Nos révélations sur Jordan Bardella - Édition spéciale
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Attaque 85 %Défensif 15 %
Questions et réponses
Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)
- 1:44OuverteRéponse directe
Pouvez-vous nous expliquer le contenu de votre enquête sur Jordan Bardella ?
- 2:30OuverteRéponse directe
Ces écrits antisémites sont-ils isolés ou systématiques ?
- 3:57OuverteRéponse directe
Quel rôle a joué Alain Soral dans l'idéologie de Bardella ?
- 6:47OuverteRéponse directe
Quels liens existe-t-il entre Bardella et des cadres actuels du RN ?
- 8:12OuverteRéponse directe
Quelle a été la réaction de Bardella face à ces révélations ?
- 10:21RelanceRéponse directe
Pourquoi le RN nie-t-il ces écrits et attaque-t-il Mediapart ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 2:30?Fait
« « Ce ne sont pas du tout quelques propos isolés. Ce que vous révélez, ce sont donc des écrits qui relèvent d’un antisémitisme qu’on pourrait qualifier d’obsessionnel » »
- 5:21?Fait
« « Pierre Moscovici, ministre de l’Économie, qui veut venger Moïse en sauvant les entreprises françaises » »
- 6:47?Fait
« « On s’est procuré des dizaines de mails internes à la fédération de Jordan Bardella à l’époque » »
- 11:10Jordan BardellaFait
« « Je n’y crois pas du tout. Je ne peux pas être plus claire que ça. — C’est pas un sujet ? — C’est pas que c’est pas un sujet, c’est que c’est une dinguerie. » »
- 11:54Jordan BardellaFait
« « J’ai évidemment missionné mon avocat, qui a déposé une plainte en diffamation. Ça ressemble à une opération de barbouzerie. » »
- 40:37?Fait
« « Il écrit : « La politique, c’est de la com’ », et il en parle, de cette nécessité de cacher. » »
Temps de parole
- ?100 %
≈ 0 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).
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Salut et bienvenue sur Mediapart. Ces propos sont parfaitement délirants. Ils ne sont pas les miens. Je n’y crois pas du tout. Je ne peux pas être plus claire que ça. — C’est pas un sujet ? — C’est pas que c’est pas un sujet, c’est que c’est une dinguerie. Tout nier en bloc pour contenir l’onde de choc : Mediapart a révélé hier les écrits antisémites de Jordan Bardella. Une enquête dévastatrice pour le patron du RN, celui qui est censé devenir le Premier ministre de Marine Le Pen en cas de victoire en 2027. Une preuve de plus que, du FN au RN, le parti d’extrême droite n’a pas changé. On va revenir sur le fond de cette enquête, le fruit d’un travail de plusieurs mois, documenté et sourcé, que vont vous détailler les journalistes qui l’ont menée,
revenir aussi sur les propos gravissimes qu’elle révèle, la violence des attaques qu’elle suscite contre Mediapart et la portée qu’elle pourrait avoir sur cette campagne. Bienvenue dans « À l’air libre ».
Cette émission est disponible en replay sur YouTube et sur les différentes plateformes de podcast. Elle ne pourrait pas exister sans vos abonnements, donc si vous le pouvez, abonnez-vous à Mediapart. Avec nous aujourd’hui, les deux journalistes de Mediapart qui ont réalisé cette enquête sur Jordan Bardella. Alexandre Berteau, bonjour. Tu es journaliste au service politique de Mediapart et spécialiste des extrêmes droites. Antton Rouget, également coauteur de cette enquête, tu es journaliste au pôle Enquêtes de Mediapart et tu travailles entre autres sur la probité des élus. Youmni Kezzouf, tu es journaliste à Mediapart également au service politique. Toi aussi, tu suis les extrêmes droites avec Alexandre. Et puis Lénaïg Bredoux, tu es codirectrice éditoriale de Mediapart,
où tu as aussi longtemps dirigé le service politique. Merci à vous quatre d’être là aujourd’hui. « Jordan Bardella face à ses écrits antisémites », c’est le titre de votre enquête qui a été publiée hier. Vous avez mis la main sur des messages rédigés par le président du RN entre 2013 et 2015, et voici ce qu’il a écrit, je cite.
Ou encore à propos des ministres sous le quinquennat de François Hollande...
Tout ça, ce ne sont pas du tout quelques propos isolés. Ce que vous révélez, ce sont donc des écrits qui relèvent d’un antisémitisme qu’on pourrait qualifier d’obsessionnel et à l’époque où Jordan Bardella était jeune militant, puis devient président de la fédération du RN, du FN à l’époque, en Seine-Saint-Denis. Oui, à l’époque de ces messages, ça fait déjà un an et demi qu’il s’est engagé au FN, alors effectivement, très jeune à l’époque, mais il a entre 17 et 18 ans et les très nombreux messages qu’on s’est procurés montrent un peu l’environnement idéologique dans lequel il s’est construit, dans lequel il s’est politisé et qui est en l’occurrence un antisémitisme vraiment compulsif, obsessionnel. Il reprend tous les clichés antisémites traditionnels,
on l’a vu : les banques, les médias, le « nouvel ordre mondial ». Il relaie des thèses conspirationnistes qui circulent beaucoup à l’époque, notamment l’idée que le 11-Septembre aurait été perpétré par le Mossad, que les marques du halal seraient détenues par des Juifs. On voit vraiment que c’est une obsession chez lui et, par ailleurs, qu’il consulte beaucoup de contenus. On sent que c’est quelque chose de très construit et qu’il pense à 100 %. Et d’ailleurs, ça ne vient pas de nulle part. Votre enquête montre aussi, Antton, que c’était un grand admirateur d’Alain Soral, qui est un idéologue antisémite
et qui, à l’époque de ces écrits, avait déjà été condamné. En fait, je pense que c’est hyper important de mesurer le bain idéologique dans lequel baignent ces écrits-là, parce qu’il peut y avoir un effet un peu dissonant aujourd’hui. D’ailleurs, la communication du RN joue beaucoup là-dessus : « Comment notre cher Jordan Bardella, si propre sur lui, en costume cravate, avec rien qui dépasse, aurait pu écrire de nulle part des choses pareilles ? » C’est un peu... « On n’y croit pas », c’est la défense du RN. Or, quand on fait un flashback sur ces années-là, en réalité, Alain Soral, il est encore très proche idéologiquement de ce qu’est le Front national.
