L'interview en intégralité de Sébastien Lecornu et Jean-Noël Barrot au Liban
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Une interview exceptionnelle parce que la situation est exceptionnelle. Deux ministres, l'un des armées, l'autre de l'Europe et des affaires étrangères, dans une zone de cessez-le-feu, dans un cessez-le-feu qui est fragile mais qui tient. Le chronomètre tourne vite, il a déjà tourné depuis 34 jours, mais la situation reste encore extrêmement difficile, ce qui nécessite que nous trois, nous portions encore des équipements de sécurité. Bonjour Sébastien Lecornu, bonjour Jean-Noël Barraud. Je disais, ce double chronomètre, parce qu'autant militaire que politique, il tourne vite.
On a beaucoup parlé de la Syrie, il y a eu la situation intérieure, et je crois que les Français ont un peu oublié que depuis 34 jours, déjà, ce chronomètre tournait, et il est censé s'arrêter à 60, on verra ce qui peut attendre les Libanais, les Israéliens après. Si vous le permettez, est-ce qu'on peut faire au bout de 34 jours, c'est-à-dire on a passé la moitié, un petit point de situation militaire, puis politique, nous sommes avec le contingent français de la Finule. Sébastien Lecornu, pouvez-vous nous expliquer tout simplement si le cessez-le-feu tient ?
Il tient, mais il est fragile. Il tient au regard des combats qu'on a pu connaître depuis le mois de septembre jusqu'à la fin du mois de novembre. Il est fragile parce qu'il nécessite beaucoup de déconfliction, beaucoup de neutralisation et de nettoyage.
Déconfliction, pouvez-vous me l'expliquer ?
En fait, vous êtes dans une zone qui est une zone historiquement contestée, ça fait plus de 40 ans que ce mandat des Nations Unies ici existe et que le contingent français y sert. Et on le sait bien, ici il y avait beaucoup d'emprises du Hezbollah jusqu'à il y a quelques semaines. Vous avez encore évidemment une présence du Hezbollah qui est résiduelle.
Vous l'avez vu au drapeau ?
Avec une présence qui est politique, une présence qui est évidemment sociale. Et l'enjeu que l'on joue ici, en quelque sorte, c'est de permettre de nouveau à ce que les forces armées libanaises exercent pleinement la souveraineté du Liban à la place de ces unités du Hezbollah. Et en face, vous avez les forces israéliennes de Tsaal qui occupent une zone importante entre la ligne bleue et une nouvelle ligne qu'on appelle la ligne Charlie.
Et au fond, ce qu'on a essayé de faire avec les Américains et ce que nous sommes en train de tenter de réaliser depuis la fin du mois de novembre, depuis ce compte à rebours qui a commencé à tourner, c'est de faire en sorte qu'on arrive à substituer la présence israélienne par les forces armées libanaises. Et aujourd'hui, je vous le dis, ce cessez-le-feu, il est fragile. Parce qu'on a réussi à traiter plus de 300 situations de sécurité complexes. Donc ça, c'est ce qui fonctionne bien.
Alors, en langage grand public, ça veut dire quoi ?
Des incidents, des incidents de sécurité, des caches d'armes, des menaces que telle ou telle partie ont pu signaler aux Américains et aux Français et de faire cette levée de doute, voire même plus que de la levée de doute, est en capacité de neutraliser, de mettre hors d'état de nuire des menaces éventuelles. Après, il y a un compte à rebours qui lui est lancé. C'est cette capacité justement à mettre en place les forces armées libanaises. Et là, il y a évidemment un moment de fragilité. En tout cas, un moment de vérité qui va se jouer dans les 26 jours qui restent. C'est la capacité à le faire.
