Anne Bouverot et David Djaïz : "La souveraineté numérique, ça ne veut pas dire l'indépendance totale"
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Grand entretien ce matin consacré à un événement qui a agité le monde de la tech cette semaine, mais qui a et qui aura des répercussions géopolitiques, sociales, économiques fondamentales. Vendredi dernier, Donald Trump ordonnait à une société, là l'une des plus grandes sociétés d'intelligence artificielle anthropique, d'interdire l'un de ses modèles les plus puissants à l'étranger, un blocage qui marque l'urgence d'une souveraineté numérique européenne. Pour parler de l'enjeu d'une telle décision qui peut paraître technique, mais qui nous concerne tous, nous, citoyens, deux invités au micro de France Inter ce matin, Anne Bouvreau, bonjour. Bonjour.
Vous êtes coprésident du conseil de l'intelligence artificielle et du numérique, président du conseil d'administration de l'école normale supérieure, David Gies, bonjour. Bonjour. Vous êtes essayiste, chef d'entreprise, président de Asset Partners et cofondateur de l'indice de résilience numérique. Vous allez nous dire ce que ça signifie. C'était donc vendredi dernier. Il y a cette société d'intelligence artificielle anthropique qui, l'administration Trump le décide, est interdite d'accès à tout le monde. Pourquoi est-ce que cet événement est une rupture ? Pourquoi est-ce que c'est un point de basculer ? Qu'est-ce qui se joue à travers l'interdiction d'utiliser une IA en particulier ?
Alors, l'histoire officielle qui est racontée, c'est que le directeur général d'Amazon, une société qui d'ailleurs investit dans Anthropik, aurait été alertée par certains de ses experts au motif qu'il y aurait une faille de sécurité ou plus exactement qu'on aurait réussi à contourner un garde-fou qui permet en fait d'accéder au modèle sous-jacent en matière de cybersécurité. Et donc, cette inquiétude sur la sécurité a été remontée à la Maison-Blanche. Il y a eu, alors, les récits divergent entre Anthropik et la Maison-Blanche, mais il y a eu des allers-retours.
Et finalement, la décision qui a été prise, c'est de mettre en place un export ban, c'est-à-dire une interdiction de l'utilisation des modèles à la fois Mythos 5 et Fable 5, qui sont les modèles de frontières d'Anthropik, pour des ressortissants qui ne sont pas de nationalité américaine. Et à la fin, la décision qui a été prise par Anthropik, c'est tout simplement de bloquer, de suspendre la diffusion de ce modèle à tout le monde, parce qu'il est impossible de trier qui est un ressortissant américain, de qui n'est pas un ressortissant américain derrière son ordinateur.
Alors, c'est particulièrement technique, mais tout le monde est concerné, je le disais, parce que la conséquence est simple. Si on dépend de systèmes américains, une simple décision peut nous en priver. Et questions, réactions, chers auditeurs, au 0145 24 7000, ou sur l'application de Radio France, Anne Bouvreau, comment est-ce que vous analysez justement ce signal envoyé par une décision qui part de l'administration Trump, et qui prive, nous, Européens notamment, mais l'ensemble du monde entier, d'un outil extrêmement précieux et avancé d'intelligence artificielle ?
Eh bien, en fait, je pense que ça montre qu'il y a un mécanisme très simple, très rapide, on peut appeler ça un kill switch de déconnexion, qui permet de couper l'accès aux services numériques. On avait déjà vu des choses comme ça. On a ce juge de la Cour pénale internationale, Nicolas Guillou, qui, au début de l'année, a vu ses accès messagerie, cartes bleues, etc., sur ordre de l'administration américaine déconnectée. On avait vu Adobe au Venezuela, pareil, sur ordre du gouvernement américain. Mais là, ce qu'on voit, c'est qu'en 90 minutes, une décision du gouvernement américain amène une société anthropique, le plus grand concurrent d'OpenAI.
Ils sont vraiment très développés pour tout ce qui est cloud code, cloud co-work. On les voit couper l'accès à tout le monde, à leur modèle. Donc, on voit à très grande échelle la réalité de la capacité des États-Unis de couper l'accès à leur technologie numérique. Et ça, je pense que ça nous interroge énormément. Ça nous fait prendre conscience de la menace et ça nous amène à nous demander qu'est-ce qu'il faut qu'on fasse.
Donc, la menace, mais la guerre de l'IA a commencé, David Jayes ?