Aujourd’hui, c’est un idéologue, un essayiste, qui est, par ailleurs, en cavale, qui n’est plus en France, qui a énormément perdu d’influence, mais au début des années 2010, Égalité & Réconciliation, qui est le mouvement qu’il a créé et qu’il dirige, compte 13 000 adhérents, jusqu’à 13 000 adhérents, donc c’est absolument considérable, et il a une influence déterminante sur YouTube. Ça va être un influenceur avant l’heure, antisémite, qui va abreuver de ses théories conspirationnistes toute une génération militante, notamment au Front national de la jeunesse, où Jordan Bardella fait ses armes. Ce qui est fascinant dans les messages,
c’est que parfois, il y avait même des éléments bruts qu’on peinait, avec Alexandre, à comprendre, en fait. C’était tellement fou. Par exemple, le commerce halal qui est détenu par des Juifs, Pierre Moscovici, ministre de l’Économie, qui veut venger Moïse en sauvant les entreprises françaises... En fait, ça paraît tellement délirant, et à chaque fois, on s’est replongés dans cette époque-là et c’était des lignes de force du discours d’Alain Soral, qui a en fait une grille d’analyse de la société française et du monde en général qui est assez simple, qui est : « les Juifs veulent dominer l’ensemble des peuples du monde ». C’est vraiment la grille de lecture soralienne, et Jordan Bardella s’inscrit pleinement là-dedans,
à un moment où Alain Soral vient de quitter le Front national. Il a été... Les ponts ont été rompus en 2009, mais avant ça, il était membre de la direction du Front national période Jean-Marie Le Pen, et Marine Le Pen amorce, dans une stratégie tactique, simplement, vis-à-vis de l’opinion publique, un détachement vis-à-vis d’Alain Soral, mais ses idées continuent à infuser auprès de Jordan Bardella et de tant d’autres. Justement, pas que de Jordan Bardella. Ce qu’on voit dans votre enquête, c’est qu’en fait, à ces côtés à cette époque, il y a par exemple François Paradol, qui est son actuel directeur de cabinet, d’autres qui l’entourent encore aujourd’hui. En fait, c’est tout un écosystème qui s’échange tous ces messages antisémites, conspirationnistes.
Oui, effectivement, on s’est procuré des dizaines de mails internes à la fédération de Jordan Bardella à l’époque, donc en Seine-Saint-Denis, et notamment, on s’est rendu compte, on a pris conscience, en tout cas, du rôle important qu’avait un cadre local de cette fédération qu’on a appelé Laurent G dans l’article, qui joue une sorte de rôle de formation doctrinale auprès des militants frontistes de Seine-Saint-Denis et qui envoie en permanence, qui inonde de mails les militants avec des recommandations de lecture complotistes, antisémites, négationnistes de tout un tas d’auteurs, qui sont pour certains interdits. On peut penser à Lucien Rebatet,
de façon plus contemporaine, Vincent Reynouard aussi qui est cité, Hervé Ryssen. Et dans ces mails-là qu’on s’est procurés, il y a dans les destinataires, effectivement, François Paradol, qui est aujourd’hui le directeur de cabinet de Jordan Bardella, dont on avait déjà révélé il y a quelques mois, qu’il avait fait partie de cette mouvance soralienne, adhérent d’Égalité & Réconciliation, et Donatien Véret, qui est un des membres influents du cabinet de Jordan Bardella. Donc c’est intéressant de voir que ces gens-là l’ont suivi aujourd’hui et qu’eux aussi se sont politisés dans cette mouvance-là qui était vraiment hyper influente à l’époque. Il y a autre chose dans votre enquête, qui a été moins repris par la presse, mais qui est tout aussi grave,
c’est l’islamophobie assumée de Jordan Bardella aussi à cette époque-là, et celle de son entourage aussi, et à l’époque, il prend une décision qui est celle d’exclure un militant parce qu’il s’est converti à l’islam. Oui, donc on est dans la fédération de Seine-Saint-Denis, qui est une petite fédération. Les scores électoraux du FN sont quand même compliqués en Seine-Saint-Denis, dans un grand département, et effectivement, en 2014, alors que Jordan Bardella a pris la présidence de la fédération... Il a une ascension éclair au sein du parti. Il adhère en 2012. 2013-2014, il prend la tête de la fédération. 2015, il sera élu au conseil régional. Et donc, éclate une polémique à ce moment-là,
qui est d’ailleurs racontée dans la presse locale à ce moment-là, parce que des adhérents du Front national apprennent que l’un de leurs jeunes militants, qui était prometteur, s’est converti à l’islam et ne l’a pas dit. Et donc, ça va créer, et ça, c’est dans les mails que l’on voit, un émoi considérable au sein de la fédération, avec une ligne portée par un certain nombre de militants qui est de dire : « C’est incompatible. On ne peut pas garder cette personne au sein du parti. » Et la décision de Jordan Bardella, nouveau dirigeant de la fédération, sera effectivement de prendre le parti de ces militants-là
et d’écarter le converti. Et ce qui est intéressant, c’est que, par exemple, on voit dans les échanges qu’une militante très virulente contre le jeune qui s’est converti à l’islam, qui se déclare elle-même islamophobe, qui dit que l’islam est une secte, elle, en fait, reste en fonction et sera même candidate officielle du Front national dès les départementales suivantes de mars 2015. On est très loin de l’image très lisse que voudrait se donner le Rassemblement National, et justement parce que ces faits sont graves et qu’on ne peut plus parler de « brebis galeuses »,
puisque cette fois, il s’agit du président du parti lui-même, l’enquête de Mediapart, évidemment, est attaquée frontalement par le RN, qui a choisi, on l’a dit, de tout nier en bloc, et la première réaction, ça a donc été celle de Marine Le Pen. Hier, lundi, au moment où on publie cette enquête, elle est en pleine déambulation au salon du bâtiment quand Mediapart l’interpelle, et là, elle semble découvrir l’information quand elle est interrogée par notre équipe de journalistes Laura Wojcik et Fabien Recker.