Aujourd'hui, il y a seulement une commune, un village dans lequel cette substitution des forces israéliennes par les forces armées libanaises a pu se faire. Et donc, si nous sommes venus avec Jean-Noël Barraud, effectivement, en ce 31 décembre, au-delà du fait de passer du temps avec le contingent français qui sert ici, c'est aussi pour faire passer des messages. On le fera dans les jours qui vont venir avec la partie israélienne, en lien avec nos amis américains. Mais on est venu le faire aussi ici au Liban, en disant, attention, ce cessez-le-feu, il est clé. Derrière, ce que nous jouons, évidemment, c'est la maîtrise d'une escalade régionale.
On a bien vu ce qui s'est passé au mois de septembre, ce qui s'est passé au mois d'octobre. Et ce qui se joue ici sur une zone qui n'est pas très grande, au fond, 40 km sur 45 km, c'est notre capacité à faire en sorte que l'ensemble du Proche et du Moyen-Orient ne s'embrassent pas de nouveau.
C'est la même question que je vous pose, Jean-Noël Barraud, si vous voulez bien prendre le micro. C'est de savoir si tout le monde joue le jeu. Moi, j'avais des questionnements dans mes analyses sur la capacité d'Israël à jouer le jeu sur le terrain militaire. Mais évidemment, revenir à un statu quo politique pour les Libanais. Je ne parle pas du gouvernement libanais, mais de les Libanais. La population qui a vécu des guerres depuis quasiment 40 ans, qui vit sans président depuis plusieurs années désormais. Quelle est, là aussi, la situation ? Est-ce qu'on a l'impression d'être à mi-chemin ? On parlera sans doute avec le ministre des Armées du recrutement en cours chez les soldats.
Est-ce que vous avez l'impression que ça avance du côté des politiques libanais ?
Alors d'abord, ce cessez-le-feu que la France a porté, il a mis fin à une situation qui menaçait de précipiter le Liban dans le chaos. La première des priorités, c'était l'aide humanitaire, parce que cette guerre avait déplacé des centaines de milliers de personnes loin de chez elle. C'est pourquoi, sous l'impulsion du président de la République, c'est à Paris que nous avons accueilli la première grande conférence internationale de soutien au Liban, qui a permis de lever plus d'un milliard de dollars au profit de l'aide humanitaire au Liban. La deuxième priorité, c'est de pérenniser ce cessez-le-feu.
On arrive à mi-chemin, et c'est tout l'objet de notre visite avec Sébastien Lecornu, renforcement des forces armées libanaises, puis soutien à l'action des casques bleus de la finule. Et puis la troisième priorité, c'est le redressement économique, social et politique du Liban. Et la première étape de ce redressement, c'est l'élection d'un président qui, comme vous le dites, est attendu depuis deux ans et demi. Un président qui pourrait rassembler le Libanais, pour incarner l'unité du Liban dans sa diversité. Et de ce point de vue-là, le président de la Chambre des députés, Nabi Berry, a pris ses responsabilités et il a convoqué le 9 janvier prochain le Parlement.
Il appartient donc aux forces politiques libanaises de prendre leurs responsabilités et de saisir cette occasion pour élire ce président et qu'on puisse engager le Liban sur une trajectoire qui lui permet de reprendre son destin en main. D'abord le président, puis un gouvernement, puis des institutions qui fonctionnent. Et puis l'effort colossal de reconstruction qui est devant le Liban aujourd'hui, puisque cette guerre a provoqué plusieurs milliards d'euros de dégâts et de dommages. On parle de plusieurs millions de tonnes de gravats à nettoyer.
Vous les avez vus, monsieur le ministre, en descendant le sud du Liban.
Absolument. Et donc tout ça, c'est un effort considérable qui suppose, c'est la première étape, une élection, celle du président.
Je profite aussi de ce moment, je disais, une situation exceptionnelle et il faut vraiment faire comprendre au grand public français qui, évidemment, dans l'actualité interne comme internationale, était un peu passé à autre chose. Avant ce cessez-le-feu, il y a un acronyme, FINUL, qui paraissait extrêmement vaporeux pour les gens de bonne foi et qui paraissait presque inutile. Moi, j'ai entendu, je vous le dis, Sébastien Lecornu, des politiques, des journalistes aussi, dire la FINUL ne sert à rien. Expliquez-nous, dans ce mécanisme, à quoi sert la FINUL dont 700 hommes et femmes font partie venant de la France ?
