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interviewFrance Culture — L'Esprit public· 10 mai 2026 31 min

Gauche : le 4e pari de Mélenchon peut-il être gagnant ?

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Présentateur

Bonjour à toutes et à tous, soyez les bienvenus dans ce nouvel épisode de l'Esprit Public. Aujourd'hui, à gauche, le quatrième Paris de Mélenchon peut-il être gagnant ? Et quelles options vis-à-vis de la hausse des prix du carburant ? Nous serons avec la journaliste Michèle Cotta, l'essayiste Raphaël Yorca, l'économiste Natacha Valla et le sociologue Manuel Servira-Marcel. Une émission préparée par Anne-Claire Bazin, réalisée et mise en onde par Souad Boucorsa.

0:54
Jean-Luc Mélenchon

Oui, je suis candidat. Tout de même, vous venez de le dire, nous sommes à moins d'un an du deuxième tour de l'élection présidentielle. Et quoi ? Les divisions internes dans les partis font qu'il y a une multitude de candidatures. Et c'est la confusion. C'est irresponsable. Nous, c'est carré. Il y a une équipe, un programme, un seul candidat. Et on se met au travail.

1:19
Présentateur

Une quatrième déclaration de candidature sur TF1, le dimanche 3 mai, au journal de 20h. Cravate rouge, comme en 2020, le candidat a soumis rempile, cette fois-ci un an avant l'échéance, sur un triptyque. Inégalité, dérèglement climatique et international. Deux jours plus tard, le 5 mai, la gauche dite non-mélenchoniste se rassemble à la Bellevilloise à Paris, de François Ruffin à Clémentine Autain en passant par Marine Tondelier ou Olivier Faure, chacun à leur tour à la tribune pour tenter de convaincre pour une primaire à gauche. Pendant ce temps-là, la social-démocratie assumée comme telle s'organise. Raphaël Glucksmann semble sur la ligne de départ.

François Hollande se prépare pendant que Bernard Cazeneuve se dit prêt. Et c'est donc, à l'image de la tripolarisation du pays, une gauche qui ne pèse que 30% qui se divise, elle aussi en trois blocs, en vue de la présidentielle. En réponse, le candidat a soumis tant la main aux communistes et écologistes pour une campagne commune à trois élections. Les sénatoriales prochaines, il a bien besoin d'eux en septembre. Les présidentielles et les législatives de 2027. Il joue donc la carte du rassemblement après avoir clivé au point d'être rejeté par 70% des Français sondés.

Une lettre aux Français, justement, façon Mitterrand, est presque une reprise de son slogan « Changer la vie » en « Une meilleure vie est possible » pour tenter de combler son retard, même s'il a de l'avance face à la multiplication des éventualités. Quelle carte cette candidature rebat-t-elle à gauche ? On en parle dans la première partie de l'Esprit Public. Grâce à vous, Michel Cotta, bonjour. Bonjour. Merci d'être avec nous, vous êtes éditorialiste. Je cite votre dernier livre « Les derniers grands chez Plon » et également ma cinquième aux éditions, bouquin. Natacha Vala est avec nous, bonjour à vous. Bonjour.

Vous êtes économiste, doyenne de l'École du management et de l'impact de Sciences Po. Je signale que vous siégez au conseil d'administration de LVMH et de Vinci Autoroute. Raphaël Jorka est avec nous, bienvenue.

3:08
Invité

Bonjour.

3:09
Présentateur

Essayiste, expert associé à la Fondation Jean Jaurès, votre dernier ouvrage, le roman national des marques, c'était en 2023 aux éditions de l'Aube. Et enfin, Manuel Cervera-Marsal, bonjour.

3:19
Invité

Bonjour.

3:19
Présentateur

Sociologue, professeur à l'université de Liège, chercheur au FNRS, le Fonds National de la Recherche Scientifique Belge, co-auteur avec Bruno Frère de « Pour une démocratie sauvage, une sociologie charnelle au cœur des luttes et des conflits ». À la découverte, ça vient de paraître. Alors, après avoir été deux fois le quatrième homme à la présidentielle en 2012 et 2017, une fois le troisième homme en 2022, Jean-Luc Mélenchon peut-il accéder au second tour en 2027, Michel Cotta ?

3:48
Invité

À vrai dire, cette quatrième fois est peut-être pour lui la plus dangereuse que jamais, parce que beaucoup de choses ont intervenu depuis la dernière élection où il s'est présenté, c'est-à-dire en 2022, où il a failli arriver en numéro 2 et 400 000 voix seulement le séparaient de Marine Le Pen. Donc c'est important. Mais cette fois-ci, il est séparé pour la première fois. Ce n'est pas l'union de la gauche, il n'a pas embarqué les socialistes.