Le soir même, sur CNews, face à Pascal Praud, Jordan Bardella nie tout. Il dénonce des faux et annonce porter plainte contre Mediapart. Ces propos sont parfaitement délirants. Ils ne sont pas les miens. J’ai évidemment missionné mon avocat, qui a déposé une plainte en diffamation. Ça ressemble à une opération de barbouzerie. Soit Mediapart en est à l’origine, et vous avez raison de rappeler que cela ne s’appuie sur rien au moment où on se parle, et à ce moment-là, c’est extrêmement grave, soit Mediapart se fait enfumer par des gens qui ont un intérêt à cette opération de déstabilisation,
et c’est encore plus grave. Et ce matin, à l’Assemblée nationale, avec Marine Le Pen à ses côtés, il a lancé une charge violente contre Mediapart. Mediapart a déjà été condamné pour diffamation. Ce média est un journal d’extrême gauche composé de fanatiques qui useront de tous les moyens, y compris les plus déloyaux, pour nous empêcher de gagner l’élection présidentielle. Ils sont dans une guerre qui est une guerre totale. À ses côtés, Marine Le Pen lui a assuré une confiance absolue malgré la gravité de nos révélations. Jordan l’a dit, nous avons, et lui, et moi, enfilé nos costards en kevlar, parce que là, c’est du lourd, là, qui tombe,
et j’avoue que la manipulation est légère comme un congrès de charcuterie. Cette très pénible affaire va nous permettre de démontrer et de révéler peut-être à ceux qui ne le savent pas le vrai visage de ce média, le vrai visage de ceux qui le conçoivent, les vrais objectifs qui sont les leurs et qui n’ont rien à voir avec un objectif journalistique, les violations déontologiques qui sont les leurs. Voilà. Maintenant, c’est à Mediapart, je crois, qu’il va falloir dire d’enfiler son costard en kevlar. Lénaïg, il y a beaucoup de choses dans ces attaques.
En gros, le RN dit que Mediapart n’est pas un média fiable, que nos documents sont des faux et qu’on a d’ailleurs... On aurait d’ailleurs déjà été condamnés en diffamation. Il y a d’abord beaucoup d’éléments de langage. On y est habitués, ici. Très souvent, quand des responsables politiques sont mis en cause par des enquêtes journalistiques, ils ont tendance à essayer de les éteindre et de les étouffer en multipliant les mises en cause de la presse. C’est toujours plus facile de s’attaquer au messager plutôt que de répondre sur le fond. Mais si on met de côté ces éléments de langage habituels, il faut quand même entendre la gravité des propos qui sont tenus par Jordan Bardella et Marine Le Pen, parce qu’on voit bien, depuis hier,
depuis la « dinguerie » citée par Marine Le Pen hier après-midi, jusqu’à la conférence de presse qu’elle a tenue ce matin à l’Assemblée nationale... Je dis bien à l’Assemblée nationale. On est donc dans l’enceinte du Parlement français. On a une candidate à l’élection présidentielle, assise entre Éric Ciotti et Jordan Bardella, qui dit qu’un média doit se doter d’un costard en kevlar, c’est-à-dire la matière dont sont faits les gilets pare-balles. C’est clairement, pour moi, des propos d’une immense gravité qu’il ne faut pas du tout banaliser, parce que, vraiment, ce sont des propos qui sont graves, qui sont dangereux, qui sont dangereux pour la démocratie, parce que, en réalité, c’est une forme de menace sur la presse, sur le droit à l’information,
sur la capacité de la presse à publier des informations, à révéler des faits et donc à informer le public. Encore une fois, on le dit souvent à Mediapart, ce n’est pas une affaire de corporation, ce n’est pas une affaire de journalistes. C’est vraiment une affaire qui nous concerne tous et toutes. C’est-à-dire que quand elle tient des propos aussi graves sur un journal, c’est en fait la liberté d’information de tous les citoyens et toutes les citoyennes de ce pays qui est en question, donc il ne faut surtout pas le banaliser. Par ailleurs, ils mettent en cause Mediapart. Les termes d’ « officine », de « barbouzerie », on a un peu l’habitude, malheureusement. Voilà. Mediapart a souvent été accusé
par l’extrême droite en ces termes. D’ailleurs, puisque, Samia, tu évoquais les procédures judiciaires, je rappelle quand même que l’extrême droite a multiplié les procédures judiciaires contre Mediapart, car ce n’est pas la première enquête que nous publions sur le sujet. De toutes les plaintes de l’extrême droite, quelles qu’elles soient, que les dirigeants du parti, le parti, des cadres intermédiaires ou des proches ont déposées, aucune, je dis bien aucune, n’a abouti à une seule condamnation en diffamation. C’est vraiment important de le rappeler. Contrairement à ce que disent les cadres du RN — à longueur de plateaux. — Tout à fait. Pour être tout à fait précise, depuis sa création en 2008, Mediapart a publié environ 7 700 enquêtes, donc c’est un grand nombre d’enquêtes.
Des plaintes en diffamation ont conduit à environ 350 procédures pénales. Sur ces 350 procédures pénales environ, nous n’avons été condamnés que cinq fois définitivement. La dernière condamnation définitive remonte à 2013. On a été condamnés depuis, en 2025, mais on a fait appel de cette condamnation. Cette condamnation n’est pas définitive. Il y a cinq condamnations définitives, dont la dernière remonte à 2013, et aucune de ces cinq condamnations définitives ne concerne un seul responsable politique d’extrême droite ou d’autre obédience. Je le dis, c’est important, parce que cette capacité à retourner le stigmate pour espérer s’en sortir
est vraiment une diversion insupportable. C’est important de le rappeler. Tu parles de toutes les enquêtes qu’on a déjà publiées sur Mediapart. Des enquêtes sur l’extrême droite, Youmni, tu en as publié plein. Ce qu’on voit, c’est que, à chaque fois, c’est la même stratégie qui revient, la même stratégie de défense, et en fait d’attaque, du Rassemblement national qui consiste à décrédibiliser Mediapart — plutôt qu’à se défendre sur le fond. — Bien sûr, c’est une stratégie. Lénaïg a raison de le rappeler. C’est une stratégie d’intimidation. Elle concerne Mediapart et l’ensemble des journalistes qui travaillent sur l’extrême droite. On a publié, avec les sociétés de journalistes de plusieurs médias nationaux et locaux, une tribune, pas plus tard que cet après-midi,
pour apporter notre soutien à nos confrères du journal L’Indépendant, journal local du sud-ouest, qui sont affichés publiquement et dont les noms sont jetés en pâture par le maire Rassemblement national, Christophe Barthès, parce qu’ils font leur travail, parce qu’ils enquêtent sur les pratiques du maire, parce qu’ils révèlent des informations que la mairie voudrait ne pas voir sortir. Donc le maire a une capacité d’intimidation qui n’a qu’un seul but : empêcher les journalistes de continuer à travailler. Ce sont les mêmes stratégies qui sont mises en place avec des sabots énormes par Marine Le Pen et Jordan Bardella, ce matin, à l’Assemblée nationale, et qui doivent inquiéter toute la presse, tous les journalistes et tous les citoyens,