Bon, déjà, pour être direct, si elle n'était pas là, ça serait pire. Et tous celles et ceux qui la critiquent ne nous ont jamais donné une nouvelle idée à la place. Je le note, et dans un moment au Conseil de sécurité des Nations Unies où la présence du droit de veto de la Russie, notamment, ou parfois de la Chine, fait que, par définition, inventer quelque chose de nouveau est très difficile. Donc déjà, l'existant a le mérite d'exister.
Et si ça n'avait pas existé, la confrontation entre le Hezbollah, peut-être même les populations civiles de part et d'autre, côté israélien, comme côté libanais et de Sahal, de l'autre côté, aurait peut-être été encore plus forte ou plus violente qu'elle ne l'a été, parce que, justement, il y avait cette présence de ces postes des Nations Unies qui observent. Et ce deuxième aspect de réponse à votre question, ce n'est pas des casques bleus d'interposition. On a le souvenir de l'emploi de nos casques bleus dans les Balkans, dans les années 90, en Serbie. Ce n'est pas le mandat qui est donné ici.
Ici, c'est un mandat d'observation, de déconfliction, de déconfliction, le mot est peut-être mal choisi, mais qui, au fond, normalement, est là pour accompagner les forces armées libanaises pour qu'elles puissent remplir leurs missions. Et qu'est-ce qui se passe depuis ces nombreuses années ? Le Hezbollah était là, et les forces armées libanaises n'étaient plus là. Mais la finule était là. Et ça, il faut quand même le dire, c'est que ce mandat, il est quand même exercé avec courage par nos soldats.
On ne peut pas ne pas penser ce soir, soir de réveillon, à la famille de la chef Claudin, du régiment de Montléry en Essonne, qui a perdu la vie cet automne, dans le cadre de ce mandat, du contingent qui est présent avec nous ce soir, sur une patrouille. Parce que l'essentiel des missions de la finule, c'est de patrouiller, de voir ce qui se passe, de renseigner, de comprendre. Et malheureusement, au retour d'une patrouille, le VAP, qui est un engin blindé, s'est renversé, et cette sous-officier a perdu la vie dans des circonstances absolument terribles. Donc, j'aime bien quand les commentateurs commentent. Mais enfin, la réalité, c'est qu'à défaut de la finule, ça serait pire.
Que de réinventer quelque chose de nouveau en ce moment, ce n'est pas facile. Et que trois, je peux témoigner comme ministre des Armées, et Jean-Noël Barraud comme ministre des Affaires étrangères, qui a beaucoup de courage de la manière dont le contingent français, mais d'autres aussi, exercent la mission. Alors, est-ce que c'est suffisant ? Ben non, c'est bien pour ça qu'on vient vous expliquer qu'on a créé un nouveau protocole, un mécanisme avec les Américains, qu'on met un peu d'énergie pour que les forces armées libanaises, justement, se prennent en main. Bon, on y reviendra. Mais une fois de plus, attention à ne pas tomber dans un bashing dans lequel on détruit tout.
Moi, ce que je sais, ce que je vois, c'est qu'ici, la France occupe son rang, elle occupe son rôle, et si on n'était pas là, ça serait pire.
Pour conclure d'un mot, je vois les montagnes face à moi, derrière, c'est la Syrie. Je vous laisserai un dernier mot, Jean-Noël Barraud, sur vraiment la situation à venir. Mais l'armée française est intervenue, Sébastien Lecornu, ce dimanche, en Syrie, contre Daech.