Et d'ailleurs, il a eu pour eux, dans sa première déclaration, dans sa déclaration de candidature, des mots extrêmement désagréables, peu fiables, etc., qui montraient que, en réalité, il veut, à la Mitterrand, et c'est important d'ailleurs parce qu'on verra que l'influence de Mitterrand a beaucoup joué sur Mélenchon, quoi qu'on dise, quoi qu'on pense. Mais l'union de la gauche sans les socialistes, avouez que ça fait un peu peur pour un rassemblement de la gauche. Je sais bien que les socialistes ne sont plus tout à fait, même plus du tout, au niveau où ils étaient il y a quelques années. C'est quand même un parti important dans la gauche.

Partir en campagne en disant que, volontairement, on se sépare des socialistes et qu'on essaye de récupérer les autres, c'est-à-dire les écolos et les communistes, c'est très risqué. Et puis, le deuxième point, c'est qu'effectivement, il a été particulièrement clivant. Il est particulièrement clivant, Mélenchon. Comme il est très habile, de temps en temps, il sait ne pas l'être et il doit essayer de ne pas l'être pendant cette campagne, évidemment.

Enfin, il a été clivant, volontairement, clivant surtout, y compris, et d'ailleurs on l'a vu cette semaine aussi à la télévision, sur la politique internationale, où il est complètement en désaccord, complètement en désaccord avec la politique actuelle du gouvernement français. Donc, ce côté clivant fait qu'il est maintenant un des hommes les plus détestés. Un des hommes les plus détestés, puisque 71% des Français pensent qu'ils ne peuvent pas être, qu'ils ne doivent pas être présidents. C'est un peu d'importance, ça, parce qu'au fond, 71%, ça en laisse 31, la gauche fait 30 environ. Par conséquent, ça n'empêche pas qu'ils puissent tout à fait être au deuxième tour.

Ce clivage-là fait qu'il peut tout à fait être au deuxième tour et que, reprenant une expression dont je me rappelle de François Mitterrand, qui était « les hommes politiques les plus haïs peuvent être les plus aimés ». C'est là-dessus qu'il joue. Et peut-être qu'il a raison, mais c'est un pari. Manuel, ça reviendra, Marcel. Oui, effectivement, Michel Cotta l'a rappelé lors des précédentes élections présidentielles en 2022. Il était à 420 000 voix du second tour au moment même où Fabien Roussel du Parti communiste rassemblait 800 000 voix. Donc, ça s'est joué à à peine un point, à quasiment rien.

Aujourd'hui, il est donné par les sondages qu'il faut vraiment prendre avec beaucoup, beaucoup, beaucoup de pincettes et on reviendra peut-être dessus. Mais il est donné par les sondages 3 à 4 points plus haut que ce qu'il était à la même période il y a 5 ans et il y a 10 ans lors de ses présentes candidatures. Donc, il part de plus haut et pour moi, il a très clairement un boulevard en vue du second tour, mais un boulevard. Et ça tient à deux types d'éléments. D'abord, des éléments de contexte, le contexte objectif, la configuration qui est la nôtre et ensuite, il y a des éléments plus endogènes à la France Insoumise et à sa stratégie.

Les éléments de contexte, très rapidement pour commencer, il faut regarder qu'il y a en face la situation du champ politique actuellement. On a quand même un bloc central avec un président en fin de mandat qui finit avec... Tous les présidents en fin de mandat finissent avec une cote de popularité extrêmement basse. Mais là, on atteint des records inédits dans l'histoire de la Ve République et cette impopularité de M. Macron rejaillit sur l'ensemble des premiers ministres et des successeurs putatifs qui entendent aujourd'hui relever le drapeau du macronisme lors de la prochaine présidentielle.

Donc, on a un bloc central qui est usé par le pouvoir et qui, en plus, est divisé, qui est éparpillé, ce qui va conduire à une dispersion tout simplement électorale. Donc, je pense, moi, c'est le scénario, à mon avis, le plus probable qu'on n'aura pas cette fois-ci, et c'est inédit, c'est la première fois aussi dans l'histoire de notre Ve République, qu'on n'aura pas de force du centre-gauche, du centre-droit. Au second tour, on aura un vrai affrontement clair et net entre une gauche de gauche et l'extrême droite. L'extrême droite, elle-même, en fait, commet actuellement beaucoup d'erreurs.