En fait, c'est une guerre beaucoup plus ancienne. En fait, en gros, ce qu'il faut comprendre, c'est que depuis la fin des années 2000, on est extrêmement dépendant des États-Unis pour le stockage de nos données. C'est-à-dire qu'on stocke, qu'on soit des citoyens, des entreprises, des gouvernements, des données sur le cloud. Aujourd'hui, le marché du cloud... Ça paraît abstrait. Alors, le cloud, c'est tout simplement les infrastructures et les services qui en découlent. Mais c'est très concret. C'est très concret.
Parce que ce sont des serveurs, on peut même dire des fermes de serveurs qui s'étalent sur des centaines, parfois des milliers d'hectares et qui tournent H24 7 jours sur 7 pour stocker absolument toutes nos datas.
Exactement. Avant, on stockait les choses chez soi. On avait son ordinateur ou on avait des gros ordinateurs dans les entreprises. Et puis, à un moment, les opérations devenant tellement nombreuses et il y avait tellement de données qu'il fallait stocker ça sur des infrastructures externes. Il y a trois grandes entreprises aujourd'hui qui contrôlent 75% du marché mondial du cloud. C'est Amazon, Google et Microsoft. C'est trois entreprises américaines. Et ce qu'il faut comprendre, c'est que le cloud, ça ne stocke pas seulement des données. Ça construit aussi du logiciel.
Et donc, aujourd'hui, une grande partie des services que consomment les entreprises ou que consomment les citoyens, en fait, ils proviennent de cette couche de cloud. Il faut savoir que chaque année, c'est une étude qui a été faite l'année dernière par le CIGREF, il y a 265 milliards d'euros qui quittent les poches des entreprises européennes pour aller vers ces géantech. Et ces 265 milliards d'euros à Libadou seront 500 milliards d'euros en 2030 simplement du fait de l'inflation parce que vous avez une augmentation des prix de l'ordre de 10% par an sur ces services-là. Et ça, c'est sans compter sur l'arrivée de l'IA.
Parce que l'arrivée de l'IA a introduit un élément nouveau qui est les prix des tokens. C'est-à-dire que quand vous consommez des services d'IA, vous consommez des jetons, des tokens qui sont nécessaires, en fait, pour faire tourner l'IA dans votre entreprise ou dans votre administration ou dans votre vie, puisque tout le monde utilise aujourd'hui ces modèles d'IA. Et en fait, ces prix des tokens, ils vont augmenter très fortement. Vous savez, Arthur Mensch, qui est le directeur général de la société Mistral, société d'IA française, a dit quelque chose de très important lors de son audition à l'Assemblée nationale.
Il a dit, aujourd'hui, chez Mistral, notre budget token, c'est déjà 10% de la masse salariale. Vous imaginez, en fait, l'ampleur du transfert qui va se faire, d'une part, des salaires vers le capital, puisque payer des tokens, c'est payer du capital, mais surtout, de salaires qui sont versés en France vers du capital aux États-Unis, puisqu'aujourd'hui, 90% des tokens proviennent de sociétés américaines. Donc, il y a une urgence absolument vitale à reprendre le contrôle, parce que sinon, d'ici 5 ans, c'est rien de moins que 8 à 10% de la richesse européenne qui partira en rente d'infrastructure pour les grandes sociétés technologiques américaines.
C'est absolument considérable, Anne Bouvreau. Nous sommes captifs, totalement captifs et dépendants. Non pas indépendants, la souveraineté, c'est l'indépendance, mais dépendants d'entreprises qui sont à l'étranger, aux États-Unis, essentiellement.
Absolument, ces chiffres de 75-80%, c'est vrai à toutes les échelles, dans tous les domaines de ces services de technologie numérique. C'est vrai pour l'hébergement des données, la puissance de calcul, c'est vrai pour les logiciels qu'on utilise au jour le jour en bureautique, c'est vrai pour l'intelligence artificielle. Alors après, on a vu le risque économique, on a vu le risque de coupure. Qu'est-ce qu'on peut faire ? Sur le qu'est-ce qu'on peut faire, je pense qu'il faut faire attention à se dire que la souveraineté, ça ne veut pas dire l'indépendance totale. Nos amis canadiens...
C'est pas l'autarcie.
C'est pas l'autarcie et nos amis canadiens le disent très bien, ils disent la souveraineté, c'est pas la solitude. Donc je pense qu'on va continuer à travailler avec ces géants de la technologie américaine et avec bien d'autres entreprises, mais il y a plusieurs choses qu'il faut qu'on fasse. Il faut qu'on ait une stratégie de comment est-ce qu'on veut se positionner. Il faut qu'on ait plus de capacités, il faut qu'on ait plus de Mistral, d'OVH, de Scaleway. Il faut qu'on passe les contrats avec ces entreprises-là pour les aider à se développer.