puisqu’elles n’ont qu’un seul but : que les journalistes s’autocensurent et s’empêchent de travailler sur ces gens-là, de révéler leurs méthodes, de révéler leurs propos, de révéler leur passé, de révéler leur présent. Ce n’est que leur seul but. Et il y a aussi des tactiques qui consistent à décrédibiliser Mediapart. Ce matin, dans la séquence un peu folle de cette conférence de presse de Jordan Bardella et Marine Le Pen, tu le disais, en plus, au sein de l’Assemblée nationale, Jordan Bardella disait même avoir retrouvé des articles accusant Éric Zemmour d’accusations sexuelles qui n’ont jamais été prouvées. Des articles qui viendraient de Mediapart. Il doit être abonné à Mediapart. Effectivement, Mediapart a publié plusieurs enquêtes concernant Éric Zemmour en 2021 et en 2022,
portant sur des accusations de violences sexuelles de huit femmes différentes. C’était un travail que l’on avait mené pendant plusieurs mois avec mes collègues. Voilà. Encore une fois, des témoignages recoupés. On en avait même publié plusieurs en vidéo, parce que plusieurs de ces huit femmes avaient accepté de témoigner en vidéo dans notre enquête. Éric Zemmour, à l’époque, était candidat à la présidentielle. On l’a peut-être oublié. J’imagine que c’est pour ça que Jordan Bardella exhume cet exemple parmi tant d’autres. Éric Zemmour avait démenti en bloc, mais il n’avait absolument jamais porté plainte en diffamation. Il n’y a jamais eu de procédure contre Mediapart, contre ces enquêtes. Encore une fois, ce sont des diversions. C’est intéressant, parce qu’ils ont cité deux exemples,
les cadres du Rassemblement national, depuis hier. Ils ont cité l’exemple d’Éric Zemmour, faisant l’objet d’enquêtes de presse recoupées et vérifiées, n’ayant fait l’objet d’aucune condamnation en justice. Un autre exemple, c’est l’exemple de François Fillon. C’est un bon exemple également, si je peux me permettre, qu’ils donnent. « Regardez, c’est une nouvelle opération de déstabilisation, comme celle visant François Fillon en 2017. » Rappelez-vous, en 2017, François Fillon est le favori, un des favoris de l’élection présidentielle en représentant la droite, et Le Canard enchaîné fait une première révélation, qui sera suivie de beaucoup d’autres, révélant l’emploi fictif de son épouse Penelope à l’Assemblée nationale. Cette révélation est déflagratoire dans la campagne électorale.
Elle a eu effectivement une grosse incidence sur la campagne de François Fillon, puisqu’il s’est maintenu. Mais que s’est-il-passé ? François Fillon a été définitivement condamné par la justice pour l’emploi fictif de Penelope Fillon. C’est là que les exemples que prend le Rassemblement national... Ils disent : « Regardez, la presse essaye de truquer le jeu présidentiel, le jeu politique, le jeu électoral. Ce sont des ennemis de la démocratie. » Derrière, c’est ça, la petite musique. Ces exemples portent en réalité sur des enquêtes dont l’intérêt public et l’intérêt général ont été démontrés jusque dans l’enceinte judiciaire. Ça montre bien toute l’hypocrisie du Rassemblement national. Il y a l’autre grand argument du Rassemblement national.
C’est que Mediapart n’a pas publié les documents, alors il n’y a aucune preuve, selon eux. Ce serait des faux grossiers. Ce qui serait intéressant, c’est que vous puissiez nous expliquer comment vous avez travaillé sur cette enquête, parce que ce n’est pas juste deux SMS qui sont arrivés dans vos portables vendredi, à deux jours de la publication. Alex, est-ce que tu peux nous raconter, par exemple, le temps que ça prend, sur quel genre de documents vous avez travaillé et ce qui prouve que votre enquête est solide ? Oui. C’est vrai que, quand on écoute Jordan Bardella, on comprend qu’il essaye de défendre l’idée que, 18 ans après sa création, Mediapart pourrait publier des informations aussi retentissantes sur la base d’aucun élément. Il dit : « Un article qui ne repose sur rien. »
En réalité, c’est beaucoup plus simple et classique. Comme pour chaque enquête, on a récolté des informations, des documents. On les a recoupés, vérifiés. On s’est assuré qu’ils avaient un intérêt public général. Je crois que le fait qu’un potentiel Premier ministre ait baigné dans un environnement antisémite aussi nauséabond est une information légitime pour le public.
On peut complètement s’expliquer. On aime bien, à Mediapart, s’expliquer sur nos façons de travailler. Pendant des mois, avec Antton, depuis la fin du printemps, on a récolté beaucoup d’éléments. On a mené des entretiens avec beaucoup de témoins directs de cette période de construction politique de Jordan Bardella. On a notamment récolté plusieurs types de matériaux, des dizaines de mails à boucle, notamment des boucles avec une diffusion assez large, des mails dans une diffusion plus restreinte et beaucoup de messages privés envoyés par Jordan Bardella lui-même, qu’on a pu authentifier de façon numérique, technique, incontestable. Je pense que c’est important de dire aussi
qu’on n’aurait pas publié cet article sans être en possession de ces documents qu’on a aujourd’hui au journal. Justement, une question revient beaucoup dans les médias : « Pourquoi Mediapart ne publie pas directement ces documents ? » En fait, ce n’est pas aussi simple que ça, Antton. Je pense que c’est très intéressant et très important de faire ce travail, d’avoir le temps de le faire et de l’expliquer. Ça rejoint la fonction sociale d’un journaliste ou d’une journaliste, qui est de publier des informations qui intéressent le débat public. En l’occurrence, c’est les questions qu’on se pose au quotidien. Est-ce que ça intéresse le débat public de savoir que Jordan Bardella a notamment écrit ces messages-là ? De toute évidence, oui, quand on voit les réactions,
y compris la riposte du Rassemblement National qui a compris la gravité de cette information, sur tout ce que ça dit de leur histoire, de leur hypocrisie, etc. Nous, notre fonction, ce n’est pas de livrer des documents au public. C’est de publier des informations qui peuvent être recoupées par différents moyens, soit des témoignages, soit des documents de différentes natures, avec un enjeu, pour nous, qui est à la fois d’avoir une information fiable, vérifiée, précise à 100 %... On n’y va pas à 99,999, en se disant : « Il y a un petit risque, mais ça passe. » On y va quand on est en béton armé, surtout, évidemment, sur ce type de terrain-là.
On y va aussi avec un souci qui est l’enjeu de la protection de nos sources, parce que les informations auxquelles on a eu accès...