Je pense que la façon dont Jordan Bardella s'affiche en la quai du patronat, dont il sort des déjeuners avec le MEDEF et le ventre encore plein, il dit, alors c'est des off qui sortent quand même au final dans la presse, mais qu'il va falloir travailler 37 heures et pas 35, qu'il faudra travailler jusqu'à 66 ans et pas 64, enfin, il est en train, je pense, de surestimer la captivité de l'électorat populaire à son égard, et ça, ça risque de revenir comme un boomerang. Mais, et j'en finis, et je reviens à la stratégie de Jean-Luc Mélenchon, je pense surtout que l'avance de Jean-Luc Mélenchon, elle est à gauche dans son propre camp, en fait.

Quand on regarde le programme, ils ont un programme qui est élaboré depuis une dizaine d'années, qui est chiffré, testé avec les modèles de la Banque de France, qui a été conçu avec la consultation de nombreux experts et universitaires. Ils ont un socle électoral, évidemment, qui est là et qui est fidèle. Ils ont un socle militant. Aujourd'hui, selon mes estimations, je pourrais vous détailler ça si ça vous intéresse, mais ce n'est pas forcément nécessaire d'entrer dans le détail, la France insoumise a deux fois plus de militants qu'elle n'en avait il y a cinq ans, et elle en a plus que l'ensemble des autres partis.

Quand je parle de militants, je parle de gens qui s'activent sur le terrain dans les réunions, les collages d'affiches, les tractages. Elle en a plus que l'ensemble des autres partis de gauche réunis. Elle a trois fois plus d'élus et quatre fois plus d'argent public que la dernière fois.

Et je finirai par cet élément qui est important, c'est l'Institut La Boétie, qui est à la fois un organisme, un organe de formation des militants, des militants désormais qui passent par des week-ends de formation, qui sont beaucoup plus outillés théoriquement, intellectuellement que par le passé, et qui est un outil d'élaboration doctrinale aussi, parce qu'il ne suffit pas d'avoir un programme, ce programme utile, une avance considérable sur les autres. Il faut aussi avoir des idées et puis avoir un projet. Et je crois qu'aujourd'hui, Jean-Luc Mélenchon, c'est aussi ça qui porte un projet qui, enfin, peut-être sur l'incarnation, on dit qu'il est l'homme le plus détesté de France.

Ce n'est pas forcément ce que disent les sondages. Le sondage de Cluster 17, pour Le Point, qui n'est pas une officine insoumise à ma connaissance, Le Point, sondage d'il y a deux jours, nous montre qu'Emmanuel Macron, Éric Zemmour, Rachida Dati, François Hollande sont plus rejetés que Jean-Luc Mélenchon.

10:00
Présentateur

Je me suis appuyé sur les, sans doute comme vous Michel Cotta, le IPSO, c'est le IFOP qui le place au coude à coude avec Éric Zemmour parmi les personnes les plus, enfin les personnalités les plus rejetées en France. Raphaël Yorca.

10:12
Invité

Alors, vous l'avez tous souligné, voilà Jean-Luc Mélenchon, candidat pour la quatrième fois successive. Alors, qui dit quatrième candidature, dit quatrième déclaration de candidature. Et donc, pour les besoins de l'émission, je suis allé regarder précisément quelles ont été les précédentes déclarations de candidature pour essayer de regarder qu'est-ce qui est neuf et qu'est-ce qui peut-être perdure au travers du temps.

Alors, peut-être d'un mot d'abord, le faire de façon comme ça à coller les unes des autres, les différentes interviews, c'est une sorte de voyage dans le temps en accéléré puisqu'on traverse comme ça 15 ans d'histoire politique et peut-être aussi 15 ans de mélenchonisme parce qu'effectivement, les différentes facettes de Jean-Luc Mélenchon ont évolué à travers le temps. Alors, le 21 janvier 2011, c'est sa toute première déclaration de candidature. Jean-Luc Mélenchon est alors député européen, cofondateur du Parti de Gauche. Ça discute de ses partenaires PCF et NPA.

Il est beaucoup question d'un prochain débat avec Marine Le Pen qui vient tout juste d'être élue à la tête à l'époque du Front National. Le 10 février 2016, cette fois-ci, c'est le procès en trahison de la gauche. On sort du quinquennat Hollande, on discute d'échanges de nationalité, de Jérôme Cahuzac, on critique déjà la monarchie présidentielle et il est question de sortir des traités européens et des traités transatlantiques. Cinq ans plus tard, le 8 novembre 2020, on est la semaine du vote de l'État sanitaire.

