Violences : sept anciens élèves de Saint Joseph de Nay témoignent
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Comment tu tombes sur ce sujet-là ? On te le livre ? Tu le découvres sur les réseaux sociaux ?
- 2:31ComplaisanteRéponse directe
Est-ce que tu ne veux pas qu'on commence par la petite vidéo que tu as faite ?
- 4:39OuverteRéponse directe
Tu as entendu 7 témoins, tu es partie d'un groupe Facebook. Qu'est-ce qu'ils ont en commun, ces témoignages ?
- 6:50OuverteRéponse directe
Et qu'il y a aussi... Là, on a l'impression que tous les témoignages, ils explosent et qu'on en voit partout, mais c'est juste parce qu'on ose les écouter, comme tu le dis.
- 11:12OuverteRéponse partielle
Qu'est-ce qui pousse des parents à foutre leurs gamins dans ce genre d'établissement ?
- 12:39OuverteRéponse directe
Comment ils se sont reconstruits depuis ? Comment ils se battent pour, je ne sais pas si c'est oublier, vivre avec ?
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Saint-Joseph-de-Naï, un établissement, un internat catholique dans les Pyrénées-Atlantiques, à quelques encablures de Bétarame.
À 10,5
km
de Bétarame, oui.
Ok. Et donc, tu as enquêté là-dessus et tu as découvert que ces violences qu'on avait découvert avec Bétarame, elles étaient systémiques et qu'il
y
avait énormément de témoignages qui pullulaient depuis 2-3 mois sur des établissements catholiques qui avaient été
coupables
de violences envers des élèves,
des
anciens élèves. Et toi, tu as enquêté sur Saint-Joseph-de-Naï et tu as entendu 7,
6,
7
?
Au total, oui. 7 personnes qui témoignent de violences physiques d'une période qui s'étend des années 60 au début des années 90.
Comment
tu tombes sur ce sujet-là ? On te le livre ? Tu le découvres sur les réseaux sociaux ? Comment ça se passe
?
Je faisais un article assez court, juste d'actualité, sur Notre-Dame de Garrison, où justement, il me semble que c'était France Info, si je ne me trompe pas, qui avait révélé des faits de violences là-bas. Et dans certains articles était reporté un collectif Facebook de victimes qui commençait à vraiment prendre de l'ampleur et les témoignages se multipliaient. Donc je suis allée sur ce groupe pour juste faire part qu'il existait. Et en fait, sous ce collectif, il y avait des tas de commentaires. Et par curiosité, j'ai commencé à regarder.
Et l'un des commentaires, c'était justement le commentaire d'une personne qui disait, écoutez, nous aussi, à Saint-Joseph-de-Naï, on a aussi des choses à dire, en fait. Et donc, c'est de là où je me suis dit, ah oui, c'est bizarre. J'ai fait une capture d'écran. J'ai envoyé à justement Thomas qui va venir après. Et je lui
ai
dit, il faudrait peut-être que tu regardes ça parce que lui,
il
fait des enquêtes.
Au long cours, voilà,
exactement. Et en fait, au final, je m'y suis intéressée. J'ai essayé de contacter cette personne.
Et
c'est comme ça, de fil en aiguille, que j'ai enquêté pendant à peu près deux mois sur cet établissement.
Ça fait deux mois que tu étais dessus
?
Oui, pendant deux mois, ouais.
Ok. Et les témoignages, je vous invite à lire le papier, les amis. Déjà, est-ce que tu ne veux pas qu'on commence par la petite vidéo que tu as faite ?
Pour
donner un...
Moi,
je pense que c'est important. Moi, ça permet aux gens d'avoir une vision un peu d'ensemble du sujet. Tu n
'as
pas envie ?
Si,
si, on peut. Mais évidemment, quand on a 15 000 signes pour le faire, ce n
'est
pas pour faire ma journaliste un peu élitiste ou quoi. Mais c'est vrai que quand on travaille pendant deux mois et qu'on a 15 000 signes pour rendre compte d'une situation et qu'en fait, on doit la rendre compte en une minute, on se dit... C'est un peu des raconcils.