Ces accès-là ont été débloqués par des personnes que nous avons rencontrées. Il y a d’abord un travail humain. Ça, c’est intéressant. Ce n’est pas des envois de mails, on ne sait pas d’où, une semaine avant, etc. En fait, il y a tout un travail, y compris d’accompagnement, de discours, de dialogue, qui permet in fine, parfois au terme de processus d’entretien, de récupérer des matériaux qui viennent corroborer les informations qu’on a pu obtenir au cours de ces entretiens. Nous, notre tâche première, lundi, au moment de la publication, c’est de révéler les informations. Qu’est-ce qu’on a fait ? On a pris attache, évidemment, avec toutes les personnes concernées par notre enquête pour les confronter à ces informations,
partant du principe qu’elles avaient peut-être des éléments d’éclairage intéressants à nous raconter. Par exemple, Jordan Bardella aurait pu, on peut l’imaginer, s’expliquer et dire : « Je vais vous raconter dans quel contexte c’était. » Un an plus tôt, Caroline Parmentier, actuelle vice-présidente du RN, avait adopté cette stratégie-là. Elle n’avait pas remis en cause nos révélations sur des écrits antisémites, homophobes, islamophobes. Elle l’avait tenté. Après, chacun est juge de voir si ces éléments de réponse sont pertinents ou pas. Qu’est-ce qu’a fait Jordan Bardella ? Il a refusé toute idée de dialogue, de rencontre. Il n’a même pas cherché à comprendre quels étaient les éléments en notre possession. Moi, ça m’a plutôt étonné, de la même manière que ça m’a étonné
de découvrir que Marine Le Pen n’avait pas été prévenue. Ça, c’est sans doute des petits réglages en interne qui n’ont pas été résolus à cette heure. Mais en tout cas, notre travail lundi, c’est de révéler des informations et de faire face au démenti de Jordan Bardella. Aujourd’hui, on est dans quelle situation ? En fait, l’axe de la discussion, il a varié depuis notre première publication, Jordan Bardella expliquant que nous sommes l’instrument d’un complot, voire des comploteurs. Eh bien, nous sommes dans une position où nous allons devoir avancer des éléments prouvant la véracité de ce que nous avons raconté. Ce matin, il a annoncé une plainte pour faux et usage de faux
en cours de rédaction par son équipe d’avocats. J’espère vraiment qu’ils vont travailler parce que d’une certaine manière, on a hâte d’aller aussi sur le terrain judiciaire pour qu’il y ait des confirmations de notre travail. Là, on est dans un entre-deux qui, par ailleurs, peut susciter des questionnements légitimes. Moi, je comprends les personnes qui voient Jordan Bardella avec une force de conviction, hier, sur CNews, ce n’était pas tout à fait ça, mais ce matin un peu plus avec Marine Le Pen et Éric Ciotti, et qui disent : « Il a l’air vraiment sûr de lui. » Là, on est dans l’entre-deux où du coup, nous, on continue à cheminer dans l’idée évidemment de publier le maximum d’éléments, toujours dans le souci de la protection de nos sources,
visant à démontrer de manière implacable que ces écrits ont bien existé, qu’ils n’ont pas été trafiqués, qu’ils n’ont pas été antidatés, qu’ils sont bien écrits par Jordan Bardella, et on va en faire la démonstration parce que c’est aujourd’hui ça qui est en discussion. Donc à un moment donné, effectivement, vous allez apporter ces preuves, mais ça prend du temps parce qu’une enquête, ça ne se fait pas comme ça, d’un coup. Il y a des étapes, il y a la protection des sources à assurer. C’est pour ça, en fait, finalement, que tout ça se fait par étapes ? Oui, et ce qui permet... Encore une fois, je pense qu’Antton a raison, ça suscite des questions entendables, ce qui permet, là, pendant ce laps de temps où, effectivement, on n’est pas allés plus loin dans la démonstration,
à Jordan Bardella et au RN de donner l’idée qu’on serait des « faussaires », des « barbouzes ». Je crois que c’est les termes qui sont employés. Mais voilà, comme tu le disais, on chemine, et en fait, on va continuer de faire notre travail. Juste, je pense qu’il faut bien rappeler, au-delà de ce qu’Alexandre et Antton viennent de dire, qu’il ne faut pas non plus que ça vienne détourner l’attention de la gravité de ce qui est présent dans l’enquête publiée hier. Je dis ça juste parce que vraiment... On l’a vu plusieurs fois dans des enquêtes de Mediapart, mais dans d’autres, je vais prendre des exemples d’enquêtes de Mediapart où, plutôt que de s’intéresser au fond des révélations qui étaient publiées, on s’intéressait sur la question de savoir
qui étaient les sources, où étaient les preuves. Ça, on l’a énormément connu avec l’affaire Jérôme Cahuzac, du nom de ce ministre du Budget socialiste, qui avait donc un compte en Suisse alors qu’il prétendait lutter contre l’évasion fiscale. Une affaire révélée par Fabrice Arfi au début du quinquennat de François Hollande. On a eu pendant des mois et des mois et des mois une seule interrogation : « Où sont les preuves ? Où sont les documents ? Mediapart fabrique des faux. » On l’a eu exactement des milliards de fois, j’exagère à peine, à propos de Nicolas Sarkozy. Je dis juste que le même schéma se met en place par moments. Effectivement, on doit, nous, faire la transparence sur la manière dont on travaille par rapport aux lecteurs et aux lectrices, par rapport au public qui est le nôtre
parce que, encore une fois, on est au service de l’intérêt général. Mais attention à ne pas participer nous-mêmes à l’opération de diversion de l’extrême droite et d’une partie des commentateurs, pas tous et toutes heureusement, mais une partie des commentateurs, qui voudraient, du coup, qu’on oublie la gravité des propos qui sont rapportés dans cette enquête qui a été publiée hier par Mediapart. Tu parles de gravité des propos, Lénaïg. Justement, il y a eu plein de réactions politiques. Il y en a eu beaucoup à gauche qui ont été assez unanimes, jusqu’à Marine Tondelier, qui appelle à la démission de Jordan Bardella. À droite et au centre, en revanche, ça a été plus timide, voire beaucoup plus timide. Oui, très timide, de fait. Alors, effectivement,