Donc, on parle cette fois-ci de déconfiner les esprits et cette fois-ci, une innovation du côté de Jean-Luc Mélenchon puisqu'il demande pour la première fois une investiture populaire avec ce parrainage des 150 000 citoyens. Bon. Alors, et quatrième déclaration de candidature, nous sommes donc le 3 mai dernier sur TF1. Alors, au-delà de ces contextes politiques qui, par construction, sont très différents, qu'est-ce qu'il y a de commun ? Premièrement, le timing. On le sait, Jean-Luc Mélenchon aime faire des campagnes longues. Il se déclare très longtemps en avant, un an et trois mois la première fois, un an et deux mois en 2017, un an et cinq mois avant le premier tour à chaque fois en 2022.

Et cette fois-ci, c'est un peu plus court, moins d'un an, mais on reste dans le même ordre de grandeur. C'est-à-dire, au fond, c'est la croyance que seule une campagne longue permet d'inverser des rapports de force. Le deuxième élément, c'est peut-être le médium. Où déclare-t-il sa candidature ? À chaque fois, il y a cette idée de faire une sorte d'anti-Jospin 2002 qui s'était contenté d'envoyer un fax à l'AFP. Cette fois-ci, il conçoit la déclaration comme vraiment un moment propulseur qui doit entraîner une dynamique. Il était face à Jean-Jacques Bourdin en 2012 et en 2017, 2022 et 2027, il a le droit au JT de 20 heures de TFA, ce qui lui permet d'avoir une audience maximale.

Et puis, dernier élément commun, la tonalité. À chaque fois, c'est la même chose. C'est-à-dire que le Mélenchon qui rentre en campagne, rond frontalement, et vous le rappeliez tout à l'heure, Michel Cotta, avec le Mélenchon hors campagne, c'est-à-dire qu'il est plus souriant, plus sympathique, plus pédagogique, plus conciliant. Et donc, vous voyez, timing, médium, tonalité, il y a une sorte d'effet répétition qui se crée du point de vue de la déclaration. Et peut-être rapidement, qu'est-ce qu'il y a neuf cette fois-ci ? Moi, j'ai trouvé qu'il y avait deux sortes de ruptures.

La première rupture, c'est que je l'ai trouvé beaucoup plus défensif que lors de précédentes déclarations de candidature, beaucoup plus défensif. Pourquoi ? Parce qu'il passe beaucoup plus de temps à justifier sa candidature. Donc, manifestement, dans le récit qu'il est en train d'installer, ça lui prend plus de temps de revenir sur les raisons pour lesquelles il est de nouveau candidat. Je pense que c'est quelque chose de très important. Autre chose, il doit beaucoup plus justifier des éléments qu'on lui reproche. Par exemple, c'était présent de Nouvelle-France.

Il a passé beaucoup de temps, lui, et ensuite ses différents portes-paroles sur les différents plateaux pour essayer d'expliquer que ce n'est pas du tout la vision racialiste et ethno-raciste qui avait été considérée. Mais c'était autre chose. Donc, premier élément, plus défensif. Et deux éléments qui sont peut-être une rupture d'avenir dans la façon de battre campagne, c'est qu'il est beaucoup plus collectif. C'est-à-dire que les présidents exercissent de déclarations. C'était une sorte de déclaration très solitaire. À la Gaullienne, c'est un homme qui rencontre le peuple. Cette fois-ci, il met en scène un collectif. C'est-à-dire qu'il vient accompagner de Manuel Bompard.

Il vient accompagner Mathilde Panot sur TF1. Il dit la chose suivante. Nous sommes maintenant une équipe nombreuse. Regardez bien leur visage. Ce sont les visages de notre futur gouvernement. Donc, vous voyez, à la fois plus défensif et plus collectif, la grande question est quand même de savoir, et ça, c'est quand même les grandes questions clés pour Jean-Luc Mélenchon. Je le dis vraiment d'un mot. Du côté des électeurs, c'est quelle mémoire auront les électeurs ? Que vont-ils conserver de ce Jean-Luc Mélenchon 2022-2026 ? Et du côté de l'offre, il y a effectivement la question de la dispersion des candidats. On y reviendra certainement.

Mais il y a aussi cette grande question, c'est que maintenant qu'il affiche cette chose, on est carré un programme, un candidat, une équipe. Quelle solidité face à lui d'un candidat de gauche hors LFI ?