Est-ce que ça ne sert pas
aussi de porte d'entrée ? On a des
gens qui
vont lire ça,
voir
ça sur les réseaux
et après se dire,
je vais lire le papier en entier.
Moi, je pense que c'est
bien qu'on démarre par ça
pour
que
les gens aient une vision un peu d'ensemble
et qu'ils comprennent
un petit peu la situation.
D
'accord. Gifle quotidienne, tabassage. Sept anciens élèves d'un établissement catholique à 10 km de Betaram révèlent à l'humanité avoir subi des violences physiques. Parmi eux, Paul Mira, 69 ans. Il a été frappé par le même professeur que celui accusé par Hélène Perlan, la fille de François Bayrou, l'abbé Lartiguet. Stéphane Estanguet, de son côté, se souvient avec coureur du surveillant d'études Jean Maillaro, surnommé par les élèves l'abbé boxeur. Sa spécialité, les feintes. Il faisait semblant de taper par la droite pour mettre un crochet du gauche.
Antoine, lui, n'oubliera jamais toutes les fois où le surveillant général Charles Chanjou a glissé sa main dans son t-shirt sous prétexte de vérifier si le corset qu'il devait porter était bien ajusté. Interrogé par l'humanité, celui-ci se défend en disant « Je ne faisais que le toucher au-dessus du t-shirt sur instruction des parents ». Ce mercredi 14 mai, François Bayrou sera interrogé par la commission d'enquête parlementaire créée à l'issue de l'affaire Betaram. Il est suspecté d'avoir menti en disant qu'il ne savait pas que des violences et agressions sexuelles ont eu lieu dans l'établissement. Savait-il ce qui se passait à Saint-Joseph-de-Naye
? Il
n
'y a
pas 15 000 signes, mais on a déjà une vision un peu plus explicite de la chose. Tu as entendu 7 témoins, tu es partie d'un groupe Facebook. Qu'est-ce qu'ils ont en commun, ces témoignages
?
Ils font tous part de violences physiques. Ça peut aller de claques, mais on peut facilement banaliser une claque et se dire « C'est qu'une claque, c'est qu'une gifle ». Mais au final, dans tous les témoignages que j'ai reçus, derrière cette simple claque – et il y a des témoignages encore différents, mais ça commence comme ça –, il y a toujours finalement une impression, un sentiment d'humiliation. Parce que souvent, les claques étaient déjà faites devant les autres, donc on est seul devant les autres et on subit cette violence. Donc je pense que c'est ça, c'est ce sentiment d'humiliation.
Et aussi, ce que j'ai beaucoup eu dans les personnes qui témoignaient, c'est l'impression finalement que les adultes ont tous les droits, qu'ils ont carte blanche.
Et
que même, parce qu'il y a des personnes qui en ont parlé à leurs parents, que même quand on essaye d'en parler, on a des réponses de « Non, tu as dû être impertinent » ou alors ces violences sont balayées d'un revers de la main. Et je pense que c'est aussi ce point commun-là, de ce sentiment d'être seul face aux adultes, qui fait que l'expression « libération de la parole », je la trouve vraiment pas adéquate. Parce que quand on écoute vraiment les gens, et à chaque fois, j'ai eu les personnes peut-être une heure, parfois une heure et demie, parfois... Ouais, voilà, c'était environ une heure. Les personnes me faisaient part. Oui, bon, en fait, j'en ai parlé.
Ou alors, j'en ai pas vraiment parlé, mais de toute manière, les violences, c'était quelque chose d'acquis. En fait, on avait l'impression que c'était normal.
Et
c'est ça qui est très important, je pense, aujourd'hui, c'est que si ces personnes ont vécu pendant des décennies en se rappelant de ce qui s'est passé, c'est que non, en fait, non, ce n'était pas normal.
Et qu'il y a aussi... Là, on a l'impression que tous les témoignages, ils explosent et qu'on en voit partout, mais c'est juste parce qu'on ose les écouter, comme
tu le dis.
