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interviewFrance Inter — L'invité de 6h20 (sur Site radio)· 1 février 2023 8 min

Christophe Robert : "On a un niveau d'investissement dans le logement qui n'a jamais été aussi bas"

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:01
Présentateur

Il est 6h20, bonjour Christophe Robert, vous êtes le délégué général de la fondation Abbé Pierre, fondation qui depuis 28 ans publie l'état du mal logement en France, 28 ans que vous dénoncez les habitats insalubres, les immeubles vides, les passoires thermiques, le manque de logements sociaux et vous vous agacez fortement de l'inaction politique. Je cite le préambule de votre rapport, il n'y a pas d'ambition, le logement n'est clairement pas une priorité d'Emmanuel Macron, il mène des politiques à courte vue et qui épargnent les plus riches. La volonté politique de s'attaquer à ce vaste chantier manque cruellement.

Alors vous êtes très souvent critique dans vos différents rapports mais là je vous ai rarement vu aussi virulent vis-à-vis d'un pouvoir en place.

0:47
Christophe Robert

Bah écoutez, on n'est pas virulent pour être virulent, on a constaté pendant le premier quinquennat d'Emmanuel Macron que le logement a contribué à la baisse de dépenses budgétaires de manière très très significative. En fait c'est un des principaux contributeurs à la baisse de dépenses budgétaires. On a un niveau d'investissement dans le logement, en tout cas de dépenses dans le logement qui n'a jamais été aussi bas depuis qu'on calcule ce chiffre par rapport au PIB.

En gros on a perdu 15 milliards d'investissements ou d'implications dans le domaine du logement par an, dont 4 milliards sur les APL, c'est-à-dire sur ce qui permet d'aider les ménages à se loger quand ils sont modestes, quand ils sont pauvres. Ou parmi ces 4 milliards il y a les APL pour les plus modestes et puis une ponction sur les HLM qui fait qu'on est à un niveau de production de logements sociaux qui est en dessous des 100 000. Il y a encore quelques années, la barre qu'on se fixait en termes d'objectifs pour répondre aux besoins c'était 150 000 et là on va avoir 95 000 logements en 2022 si vous voulez.

1:44
Présentateur

Il y a quand même des mesures qui ont été prises. Il y a MaPrimeRénov', depuis le 1er janvier on sait qu'il est interdit de louer les pires passoires énergétiques, il y a aussi le Conseil National de la Refondation du Logement qui vient d'être lancé, ça ne compte pas ça ?

1:56
Christophe Robert

Si ça compte, bien sûr que ça compte, tout effort qui contribue à aider à se loger les personnes les plus fragiles, à celles qui n'arrivent pas à trouver chaussures à leurs pieds sur le marché est utile. Prenons MaPrimeRénov', effectivement c'est sans doute le chantier sur lequel l'investissement de l'Etat, la puissance publique a été le plus important depuis 5 ans. Donc il y a eu vraiment des efforts qui ont été faits, on parle de 650 000 gestes de rénovation donc c'est plutôt pas mal parce que c'est essentiel pour faire baisser la facture des ménages avec la flambée des prix de l'énergie c'est encore plus nécessaire, ça réduit nos émissions de gaz à effet de serre.

Mais qu'est-ce qu'on voit ? Que la grande majorité de ces interventions publiques pour aider à la rénovation ce sont des simples gestes. Ici on va changer la chaudière, ailleurs les fenêtres, encore ailleurs on va isoler le toit. Or pour pouvoir être efficace et durablement efficace et respecter nos engagements et faire vraiment baisser la facture des ménages, il faudrait des rénovations globales. Mais ces rénovations globales pour les ménages les plus modestes, les plus fragiles, elles ne sont pas possibles parce qu'il faut rajouter 10 000, 20 000, 30 000 euros et ça, ça ne passe pas. Donc il faut qu'on aille beaucoup plus loin.

Mais bon, il n'y a pas que la rénovation que l'on pointe dans ce rapport, il y a le nombre de personnes qui appellent le 115 et qui se retrouvent encore à la rue, il y a les personnes qui sont expulsées de leur bidonville, il y a le fait que le poids du logement devient de plus en plus important dans le budget des ménages, c'est le premier poste de dépense des ménages, c'est-à-dire qu'on a augmenté considérablement. C'est 28% du budget. Exactement. On est à 28% ou un peu plus de 28% aujourd'hui alors qu'on était à 20% en 1990, mais pour beaucoup c'est 40, 50, 60% et ça ne passe plus.

3:30
Présentateur

Et ce qui apparaît dans votre rapport cette année, qui n'apparaissait pas dans les précédents, peut-être parce que vous avez mis le focus sur ça cette année, c'est que les femmes sont les principales victimes de ce mal-logement.

3:39
Christophe Robert

Oui, en fait, on a fait un zoom assez important sur la question des femmes parce que depuis longtemps, les aides que l'on apporte, les travaux qu'on menait d'études montraient que les femmes étaient plus particulièrement touchées et c'est bien le cas, si vous voulez. Déjà, on sait que les femmes sont plus exposées aux emplois précaires, moins bien rémunérées. Par exemple, à qualification égale, les femmes sont moins bien rémunérées de 22% par rapport aux hommes. Alors, ça évolue un peu, mais ça reste 22% et dans un marché du logement, comme je le décrivais tout à l'heure, très tendu, ça rend difficile l'accès au logement.