14:31
Présentateur

Et j'ajoute, pour compléter votre brillante exposé, si vous me l'autorisez, Raphaël Iorca, ce slogan qu'il semble tester ces temps-ci, tous ensemble, par rapport à l'individualisme. Et d'ailleurs, Natacha Valla, je ne sais pas si vous avez eu connaissance de cet entretien qu'il accorde aujourd'hui à la tribune dimanche, ce 10 mai, il dit cette petite phrase « Le ralliement du RN aux politiques néolibérales va beaucoup m'aider ». Et donc c'est vers l'économiste que je me tourne. Est-ce que vous avez la sensation que dans les milieux économiques, Jean-Luc Mélenchon

14:59
Invité

fait plus peur que le RN ? Il faut regarder le positionnement de Jean-Luc Mélenchon et je pense que ce qui a été rappelé dans le temps long est vraiment utile parce que ça nous permet de nous positionner sur le champ de l'économie politique du populisme de gauche, je dirais. Alors, les économistes sont souvent mal avisés de faire de la sociologie, mais on peut quand même faire de l'économie politique.

Et là, ce qui me semble, de ce qu'on a dit jusqu'à maintenant en tout cas, il me semble qu'on a quand même un candidat qui a besoin d'émettre un signal de conviction, c'est-à-dire un signal de liberté par rapport à ce qu'une autre partie de la gauche ne pourrait pas défendre, c'est-à-dire une autonomie par rapport aux élites. Le Parti Socialiste aujourd'hui, peut-être qu'il est pris un peu en otage par rapport à la question des élites, par rapport au peuple. Et là, je pense que le positionnement se tient de ce point de vue-là. Pourquoi je rattache ça à l'économie politique ?

Parce que c'est un des éléments qui a été étudié, et là j'ai relu pour l'émission, moi aussi je me suis remise un peu dans les textes, un livre de Daron Assemoglou, qui a eu le prix Nobel d'économie quand même il y a deux ans maintenant, je crois, ou trois, sur « Why nations fail », pourquoi les nations sont en échec finalement. C'est un élément fondateur de la présence du populisme et du rôle du populisme dans l'échec des nations, en particulier économiques.

Il y a l'angle institutionnel aussi qui me semble important, c'est-à-dire qu'il me semble en tout cas que ce discours se positionne par rapport aux institutions, et c'est un des dangers pour les économistes, j'y reviendrai, mais sur des institutions qui ne doivent pas être extractives, c'est-à-dire extraire de la valeur du peuple pour la redistribuer à ceux à qui s'est induit, mais plus inclusives. Et donc ce rôle de l'inclusivité, il est absolument essentiel parce que c'est une clé de la croissance finalement. Donc là, on met un peu d'accord tout le monde, et ce focus sur être inclusif, je pense que c'est une des raisons pour lesquelles ce n'est pas si inquiétant que ça.

En revanche, et donc là je viens à un point qui est quand même essentiel, c'est le point budgétaire et fiscal, parce que là, pour le coup, les populismes, le plus souvent de gauche, mais de façon générale dans l'histoire, ont montré qu'on a souvent eu recours à des politiques qui étaient assez dispendieuses, qui ont coûté beaucoup d'argent aux finances publiques, parfois bien investies, ça s'est bien passé, mais souvent quand même pas très bien dépensé, et donc ça s'est soldé, alors il y a eu des conséquences de distribution elles-mêmes voulues, mais ça s'est soldé souvent par de l'inflation.

Et l'inflation, on sait aujourd'hui que c'est un grand problème, c'est un grand problème pour le pouvoir d'achat, c'est donc un grand problème aussi pour cette question d'équité qui est soutenue. Et donc pour revenir, si je peux terminer là-dessus, sur la question budgétaire et fiscale, les propositions portées par LFI, elles sont malheureusement portées à une fiscalité forte, c'est à une dépense importante de la part de l'État et de toutes les entités liées à la sphère publique, et donc il faut mettre cette question-là en face de la situation d'endettement qui est la nôtre aujourd'hui, et la situation du point de départ sur les dépenses publiques qui est particulièrement défavorable.

Il faut savoir que la dette, aujourd'hui, pour l'État français, c'est quand même une signature, c'est un engagement de la France vis-à-vis de ses propres contribuables, j'allais dire, mais aussi vis-à-vis de tous ceux qui ont, dans le pays et à l'extérieur du pays, investi dans notre économie. Et ça, c'est une promesse sur laquelle il faudrait pouvoir être fiable. Michel Cotta ? Effectivement, tous mes camarades sont formidablement érudits sur l'évolution de Jean-Luc Mélenchon. Ce qui est sûr, c'est que, je pense au boulevard ouvert devant lui, ce qui est sûr, c'est qu'au groupe central, à la pagaille dans le groupe central, s'ajoute la pagaille dans le groupe socialiste.