Voilà, exactement. Et c'est pour ça que, oui, le fait que François Bayrou soit... et qu'on ait des soupçons, qu'il ait menti sur la connaissance qu'il avait des faits de Béteram, ça permet aussi, justement, de mettre la lumière et que certains médias s'en intéressent. Mais en soi, les violences qui sont faites à l'égard des enfants, à l'égard des personnes qui sont minorisées dans la société, c'est quelque chose qui doit être fait au quotidien, en fait. Et donc, oui, c'est bien qu'on en parle avec François Bayrou, mais en fait, il faut aussi se rappeler, et c'est ce que les victimes disent, que c'est une responsabilité qui est collective.
Parce que là, les témoignages que j'ai, on parle de témoignages qui sont à des époques différentes, notamment dans les années 60 et notamment dans les années 80. Et donc, à chaque fois, il n'y a pas une personne qui est nommée, il
n
'y a pas un encadrant spécifique qui serait monstrueux, plus monstrueux que
les autres. Parce que
dans le papier,
ça,
on le voit bien, des fois, tu cites des noms, l'abbé
Lartiguet,
l'abbé
Maillaro,
mais des fois, c'est juste l'adulte.
Oui, oui,
oui,
non, mais tout à fait, parce que parfois, c'était des surveillants, parfois, les personnes ne se rappelaient pas de tout. Parfois, je ne pouvais pas faire les vérifications nécessaires et donc, dans ce cas-là, je ne pouvais pas mettre les noms, enfin, les vérifications où la personne était... Absolument
certaines de...
Oui, voilà. Donc, je ne pouvais pas... Donc, voilà. Et donc, en fait,
c
'est en général, par exemple, on me parlait souvent de plusieurs noms. Et c'est ça qui est important, c'est de se rendre compte que c'est vraiment un système et que là, on étudie ce système dans le cadre d'un établissement catholique privé, mais que ce système existe dans toute la société et dans d'autres environnements également. Et je pense que c'est vraiment... Ça peut être difficile, mais c'est vraiment ça qu'il faut remettre en question. C'est cette responsabilité collective pour que ça ne se reproduise pas, parce que c'est la première chose que les personnes nous disent. C'est nous, ce qu'on veut, on témoigne pour que ça ne se reproduise pas.
Et
là, on parle de violence physique. Dans d'autres établissements, on a parlé de violence sexuelle. Mais finalement, le point commun, c'est cette domination et cette volonté d'asservir son autorité de manière violente sur des personnes qui n'ont aucun moyen d'y échapper. Parce que c'est ce que Stéphane Estanguet, par exemple, dit un moment dans l'article. Il dit de toute façon, on se prenait en gros des pains dans la campagne bernaise.
C
'est-à-dire que c'est...
Il
faut voir... Je ne suis pas allée sur place, mais on m'a beaucoup décrit l'établissement. J'ai un peu regardé, etc. Et c'est vrai que c'est vraiment... C'est dans la campagne. Il
n'y a rien au tour.
Il faut vraiment que collectivement, on prenne conscience que ça doit cesser.
Il y a
quelqu'un dans le chat qui dit « Pour y avoir assisté hier, François Bayrou, il n
'a
eu de cesse de se dérober. Elle n'a pas eu de mots pour les victimes qu'à la fin, lorsque les autres personnes présentes dans la commission ont adressé leur soutien en premier. » Ce n
'est
pas très étonnant de la part de François Bayrou qui se dérobe depuis le début de son accession à la mandature du Premier ministre. Il y a quelque chose que je trouve intéressant, c'est quand tu dis « Tout le monde le sait. Tout le monde le savait. Juste, on n'écoutait pas. »
Il
y a ce truc de... Bétharam, ce n
'est
pas très loin, on savait que c'était violent. Hors antenne, tu me disais « On savait aussi que Saint-Joseph,
c
'était un peu violent, mais moins que Bétharam. » Qu
'est-ce
qui pousse des parents à foutre leurs gamins dans ce genre d'établissement
? Alors
moi, ce qu'on m'a dit, c'est que comme d'habitude, les témoignages sont... Chaque histoire est différente. Donc je ne me permettrais pas non plus de généraliser. Mais en tout cas, pour certains témoignages que j'ai eus, c'était des personnes qui parfois avaient fait d'autres établissements avant, avaient pu redoubler. Et c'était un peu, tu sais, l'expression de « Si t'es pas sage, on te met en pension. » Parce qu'il faut savoir que Saint-Joseph-de-Naï, c'était donc un internat. Certains élèves y allaient en pension, certains élèves y allaient en demi-pension, d'autres en externat. Mais la plupart des témoignages que j'ai reçus, c'était des témoignages de personnes qui étaient en internat.
