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interviewLe Média· 21 mai 2026 17 min

ÉDOUARD PHILIPPE : LES RÉVÉLATIONS D’UNE LANCEUSE D’ALERTE

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Quand on dit course à la présidentielle, [raclement de gorge] cela va souvent avec un élu de droite empêtré dans une affaire judiciaire. L'ancien Premier ministre et maire du Havre, Édouard Philippe, est visé par une information judiciaire ouverte par le parquet national financier pour des soupçons de détournement de fonds publics, favoritisme, prise illégale d'intérêts et concussion. La concussion, hein, c'est la perception illicite d'argent par un fonctionnaire.

Une affaire qui se qui trouve son origine dans le signalement d'une lanceuse d'alerte de mai 2023. Alors, de quoi parle-t-on ? Quels sont les faits reprochés à Édouard ?

Pourquoi la justice décide-t-elle aujourd'hui de passer à une nouvelle ? Pour en parler, nous recevons Maître Jérôme Carcenty, avocat de la lanceuse d'alerte dans ce dossier. Bonjour, Maître.

Bonsoir. C'est parti pour l'entretien. Merci d'être avec nous, de nous permettre d'y voir un peu plus clair.

Vous êtes l'avocat de la lanceuse d'alerte euh qui Qu'est-ce qui a convaincu cette fois-ci euh le parquet national financier d'aller de d'ouvrir cette enquête cette information ? Alors, c'est pas le parquet national financier qui est convaincu d'ouvrir une une enquête une information judiciaire, mais euh pour récu- ré- récapituler en quelques mots, euh quand une victime, une plaignante, euh dépose une plainte, elle doit d'abord la déposer auprès du procureur de la République. C'est comme ça que ma cliente, on va l'appeler Judith puisqu'elle elle veut conserver l'anonymat.

Donc, ma cliente a déposé une plainte auprès du parquet national financier parce qu'on est sur une une affaire d'ampleur nationale s'agissant d'Édouard Philippe et parce que euh ça porte sur des problématiques économiques et financières et que donc le parquet national financier a compétence. Une enquête préliminaire, sous le contrôle du parquet, a été diligentée. Il y a eu des perquisitions, il y a eu un certain nombre d'actes qui ont été réalisés.

Euh sauf que cette plainte avait déjà près de 2 ans qu'on ne savait pas trop où allait le parquet, qu'on n'avait pas réellement d'informations et à ce moment-là, la plaignante a la possibilité de reprendre la main sur son dossier. Et c'est ce qu'a fait Judith puisqu'elle a déposé une plainte avec constitution de partie civile, c'est-à-dire qu'elle a fait désigner un juge d'instruction. Ce qui était un peu étonnant, c'est que nous avons déposé cette plainte avec constitution de partie civile au mois de juin 2025.

Oui, c'est ça. Et que on a su hier, donc c'est-à-dire très récemment que il y avait ce qu'on appelle un réquisitoire introductif, c'est-à-dire que le procureur de la République a enfin décidé de bien vouloir saisir sur notre plainte ce qui normalement est automatique, il a pas trop le choix normalement le procureur, il est obligé de faire ça mais il a mis presque un an pour le faire. Donc il y a eu une probablement des résistances, je ne sais pas de quelle nature, est-ce que entre-temps il y a eu le changement du procureur national financier à la tête du parquet national financier, est-ce que ça a eu des conséquences, est-ce que c'est simplement la charge du du du parquet, toujours est-il que on a eu un réquisitoire qui reprend effectivement l'ensemble des préventions qui sont visées dans notre plainte et qui permettra effectivement la désignation d'un juge d'instruction.

Et justement, quels sont les faits reprochés à Édouard ? Alors, je vais pas rentrer trop dans le détail mais juste que on comprenne que c'est à l'occasion de ses fonctions non pas de Premier ministre mais au sein de la communauté urbaine du Havre puisqu'il était le président de cette communauté urbaine puis il a été nommé Premier ministre mais admettons que dans le cadre de cette gestion-là, il y avait d'ailleurs il y a eu un concours pour toutes les grandes villes, un projet d'une cité numérique. Et pour gérer ce qu'on appelle une cité numérique, on avait un lieu qui était un tiers lieu à disposition à la communauté urbaine du Havre et il fallait savoir puisque ça ne pouvait pas être géré nous disait-on directement par la communauté, il fallait que ça soit géré par un organisme tiers.