Et ça, on s'en aperçoit jour après jour. Et même, on voudrait faire pire qu'on ne saurait pas comment s'y prendre. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, hier, Boris Vallaud a démissionné des instances du Parti socialiste avec lui. De la direction. De la direction, oui. Mais avec lui, c'est le patron des députés. C'est le président des députés. Donc, ça a quand même pas mal d'importance. Et en plus, il amène avec lui un lot considérable d'adjoints au comité directif, etc. Donc, on ne pourrait pas rêver mieux qu'une situation dans laquelle les socialistes, en gros, sont divisés en deux, et peut-être en quatre, d'ailleurs, en deux, deux fois. Un, ils sont divisés sur les primaires.

La moitié est favorable à des élections primaires avec le Parti communiste et les Verts. L'autre moitié n'en veut pas. Une moitié veut réanimer la social-démocratie en coulisses. Alors, ça, c'est ceux qui sont candidats non déclarés, c'est-à-dire Hollande, Caseneuve, etc., réanimer la social-démocratie. Alors que le programme du Parti socialiste, lui, refuse, dit que c'est la fin de la social-démocratie. Donc, entre nous, je ne vois pas très bien ce qui, économiquement, le sépare des propositions économiques de Jean-Luc Mélenchon. Y compris sur la dette, puisque la dette, pour eux, a aussi peu d'importance.

D'ailleurs, il y a 800 propositions dans le programme socialiste, mais il n'est pas tellement question d'économie. Donc, ça, ça me paraît important. Ce qui me paraît important aussi dans le boulevard, c'est que, je ne sais pas si vous avez remarqué, cette semaine, Marine Le Pen est intervenue en disant qu'elle était finalement contre l'assistanat. Et ça, c'est passé complètement inaperçu, mais c'est très important. Parce que ça veut dire qu'elle rejoint, finalement, qu'elle rejoint un peu la ligne qu'on sentait différente de son ami candidat, candidat potentiel, Bardella, qui est sans doute candidat putatif.

Mais ça veut dire, plus d'assistanat, ça, c'était un thème qu'on lui reprochait parce qu'on disait que c'était un thème à gauche. Et d'un seul coup, elle se rallie à un thème de toute la droite. Donc, il y a quelqu'un, manifestement, le candidat du Rassemblement National ouvrira la porte à une partie de la droite, tandis que le candidat Mélenchon ouvre déjà sa porte à une petite partie de la gauche socialiste. Donc, on voit que le débat, quand même, se concentrera entre ces deux-là. Je ne suis pas sûre que le résultat se concentrera entre ces deux-là, mais le débat, en tout cas, se concentrera entre les deux.

21:52
Présentateur

Vous avez l'air d'accord pour dire qu'il y aurait un boulevard. Alors, on est à un an avec toutes les précautions d'usage pour Jean-Luc Mélenchon pour arriver au second tour cette fois-ci. Mais le problème, est-ce que ce ne sera pas le second tour pour lui, Manuel Servira-Marzal ?

22:05
Invité

Si, et là, il y a deux questions. Il y a la question des abstentionnistes et la question du bloc central. Comment Mélenchon va élargir, puisqu'au second tour, il faudra bien élargir pour obtenir 50% plus une voix. Et l'élargissement, il peut se faire par en bas. C'est ce que j'appelle les abstentionnistes au sens large. On sait que chez les abstentionnistes, il y a énormément de classes populaires, énormément de jeunes, des personnes qui ont ces caractéristiques sociales ou objectives, mais qui ont aussi, quand on les teste dans leurs préférences, leurs opinions politiques, une forte appétence pour la justice sociale, pour l'égalité de genre, pour la question environnementale.

Et donc, ces gens qui vont moins voter que la moyenne de la population sont, en fait, s'ils allaient voter, plus tendanciellement proches du programme L'Avenir en commun de la France insoumise. Donc, c'est un vrai enjeu pour Jean-Luc Mélenchon de réussir à leur parler et à les remobiliser, dans le jargon des politistes, on appelle ça l'abstention différenciée. Voilà, il faut combler l'abstention différenciée. Là, il y a des vrais gains qui se comptent en millions de voix, vraiment en millions de voix. Mais ce n'est pas suffisant. Il faudra aussi, pour Jean-Luc Mélenchon, s'adresser à cette gauche centriste.

Et puis, tout simplement, au centre tel qu'il a été constitué, tel qu'il est, j'ai dit, mal en point aujourd'hui dans notre pays, mais il continue d'exister. Et, objectivement, il représente là aussi des masses de voix tout à fait considérables. Là-dessus, moi, je pense qu'il y a des éléments qui sont tout à fait, et je parle dans la perspective du second tour Mélenchon-RN, qui sont tout à fait encourageants et rassurants. Au législatif de 2024, la majorité des duels qui ont vu s'affronter directement, il y en a eu plus d'une cinquantaine, la France insoumise et le RN, ont vu les Insoumis l'emporter.

