Sandrine Rousseau : "Moi je m'y attendais, à ce résultat"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Et voilà, c'est donc la suite de ce grand entretien spécial au lendemain du premier tour de la primaire d'Europe Écologie-Les Verts. Après Yannick Jadot, nous accueillons avec Léa, celle qui est arrivée en deuxième position. Sandrine Rousseau, bonjour. Bonjour. Et merci d'être au micro d'Inter. Ce n'est pas vous faire injure ou offense, Sandrine Rousseau, que de dire que vous n'étiez pas vraiment connue il y a quelques mois encore. Vous vous qualifiez pour le second tour dans un mouchoir de poche avec Yannick Jadot. Êtes-vous surprise par ce résultat ou est-ce que vous vous y attendiez ?
Moi, je m'y attendais, mais celles et ceux qui sont surpris sont celles et ceux qui n'ont pas compris ce qui était en train de se passer dans la société. Et c'est un mouvement de fond, c'est un mouvement profond. C'est un mouvement qui souhaite une transformation radicale, qui souhaite que l'on prenne enfin les défis à la mesure de ce qu'ils sont et qui veulent aussi que les questions sociales et sociétales soient à l'ordre du jour de l'agenda politique. Et finalement, ce mouvement-là, on en a vu la puissance lors de ce premier tour de la primaire.
Diriez-vous que ce qui vous différencie, c'est d'un côté, pour Yannick Jadot, l'écologie réaliste, une écologie de gouvernement qui veut le pouvoir, alors que vous, ce serait une écologie radicale plutôt, qui veut peser et influencer les choses plus que vraiment gagner. Ça, c'était l'édito de Thomas Legrand, je précise.
Aujourd'hui, l'écologie réaliste, c'est celle qui transforme, qui transforme nos modes de production, qui sortent du productivisme, qui sortent de la société de consommation, qui sortent aussi d'une société qui abîme, qui abîme la nature, mais qui abîme les humains. Et en l'occurrence, l'écologie de gouvernement, on l'a vue, ça fait 20 ans qu'on la voit. Et finalement, elle ne transforme pas notre pays. Aujourd'hui, il nous faut au contraire avoir une ligne claire et une ligne ambitieuse pour modifier nos politiques publiques et faire en sorte que l'on sorte du consumérisme et d'une forme de surexploitation de tout, des ressources naturelles comme des êtres humains.
Vous avez déclaré au journal Écologiste Reporter le 9 septembre dernier « De la colère, j'en suis rempli, de la radicalité, j'en suis pétri ». Pensez-vous que cette radicalité soit en mesure de rassembler au-delà des militants de la primaire écologiste ? Est-ce que cette radicalité-là ne risque pas d'effrayer ?
75% des jeunes sont extrêmement inquiets de l'avenir. On n'a pas fait le sondage sur les parents d'enfants et on n'a pas fait le sondage sur la population dans son ensemble. Aujourd'hui, l'éco-anxiété est une anxiété majeure dans la société. Et à raison, à juste titre, parce que la situation est grave, on l'a vu tout l'été. Tout l'été, il y a eu des catastrophes climatiques majeures partout dans le monde. Donc aujourd'hui, la radicalité, c'est une manière de nous protéger.
De nous protéger, nous, de protéger nos enfants et de faire en sorte que quand on les regarde, on puisse leur dire qu'on a pris les mesures nécessaires pour que leur vie soit agréable et que leur vie ne soit pas que chaos et que chaos climatique. Donc en fait, aujourd'hui, la radicalité est la seule chose qui nous protège.
Mais par exemple, question concrète. Ce matin, Dominique Seux nous en parlait, les prix du pétrole et du gaz explosent. Est-ce que c'est une nouvelle qui vous réjouit ? Par exemple, vous vous dites que si les prix du pétrole et du gaz augmentent, on va moins consommer.
Évidemment qu'il faut que les prix du pétrole et du gaz augmentent. Mais il faut aussi que l'on régule. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, ça augmente simplement parce que ce sont les marchés qui décident du prix du pétrole et du gaz. Et c'est aussi le projet que je porte de dire que l'État doit reprendre la main sur l'encadrement du système économique et du système capitaliste. Que le bien commun doit toujours être supérieur aux intérêts privés. Et on le voit sur les ressources naturelles, il nous faut réguler l'accès à ces ressources naturelles.
Oui, mais c'est une bonne nouvelle que l'on paye son essence à la pompe beaucoup plus cher aujourd'hui. Est-ce qu'au fond, il faut en passer par là ? C'est ça que je vous pose la question.
