Le Murdoch français, la conquête des médias : épisode 3/4 du podcast Vincent Bolloré : un milliardaire en croisades | France Culture
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
C'est sans doute l'une des chaînes les plus attendues de la TNT, celle de l'homme d'affaires Vincent Bolloré. C'est dans ce studio flambant neuf, construit en trois mois, que se fera Direct 8.
Vincent Bolloré ne contrôle plus seulement Canal+, et CNews. Il est aussi le principal actionnaire du groupe Lagardère, propriétaire d'Europe 1, du JDD et de Paris Match. Mais aussi du géant du livre Hachette, numéro 3 mondial de l'édition.
Vincent Bolloré n'est pas un actionnaire comme les autres. Parce qu'on a pu voir dans d'autres médias dont il a pris le contrôle, la manière dont ça s'était passé. L'immense majorité des journalistes a vécu ça un peu comme un braquage.
Ils ont fait une chaîne qui ne coûte pas cher et qui fait de l'audience. Donc pour un patron d'industrie, franchement, c'est parfait. Par contre, pour l'indépendance éditoriale et la notion qu'on se fait du journalisme, pas forcément on va dire. Personne n'a l'ambition ou l'intention d'essayer de faire des chaînes d'opinion. Ce n'est pas dans l'objectif du groupe Vivendi Canal. Ça n'a pas d'importance, ça n'a pas d'intérêt.
Cet homme qui utilise les médias pour imposer son projet politique. Pardonnez-moi, Madame la Présidente, pardonnez mon expression, mais il se fout de notre gueule.
Les visages de l'actu. Vincent Bolloré, épisode 3. Le Murdoch français, la conquête des médias. Au début des années 2000, quand Vincent Bolloré commence à s'intéresser aux médias, beaucoup sourient. Un industriel dans les médias, ça se finit toujours mal. Les exemples ne manquent pas. Ce n'est pas un métier comme les autres. Cela demande de la patience, du tact, une certaine distance avec le pouvoir éditorial. Bolloré, lui, explique tranquillement à Jeune Afrique que ses enfants lui parlent plus de médias que de papiers. Alors il va là où ses héritiers ont envie d'aller. La vision dynastique, toujours. Vingt ans plus tard, personne ne sourit plus.
Vous venez de nous dire, Alain Minc, que Vincent Bolloré avait racheté des médias parce que ses enfants n'étaient pas du tout intéressés dans ses activités. Mais il a commencé par créer des médias. Je me souviens du démarrage de sa chaîne, Direct 8, qui était vraiment balbutiante. C'est un type qui, quand il entrait dans un métier, voulait apprendre le métier. C'est-à-dire qu'il a quasiment fait toute cette petite chaîne, où il disait assez drôlement, les cases vides où on n'aura pas de programme, on filmera l'hôtesse d'accueil de l'immeuble. Et puis il a créé, ça je l'ai vécu, un journal qui s'appelait Direct Matin, journal gratuit, à la grande époque des journaux gratuits.
Il voulait entrer dans les médias de manière très claire. Mais il l'a fait d'abord de manière assez artisanale pour apprendre le métier. Et la chaîne de télé, il a quasiment participé à la création et a compris comment on faisait tourner une télé, mais qui était microscopique. Il prenait les copains, lui faisait des émissions. Il y avait l'heure de Philippe Labreau. Moi, il y avait face à Alain Minc. Enfin, on s'en foutait, tout de suite, il n'y avait aucun téléspectateur. Mais il a appris ce que c'est qu'une petite chaîne de télé. 2007, le journal gratuit de Bolloré, Matin Plus, apparaît dans les rues françaises, le JT de France 3. Faut-il y voir un symbole ?
Mais c'est place de la bourse que toutes ces demoiselles, aux couleurs de Matin Plus, avaient donné rendez-vous ce matin aux photographes, avant de débuter le colportage dans les rues de la capitale. Voici Matin Plus, votre nouveau journal d'information, lancé par Le Monde et Bolloros. Merci. Merci, votre lecture. En guise de Bolloros, il fallait bien sûr comprendre Vincent Bolloré, l'homme d'affaires déjà à l'origine de Direct Soir, qui cette fois s'est associé au journal Le Monde pour lancer ce nouveau gratuit du matin de 28 pages, dont 4 au moins sont directement réalisés par Le Monde et Courrier International. Les gratuits, il en existait 2 le matin.
Et il nous semblait que pour venir avec un troisième, il fallait apporter un plus. Et toute la discussion était quel allait être ce plus. Et puis nous l'avons trouvé avec Le Monde et Courrier International, qui fait que ce journal aujourd'hui n'est pas un troisième gratuit, mais c'est un nouveau journal de qualité, de valeur qui est offert. Il a appris aussi comment faire ce journal de zéro jusqu'à faire un 8 pages gratuit. Il était très présent, très présent. Quand il entrait dans un secteur, il y était de 8h du matin à 20h. Il n'y a pas plus de travailleurs qu'un entrepreneur. Ce sont des maniaques, des obsédés, des monomaniaques en fait. Et donc, il en était le prototype absolu.