Bon, il y a eu un premier débat de savoir quel était le type d'organisme qui devait gérer ça et normalement ça aurait dû être une association indépendante. Or on a préféré pour des raisons tout à fait stratégiques de faire gérer ce ce tiers lieu par alors c'est un peu technique mais par un service et c'est un service qui dépendait directement euh de la collectivité de sorte que les fonds allaient directement à ce service sans qu'il y ait ce qu'on appelle un appel à la concurrence. Normalement, il y aurait dû avoir un appel à la concurrence pour voir si un certain nombre de structures pouvaient prétendre à gérer cette cité numérique.

En procédant de la sorte par une sorte de détournement de la loi, on a en réalité permis ? Que une proche de monsieur euh Édouard Philippe Stéphanie de Baselere adjointe euh chargée de l'innovation et du numérique à la mairie du Havre. Tout à fait, qui en réalité était une chef d'entreprise.

Et on a une chronologie qui est intéressante. Elle est chef d'entreprise, elle vend son entreprise qui était assez florissante sur le port du Havre très cher dit-on au-dessus du marché. Elle est à ce moment-là candidate avec Édouard Philippe à la collectivité sur la liste.

Elle est nommée élue 14e sur la liste. Elle crée dans la foulée une association qu'elle met à son nom et à son domicile et elle va concourir à euh ce service-là sans concurrence d'aucune autre sorte bénéficiant ainsi de toutes les subventions publiques qu'elle a pu gérer de manière tout à fait catastrophique puisqu'il y a eu de l'ordre de 2 millions d'euros qui ont été versés à cette structure, 2 millions d'euros dont au bout de 2 ans en réalité on ne sait pas ce qui a été fait, il y avait énormément de personnel avec ces des salaires importants, une activité quasiment euh inexistante et au final au bout de 2 ans une liquidation judiciaire. Donc c'est des fonds publics et ces fonds publics, on ne sait pas ce qu'ils sont devenus en réalité.

C'est l'objet de la plainte. Ma cliente, elle est quoi ? Elle est directrice générale adjointe à la communauté urbaine du Havre, elle est haut fonctionnaire, elle est énarque et elle travaille, elle fait son travail.

Il se trouve que elle va regarder d'un peu plus près ce qui se passe parce que c'est son travail et que quand elle va constater qu'il y a des irrégularités, elle va les dénoncer. Et vous savez, c'est tout le problème et on pourrait en parler longuement, la question des lanceurs d'alerte. Parce que elle, juste je vous interromps.

Pardon, je suis toujours trop long. Non non, pas du tout, au contraire. Elle dénonce les faits en 2023, c'est ?

Et finalement, c'est il y a eu perquisition il y a eu perquisition en 2024, euh plainte 2025 parce qu'elle a été reconnue comme lanceuse d'alerte en 2025 et c'est aujourd'hui que que tout d'un coup l'affaire prend une autre tournure. Euh le fait qu'elle soit reconnue comme lanceuse d'alerte, qu'est-ce que ça change par rapport au fait qu'elle ait porté plainte en ? vous avez depuis 2016 et puis 2019, bref, un statut qui est le statut des lanceurs d'alerte qui n'existait pas avant, qui est qui a pour vocation euh de protéger quelqu'un qui va dénoncer un fait faux, de protéger contre toutes les ce qu'on appelle les mesures de représailles, le harcèlement, euh les dénonciations, et cetera.

Ce statut-là, euh il est en fait un peu ambigu parce que vous avez le défenseur des droits qui est effectivement une autorité administrative indépendante qui est prévue par la Constitution et qui émet un avis sur le statut d'un lanceur d'alerte. Et donc euh notre cliente, ma cliente a obtenu un avis favorable, c'est-à-dire qu'elle a reconnu que ma cliente avait dénoncé des faits justes, des faits vrais et que en représailles, elle avait subi un harcèlement qui avait considérablement dégradé à la fois sa situation psychique, mais également sa condition de santé. Et donc, on a véritablement un dossier qui est très important.

Aujourd'hui, Édouard Philippe, ce que je ne connais pas, moi je suis un spécialiste des lanceurs d'alerte, euh je n'ai encore jamais vu qu'un avis du Défenseur des droits était attaqué. Édouard Philippe a saisi le tribunal administratif pour contester euh cet avis qui est favorable parce qu'il sait très bien que en réalité, c'est déjà une présomption. Euh effectivement, donc on va Édouard Philippe lui conteste ses accusations et d'ailleurs, ses soutiens sont plutôt sereins face à ses accusations.

Je propose d'écouter Christophe Béchu, secrétaire général de son parti Horizon et directeur de sa campagne présidentielle et on en parle juste après. Rien de nouveau, c'est une vieille affaire, vous venez de le rappeler par rapport aux dates et avec une soi-disante lanceuse d'alerte qui parce qui parce qu'elle s'est constituée partie civile. Quand vous vous constituez partie civile, il y a automatiquement un nouvel acte de procédure et c'est cet acte de procédure qui a été annoncé hier par le Parquet national financier.