Et puis il faut qu'on travaille avec nos partenaires, les Canadiens, les Allemands, d'autres Européens pour développer des capacités qu'on n'arriverait pas à développer tout seul pour concurrencer ces géants américains.
Donc il y a une dimension politique absolument fondamentale. J'aimerais, David Jayes, que vous mesuriez pour nous l'écart considérable qu'il y a entre ce que propose le Premier ministre Sébastien Lecornu qui a annoncé mardi que la France allait dépenser 655 millions d'euros supplémentaires dans le développement de l'IA. C'est considérable. Mais dans le même temps, Donald Trump a promis un investissement de 500 milliards de dollars dans l'IA en arrivant à la Maison-Blanche. Qu'est-ce que ça veut dire, David Jayes, de mettre les moyens pour un pays comme la France ? Est-ce que c'est une bonne nouvelle la décision de Sébastien Lecornu, son annonce ?
Ou est-ce qu'on est vraiment loin, très très loin du compte ?
Moi, je vois plutôt le verre à moitié plein. C'est-à-dire que tous les politiques, et en particulier les candidats à la présidentielle, ont tweeté à la suite de la coupure du modèle Fable 5 d'Entropique. Quelque chose qui aurait été inimaginable, ne serait-ce qu'il y a un ou deux ans. Ça veut dire que la prise de conscience progresse, et tout le monde a compris qu'il s'agissait d'un sujet vital. Je vais juste dire une chose. Vous savez, l'informatique, c'est l'infrastructure du monde. À partir du moment où vous passez 4 à 8 heures par jour, c'est les chiffres derrière votre écran. Nos adolescents, ils y passent 4, 5, 6 heures. Votre accès au monde, il est intermédié par l'informatique.
Et la révolution industrielle que va amener l'IA, notamment sur les tâches cognitives, les tâches intellectuelles dans les entreprises, c'est absolument majeur pour notre avenir économique. Si vous ne maîtrisez pas les infrastructures sur lesquelles se déroule la révolution industrielle de demain, si vous êtes en location-gérance de ces infrastructures, vous êtes sûr que vous serez perdant et que vous deviendrez une économie bananière.
Imaginez au XIXe siècle si on avait dû faire la révolution industrielle en louant les chemins de fer, les gares et les mines de charbon à des puissances étrangères, qui auraient pu à tout moment interrompre l'exploitation, augmenter les prix du simple au double ou au triple. C'est absolument inenvisageable. Donc il faut qu'on reconquière un peu de souveraineté. Et là où je rejoins Anne, c'est que la souveraineté, c'est d'abord la liberté, la réversibilité, la diversité.
Ce n'est pas d'essayer de faire forcément des géants comme Spacey ou comme Amazon au niveau français ou au niveau européen, ça n'a pas énormément de sens, mais c'est d'essayer d'avoir la liberté de construire notre propre modèle.
L'IA, nouvelle infrastructure du monde, comme le disait David Jayes, c'est le sujet le plus important de notre époque, Anne Bouvreau ?
C'est difficile comme question, c'est une question presque américaine, mais c'est un sujet extrêmement... Une question américaine, pourquoi ? Parce qu'ils demandent toujours c'est quoi le truc le plus important au monde. Mais c'est un sujet extrêmement stratégique et qu'on sous-estime. Je suis contente de voir que les politiques, effectivement, se soient tous en France emparés du sujet ce week-end. C'est un sujet sur lequel, au Conseil de l'IA et du numérique, on cherche à éclairer le débat. C'est déjà la deuxième note qu'on publie sur intelligence artificielle et cyber.
On en a publié donc une lundi, suite à ce qui s'est passé ce week-end, qui s'appelle Dependence Day, le jour où on a vu qu'on était dépendants de la volonté de l'administration américaine de couper l'accès.
C'est terrible parce que c'est une note qui est absolument passionnante. Elle est publiée donc par le Conseil de l'IA et du numérique. Et pourtant, elle est rédigée en anglais pour son titre, Dependence Day. Ça fait référence à l'Independence Day, qui est à la fois la fête nationale américaine, la fête de l'indépendance qui sera commémorée le 4 juillet, comme chaque année. Mais c'est aussi un film catastrophe de Roland Emmerich qui date d'il y a quelques années. Nous sommes donc dépendants. Aujourd'hui, nous prenons conscience de notre dépendance.