seulement quelques voix. Je pense à deux ministres : Aurore Bergé et Jean-Noël Barrot, ou même à Jean-François Copé ce matin sur RTL. Très timide. Je suis à demi surprise, pour être tout à fait honnête. Je pense qu’il y a une part d’attentisme liée à : « Où sont les preuves ? Attendons un peu la suite de ce que Mediapart ou d’autres confrères ou consœurs pourraient publier. » Donc une partie que je comprends de ce point de vue-là. Une partie qui ne m’étonne pas au sens où il ne faut pas oublier que l’entreprise de dédiabolisation menée par Marine Le Pen il y a 15 ans a été largement accompagnée par toute une partie du champ médiatique. Une partie de la presse, de la télé, de la radio a accompagné cette pseudo-dédiabolisation
que nous n’avons eu de cesse de dénoncer à Mediapart. Ça, c’est la première chose. Elle a été aussi accompagnée par toute une partie des responsables politiques, à commencer par le président de la République Emmanuel Macron. On n’a pas arrêté à Mediapart, notamment sous la plume d’Ellen Salvi et d’Ilyes Ramdani, de documenter comment Emmanuel Macron, depuis 10 ans qu’il est au pouvoir, n’a eu de cesse de faire des ponts avec l’extrême droite, d’installer Marine Le Pen comme son adversaire préféré, d’accepter l’agenda qu’elle fixait sur les thématiques, sur les sujets, sur la mise en cause des personnes musulmanes, de culture ou de confession musulmanes, qu’importe, en tout cas sur l’agenda raciste, en réalité, de l’extrême droite
validé par le chef de l’État depuis des années. On l’a vu encore au moment de la dissolution de l’Assemblée nationale il y a deux ans, considérant que finalement, ce n’était pas si grave s’ils arrivaient au pouvoir. Tout ça, on l’a largement raconté. Donc, leur faiblesse à réagir, en tout cas leur lenteur à réagir et la faiblesse de leur réaction ne m’étonnent pas du tout de ce point de vue-là. Je vais glisser, par exemple, que la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, n’a, à cette heure, toujours pas réagi sur un sujet quand même extrêmement important concernant... Ou alors avec une conférence de presse ayant eu lieu dans l’enceinte de l’Assemblée nationale ce matin, premièrement sur un sujet, l’antisémitisme,
qui, on le sait, la touche, la concerne et lui importe énormément. — Youmni ? — La présidente de l’Assemblée nationale qui, aux côtés du président du Sénat, Gérard Larcher, fait partie de ces gens qui ont accrédité la thèse et l’entreprise de dédiabolisation de Marine Le Pen et de Jordan Bardella, au point de les inviter en novembre 2023 à une marche contre l’antisémitisme après les événements du 7 octobre. La présence de Jordan Bardella et de Marine Le Pen à cette marche leur avait permis de marteler encore et toujours qu’ils étaient les alliés de leurs compatriotes juifs dans le pays, qu’ils étaient, je cite, le « bouclier des juifs de France ». Ils n’ont pas encore réagi à cette invitation. Ils ont invité quelqu’un, on l’a rappelé,
qui a tenu entre 2013 et 2014 des propos obsessionnellement antisémites à un niveau scandaleux. On n’a pas encore de réaction. Des réactions, en revanche, il y en a eu plein côté Rassemblement national. On a le sentiment d’une unanimité vraiment autour du chef du parti. Est-ce qu’en interne, cette unanimité, elle est vraie aussi ou est-ce que ça commence à créer des remous, ces révélations de Mediapart ? Marine Le Pen a un élément de langage qu’elle adore, qu’elle répète à longueur de temps, et à force de la pratiquer, on voit que plus elle le répète, plus, généralement, il y a un souci. C’est qu’elle a le « calme des vieilles troupes ». C’est son grand truc. On l’a vu très bien mis en scène
à l’Assemblée nationale au moment de la réunion de groupe. Quand Marine Le Pen et Jordan Bardella entrent ensemble dans la salle pour prendre la parole devant les députés, tous les députés présents et les sénateurs se lèvent et applaudissent pour montrer qu’ils sont au soutien absolu. Ils sont, d’ailleurs, tous au soutien pour relayer les propos scandaleux de Marine Le Pen et de Jordan Bardella et les attaques contre Mediapart. En réalité, ils ne sont évidemment pas du tout sereins, pour la simple et bonne raison qu’ils sont très inquiets par ces révélations. Marine Le Pen l’a dit elle-même, ce sont ses mots : « Là, c’est du lourd. » C’est elle qui le dit, ce n’est pas nous. Par ailleurs, on voit déjà poindre sous la plume de confrères et de consœurs
des éléments sur le fait que par exemple, les proches de Marine Le Pen n’avaient pas été mis au courant, d’après notamment Le Parisien hier, de l’imminence de cet article déflagratoire. Jordan Bardella, lui, il était au courant puisqu’on l’a évidemment contacté pour avoir ses réactions. Par ailleurs, le Rassemblement national est depuis des semaines lancé, avec le concours d’une partie de la presse financée par Vincent Bolloré, dans une grande et nauséabonde, il faut bien le dire, chasse aux sources pour débusquer les sources des journalistes « d’extrême gauche », je mets les guillemets autour de leur terme, de Libération, de Mediapart, qui en veulent au Rassemblement national.
Donc on voit s’agiter un climat de chasse à la source, de chasse à la taupe, mis en scène, qui, là encore, il faut le rappeler, n’a qu’un seul et unique objectif, qui est d’intimider et d’empêcher les journalistes de travailler correctement. Antton l’a rappelé, la protection des sources, c’est notre alpha et notre oméga. On ne tient que grâce à ça. On ne vit que grâce à ça. On ne peut publier des informations que grâce à ça. C’est notre bien le plus précieux autour de cette table, mais celui de tous les journalistes qui travaillent correctement sur quelque sujet que ce soit. Cette chasse aux sources et ces attaques, elles sont aussi nombreuses parce que ça menace. On l’a déjà dit et raconté à Mediapart, mais là, c’en est encore une révélation de plus.