Lors des duels entre le NFP et le RN, donc, à imaginer que Jean-Luc Mélenchon réussisse à faire cette alliance dont vous parliez en introduction avec les écologistes et les communistes. Et en réalité, d'ici un an, il y arrivera. Ils l'ont fait en 2022, ils l'ont fait en 2024. Les états-majors des partis politiques, je suis les premiers à les critiquer, mais ils ont le sens de l'histoire, ils sont quand même un minimum raisonnables et ils ont le sens de la préservation de leurs strapontins également.

23:56
Présentateur

Il faut encore que Fabien Roussel ne soit pas candidat, on le saura au mois de juillet, et que les écologistes ne soient peut-être pas divisés

24:03
Invité

quand même sur cette question. Oui, mais ça se passera bien, ça se passera bien. Et donc, la question, c'est la façon dont cette gauche mélenchoniste, mais élargie à des fragments assez importants des écologistes et des communistes, parlera au bloc central. Et là, juste, du coup, un point. Donc, j'ai dit qu'en 2024, les reports de voix du centre allaient plutôt vers Mélenchon et le NFP que vers l'extrême droite. Ça, c'est un point important. Et il y a deux éléments vraiment de fond, en fait. Là, je veux revenir sur du fond, qui rapprochent davantage les centristes des mélenchonistes qu'ils ne les rapprochent du RN.

C'est, un, la question des libertés, la question des libertés fondamentales, des libertés politiques, des libertés civiles. Ça, c'est des choses sur le pluralisme, sur l'indépendance de la justice, sur l'égalité de genre. C'est des choses qui rapprochent. Et là, le deuxième point, et là, je ne suis pas du tout d'accord avec vous, Michel Cotta, c'est la géopolitique. Aujourd'hui, sur la géopolitique, on a un rapprochement objectif entre la diplomatie macronienne et le non-alignement mélenchoniste.

Et à tous ceux et ceux qui en doutent, je les invite à lire l'article du Grand Continent rédigé par Jean-Yves Dormagin qui a testé sur des dizaines de milliers d'enquêtés les options sur la Palestine, sur l'Iran, sur l'Ukraine. Et en réalité, on se rend compte que les positions se rapprochent. Pourquoi ? Parce que l'espèce de néo-impérialisme de Trump qui va partout comme ça, mettre le bordel aux quatre coins de la planète avec ses virées guerrières, est en train de diviser l'extrême droite profondément entre ceux qui soutiennent Trump et ceux qui s'y opposent. Il y a quand même une césure, un fossé à l'extrême droite entre ces deux bords.

Alors qu'au contraire, en même temps que ça divise les amis de Trump, ça fédère ses ennemis. Michel Cotta, vous voulez répondre d'un mot ? C'est vrai que l'énervement contre Trump amène effectivement à se dire, après tout, la guerre avec la Russie. Est-ce que c'est normal ? Bon, je vois bien. Mais je vois quand même l'énorme différence sur le monde international que recherche Jean-Luc Mélenchon et sur l'international tel que le souhaitent et le centre et les socialistes. Et là, oui, il y a peut-être des convergences qui progressent. Mais enfin, sur le fond, ils sont quand même tout à fait radicalement en désaccord, y compris sur l'OTAN, sur beaucoup de choses.

Et deuxièmement, ce que je veux dire aussi, c'est que quand vous dites que face à certaines élections, effectivement, les élections municipales ou législatives, les Insoumis ont été plus souvent élus lorsqu'ils étaient en bagarre avec le Rassemblement National. Mais je vous rappelle qu'il y avait un mot d'ordre à l'époque qui est lancé par Gabriel Attal et qui a été le front républicain tout sauf le Front National. Aujourd'hui, je ne suis pas sûre qu'il n'y ait pas le risque pour Mélenchon d'un Front National à l'envers, d'un Front Républicain à l'envers, qu'il soit tout sauf Mélenchon. Et ça, c'est son risque.

Et je crois qu'on ne peut pas le mépriser parce qu'au fond, il y a deux personnages dans Mélenchon. On le voit très bien. Il y a le trotskiste qui va jusqu'au bout, qui a été élevé comme ça, qui sait organiser les choses, qui sait organiser une campagne, qui sait très bien comment on distribue des tracts et comment on fait un parti. Et puis, celui qui, effectivement, cherche des voix sur sa gauche. Et j'ajoute qu'il a un talent fou et un talent d'exposition rare dans la vie politique aujourd'hui. Je ne mets pas... Il y a quelques années... C'est un dernier grand... Il y avait d'autres orateurs. C'est un dernier grand orateur politique.