Complètement. Et je pense que c'est vraiment l'appel qu'il y a dans cette note. Après, effectivement, et là je rejoins ce que disait David, on ne peut pas tout faire, on ne peut pas décider, nous la France, de devenir aussi gros et puissant que les Américains. Mais on a des alliés, on a beaucoup de talent. Et donc, il y a quelques annonces récentes, par exemple... On va y venir, justement. Très bien.
On va y venir parce qu'il faut parler des solutions, il faut parler aussi de ce qui a été décidé. Et nous sommes au standard avec Alain, qui a une question, justement, à vous poser sur ce sujet. Bonjour, Alain. Oui, bonjour à vous. Et bienvenue sur France Inter.
Bonjour. Effectivement, nous, on est une petite structure sur Avignon. On travaille avec l'IA depuis plus de trois ans. Mais en fait, il y a six mois, la conscience nous a fait prendre... On a pris conscience qu'il fallait quitter cette infrastructure. Donc, on a dû nous déplacer des infrastructures et des logiciels américains vers des choses plus souveraines, au moins européennes. Par contre, effectivement, ça prend du temps, ça demande un petit peu de savoir-faire. Et effectivement, si on n'a pas aujourd'hui des infrastructures européennes qui nous accompagnent et qui nous font accélérer, ça sera un petit peu difficile. Mais par contre, on peut le faire.
On a les moyens, les cerveaux et les technologies disponibles.
Mais d'où vous est venue cette prise de conscience, Alain, et de la nécessité de se retirer de pas mal d'outils américains ?
En fait, notre technologie a affaire à des données clients. Le RGPD nous l'imposait. Ça, c'est une première règle. Mais par contre, derrière les allers-retours ou les actes à renoiement de la société américaine, des entreprises et du gouvernement, moi, m'a un peu effrayé. Demain, je ne peux pas me permettre, moi, d'avoir un service coupé. Ce n'est pas possible.
Merci, Alain. Alors, vous voulez réagir, David?
Oui, parce que la question que pose Alain, c'est exactement la raison pour laquelle, avec un groupe d'entreprises, notamment la Caisse des dépôts, nous avons lancé ce standard, ce bien commun, qui s'appelle l'indice de résilience numérique.
Alors, expliquez-nous comment ça fonctionne.
Alors, l'indice de résilience numérique, en fait, c'est une boussole qui permet à n'importe quelle entreprise ou n'importe quelle administration en Europe et demain dans le monde de mesurer la profondeur de ces dépendances technologiques sur toute la stack. Alors, qu'est-ce que c'est que la stack ? C'est l'ensemble des couches qui permettent de faire tourner l'informatique. Parce que nous, on voit le logiciel, on voit l'interface avec l'utilisateur, mais en fait, il y a plein de couches sous-jacentes et on est souvent très dépendant sur les couches tout en bas, c'est-à-dire les couches de l'infrastructure.
Et donc, n'importe quelle entreprise, aujourd'hui, prend un processus critique, par exemple, les paiements dans une banque. Vous conviendrez, Ali, que c'est extrêmement critique parce que c'est avec ça qu'on paye. Et le juge Guyou de la CPI, depuis qu'il est sous sanction américaine, il ne peut plus utiliser Visa ou Mastercard. Et vous reconstituez, en fait... Il ne peut plus non plus réserver l'hôtel, il ne peut plus utiliser d'email... Il est socialement dans le noir. Et donc, vous reconstituez, si vous voulez, l'ensemble des actifs numériques, des couches logiciels, cloud, stockage de données qui supportent cette fonction métier.
Et vous voyez, en fait, là où vous êtes exposé, là où vous êtes en risque. Et en fait, pour les entreprises, c'est indispensable de cartographier avant d'agir. Et comme le disait votre auditeur, en fait, on ne va pas faire un big bang du jour au lendemain. Il faut être capable de regarder qu'est-ce qui est le plus critique, le plus sensible, le plus exposé. Et là, effectivement, on peut faire des migrations, on peut aller vers l'open source, on peut aller vers des solutions européennes. Et bonne nouvelle, en fait, il y a des solutions et des alternatives sur à peu près tout. Il suffit juste d'y aller avec méthode.