Le pétrole est ce qui nous met en danger. Le pétrole est ce qui nous met en danger. Et par contre, ce que l'on ne doit pas faire, c'est laisser les personnes et particulièrement les plus précaires de la société face à cette augmentation sans aucun accompagnement social. Et c'est ça aussi qui est la spécificité de ma candidature. C'est de dire qu'avec l'écologie, on articule un projet social. Que l'écologie n'est pas si spontanément sociale qu'on ne le pense. Et qu'il nous faut avoir une ambition et une volonté sociale pour faire en sorte que les plus précaires, justement, ne subissent pas cette transformation.
y participent et soient protégés, voire que leurs conditions de vie soient améliorées par cette transformation.
Quand vous dites, Sandrine Rousseau, que tout notre système économique, social et sociétal est fondé sur le triptyque, nous prenons, nous utilisons et nous jetons le corps des femmes, le corps des racisés. Nous ne voulons plus ça. Et c'est ça la révolution que je vous propose. Que voulez-vous dire exactement ? Expliquez-nous ces points-là.
Aujourd'hui, la nature est transformée en ressources naturelles. C'est-à-dire qu'on prend les ressources, on les utilise et on les jette et on pollue. Il y a un continent complet de plastique dans l'océan. On a perdu 30% de nos oiseaux. On a perdu 30% de nos oiseaux.
Mais ça c'est vrai, mais quelle est l'utilité de la comparaison avec le corps des femmes qu'on utiliserait et qu'on jetterait et le corps des racisés ?
Parce qu'en fait, on est dans une société de prédation, on est dans une économie de prédation. Quand on viole une femme, on prend son corps, on l'utilise et on la jette. Et c'est exactement ce dont il nous faut sortir. C'est-à-dire qu'on n'a pas le droit, on n'a plus le droit aujourd'hui, de prendre, d'utiliser et de jeter. On n'a pas le droit de rester dans une société d'exploitation et de prédation sans limite, sans régulation et de faire en sorte que le respect soit considéré comme quelque chose d'un peu bohème et hors de notre société. On s'abîme mutuellement, on s'abîme collectivement dans ce consumérisme exacerbé et dans cette exploitation exacerbée.
Il y a une autre phrase que vous avez déclarée à Charlie Hebdo que vous pouvez peut-être nous expliquer ce matin. Vous dites préférer des femmes qui jettent des sorts plutôt que des hommes qui construisent des EPR. Je n'ai pas trop compris.
Ça faisait référence au mouvement des sorcières et à l'histoire du féminisme et de l'écoféminisme. L'écoféminisme prend sa source dans les luttes environnementales et dans des luttes notamment contre le nucléaire. La question que me posait la journaliste était de savoir si finalement jeter des sorts était une manière de lutter socialement contre des projets inutiles. et je lui répondais que oui, toute forme d'opposition et que ces femmes qui se sont opposées depuis des années à des projets qui étaient non seulement inutiles mais coûteux et dangereux finalement avaient obtenu des victoires.
Pourquoi genrer les choses ? Pourquoi réduire au combat des femmes contre le nucléaire ? Il y a eu des femmes, il y a eu des hommes, non ? Dans mon équipe j'ai des femmes qui envoient des sorts et les hommes qui construisent le nucléaire.
Dans mon équipe j'ai des femmes ingénieures, j'en ai même qui travaillent au CNES et qui font décoller des fusées. Et je pense qu'il y a quelque chose autour de la rationalité dans notre monde qui finalement est au cœur de toutes nos réflexions. Et je crois que la transformation écologique doit aussi passer par une forme de réenchantement et de réenchantement de la nature, de retrouver le sens de la nature et de retrouver aussi le sens de l'émotion vis-à-vis de cette nature. Mais vous trouvez qu'il y a trop de rationalité c'est ça ? Non, non, il n'y a pas trop de rationalité, il n'y a juste pas assez d'enchantement et pas assez de symboles.
Deux rapides questions sur l'application de France Inter. Que pensez-vous des éoliennes offshore ? Demande Sylvaine qui dit « Je voterai pour celui ou celle qui est pour et a le courage de les défendre ». Donc au moins, c'est carte sur table. Alors que pouvez-vous lui répondre ?