Donc il y avait un peu ce côté « Si t'es pas sage, on te mettra en pension.
» L
'alternat, c'est quoi ?
C
'est du dimanche soir au vendredi ?
Alors je crois que non, c'est le lundi matin. En tout cas, la personne qui m'a parlé de sa semaine me disait que c'était le lundi matin. Parce que justement, il y a l'une des personnes qui disait que tous les lundis matins, il allait à l'établissement en pleurs.
Ah
oui.
Parce
que c'était trop dur.
Et toi, t'as parlé avec sept d'entre eux. Comment ils se sont reconstruits depuis ? Comment ils se battent pour, je ne
sais
pas si c'est oublier, vivre avec ? Comment
ils
s'en sortent aujourd'hui ?
Alors ce qui est sûr, c'est que ce n
'est
pas oublié. Sinon, je pense que
ce
sera toujours quelque part dans un coin de leur tête. Et vu l'émotion avec laquelle toutes les personnes avec qui j'ai parlé m'ont fait part de ces faits, je pense que oui, comme tu dis, c'est plus vivre avec. Le fait que certaines personnes sont restées en contact, ça leur permet de justement se remémorer ces faits, pouvoir l'exprimer, exprimer cette peine. Et surtout se sentir entendue, savoir que non, on n'était pas fou, non, ce n
'est
pas normal. Et pouvoir se sentir compris. Et justement, je veux profiter de ce moment avec le collectif des victimes de Saint-Joseph de Naï. Il y a un groupe Facebook qui a été fait. Alors je vous le dis si jamais vous avez envie d
'y
participer. Donc ça s'appelle, il faut taper en fait sur Facebook, Saint-Joseph de Naï, les années sombres. Tu vois, c'est comme ça.
Le
truc Saint-Joseph de Naï, les années sombres. Et vous pouvez aussi, le collectif fait partie d'un collectif plus grand, qui s'appelle la Conférence des victimes de violences en milieu éducatif. Et si vous avez subi ce genre de fait, vous pouvez aussi envoyer un mail à confdescollectifs, au pluriel, à rebase gmail.com.
Je
vous le mets dans le chat, les amis, si jamais.
Ça,
c'est le lien du groupe Facebook.
Ouais.
Les années sombres. Et
tu veux mettre
le mail aussi ou pas
?
Non.
Du coup, c'est le mail plus large.
Je
ne peux pas le coller.
Ah, tu ne peux pas.
Attends.
Confdescollectifs
.com. Ça, c'est le collectif plus large.
Ok.
Ok. Voilà, donc, je pense que, justement, dans les personnes qui avaient témoigné, donc, certaines n'étaient pas aux mêmes époques. Et donc, elles ont pu, justement, en parler, parler de ces faits. Et certaines personnes m
'ont
dit que ça leur avait fait vraiment beaucoup de bien,
de
pouvoir échanger de, en fait, on ne se connaît pas, on n'a rien en commun.
Mais
en fait, si, parce qu'on a vécu cette même violence au même endroit.
Est
-ce que ton travail à toi, cela leur a permis de se rejoindre aussi ?
Ou
ils étaient déjà ensemble avant que toi, tu mènes ces recherches-là
?
Alors, oui. Le fait que je mène cette enquête, ça a pu peut-être remobiliser des personnes, parce qu'il y
avait
un but, en fait, une date précise. Donc, oui, je sais que par cet intermédiaire aussi, il y a plusieurs personnes qui se sont remises dans le collectif, qui ont échangé par téléphone, qui ont échangé de leurs expériences.
Et
donc, je sais que ça a été vraiment salutaire.
Et
aussi le fait de faire cet article. Après,
j
'ai eu des retours comme quoi, vous savez, quand c'est écrit noir sur blanc,
je
pense qu'il y a aussi quelque chose de cette reconnaissance-là, de se dire que mon vécu est vu et reconnu.