Le coup de génie, c'est Vivendi. Vivendi, c'est quoi ? À la main que ça se passe comment ? Le coup de génie Vivendi, ça a failli se faire au départ, au licenciement de Jean-Marie Messier. On avait essayé, j'étais totalement partie prenante de cette opération, de prendre le contrôle de Vivendi à ce moment-là. On avait monté un tour de table, mais Bolloré n'avait pas les moyens qu'il avait ailleurs. Pour lui, à l'époque, c'était cher. C'est-à-dire qu'on savait jusqu'où on pouvait aller si le cours de bourse restait dans une zone très faible. Et puis, le cours de bourse soudainement a monté. Et c'était plus hors de portée à l'époque de Bolloré. Ça, c'est 2002. Pourquoi Vivendi ?
Parce qu'on savait qu'il y avait là une masse d'actifs dont il pouvait y avoir des choses intelligentes à faire. Et puis, il est revenu, très habilement, ensuite, en apportant sa chaîne de télé à Canal+, contre des actions Canal+. Mais alors, très peu d'actions pour un néophyte, il l'apporte pour 1,7%. Ce qui était quand même, vu la valeur intrinsèque de la chaîne, était une bonne opération financière. Mais qu'après, ceux qui l'ont vu montrer au Capital n'aient pas eu l'intelligence. En regardant son parcours antérieur, de se dire, quand il entre à 1,7%, on va le retrouver à plus haut niveau, c'était des enfants de cœur.
Je veux dire, comment vous pouvez imaginer que Bolloré va entrer pour rester à 7,8% ? Enfin, c'était grotesque. C'était ne pas avoir suivi ce qu'il avait fait avant. Mais ça, c'est l'arrogance de la bourgeoisie. C'est-à-dire, les types étaient installés, ils se pensaient inexpugnables. Ils n'avaient pas compris qu'à certains égards, Bolloré était encore un franc-tireur. Rien à voir avec l'homme actuel dont on va parler et qui pose main-problème. Et donc, quand Bolloré est à 1,8% et qu'on est le manager de la boîte, il faut quand même se dire que ça n'en restera pas là. On savait qu'on voulait aller au contrôle, on est monté à 10% progressivement.
Qu'est-ce que ça veut dire, aller au contrôle ? Ça veut dire qu'avec 10% des actions, on contrôle une entreprise ? Ça dépend qui a en main les 10% des actions. Ça dépend de la personne. Je veux dire, vous avez des gens, vous leur donnez 10% du capital, 20% du capital ou 25% du capital, ils n'en font rien. Il y a des gens, ils ont 10% du capital, ils deviennent les patrons. Mais ça, Dieu merci, tous les hommes ne se ressemblent pas. Donc, ils passent à 10% puis à 27% du capital de Vivendi. De toute façon, on ne peut pas aller au-delà de 30% parce que là, il faut faire une OPA sur 100% du capital. Donc, le fin du fin en France, c'est qu'avec 25%, si vous êtes bon, vous contrôlez une boîte.
Et il est bon. Mais il est excellent. Je veux dire, le combat idéologique qu'il faut mener contre le Bolloré d'aujourd'hui n'enlève rien au fait que c'est un acteur financier presque génial. Bon, mais alors, attendez, parce que déjà à l'époque, je ne sais pas quelles sont ses options politiques, mais il dit de lui que la haute direction d'une grande maison mérite un peu de terreur. Oui, mais ça, c'était des espèces de provoque. Tout patron exerce une forme de terreur, comme il le disait. Et il n'était pas pire que les autres de ce point de vue-là à l'époque. France 2, complément d'enquête diffusé en 2015. Le matin, en comité d'entreprise, Vincent Bolloré annonce la couleur.
La haute direction d'une grande maison mérite un peu de terreur, un peu de crainte. L'après-midi même, il passe à l'acte. Il convoque les plus hauts cadres de la chaîne. Non, je vais là. N'inquiète, c'est pas fait. L'un des participants nous a transmis la bande-son de cette réunion. Ambiance conseil de classe, Bolloré va renvoyer les mauvais élèves. Je suis né dans une famille qui était des hardis marins bretons, qui défend des embouchures,
des rivières en Bretagne. Nous sommes des activistes. Nous pensons que c'est nécessaire.
Je suis désolé pour ceux qui ne font pas partie de mon équipe. Voilà, je n'ai rien contre vous. Je ne vous connais pas. Mais j'ai l'habitude. Vous savez, ça fait 45 ans que je travaille. J'ai parti d'un groupe qui valait un euro, un franc. Il capitalise maintenant 15 milliards.
Et ça, ça s'est fait parce que ça a toujours été le même procès.
