Ukraine : le discours de Marine Le Pen à l'Assemblée nationale
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Madame la Présidente, Monsieur le Premier Ministre, Messieurs les Ministres, chers collègues. Depuis plus de trois ans, le peuple ukrainien résiste avec héroïsme à l'indéfendable agression russe. Et c'est donc vers les millions de morts ou réfugiés et leurs familles que je souhaite me tourner en commençant mon propos. Si cet héroïsme nous oblige, il nous force aussi à la franchise. Je l'ai dit à maintes et maintes reprises, il ne peut y avoir d'issue militaire à ce conflit. L'Ukraine ne peut pas gagner contre la Russie sans l'entrée en guerre de l'OTAN, qui n'est pas une option compte tenu des risques d'escalade vers une guerre mondiale entre puissances nucléaires.
Et heureusement, grâce au courage et à la résistance des Ukrainiens, soutenus par les puissances occidentales, la Russie ne peut pas non plus sortir vainqueur de ce conflit. Bien sûr, la France a eu raison de soutenir aux côtés de ses alliés l'Ukraine et les Ukrainiens, et je salue ces milliers de Français qui ont accueilli les réfugiés de cette guerre, ces maires qui ont, comme Louis Alliot à Perpignan, ouvert leur commune à ceux qui fuyaient les combats, tout comme je salue l'engagement de nos soldats, que ce soit pour tenir une posture des dissuasions dans les Pays-Baltes ou en Roumanie, ou pour former les soldats ukrainiens.
Ce soutien est d'autant plus honorable qu'il a lieu dans un contexte budgétaire fortement dégradé. Monsieur le Premier ministre, il serait d'ailleurs de bonne politique de fournir à la représentation nationale un bilan des aides fournies à l'Ukraine, y compris à travers l'Union européenne. Ce bilan devra notamment permettre de comprendre enfin à quoi servent finalement les intérêts des avoirs russes gelés qui ont, j'ai l'impression, été promis comme source de financement pour bien trop de sujets.
Malgré cela, il est aussi permis de s'inquiéter de l'abandon progressif par la France de son rôle singulier de puissance d'équilibre, passant d'un extrême à l'autre au cours des derniers mois, sans ligne politique clairement définie et encore moins comprise. Une politique étrangère et de sécurité efficace et conforme à nos intérêts se fonde sur les faits, sur les réalités, sur la compréhension des failles que les rapports de force peuvent nous permettre d'exploiter pour faire prévaloir nos objectifs, bien davantage que sur les emportements, les émotions, voire les manifestations du Brice. Nous allions mettre la Russie à genoux, annonçait un ministre des Finances déjà oublié.
En un mot, il est incontestable que nous devons soutenir l'Ukraine pour qu'elle reste souveraine et libre. Mais nous devons le faire avec réalisme et en gardant à l'esprit nos propres intérêts nationaux, plus qu'avec des coups de menton dépourvus d'effets. Comprendre les réalités, c'est d'abord admettre que nous ne pouvons pas promettre à l'Ukraine une adhésion à l'OTAN, alors que nous savons que cette option a été une justification à l'agression russe et est clairement rejetée aujourd'hui par les Etats-Unis. De même, l'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne va incontestablement à l'encontre de nos intérêts. Cette adhésion coûterait des milliards d'euros à la France.
Elle créerait une nouvelle distorsion de concurrence sur le marché du travail impactant fortement notre modèle social. Et sa première conséquence serait à coup sûr la ruine de nos agriculteurs par l'effet conjugué de la baisse massive de la PAC pour la France et par la concurrence déloyale que créerait cette adhésion. Le soutien à cette double adhésion apparaît donc soit comme une tromperie, soit comme un risque majeur pour la paix et pour nos intérêts. En février 2023, j'écrivais au français, il est parfois plus difficile de faire la paix que de se laisser entraîner dans le flot des événements.