Je rappelle que il y a eu près de 2 ans d'enquête avec le fait d'essayer de trouver [grognement] les traces de ce que cette dame était susceptible d'avancer, qui n'ont débouché sur rien et c'est la raison pour laquelle elle a relancé la procédure. enquête, ça c'est que ça n'a pas forcément débouché sur rien, sinon il y aurait pas ouverture d'une enquête. L'ouverture de l'enquête, elle est consécutive au fait de vous constituer partie civile.

Et donc, il y a eu un nouvel acte de procédure par la plaignante euh déplorant manifestement sans doute que la justice justement n'ait rien trouvé et donc, en posant un nouvel acte disant "Je me constitue partie civile", vous avez l'obligation, la justice a l'obligation à ce moment-là d'ouvrir une nouvelle phase judiciaire et c'est juste ce qui s'est passé. Quand vous entendez euh Christophe Béchu qui dit que la justice n'a rien trouvé, qu'est-ce que vous vous pouvez lui ? Ben, je je dis qu'il lit dans le marc de café ce monsieur parce que euh la justice justement le la problématique de l'enquête préliminaire, c'est qu'elle est couverte par ce qu'on appelle le secret de l'enquête.

Le secret de l'enquête fait que ni lui, ni Édouard Philippe, ni moi partie civile, on ne sait ce qu'il se passe. Donc, il y a pas eu de classement sans suite hein, absolument pas. Ça ça aurait pu être juste ce qu'il disait s'il y avait eu un classement sans suite.

Le parquet national financier n'a absolument pas clôturé son enquête. L'enquête était toujours en en cours. Simplement moi partie civile à un moment donné, quand une enquête dure et elle durait depuis un certain temps et que je suis sourd, aveugle et muet de savoir ce qu'il se passe au sein même de cette enquête, ben je dépose une plainte avec constitution de partie civile qui change ?

Qui change la nature de l'enquête, c'est-à-dire qu'on a plus un procureur sous l'autorité du pouvoir exécutif, mais on a un juge indépendant qui enquête. Et ce juge indépendant donne accès parce que c'est la procédure à l'ensemble des parties au dossier. C'est-à-dire que à partir du moment où un juge d'instruction sera désigné, je saurai ce qu'il y a enfin dans cette enquête et je pourrai de surcroît orienter éventuellement les investigations en faisant des demandes d'actes.

Euh, vous disiez à l'instant que votre cliente a subi un harcèlement euh qui donc avec des conséquences aussi bien psychiques que au niveau de sa santé. Est-ce qu'on peut parler, je sais pas comment le harcèlement s'est passé, mais de d'un système local au Havre euh entre Édouard Philippe, son adjointe entre autres hein, et qui fait qu'en fait la pression était trop forte sur votre ? Alors, je sais pas si on peut parler de système, on peut parler en toute état de cause d'une logique qui est toujours la même pour les lanceurs d'alerte.

Qui est le cas de ma cliente, mais qui est le cas de pratiquement tous les vrais lanceurs d'alerte. Ce que je dis les vrais, c'est-à-dire ceux qui sont effectivement dans des situations où à un moment donné ils sont confrontés à une réalité, une situation et ils ne peuvent pas faire autrement que de dire non, ils sont pas des militants les lanceurs d'alerte. Ce sont des gens qui sont intrinsèquement pétris par une certaine idée du juste et de l'injuste.

Et quand ils constatent quelque chose qui est illégal, et ben ils vont dire "Bah attendez, il y a quelque chose qui va pas." Et ils vont spontanément alerter leurs responsables, alerter au-dessus s'il le faut, le supérieur hiérarchique. Et quand en réalité il y a une volonté euh de euh commettre ces infractions, et bien le lanceur d'alerte devient le fou.

Vous voyez, c'est comment on élimine en réalité celui qui vient dire "Là, ça ne va pas." Et c'est ce qui s'est passé euh euh au Havre, et c'est ce qui se passe dans pratiquement toutes les configurations où vous avez des gens qui dénoncent des faits vrais avec bonne foi, en toute authenticité. Et la répression est toujours la même.