Et
ça, tu l'as ressenti ? Tu as eu des retours là-dessus ?
Oui, je sais que je ne
vais
pas vous dire qui, mais il y a une personne, plusieurs d'ailleurs, qui m'ont dit merci, ça a aidé à réparer une partie de mon enfance. Donc, quand on reçoit ça, c'est vrai, en tant que journaliste, ça nous... Enfin, voilà, on se dit qu'on n'a pas travaillé pour rien. Donc, c'est le but. Donc, c'est vraiment l'objectif. Et après, là, ce n'est pas terminé parce qu'après l'écriture de cet article et la publication de cet article, j'ai reçu, moi, d'autres témoignages. Je sais que le collectif a aussi reçu d'autres témoignages, que ce soit des personnes qui ont subi ces violences ou alors des personnes qui ont été témoins de ces violences dans cet établissement.
Donc, voilà, je pense que ce n'est que le début. Et puis, voilà, l'objectif, c'est vraiment de pouvoir faire en sorte que cette parole soit entendue et que la prise de conscience soit vraiment collective.
Et
dans ton papier,
on
parle surtout de cas de violences.
Mais en physique, oui.
Est-ce que tu as entendu parler, toi, de cas de violences sexuelles,
dans
cet établissement-là précisément
?
Alors, tout ce que j'ai noté dans l'article, c'est que ça a été vérifié, recoupé. Maintenant, s'il y a des violences sexuelles, pour l'instant, il n'y a pas eu de... Enfin, si j'avais recoupé et vu que les faits étaient avérés, je les aurais écrits dans l'article. Voilà. Maintenant, je continue l'enquête. Là,
tu vas la poursuivre ? Je
pense, oui. Enfin, je la poursuis. Si jamais d'autres faits venaient à moi, oui, il y aurait une suite.
Il
y a quelque chose d'intéressant. Je vous invite à lire le papier. Je vais vous mettre le lien tout de suite, d'ailleurs. C'est qu'à la fin du papier, on s'aperçoit qu'il y a
un
lien entre Bet Aram et Saint-Jo. Tu dis au début du papier qu'il y avait des élèves qui se croisaient, déjà, il y avait certains qui étaient dans le même train,
pour se rendre dans une école ou dans l'autre. Et
à la fin, notre chère Paul, c'est comme ça qu
'il
s'appelle ?
Paul Mira, oui.
Paul Mira. Lui, il a fait les deux établissements. Il était à Saint-Jo et ensuite, après, il
est
à la Bet Aram.
Et
t'as dit c'est
quel le pire
?
Ah, Bet Aram. Enfin, non, je dis ça.
Il
me dirait, non, je ne
veux
pas parler à sa place, en fait. Pardon, Paul, si je me suis avancée. Non, non, mais il avait l'air de dire... Je ne
sais
pas, parce qu'en fait, Bet Aram, c'est vrai que je lui ai moins posé de questions là-dessus. Mais en tout cas, Paul Mira disait qu'ensuite, il avait fait un troisième établissement et que vraiment, les trois établissements, pour lui, ça a été vraiment terrible.
À chaque fois, c'était un établissement catholique
?
Oui. Et donc, c'est vrai que Bet Aram, oui, après,
je
pense que maintenant, Bet Aram, ça a un nom, donc on le met en avant, etc. Mais je pense qu'il ne
faut
pas oublier que chaque école est unique.
Et
en fait, moi, comme je le dis toujours, une baffe peut te changer à jamais, en fait. Une baffe peut te traumatiser. Et chacun va vivre la
violence de manière différente.
C'est ça, tu vois. Et c'est vraiment ce que j'ai ressenti dans les témoignages. Et il y a des personnes, au début de la conversation, par exemple, me disaient...