Alors, il y a des solutions pour à peu près tout. Un secteur particulièrement sensible, Anne Bouvreau, ce sont les services de renseignement. La DGSI, les services de renseignement intérieur, annonçait cette semaine la DGSI, qu'elle allait rompre son contrat avec une société américaine de renseignement, Palantir. On en parle régulièrement. Le cofondateur, c'est Peter Thiel, très proche de Donald Trump. Et Palantir sera remplacé par une société française d'analyse de données, CHAPS Vision.
Même si on ne sait pas exactement quand ça aura lieu, puisqu'apparemment, l'entreprise française n'est pas prête à prendre le relais, c'est malgré tout le signe d'une de nos dépendances sur un secteur absolument vital.
Absolument.
Mais entre l'annonce et la libération, il peut se passer beaucoup de temps ? Combien de temps ?
Complètement. Et ça, je pense qu'Alain le disait beaucoup, le disait très bien au micro, ça prend du temps techniquement de remplacer une entreprise par une autre et de faire migrer les services. Si on prend un autre exemple qui est, je vais revenir à la DGSI et à Palantir, mais si on prend le Health Data Hub qui très longtemps a hébergé les données de santé des Français et des Françaises sur Microsoft Azure, il y a à peu près un mois, il a été décidé de passer ça sur Scaleway, une entreprise française filiale du groupe Iliad d'ailleurs. Ça, c'est quelque chose qui va être fait mais qui va prendre du temps pour arriver à transférer toutes les données sans coupure de service.
C'est la même chose pour passer de Palantir à Chaps Vision. On ne peut pas, je pense à l'heure actuelle, donner un délai mais ça va se compter en mois et peut-être en années. c'est très bien de commencer et c'est très bien d'utiliser des entreprises françaises ou européennes pour ce type de service.
Vous, vous avez travaillé de très près avec le président Emmanuel Macron. Question d'Hervé sur l'application Radio France. Que pensez-vous de l'utilisation quasi exclusive des logiciels Microsoft notamment par les administrations françaises et européennes ? On ne peut pas s'en passer ?
Eh bien, je pense qu'on est en train justement de regarder comment est-ce qu'on peut changer. Il y a l'introduction d'un nouveau service par exemple de visioconférence au sein des services de l'État qui remplace Zoom, Microsoft, Webex, Teams, etc. Ce n'est pas comme faire une fusée ou un truc extrêmement... Ce n'est pas très compliqué de faire ça. On a des sociétés comme Proton en Suisse qui a des services de mail qui sont excellents. On a des sociétés comme Signal qui sont des alternatives à des WhatsApp ou autres. Donc, il y a des solutions à différents endroits. Il faut à chaque fois qu'on prend une décision de quel service on utilise vraiment réfléchir.
Il y a bien sûr le coût, il y a bien sûr la facilité d'accès et puis il y a aussi le côté souveraineté. Il faut balancer tout ça.
David Jays. Moi, je veux lancer un cri d'urgence. C'est le moment d'agir parce qu'en fait les entreprises et les organisations publiques comme Radio France d'ailleurs s'apprêtent à injecter des centaines de milliards d'euros pour déployer l'IA. En ce moment, on ne parle que de ça. Mais en fait, il faut se poser deux secondes et réfléchir à ce qu'on s'apprête à faire. Je vais vous donner un exemple très simple. Si aujourd'hui, vous êtes sous contrat avec Microsoft et qu'on dit ajoutez une petite couche d'IA qui s'appelle Copilot, ça n'a l'air de rien, c'est juste une extension à votre contrat, etc.
Mais en fait, est-ce que vous avez bien réfléchi au coût des tokens dont on parlait tout à l'heure qui pourraient exploser demain ? Rappelez-vous, Mistral, 10% de la masse salariale part aujourd'hui en token. Est-ce que vous avez bien réfléchi au risque de coupure ? Est-ce que vous avez bien réfléchi au risque juridique ? C'est très important que les entreprises prennent conscience de ça. Faute de quoi, la quasi-totalité des projets d'IA qu'elles vont déployer dans les semaines et les mois à venir vont être déjà non rentables, c'est-à-dire que ça va coûter plus cher que ce que ça va rapporter en termes de productivité.
Ça pourrait détruire des savoir-faire fondamentaux dans l'entreprise et en plus, ça va les exposer à des risques juridiques et géopolitiques. Donc, c'est vraiment le moment de boire frais, de se poser deux secondes et de faire cette analyse complète des risques. Ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas y aller dans cette révolution industrielle de l'IA qui est pleine d'opportunités, qui est formidable pour réinventer l'industrie, les sciences, la médecine, les transports, le monde de demain, l'intelligence, la radio. Mais il faut le faire avec intelligence, il faut miser sur l'open source. Moi, je crois beaucoup, par exemple, qu'on peut faire tourner
des logiciels libres, gratuits, non payants.