Oui, parce qu'il y a une opération qui n'est pas terminée, figurez-vous. Elle avait été lancée du temps du président Hollande, s'appelle Chamal, elle est insérée dans une grande coalition internationale qui s'appelle Inherent Resolve, et qui a pour but de lutter contre Daech, en Irak, mais qui est un pays souverain, avec de la formation, de l'accompagnement des forces armées irakiennes. D'ailleurs, les Français y sont présents, et nous faisons beaucoup de choses pour l'Irak, pour qu'elle puisse justement assumer sa souveraineté et sa sécurité. Et puis en Syrie. Et de fait, nos rafales, dotées d'un certain nombre de moyens, ont frappé une des positions de Daech.
Mais vous savez, il y a un an et demi, j'ai dû, pardon d'y revenir, mais j'ai présidé en seulement dix jours, trois éloges funèmes militaires pour trois soldats français qui sont tombés justement, non pas en Syrie, mais en Irak, évidemment. Et c'est passé globalement inaperçu. Et ça nous rappelle aussi qu'il y a la guerre en Ukraine, il y a la prolifération nucléaire, il y a le retour des compétitions entre les grandes puissances. Tout ça va nous attendre en 2025. Il ne faut pas se raconter d'histoire. L'enjeu de l'architecture de la sécurité de l'Europe va être un sujet qui va beaucoup nous monopoliser. Il y a ce qui se passe au Proche et au Moyen-Orient.
Il y a toujours cette trame de fond et ce qui s'est passé sur ce marché de Noël en Allemagne, nous le rappelle, qui est la lutte contre le terrorisme islamiste, avec en plus un phénomène d'internationalisation du djihadisme qui est à surveiller de très près. Ça correspond donc à l'action des forces de sécurité intérieures, mais ça correspond aussi à l'action des forces armées. Et la frappe effectivement qui a eu lieu sous l'instruction du président de la République, elle permettait aussi de répondre à cet enjeu-là pour nous, pour notre propre sécurité.
Un dernier mot Jean-Noël Barrault, justement, là aussi, nous passons à une nouvelle année, cette nouvelle année pour la Syrie et évidemment pour ce Proche-Orient, il suffit de le voir, la Syrie est juste là, alors que la mer est juste ici. On est dans une zone très petite, mais qui a des répercussions énormes. Comment vous évaluez la suite, les gages qui ont été donnés, notamment aux représentants de la diplomatie française qui se sont rendus à Damas ? Comment vous voyez la suite, tout simplement ?
D'abord, une nouvelle fois, ce qui se passe en Syrie nous concerne très directement. Nous, Françaises, Français et nos enfants. En 2015, fuyant l'oppression du régime de Bachar Al-Assad, ce sont des centaines de milliers, plus d'un million de Syriens qui ont fui vers l'Europe, provoquant l'une des vagues migratoires la plus importante que nous ayons connues. Et puis ensuite, comme ça vient d'être rappelé, c'est le terrorisme islamiste, en partie instrumentalisé par le régime criminel de Bachar Al-Assad, qui a touché de nombreux pays européens. Et c'est pourquoi nous ne pouvons que nous réjouir de la chute de ce régime criminel.
Et c'est pourquoi nous pouvons cultiver l'espoir que dans cette nouvelle page qui s'ouvre dans l'histoire de la Syrie, eh bien d'abord, les communautés de la Syrie, dans leur diversité, puissent être représentées dans le futur gouvernement. Que ce futur gouvernement lutte activement contre le terrorisme islamiste qui a prospéré pendant de trop nombreuses années. Que soit mis fin au trafic ou encore à la prolifération des armes chimiques qui avaient été conçues par le régime et que le régime a tourné contre son propre peuple. Bref, que plutôt que d'être un foyer d'instabilité dont les conséquences se sont fait sentir jusqu'en Europe, la Syrie redevienne un pôle de stabilité pour la région.
Merci beaucoup. Merci à tous les deux, messieurs les ministres. Merci.
Sébastien Lecornu