Dans les entreprises hors médias qu'il a dirigées, c'était un patron paternaliste. Il suffisait de se balader en Bretagne, où il ne lâchait plus maintenant 800 ou 1000 salariés. Ce mec était et est encore adoré dans les médias. Un média, c'est toute autre chose. Il n'aime pas les journalistes. Ah non, mais c'est à ce moment-là, et c'est à cause de vous, les journalistes, que je me suis séparé de lui.
De manière très simple, je lui ai écrit une lettre manuscrite, ce que je ne fais quasiment jamais, où je lui ai dit, quand on est actionnaire de médias, il faut appliquer la théorie que le président Obama appliquait à tort en politique étrangère, to lead from behind, ça veut dire diriger de loin. Et toi, tu veux faire l'inverse ? Tu veux to lead from front, c'est-à-dire diriger de très près, avoir la main sur les objets, premièrement. Deuxièmement, tu ne comprends pas que les journalistes sont insupportables et irremplaçables. Tu ne les considères qu'insupportables. Donc, nos chemins vont diverger.
Attendez, parce que sur le premier point, c'était un conseil du point de vue de vos convictions ou du point de vue des responsabilités, de l'efficacité économique ? Non, mais je pense que quand vous êtes actionnaire, moi, j'ai pendant 14 ans présidé le monde avec un actionnariat compliqué. Vous ne devez pas, quand vous êtes actionnaire d'une entreprise de médias, avoir la main sur le fonctionnement. Je suis un partisan farouche du fait que la fonction de publisher et la fonction d'éditeur sont des fonctions de nature totalement différentes. Oui, mais vous ne le faisiez pas dans le cadre d'un business. Lui, c'était son business, Vivendi.
Mais même, j'ai connu des capitalistes qui possédaient des médias à 100% et qui avaient l'extrême intelligence de ne pas se mêler du contenu, de sorte que tout le monde se disait un jour, ils peuvent s'en mêler, faisons quand même attention. Et puis, il y a des manières de respecter les indépendances des rédactions sans, en revanche, donner le pouvoir aux rédactions. Car je pense qu'il n'y a rien de pire qu'un journal dont le management est confié aux journalistes. La rédaction, oui. Quelle différence ? Faites-vous parce que j'ai vu beaucoup de patrons de médias et la plupart ont, disons, une pente naturelle à détester les journalistes. Non mais, je reprends mes mots.
Je lui ai dit, les journalistes sont insupportables et irremplaçables. Bon, les deux mots comptent et lui, il est considéré comme insupportable. Moi, j'ai un souvenir, c'était très drôle, il reçoit un moment où il envisageait de racheter l'Express, la société des rédacteurs de l'Express. et il leur dit, je vous ai donné mon sentiment sur votre indépendance. Si je vous demande de mettre en une mon chien, vous mettez en une mon chien. Résultat, il rentre au bureau, il vote à 100% à la société des rédacteurs contre l'arrivée de Bolloré. Mais c'est plutôt sympa, au moins il disait les choses. En 2016, ITélé connaît la grève la plus longue de son histoire.
Je vous laisse entendre un reportage dans lequel le journaliste Jean-Jérôme Bertolus exprime ses craintes pour l'indépendance. De la rédaction face à Vincent Bolloré et l'opposition des grévistes à la présence d'un certain Jean-Marc Morandini à l'antenne. C'est la grève la plus longue de l'histoire d'ITélé. 16 jours que les salariés ont abandonné l'antenne. Jean-Jérôme Bertolus est journaliste politique. Depuis l'arrivée de Vincent Bolloré à la tête du groupe Canal+, il craint une mainmise du milliardaire sur la ligne éditoriale de la chaîne.
Dans des secteurs essentiels, qui sont le domaine judiciaire, le domaine politique, c'est inquiétant parce que les journalistes, bon an, mal an, jusqu'à présent, tentaient de faire leur travail. Voilà, ça pouvait être par gros temps et tout. Mais là, c'est même plus le cas. Là, il y a un petit côté, si vous n'êtes pas content, vous descendez une navire. Les journalistes réclament une charte de déontologie ainsi qu'un directeur de la rédaction indépendant de l'actionnaire principal. Ce qui a mis le feu aux poudres, c'est l'arrivée de Jean-Marc Morandini.
L'animateur a été mis en examen pour corruption de mineurs aggravés après des plaintes déposées par de jeunes hommes pour des faits remontant aux années 2009-2013. Il y a un mot qui revient souvent dans les témoignages recueillis autour de cette période électrochoc. Vincent Bolloré lui-même l'emploie. Il fallait créer un électrochoc à Canal+. Il fallait un électrochoc à e-télé. Ce mot dit quelque chose d'important sur sa vision du monde. Les institutions, les rédactions, les équipes sont des corps inertes qu'il faut galvaniser par la peur. Pour qu'ils fonctionnent, la terreur, selon sa formule, peut être un outil de management.
Vincent Bolloré déclare à l'époque à ses conseillers « Les élections sont dans à peine six mois. Ils auront disparu et nous serons toujours là. » prochain épisode des visages de l'actu consacré à Vincent Bolloré qu'il est toujours là, effectivement, pour mener une croisade idéologique.