Ça raconte, en fait, tout simplement l’ADN de ce parti. Le FN, le RN, en fait, s’est toujours montré proche des figures antisémites. Si on s’en tient aux exemples les plus récents, on peut citer la députée Caroline Parmentier. Celle qui a été rédactrice en chef du journal pétainiste Présent, qui parlait d’un lobby juif, a été choisie par Marine Le Pen en 2014 pour porter la stratégie de dédiabolisation du parti auprès des médias. On a parlé, bien sûr, de l’idéologue antisémite Alain Soral, qui était au comité central du parti. Il a même tracté pour Marine Le Pen lors des municipales de 2008, avant de rompre en 2009 avec le parti. On peut citer aussi Frédéric Boccaletti, député du Var, qui siège au conseil national du RN, admirateur de Charles Maurras,
ancien libraire qui vendait des livres écrits par des négationnistes notoires. Pour terminer cette liste qui est très loin d’être exhaustive, Frédéric Chatillon, qu’on voit ici sur cet extrait du magazine « Complément d’enquête », aux côtés de Jordan Bardella et de ses filles. Frédéric Chatillon, c’est le fondateur d’E-Politic, prestataire historique du RN, et puis c’est surtout l’ancien patron du GUD, un groupuscule néofasciste. Il est connu pour sa fascination du Troisième Reich et sa détestation d’Israël. Ou encore Axel Loustau, que l’on voit ici aux côtés de Jordan Bardella et qui est un ancien cadre du RN et surtout, lui aussi, un ancien du GUD. Donc en fait, quand Marine Le Pen dit que tout ça, c’est une « dinguerie », pour la citer de nouveau, à propos des écrits antisémites
de Jordan Bardella, c’est tout sauf une dinguerie. Oui, c’est ça qu’il est important de rappeler : aussi déflagratoire et parfois aussi surprenant que cet article soit... Effectivement, les propos sont ceux du président du parti. Ils sont gravissimes, on l’a martelé. Pour autant, ils sont dans la continuité de tout ce que nous, journalistes à Mediapart et ailleurs, avons révélé sur les faux-semblants de cette soi-disant dédiabolisation du Front national, puis du Rassemblement national, qui est une vaste fumisterie. Le Rassemblement national a toujours toléré l’antisémitisme
dans ses rangs, tout en se prétendant absolument intransigeant, prétendant que lorsque la presse révèle une « brebis galeuse », candidate à telle ou telle élection, la main ne tremble pas et qu’évidemment, tous ces propos sont inacceptables et absolument scandaleux et pas du tout tolérés dans le parti. Dans le même temps, le parti, Marine Le Pen, Jordan Bardella, continue de travailler avec Caroline Parmentier, dont on a révélé les écrits sur le lobby juif, sur l’antisémitisme, sur la défense du maréchal Pétain, l’homophobie, le racisme, des choses absolument nauséabondes. Elle continue de siéger. Alors, Frédéric Boccaletti a été élu maire récemment. Il n’est plus député, il est maire de Six-Fours-les-Plages, mais donc avec l’étiquette du RN et sans aucun problème
alors qu’il a toujours affiché son admiration pour Charles Maurras. Charles Maurras, c’est quelqu’un qui parlait des États confédérés qui menaçaient le pays, qui ciblait explicitement les juifs, les francs-maçons, les métèques, les étrangers. Enfin voilà, on parle de ces gens-là. Donc prétendre ensuite que le parti a changé, que le parti n’a rien à voir avec tout ça, que le parti est le meilleur défenseur de la communauté juive qui soit, c’est faux, on le répète, on le dit, on le répète, on le martèle. Les révélations qu’Antoine et Alexandre ont faites hier ne sont finalement qu’une pierre supplémentaire
à cette œuvre, en fait. Il faut le marteler. Je crois que... Il y a quelque chose d’extrêmement hypocrite dans les réactions depuis 24 heures, qui est tous ces députés RN qui disent : « Je n’y crois pas, je n’y crois pas. » On a projeté des photos, quelques photos, il y en a plein d’autres qui montrent la proximité de Jordan Bardella avec tous ces gens. Ils le savent mieux que nous. Je pense que ce qu’ils ne croient pas, c’est que Jordan Bardella n’ait pas prononcé ces propos, c’est qu’il ait pu les écrire et laisser des traces. C’est ça, le cœur du problème. C’est ça, le cœur de leur sujet, et c’est ça, le cœur du sujet des brebis galeuses. Ce qui apparaît, en règle générale... Le problème, c’est pas tant que les gens pensent
et véhiculent cette idéologie-là, c’est le problème de laisser des traces. Donc, ils se disent : « Comment Jordan Bardella, qui est le plus capé d’entre nous, qui est extrêmement précoce, qui était déjà en costard cravate alors qu’il avait 16 ans, comment il a pu écrire ça ? » C’est là où ils n’y croient pas, mais c’est pas sur la teneur des propos en eux-mêmes. Justement, ça, c’est un des derniers aspects de votre enquête qu’on n’a pas encore évoqué. Mais tu le dis : comment il a pu écrire ça ? En fait, votre enquête, elle montre aussi que, très tôt, quand il entre au Front national, il théorise déjà ce qu’on appelle donc dédiabolisation ou dissimulation. Il écrit : « La politique, c’est de la com’ », et il en parle, de cette nécessité de cacher. Ce qui est frappant, a posteriori,
c’est que depuis le début de son engagement, il fait tout pour que ce genre d’affaires ne se produise pas, c’est-à-dire l’idée qu’il faut tenir la presse à distance du parti, des fédérations locales, qu’il ne faut surtout pas que les propos antisémites et racistes qui peuvent être tenus en interne sortent dans les médias. Sous-entendu : ça va tant que ça reste entre nous. En fait, on comprend que, même jeune, même au tout début de son engagement, en tout cas, un an et demi après son arrivée au FN, il théorise l’idée que le plus important, c’est la vitrine du parti. Il dit, oui, c’est ça : « La politique, c’est de la com’. » Alors, il cite Machiavel.
Il explique que plus le discours de Marine Le Pen est policé, plus le parti gagne d’électeurs, et dans le même temps, il explique que ce qui lui plaît au FN, c’est que Marine Le Pen est « restée fidèle » à l’idéologie de base, je le cite encore, du parti depuis 40 ans. 40 ans plus tôt, le parti, le FN, était fondé en 72 par d’anciens collaborationnistes et d’anciens Waffen-SS. Donc, il est déjà très tôt dans cette duplicité-là qu’il a gardée jusqu’ici, et je pense qu’il a peut-être aussi été choisi. En tout cas, il incarne cette entreprise de dédiabolisation, et il est tellement lisse que c’est vrai qu’on est aujourd’hui, même peut-être en interne, frappé par l’idée qu’il ait pu tenir ces propos, ou en tout cas de manière
à ce qu’ils puissent fuiter, en tout cas. Ce qui est d’autant plus frappant, c’est qu’au moment où il tient ces propos, le RN, Marine Le Pen notamment, donne une interview à Valeurs actuelles où elle explique que le FN est « le meilleur bouclier » pour les Juifs de France. Le vice-président du FN à ce moment-là, Louis Aliot, théorise l’idée que le dernier verrou qui empêche le RN d’arriver au pouvoir, c’est l’antisémitisme, c’est le fait que, dans l’opinion publique, le FN soit associé à ses idées antisémites. Lui, Bardella, il est encore là-dedans. Il baigne là-dedans, ça lui pose aucun problème, mais il a compris qu’il ne fallait plus le montrer. Ce qu’il a beaucoup dit aussi, c’est : « Si j’avais vraiment des proximités avec des personnages sulfureux, on le saurait,
il y aurait déjà des photos et des enregistrements qui seraient sortis. » Or, ces liens avec des personnages comme Frédéric Chatillon, l’ancien patron du GUD, en fait, ils se sont avérés. On a vu une photo de « Complément d’enquête », Mediapart l’a beaucoup documentée. Oui, et puis, il a été en couple avec la fille de Frédéric Chatillon qui, je le rappelle, porte et véhicule la même idéologie que son père. C’est pas juste la fille de Frédéric Chatillon. Il a été en couple avec elle en 2017, il fait la rentrée politique de 2017, de septembre 2017, de Marine Le Pen au bras de la fille de Frédéric Chatillon. Donc ça aussi, Marine Le Pen le sait pertinemment.