Et puis, des situations très particulières, c'est-à-dire que, par exemple, si on prend les mères célibataires, les femmes seules avec enfants, elles sont deux fois plus touchées que l'ensemble de la population par des difficultés de logement. Et ça, ça crée des tensions très fortes. On sait qu'un tiers des femmes célibataires sont sous le seuil de pauvreté. Ça veut dire des mauvaises conditions de logement. Ça veut dire un logement qui n'est pas à la taille de la famille. Et on voit aussi que c'est surtout dans les ruptures ou les changements dans les parcours de vie que ça se joue beaucoup. Par exemple, au moment des séparations, on a, vous savez, plus de 400 000 séparations par an.

Et à ce moment-là, au moment de la séparation, on voit que le niveau de vie des femmes séparées, il baisse fortement par rapport à la situation du couple. Les ressources, les revenus disponibles baissent à peu près de 14 %, alors qu'ils augmentent pour les hommes. Et ça, ça crée des tensions très fortes. Aussi pendant le veuvage, c'est-à-dire qu'au passage du veuvage, on voit beaucoup de femmes qui se retrouvent avec des ressources nettement inférieures du fait des pensions de retraite, inférieures à peu près de 40 % ou de 28 % s'ils ont une pension de reversion.

Tout ceci, tous ces moments de rupture, de passage, créent une fragilité pour les femmes, qui crée des tensions très très fortes en matière de logement, sans parler du fait qu'on voit beaucoup de femmes, une augmentation du nombre de femmes à la rue, par exemple, qui nous préoccupe particulièrement la Fondation.

5:28
Présentateur

Et on n'a pas encore donné le chiffre, Christophe Robert, c'est 4 100 000 personnes qui sont mal logées en France, selon votre décompte. Et dans votre rapport, vous avez fait quelque chose d'intéressant aussi, vous avez étudié le logement dans 24 villes, des grosses villes, des villes de taille moyenne plus petite, pour voir s'il était possible de se loger dans ces villes quand on est un ménage modeste. Et bien la réponse, c'est, si on gagne moins de 900 euros par mois, ce n'est pas possible de se loger dans le parc locatif privé.

5:56
Christophe Robert

Oui, tout à fait. En fait, c'est intéressant de faire ces simulations, vous avez raison de le pointer, parce que, vous savez, beaucoup de personnes sont logées avec des loyers, par exemple, qui ont évolué moins vite que le marché. Mais quand on doit se retrouver sur le marché, quand on cherche à se loger, et d'ailleurs, ça crée beaucoup de difficultés en termes de mobilité professionnelle, là, on se retrouve avec les logements les plus chers, et on s'aperçoit, quand on a de très très faibles ressources, eh bien, ça n'est pas possible.

Ça n'est pas possible dans un nombre de territoires de plus en plus grands, alors les grandes métropoles, ça fait longtemps qu'on sait que c'est beaucoup trop cher, mais on le voit aussi sur toute la côte ouest, du nord au sud, on le voit sur toutes les zones touristiques, toutes les parties frontalières de l'Allemagne, de la Suisse, du Luxembourg, et même un certain nombre de villes moyennes, où on voit que le logement, le loyer commence à augmenter significativement.

Et c'est là où on appelle à une autre politique du logement, c'est-à-dire à une politique du logement bien dotée financièrement, avec des politiques durables dans le temps, pour à la fois produire plus de logements sociaux, mais aussi réévaluer, par exemple, les APL, pour permettre justement à ces ménages que vous évoquez à l'instant, de pouvoir se loger dans de bonnes conditions, arrêter, par exemple, l'hémorragie sur les APL.

7:02
Présentateur

Et ça, vous l'avez dit à Olivier Klein, l'actuel ministre du logement ?

7:05
Christophe Robert

Oui, on l'a dit à Olivier Klein, oui, bien sûr, on l'a vu, il vient tout à l'heure, je vais débattre avec lui pendant une demi-heure, avant de débattre avec des parlementaires, sur cette question importante du logement. Le problème, c'est que souvent, on est d'accord avec les ministres, mais derrière, c'est Bercy qui coince. Et quand je vous disais qu'il a été, en quelque part, décidé de faire que le logement soit un des leviers pour faire baisser la dépense publique, eh bien, on se dit, c'est des politiques qui sont un peu aveugles, si vous voulez, c'est à coup de tableur Excel, mais sans mesurer les conséquences que ça produit en termes de souffrance sur le mal-logement.

Et là, on dit, il faut un sursaut. Il faut repositionner le logement à sa juste place, c'est-à-dire à la place des souffrances qu'il crée dans notre société et aussi le levier économique qu'il constitue.

7:45
Présentateur

Merci Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre, qui publie ce matin son 28e rapport sur le mal-logement en France.

Christophe Robert : "On a un niveau d'investissement dans le logement qui n'a jamais été aussi bas" — Christophe Robert · Pourquijevote