La question est « Êtes-vous inscrite à la primaire ? » Non, la réponse c'est que les éoliennes font partie du mix énergétique que l'on doit pousser et évidemment offshore comme sur Terre d'ailleurs. Ça n'est pas la seule solution parce que je sais toutes les réticences qu'il y a sur les éoliennes et je sais aussi les effets que cela a sur la biodiversité. Mais ça fait partie du mix énergétique que nous devons pousser. Donc oui pour des éoliennes offshore.
Une question plus politique de Karine. Est-ce que vous vous engagez à vous présenter à la présidentielle si vous gagnez la primaire ? Grande fut ma déception lors des dernières primaires et présidentielles, dit-elle. Sandrine Rousseau, que lui répondez-vous ?
Bien sûr que je m'engage à aller jusqu'au bout de cette présidentielle et je m'engage même à transformer l'Elysée qui est devenue une espèce de forteresse du pouvoir
en une maison du peuple et qu'on y aille ensemble. C'est pour ça, c'est pour répondre à ceux qui disent qu'au fond, à la fin vous rallierez Anne Hidalgo ou quoi ?
Là depuis le début de ma campagne, on me dit toujours vous allez rallier quelqu'un. Mais en fait, non seulement je ne rallie pas, mais les seules personnes que je rallie, ce sont des gens qui se sont détournés de la politique, des partis politiques et qui enfin retrouvent un espoir à gauche, un espoir écologiste. Et donc venez. Donc vous irez jusqu'au bout, quand il arrive jusqu'au bout.
On vous ressortira la vidéo, attention. Question d'actualité internationale, comme pour Yannick Jadot, une très vive tension diplomatique oppose la France aux Etats-Unis et à l'Australie. Emmanuel Macron a rappelé les ambassadeurs de France à Canberra et à Washington dans un geste sans précédent après l'annulation du contrat du siècle que nous ont piqué les Américains. 50 milliards d'euros, il a eu raison. Est-ce qu'il faut aller plus loin ? Est-ce qu'il faut sortir de l'OTAN ?
Et ça, ça dit à la fois la faiblesse et l'impasse des politiques diplomatiques dans lesquelles on est. C'est-à-dire que là, la France seule, on le voit bien, se fait damner le pion par les Etats-Unis. Ça pose la question de l'OTAN et de son avenir et ça pose surtout la question de l'Europe. Quelle Europe diplomatique et quelle Europe de la défense ? Mais il faut sortir de l'OTAN ? Je pense qu'après l'Afghanistan et après cet épisode, la sortie de l'OTAN est une option qu'il nous faut envisager sérieusement. mais avec la construction parallèle d'une Europe de la défense.
Léa le disait, il y a la perte d'un contrat colossal de vente de sous-marins français. Cette perte est-elle pour vous une catastrophe pour l'économie française ?
En fait, il faut bien comprendre aussi pourquoi ces sous-marins étaient là. En l'occurrence, ils étaient là pour monter une forme d'opposition entre la Chine et les Etats-Unis. Je ne suis pas sûre que la meilleure option dans l'avenir soit de retourner dans une guerre froide entre la Chine et les Etats-Unis et que ce type de sous-marins, en l'occurrence, y participent. Donc oui, c'est une catastrophe à court terme. Je pense qu'à moyen terme, ça nous interroge sur notre politique de défense et sur notre politique de coopération. Et donc c'est cela qu'il nous faut réinterroger et qu'il nous faut réinterroger à l'aune des valeurs que nous portons et non pas des armes que nous vendons.
Mais ça ne vous choque pas qu'on vende des armes, des sous-marins nucléaires ? Ça ne vous choque pas dans le fond qu'on les vende ? Je pense que ça fait partie de la politique de dénucléarisation de notre armée que l'on doit pousser, de la nôtre, au niveau international et que ça fait partie des choses que l'on a un peu abandonnées ces dernières années.
Question de fin, on a posé la même à Yannick Jadot. Votre première décision comme présidente de la République ?
Ce sera de faire un pacte de dignité écologique et sociale et en l'occurrence de faire un revenu d'existence mais aussi de développer les services publics et dans ce pacte de donner des droits à la nature, d'entrer, de faire entrer la nature dans notre système juridique parce qu'aujourd'hui elle en est trop absente.
Si vous gagnez, vous irez jusqu'au bout, vous nous l'avez dit. Si vous perdez dimanche, est-ce que vous soutiendrez Yannick Jadot jusqu'au bout ?
Je respecte les règles de la primaire et je soutiendrai le vainqueur mais vous verrez que la surprise ira jusqu'au bout aussi.
Sandrine Rousseau, merci d'avoir été au micro de France Inter.
Sandrine Rousseau