Oh
non, mais moi, c'est vrai que moi, c'était l'époque, ça ne m'a pas choqué. Et puis, en fait, tu parles 15 minutes, 20 minutes, une demi-heure, une heure. Et au bout d'une heure, la voix se brise. Et la personne dit, en fait, ouais, j'y repense. Et là, je repense à telle scène. Et en fait, ouais, non, ça m'a traumatisée. Et c'était horrible, quoi. Donc, je pense que chaque cas est différent. Et c'est vrai que je pense qu'on ne
se
rend pas compte à quel point ce sentiment de se sentir acculé, de ne pas avoir droit à la parole. Et ça, c'est important. Parce que souvent, d'ailleurs, les personnes me disaient, j'ai reçu un aller-retour de baffe parce que je chuchotais.
Donc,
en fait, c'est que tu chuchotes ou alors tu chuchotes et tu réponds quelque chose. Tu es impertinent. Et c'est ça qui fait que tu mérites la violence, quoi. Et donc, ça, cet état de fait, il est vraiment à remettre en question. Il faut vraiment qu'on se sorte de là, quoi. Et dans les établissements catholiques ou là où c'est le cas du papier, encore plus, quoi.
Et
là, du coup, la suite pour ces gens, c'est quoi ? On a vu au tout début qu'il y avait
un
qui l'a déposé.
Comment
tu le dis
? Il
n
'a
pas déposé un
signalement.
Un
signalement.
Oui. Et alors ça, c'était vraiment très, très fort. Parce que Paul Mira m'a dit le jour où j'ai déposé ce signalement à la gendarmerie. Pour moi, c'était comme un nouveau départ. Après ce signalement, il en a parlé avec ses enfants, avec ses trois enfants.
Il
n'en avait jamais parlé auparavant
? Il
avait été vague.
Il
avait dit, ouais, j'ai reçu des claques. Voilà. J'ai reçu des violences. J'ai eu des violences. J'ai subi des violences. Mais pas dans les détails. Et là, après le signalement et après la publication de l'article, ses enfants lui ont posé des questions.
Et
il a pu en parler avec eux. Il a pu transmettre ce qu'il avait vécu. Et ça aussi, je trouve ça vraiment fort qu'un père de famille aussi montre cette vulnérabilité-là. Et parfois, la violence qu'un père de famille aussi a reçue et que d'autres personnes ont reçue, ça peut aussi expliquer des choses, des comportements. Et le fait de pouvoir s'ouvrir et raconter cette violence subie, je trouve ça vraiment important
pour
tout le monde, en fait.
Surtout pour se reconstruire. J'imagine que ce n
'est
pas évident.
Tout
ça passe par la parole.
Oui, totalement.
Les amis dans le chat, si vous avez des questions à poser à Clémentine, on va continuer ce petit entretien. Mais si jamais vous avez des questions, on les prendra. Quelqu
'un
qui te dit merci pour ton écoute. Clémentine a repris ton temps personnel pour réaliser ton enquête. Parce que
c'est vrai que
Clémentine, elle travaille
à
la matinale. Donc, elle produit beaucoup de papiers entre 6h30 et 15h. Et là, elle a vraiment pris
beaucoup
de temps personnel pour constituer son enquête, réussir à voir les gens, etc.
Oui, j
'avais aussi du temps
sur le temps de travail. Mais après, ces enquêtes-là, c'est tellement de rappeler des personnes, trouver des informations que forcément, j'ai pris aussi du temps personnel.
Et même
écouter ce genre d'histoire,
c
'est pas anodin non plus.
Enfin,
ces gens-là nous racontent des trucs qui font leur chair. C'est quand même fou d'avoir accès à ces informations-là, que les gens s'ouvrent à ce point avec nous.
Il
y
a
un vrai travail limite de psychologie là-dedans. C
'est
de
travail d
'écoute. Je suis toujours impressionné par ça, par les journalistes qui sont capables d'écouter sans jugement, sans rien.
Je
trouve
ça... Et
de rapporter seulement la parole.
Oui. Après, oui, totalement. Je pense aussi que l'époque est quand même... C'est vrai, cette prise de conscience
avec
notamment, pas que, mais avec notamment BetaRam, ça a aidé aussi... Je pense que la première étape a été faite pour les personnes qui, avec tous les papiers dans la presse, dans les médias, etc., se sont reconnues aussi. Je
ne suis pas tout seul.