Frédéric Chatillon qui était lui-même très lié à Alain Soral : ils sont allés ensemble en Syrie en 2006, déjà. La sphère Soral, Dieudonné, Chatillon, tout ça, c’est documenté, c’est une part hyper importante de l’extrême droite française, des liens entre les néofascistes, la sphère soralienne, etc. C’est cette sphère-là qui est en mouvement et dans laquelle s’agite le jeune Jordan Bardella qui, ensuite, pour gagner des parts de marché au sein du parti, va faire comme tout le monde, essayer de lisser son image. Mais Frédéric Chatillon, encore en 2025, il est, avec ses sociétés de la « GUD connection », parmi les prestataires du groupe FN, RN, pardon,
au Parlement européen, il reçoit des fonds publics, encore. Quand on sait quel est l’enjeu stratégique dans l’histoire du Front national, Rassemblement national, de gérer l’argent, et que ce soit ces entreprises-là qui soient toujours là, qui ont déjà été prises dans de précédents scandales et malgré les risques, y compris réputationnels, en fait, qui continuent à être dans l’environnement direct et les principaux prestataires du parti, on voit bien qu’il n’y a eu aucune rupture de ce point de vue-là. Jordan Bardella a un élément de langage dont il use et abuse. Il explique qu’il a été « lasérisé » toute sa vie, qu’on a fait ses poubelles, que sa vie privée a été examinée et qu’on n’a rien trouvé. On a démontré à plein de reprises à quel point c’était faux.
D’autre part, Jordan Bardella est président d’un parti qui utilise comme prestataire pour sa communication l’entreprise E-Politic, qui a récemment changé de nom car ils aiment beaucoup faire ça, mais fondée par Frédéric Chatillon, on l’a dit, et qui est actuellement dirigée par Paul-Alexandre Martin. Paul-Alexandre Martin, c’est un militant radical qui a des amitiés avec tout ce que la sphère de l’extrême droite la plus violente et la plus radicale compte de personnes. C’est quelqu’un qui était très ami avec Loïk Le Priol et Romain Bouvier, qui ont récemment été condamnés à de lourdes peines de prison pour le meurtre de Federico Martín Aramburú. C’est quelqu’un qui s’affiche ouvertement, sur ses réseaux sociaux, aux côtés de militants tatoués de tatouages néonazis,
de symboles de la SS, etc. C’est quelqu’un qui ne se cache absolument pas de sa radicalité extrême et de sa proximité avec des gens qui sont nostalgiques du Troisième Reich. C’est quelqu’un qui gère la communication du parti pour plein d’aspects, actuellement. Jordan Bardella ne peut pas prétendre que ça n’a aucun rapport avec lui : il est président de ce parti. Juste pour prolonger ce que disait Lénaïg tout à l’heure, je trouve ça intéressant que tout ça, tous ces éléments dont on parle à l’instant, étaient déjà dans le débat public, en grande partie révélés par Mediapart. Pourtant, il a fallu qu’on publie les écrits les plus nauséabonds possibles pour se dire : « Il y a quand même un problème. » En fait, c’est là, devant nous, on a travaillé dessus.
Les médias, une partie des médias, en tout cas, a accepté l’idée que, finalement, ce n’était pas si important que ça, ce qui était sorti jusqu’ici. Je trouve ça intéressant. Tout ce qu’on vient de voir, c’est assez édifiant et c’est pour ça qu’elle est si dévastatrice pour lui, cette enquête, Lénaïg, parce que Jordan Bardella, c’était lui qui était censé incarner le nouveau visage du Rassemblement national, donc pour lui, c’est vraiment le pire scénario. En tout cas, c’est le récit que le Rassemblement national a essayé de construire et qui a été acheté par beaucoup de médias et de responsables politiques. Force est de constater que, quand nous, on a fait le choix de ne jamais céder à la banalisation de l’extrême droite, nous avions raison,
que quand nous n’avons jamais cédé à l’idée d’interviewer les responsables du Rassemblement national sur nos plateaux, contrairement, malheureusement, à beaucoup de médias, nous avions raison et que, évidemment, nous allons continuer à enquêter, à révéler sur l’extrême droite comme sur les autres partis politiques, par ailleurs. Contrairement à ce que disent parfois les responsables de l’extrême droite, Mediapart ne choisit pas parmi les faits qu’elle révèle : elle révèle des faits d’intérêt public. Le journal révèle des faits d’intérêt public, quel que soit le parti politique concerné. Mais il est évident qu’aujourd’hui, l’extrême droite est une menace pour la démocratie, pour la population de ce pays. Nous le disons, nous l’écrivons parce que ce sont des faits,
ce ne sont pas des idées absurdes venues d’on ne sait où. Ce sont des faits que ces enquêtes montrent cruellement, en réalité. Ce sont des faits, c’est important de le rappeler, parce qu’on a beaucoup entendu : « Mediapart accuse. » Mediapart n’accuse pas, Mediapart informe, révèle, et on répond de nos informations devant la justice quand nous sommes poursuivis. Mediapart va donc continuer d’enquêter sur ce sujet-là comme sur beaucoup d’autres. Merci à tous les quatre d’être venus sur le plateau « À l’air libre ». Cette émission est disponible en replay et sur les plateformes de podcast. Sans vos abonnements, tout comme cette enquête, cette émission ne pourrait pas exister. Si vous le pouvez, abonnez-vous à Mediapart. Merci beaucoup de nous avoir suivis. Merci à toutes les personnes
qui ont préparé cette émission et à toutes les personnes en régie. Bonne soirée à tous, à très vite.