Des modèles open source qui aujourd'hui sont disponibles qu'on peut faire tourner dans des environnements locaux, même sur des machines. Demain, vous pourrez les faire tourner sur vos téléphones et qui peuvent remplir plein de tâches. Vous n'êtes pas obligé de passer systématiquement par des gigantesques infrastructures centralisées pour le calcul. Il y a plein de choses que vous pouvez faire dans l'environnement local.
Alors, on va rejoindre Vincent dans un instant au Standard. Il a une question justement sur l'opportunité d'un moment critique comme celui que nous vivons. Mais imaginez par exemple que l'administration Trump décide, alors non pas de nous priver de la dernière version d'une intelligence artificielle, mais d'Instagram. Est-ce que vous imaginez la catastrophe que ce serait pour des millions, voire des milliards d'utilisateurs d'Avizze ?
Ça, ce serait plutôt une bonne nouvelle à mon sens.
Ce serait une bonne nouvelle ?
Oui, je pense que les réseaux sociaux ont détruit la démocratie en grande partie, mais c'est un autre débat.
Ça, c'est un autre débat. Mais vous imaginez, Anne Bougron, le désarroi de tous ceux qui passent du temps à scroller sur Insta ?
Et en même temps, je suis sûr qu'on créerait assez vite d'autres services, peut-être mieux d'ailleurs, qui permettraient de remplacer ça. Aujourd'hui, c'est très facile de se dire Instagram, c'est gratuit, ça existe, on y va ?
Oui, comme WhatsApp, comme tout. Bonjour Vincent.
Oui, bonjour. Je vous remercie pour le début de votre intervention, mais je voulais vous poser une question. Je trouvais que, en fait, on n'arrivait pas trop à saisir la tonalité du message global. J'avais l'impression qu'il fallait peut-être soit considérer que c'était une catastrophe, la décision américaine de la semaine dernière, soit que c'était un effet d'aubaine dont vous semblez douter qu'on allait pouvoir s'y engouffrer dans cet effet d'aubaine. C'est surtout ça peut-être le message. J'aimerais avoir votre avis sur cela.
Très bonne question, Vincent.
Je pense que c'est une très bonne question. Moi, je pense que c'est un signal très fort qu'il faut qu'on interprète comme un appel à agir. Donc, je ne sais pas si je dirais un effet d'aubaine, mais c'est une prise de conscience très forte des risques. Vous voyez, de la même manière que les tentatives sur le Groenland, ça a renforcé la volonté des Européens de travailler ensemble. Là, je pense que c'est un appel à ce que les Européens, les Canadiens travaillent ensemble sur ces sujets-là.
David Jays. Je pense qu'on a longtemps considéré que le numérique, c'était une fonction support, que c'était de la plomberie, de la tuyauterie. Ça, c'est un peu une erreur des élites françaises et européennes. Alors qu'en fait, c'est... Vous savez, il y a une phrase de Galilée que j'aime beaucoup. Il disait « Le livre du monde s'écrit en langage mathématique ». Eh bien, moi, je crois que le livre du monde s'écrit en langage informatique et qu'il faut qu'on reprenne en partie... Anne a raison de dire que ça ne doit pas être de l'autarcie, on n'est pas la Corée du Nord, mais il faut qu'on reprenne en partie le contrôle de nos infrastructures. En fait, c'est juste...
Ce que les gens doivent comprendre, c'est que c'est la condition pour vivre libre et préserver notre modèle démocratique et préserver notre État social aussi parce que c'est là qu'on créera de la richesse au XXIe siècle. À chaque fois qu'il y a eu une révolution industrielle et que vous n'aviez pas les cartes en main des nouvelles infrastructures de la révolution industrielle, eh bien, vous deveniez déclassés, vous deveniez une économie bananière et on ne pourra plus financer notre modèle si on n'est pas capable de prendre le train en marche.
Écoutez, c'était passionnant de vous écouter. Merci infiniment, Anne Bouvreau et David Jays, d'avoir été avec nous et d'avoir pris la mesure ou de nous avoir donné la mesure de ce qui se jouait en ce moment à travers des décisions qui semblent parfois techniques, qui semblent parfois lointaines, mais qui nous concernent intimement. Excellente journée à tous les deux.
Merci Ali Badou.