Et il suffit de l'entendre pour se dire qu'on comprend, comme entre le début et la fin de sa campagne, il progresse toujours.

27:39
Présentateur

Raphaël Yorca, que nous dirait le paradoxe d'un candidat massivement rejeté par les Français qui passerait le second tour.

27:44
Invité

C'est effectivement tout l'enjeu et toute la question et de savoir que va-t-il se passer dans l'éventualité d'une accession au second tour. Et moi, ce qui m'a beaucoup frappé, peut-être d'un premier point, c'est que lui-même parle beaucoup du second tour. Ce qui n'était pas exactement le cas de ses précédentes déclarations de candidature. Alors, c'est bien sûr une façon de balayer d'un revers de la main ses concurrents à gauche. D'ailleurs, Michel Cotta lui disait tout à l'heure, il a des paroles peu amènes envers le Parti Socialiste qui est réduit à son score familique de la présidentielle en faisant fi totalement de ses scrutins municipaux européens depuis.

Mais c'est aussi, et d'abord, une façon d'adresser peut-être l'un des principaux reproches tactiques que l'on adresse à Jean-Luc Mélenchon qui serait, selon la formule, le pire candidat de gauche pour le second tour. Et alors, là, je m'appuie sur des... Enfin, la critique qui est adressée à Jean-Luc Mélenchon s'appuie sur des projections de second tour qui, depuis deux ans, donnent un rapport... Alors, avec toutes les précautions d'usage qu'il y a envers les sondages, etc., évidemment, mais en gros, le rapport de force c'est Bardal-Le Pen deux tiers, 66%, et Mélenchon à 33%. Pour rappel, ça n'a pas toujours été comme ça.

Et je tiens à le souligner à nos auditeurs parce que je suis allé regarder le sondage BVIA d'avril 2017, donc il y a exactement dix ans, donc c'était la deuxième candidature avec son présidentiel de Jean-Luc Mélenchon. À la veille du premier tour, Jean-Luc Mélenchon a été donné gagnant face à Marine Le Pen 60-40. Il était même donné gagnant face à François Fillon 58-42. Donc ce qui s'est quand même passé en dix ans, c'est que le rapport de force entre le leader insoumis et le candidat de l'extrême droite s'est totalement renversé. Ça, c'est le premier point.

Le deuxième point, c'est quelque chose qu'on retrouve beaucoup du côté des insoumis, c'est une sorte de mythologie, alors qu'il y a ces éléments de vérité, qui est celle de la remonte-tada. C'est-à-dire que l'élément de l'engagement qui est martelé ces derniers jours, c'est de dire, regardez, il y a exactement cinq ans, un an avant le premier tour, nous étions donnés à 20 points de Marine Le Pen. Résultat des courses, on a fini à un petit point, c'est les fameuses 400 000 voix que vous mentionnez Michel Cotta tout à l'heure. Alors, peut-être quelques éléments pour essayer d'objectiver la chose très rapidement. Cette évolution de la popularité.

Alors, popularité ne veut pas dire vote, mais je pense qu'elle dit beaucoup et je suis allé regarder le tableau de bord des personnalités de l'IFOP qui adresse, mois après mois, le calcul, l'évolution de la popularité. Peut-être, alors j'ai mille chiffres sous les yeux, je vais juste en dire un mot. Très rapidement,

29:52
Présentateur

parce qu'il faut qu'on passe à notre deuxième thème, Raphaël.

29:54
Invité

Il n'a pas toujours été l'homme politique le plus détesté de la France. En 2012, c'était la dixième personnalité politique préférée des Français avec un score d'agrément de 57%. En 2007, tenez-vous bien, j'ai été moi-même surpris, à la veille du premier tour, il culmine à 68% d'ominiens favorables. C'était le premier homme politique préféré des Français dépassant Juppé, dépassant Macron. Donc, je veux juste en rester là. C'est-à-dire qu'il y a quand même, tout se passe comme si rien n'avait bougé. En réalité, beaucoup de choses ont bougé. Il est capable de redresser la barre. La question, c'est qu'il part de beaucoup plus bas.

Non pas parce que son socle est plus ferme, effectivement, il part de beaucoup plus bas en termes de popularité et de souhait de victoire.

30:30
Présentateur

Et il s'est passé beaucoup de choses aussi depuis. On pourrait parler des perquisitions, de l'affaire Catenin, du 7 octobre. Mais bon, on aura d'autres occasions pour parler de ça. Merci à tous les quatre. On passe à la deuxième partie de l'Esprit Public.