Voilà, je ne
suis
pas tout seul, exactement. Et que je pense que moi, je suis venue dans un deuxième temps. Mais tu vois, je ne sais pas si j'avais débarqué comme ça, sans toute cette prise de conscience, ce début de prise de conscience collective. Je ne
sais
pas si ça aurait été pareil. Là, il y avait déjà un premier travail de fait dans la reconnaissance de cette parole.
Mon
père était interne dans un établissement catholique du Finistère dans les années 50. Il me disait qu'il était témoin de tout ça, mais je n'ai jamais su s'il
n'avait été
victime également.
Je
parle des violences sexuelles, car c'est les tabassés. On ne se rend pas compte, en vrai. On ne
se
rend pas compte. Parle à vos parents, ceux qui ont des parents qu'on fasse le genre d'école. Je pense qu'à mon avis, on peut être très surpris.
Oui,
totalement. Non, et
puis
c'est vrai que... Et
en plus, j'ai l'impression que ces établissements, à l'époque, ils étaient légions. Et en plus, c'était limite un peu cool pour les parents de foutre leurs gosses dans ce genre d'établissement. Parce que tu me disais, c'était 80 balles, il me semble, le mois qu'ils devaient payer.
Oui,
alors j'ai eu plusieurs. Je pense que ça dépendait des périodes. Mais en tout cas, on me disait que c'était moins cher
qu
'à Bétarame. Et c'était vrai qu'il y avait une réputation d'être, entre guillemets, plus cool que Bétarame. Et qu'il y avait eu plus de mixité sociale.
OK. Mais il y avait ce truc aussi pour les parents de mettre leurs gamins dans un établissement privé,
catholique.
C'était synonyme de réussite personnelle ou familiale.
Tu
vois ce lien que j
'essaie
de faire ?
Oui,
vite fait, oui. Du moins en plus.
Non, mais genre, par exemple, moi, je sais qu'il y a pas mal de gamins avec qui j'étais quand j'étais plus petit. Leurs parents, ils préféraient les mettre dans des établissements privés. Parce que soi-disant, ils allaient être mieux pris en charge. Il
y
aurait moins d'absence.
Il
y aurait des cours qui seraient soi-disant meilleurs. On
met
aussi nos gamins dans le privé pour ce genre de raisons.
Et puis totalement.
Et
puis là, justement, comme je le disais, il y a plein d'élèves qui avaient fait d'autres établissements avant, qui redoublaient, etc. Donc c'était le côté, on n'arrive pas à le tenir, on va le mettre dans le privé à Saint-Jean, comme on dit.
Ça disait Saint-Jean
?
Oui, on dit Saint-Jean. J'ai enquêté deux mois.
D'accord, tu fais dire Saint-Jean. Sans aller jusque dans les années 50, école privée catholique dans les années 90-2000, ce n'était pas mieux.
Et
prenez celles dans les...
Ah,
vous saviez que ça...
Et prenez celles dans les villes qui accueillent un régiment où c'est double sanction, à l'école si vous en parlez, et pour la carrière du parent, vu que vous êtes en classe avec les enfants des autres filles.
Ouais,
c'est ça. Après, il
y a
le principe de l'OMERTA, c'est
que... En
vrai, tu n'en parles même pas.
D
'ailleurs, si vous avez des informations à me transmettre, n'hésitez pas à m'envoyer un mail à clémentine.eveno. arrobase
humanite
.fr
Par
exemple,
là, Jules Caz. Vous savez que Saint-Jean
organise encore des retraites spirituelles dans une communauté montrée du doigt par la musique.
Oui, la communauté des béatitudes.
Ouais.
Jules, si on ne se connaît pas, n'hésite pas à m'envoyer un mail
clémentine
.eveno.arrobase humanite.fr
Moi, mon père m'avait menacé de me mettre dans ce genre d'établissement haute loire. Mais c'est vrai qu'il y avait cette...
Moi aussi, quand j'étais petit, ça me
disait ça.
Après, mes parents n'avaient pas de
sous.
Heureusement.
Ça
disait, bah, essaye, tu n
'as
pas d'argent.
Tu
ne vas rien faire du tout. Je vais rester là. Je ne vais rien faire.
