasse. Et à l'inverse, quelque part, le personnage avec lequel Anna Mandacine tente d'établir une relation, c'est Radio Levagna. Et c'est la figure de tout ce qui, de cosmique, nous parvient ici, sur Terre. Par exemple, les météorites.

9:43
Présentateur

Voilà, alors il faut parler des météorites, parce que, si j'ai bien compris, mais peut-être pas, et puis finalement, c'est pas forcément grave, mais la météorite, il y en a dans l'exposition, c'est peut-être justement ce qui peut créer cette médiation, enfin faire la médiation entre justement nous et le cosmos. Est-ce que c'est ça ? Et est-ce que, quel est votre rapport aux météorites ? Parce que je crois que vous avez un particulier.

10:12
Invité

Tout à l'heure, je parlais de la contemplation du ciel étoilé comme expérience décidérée par excellence. On pourrait aussi ajouter le fait de tenir une météorite dans sa main. C'est-à-dire, c'est un objet qui est un objet scientifique. La plupart du temps, ce sont les scientifiques qui s'y intéressent. Mais ce sont des objets qui sont en même temps très, très loin dans le passé, puisqu'il nous tombe aujourd'hui des tonnes chaque semaine de météorites qui sont des objets qui ont parfois 4,5 milliards d'années, ou davantage, en tout cas qui sont aussi anciens que le système solaire, et qui donc peuvent nous apprendre des choses sur notre origine.

Donc finalement, c'est comme si c'était un tiers pour nous, c'est-à-dire un objet qui nous est extérieur, qui peut nous apporter la mort, une énorme astéroïde nous fombe en-dessus pour éradiquer la vie sur Terre, mais qui peut aussi potentiellement apporter la vie, avec la théorie de la pense-permie, selon laquelle les météorites auraient importé des briques de vie sur Terre. Et cet objet qui est à la fois dans le passé et dans le futur, qui est à la fois la vie et la mort, pour nous, dans la décidération et dans cette amythologie, on en fait presque un objet sacré, finalement, qui est le lien entre Terre et cosmos.

Et le message contenu dans les météorites, qui est généralement étudié par les scientifiques, nous, on les traduit sous des formes poétiques, presque prophétiques, avec la voix de Radio Lévania qu'on a entendue, et qui est une manière de faire s'assembler finalement les discours, et de rompre, ou alors en tout cas, de faire s'effondrer les frontières entre les discours, les disciplines, le discours scientifique, poétique, politique, philosophique, mais aussi photographique, architectural, musical, etc.

C'est-à-dire qu'on n'essaye pas de faire une sorte de magma, dans lequel tout est absolument égal, mais de proposer des rencontres, des relations, tout à l'heure, il était question de pont, c'est exactement ça, entre tous ces discours, entre tous ces objets, entre tous ces modes d'expression, pour proposer une vision du monde qui a à voir avec un ensemble de relations, un ensemble de tentacules intriqués, plutôt que des frontières, des exclusions et des cases.

12:13
Présentateur

Et donc, ces météorites qui sont présentes, déjà, il y a des morceaux de météorites dans un reliquaire, il y a aussi dans une des vidéos, enfin, il y a deux écrans vidéo au début, où on voit des météorites tombées, et une autre en dessous, où on voit carrément quelqu'un se faire implanter un morceau de météorite sous la peau.

12:33
Invité

Exactement. On s'est amusé à inventer un certain nombre de néologismes pour désigner justement les mouvements de la pensée, de la décidération, parmi lesquels l'endocosmologie, qui est l'idée que l'observation du cosmos, ou la cosmologie, et la compréhension des phénomènes du cosmos, ne doit pas forcément se faire par la conquête, le déplacement, le voyage, nous projeter nous-mêmes dans l'espace, parce que déjà, c'est vain, on ne peut pas aller très loin. En plus, ça pollue énormément. C'est l'affaire des milliardaires, en ce moment, qui décident de dépenser toutes leurs économies pour faire du tourisme spatial.

Et au lieu de ça, on pense que, finalement, la cosmologie, le cosmos, plus généralement, fait partie de nous. On fait partie du cosmos, il est déjà en nous, ne serait-ce que moléculairement, atomiquement, les atomes dont on est fait ont été forgés au même endroit, au même moment, que ceux qui constituent tout ce qui est, y compris les autres objets spatials. Et les météorites nous rappellent ça. Donc l'endocosmologie, c'est à la fois le rappel que le cosmos est déjà en nous, et qu'il vit en nous, qu'on vit avec lui, et que ce n'est pas un extérieur qu'il faut dominer, polluer, et oublier. Oublier, coloniser.

13:43
Présentateur

On entend là le violoncelliste de Gaspard Klaus, donc avec cette création sonore qui accompagne l'exposition, et puisque ça passe aussi, évidemment, par ça, par une ambiance, par ces sons. Et puis, pour terminer, Smith, peut-être aussi, ce qu'on disait au tout début, c'est-à-dire qu'il y a quand même aussi un discours et une forme d'alerte, même, à travers cette exposition, avec cette hôtesse, qui est là, sur différents écrans, qui à un moment nous dit « La solitude n'est pas le destin des étoiles. Tendu vers les étoiles, il faut chercher ce lien que nous devons tisser, sinon, nous périrons. » Merci beaucoup d'être venu sur France Culture ce matin, Décidération.

L'exposition est donc à voir aux rencontres d'Arles jusqu'au 26 septembre. Il y a aussi un livre « Décidération prologue » avec vos photos tirées sur aluminium et un texte de Lucien Raphmage aux éditions textuelles et le podcast « Décidération l'expérience » qui est toujours sur franceculture.fr. Merci beaucoup. Merci à vous.

SMITH : "La désidération, c’est se sentir orphelin des étoiles" · Pourquijevote