C'est-à-dire, vous êtes le fou. Donc on va vous discréditer professionnellement, on va vous marginaliser, on va vous discriminer, on va vous priver d'accès à certaines réunions, on va vous délocaliser, on va euh vous priver euh de de ce que de de par exemple une délégation de signature que vous avez. Progressivement, ce sont des ce qu'on appelle des micro-vexations qui font qu'au final euh vous avez le sentiment que vous avez dit la vérité, que vous avez fait votre travail, que vous avez été à la hauteur euh de la des ambitions qu'on portait en vous quand on vous a engagé, et au final vous n'êtes que celui qu'on va reléguer va souffrir.

Et il faudra savoir qu'elle va demander la rupture de son contrat de travail en raison d'un accident de travail lié justement aux dénonciations des faits qui se sont déroulés au Havre. Euh cette affaire-là est-ce que le temps de la justice, est-ce qu'elle peut compromettre la candidature d'Édouard Philippe à l'élection ? Ou le temps est suffisamment long que enfin 2027, il pourra très bien être candidat.

Ça, j'avoue que je n'en sais rien parce que j'ai beaucoup de mal à comprendre comment fonctionne la société française au regard de la lutte anti-corruption. Depuis euh j'allais dire moi ça fait euh plus de 20 ans que je travaille sur ces questions hein. La corruption, j'étais avocat de l'association anti-corruption, j'écris sur ces questions, bref.

Je connais le système. On a eu un grand mouvement de lutte anti-corruption, j'allais dire, de 2002 à 2016. Avec l'instauration dans les programmes politiques de programmes éthiques, de programmes de lutte anti-corruption et cetera.

Vous n'en trouvez nulle part. Aujourd'hui, la corruption n'est plus au cœur du débat. Et en même temps, on sent qu'il y a une aspiration citoyenne au principe d'égalité, c'est-à-dire à ce que euh euh le responsable public comme le justiciable lambda soit traité de la même manière par la justice.

Et pourtant, on a des affaires de corruption qui se multiplient. Et en même temps, et c'est toujours les deux mamelles du populisme, corruption et inégalité, fabriquent un vote qui va vers le vote populiste. Alors, est-ce que ça sera tragique pour monsieur ?

J'en sais rien. Mais ce qui est tragique, c'est pour la démocratie. Et ça, on en subira, je crois, encore et longtemps euh euh les conséquences.

Euh vous venez de le dire, la corruption est un vrai problème en France, hein. Euh un article vient de dénoncer 451 faits de corruption recensés en 2025, c'est trois fois plus qu'il y a 10 ans. Euh ça elle semble se banaliser cette corruption.

Vous l'expliquiez un peu. Euh comment on en est arrivé ? Vous avez même écrit un livre qui vient de sortir sur euh sur la corruption.

Euh donc [raclement de gorge] du coup, vous êtes un peu spécialiste de la question. Comment on en est arrivé ? Et notamment comment ces affaires euh peuvent se per- enfin continuer euh malgré des cas euh parfois ?

Je crois qu'il y a plusieurs raisons. D'abord, euh une justice qui est beaucoup trop lente. Des affaires complexes. une justice qui est incapable aujourd'hui euh parce qu'elle manque de moyens, et ça c'est une volonté politique.

La volonté politique de déshabiller la justice économique et financière. Hein, aujourd'hui, on parle d'insécurité à longueur de tribune, mais l'insécurité réelle, c'est le trouble qu'on crée à l'intérêt général, c'est-à-dire à ceux qui gouvernent, et ceux qui gouvernent, s'ils ne respectent pas la loi, c'est la démocratie qui s'effondre. Ça, le citoyen, il a du mal à le comprendre aussi.

Parce que souvent, il dit "Bon, bah finalement, on a presque intégré l'idée qu'un homme politique euh ben il était pas blanc blanc, hein. Il avait le droit, et que c'était pas si grave." Sauf que il va falloir à un moment donné, et je pense que ça rentre aussi dans cette question de l'éducation citoyenne, comment concrètement on va permettre aux citoyens de comprendre que lorsque l'élu met la main dans la caisse, c'est sa poche à lui qui est vidée.

Et ça, s'il le comprendra, s'il le comprend un jour, il pourra peut-être se dire que son vote est déterminant pour faire autrement et que la démocratie fonctionne autrement. En tout cas, merci beaucoup euh Maître Karsenti de nous avoir éclairés sur cette affaire Édouard Philippe, hein. Je rappelle que vous êtes l'avocat de la lanceuse d'alerte, et et vous êtes aussi l'auteur d'un livre sur la corruption.

On peut donner le ? Corruption, l'effondrement de l'État de droit, puisque la question de la corruption, c'est d'abord l'État de droit, et c'est ça aujourd'hui qui est menacé. Très bien.

Ben, merci beaucoup d'avoir été avec nous. [musique]