Les
garçons, il faut les élever à la dure pour en faire des vrais bonhommes. C'est vrai que
ça...
Ah, mais totalement.
Heureusement, j'ai l'impression que la société a quand même un peu changé.
Et
qu'on est moins sur ce mantra-là.
Ouais, ouais, je ne sais pas. Je ne
sais
pas. Mais en tout cas, je pense que ce genre d'enquête et ce genre de libération de l'écoute participent à cette prise de conscience aussi. Et la déconstruction de cette idée selon laquelle... Allez, prends ta baffe et ça ira, quoi.
Oui.
J
'ai été victime de pédocriminalité. C'est systémique de la société dans son entier. Il faut faire attention à ne pas limiter ça. Aux établissements religieux.
Ouais, c'est vrai. C'est carrément... Là, c'est
vrai. Reli, Reli, Reli, on fait un focus sur Bétharame, Saint-Jo, etc.
Mais il ne
faut pas oublier que c'est un problème sociétal absolument.
Ouais, qui s'applique à des tas d'environnements différents. Je suis totalement d'accord.
En tout cas, les amis... Jusqu'à
dans les cellules familiales.
En tout cas, les amis, je vous invite à tous à aller lire l'article de Clémentine. Je vous ai mis le lien.
Enfin,
il y a aussi un deuxième papier que tu as fait. Tu as eu un ancien surveillant.
Oui,
pardon, excusez-moi, je lisais les commentaires. Très intéressant. J
'ai baillé parce qu'il fallait que je me débouche les oreilles, sinon je n'entendais plus rien.
Merci,
Pierre.
Je voudrais demander pardon à un ancien surveillant général de Saint-Joseph de Ney, accusé de violence de Ney, témoigne.
Pourquoi
ce papier ? Comment c'est lui qui a souhaité te parler ? C'est toi qui l'avais interrogé pour essayer de le mettre face à ces accusations ? Et ensuite, il a répondu. Pourquoi
? Alors
déjà, dans le cadre du contradictoire, ça fait partie de la déontologie de contacter les personnes qui sont accusées. Et là, c'était le cas. Il y a d'autres personnes qui ont été accusées qui sont aujourd'hui décédées. Mais là, c'était important. Et puis, c'est important de faire un vrai contradictoire. Ce n
'est
pas juste envoyer un message dont on sait qu
'il
ne
va
pas être reçu. Donc là, c'est vraiment pouvoir être sûr
d
'avoir la personne. Et puis après, libre à la personne de dire oui ou non. Mais c'était important. Et ça l'est pour tout journaliste de vraiment faire cette démarche-là. Et ensuite, la personne en question, on a eu un dialogue assez fluide. Et donc voilà, il a explicité. On a parlé pendant assez longtemps.
Et
donc, l'article ensuite a été fait suite à cela. Et toujours dans le même sens, j'ai eu des retours ensuite des personnes qui avaient témoigné.
Et
le fait justement d'avoir la reconnaissance de ces faits-là de la part
de
cet ancien surveillant général. Et aussi le fait de dire un moment, il dit
je
ne me souviens pas de cette scène.
Mais
s'il le dit, alors ça doit être vrai. Et là, je pense que ce sont des propos qui sont très forts. Parce que c'est vraiment la reconnaissance de la parole. Je ne me souviens pas.
Mais
s'il le dit, ça doit être vrai. Pour moi, c'est un peu un je te crois. Et c'est bouleversant d'entendre ces paroles-là.
C
'était pour ça que c'était aussi important de
faire ça.
Voilà, exactement. Après, j'entends que ça... Voilà, je laisse 3000 signes à cette personne-là. Donc
j
'entends que ça puisse aussi, au début, être difficile à voir, à lire pour certaines personnes. Mais voilà, je sais que ça a été une parole importante.
Non, mais de toute façon, c'est absolument fondamental, les amis,
d
'avoir du contradictoire dans une enquête. Sinon,
c'est
juste à charge et ça n
'a
aucun sens. OK.
Merci beaucoup. Eh
bien, merci beaucoup, Clémentine. Je vous invite à tous à aller lire les deux papiers. C'est ça,
on lui a répondu.