Les logiques de bloc ou les passions y raisonnaient, c'est le propre des grandes puissances de savoir s'en extraire pour rechercher avec une sereine autorité les moyens de la diplomatie. C'est la vocation historique et morale de la France dans une position indépendante de faire entendre la voix d'un pays dont le sacrifice dans les guerres donne crédit à sa volonté sincère de paix. Jamais ces dernières années, le monde n'a eu autant besoin de la France, de sa voix, de la bienveillante autorité de sa diplomatie, de ses capacités d'influence sur les grandes puissances. Alors que je considère qu'en matière de politique étrangère, l'un des maîtres mots doit être la constance.
Les virevoltes du président de la République sur le conflit ukrainien n'ont pas permis à la France de peser significativement. Et c'est à Riyad et à Istanbul que cela se passe, et malheureusement, sans nous. Certes, je ne peux que me réjouir qu'Emmanuel Macron soit passé d'un chimérique. Nous avons la conviction que la défaite de la Russie est indispensable à la sécurité et à la stabilité de l'Europe. Le 27 février 2024 a un plus réaliste. Notre souhait est qu'il puisse y avoir des conflits qui s'arrêtent, une trêve mesurable, vérifiable, qui permette la négociation d'une paix durable le 20 février 2025. Je ne peux néanmoins que constater ce grand écart.
Conséquence d'une politique de gribouille, peu lisible, évoluant au jour le jour, sans vision construite. Ce grand écart s'est une fois de plus manifesté lors de sa récente visite à Washington, où il n'a été finalement question que de pouvoir exister. Mais évidemment, ce grand écart qui frise avec le concept des injonctions contradictoires est aussi celui des Etats-Unis, dont le président Zelensky a malheureusement fait les frais à Washington. Monsieur le Premier ministre, chers collègues, il ne faut pas être naïf.
Si l'inflexion profonde des Etats-Unis vis-à-vis du conflit ukrainien vise à un arrêt des combats sans capitulation ukrainienne pour espérer arriver à un accord de paix, elle n'en demeure pas moins guidée par la défense des intérêts américains, en particulier économiques. Outre l'accord sur les terres rares, chacun aura compris le calcul consistant à éviter la consolidation d'un axe Russie-Chine, une des conséquences de l'intransigeance occidentale vis-à-vis de la Russie ces dernières années. Alors, nous ne pouvons que regretter que finalement l'Europe soit le seul continent où l'on s'interdise toute réflexion stratégique.
Le courage, c'est de dialoguer, y compris face à des dirigeants avec lesquels nous avons des profonds désaccords. C'est d'ailleurs le sens et l'honneur de la diplomatie. Et il ne serait y avoir d'autres moyens de préserver ces intérêts que d'affronter avec courage les obstacles qui les menacent. Comme je l'ai déjà dit, la paix semble aujourd'hui difficile. Faut-il pour autant y renoncer ? Je ne le crois pas.
Pour agir pour une paix solide et durable, pour reprendre les mots du président de la République, il faut, comme je le propose depuis désormais trois ans, organiser une conférence sur la paix, qui mette autour de la table les nations, sans les instances supranationales comme l'OTAN ou l'Union européenne. Les nations qui ont un intérêt dans la stabilisation de la région, l'Ukraine et la Russie, bien sûr, les États-Unis, la France, la Turquie et l'Allemagne, la Roumanie, la Hongrie, la Pologne, la Moldavie, la Lituanie, la Lettonie et l'Estonie, la Finlande, la Slovaquie, la République tchèque, la Suède, la Norvège, l'Italie et la Bulgarie. Cette liste n'est bien sûr pas exhaustive.
Le traité qui y serait discuté doit éviter, comme ce fut par exemple le cas du traité de Versailles, de contenir les germes de la guerre d'après. Autrement dit, au-delà de la question des frontières, et pas seulement de la frontière russo-ukrainienne d'ailleurs, ça doit être aussi posé la question, par exemple, du périmètre de l'OTAN, face à la nouvelle donne géopolitique majeure qui émerge, dont l'une des faces est la fin de la naïveté devant la mondialisation heureuse et la nécessité du réarmement national, je suis convaincue que la France peut retrouver sa place si singulière dans le concert des nations.
Et qu'elle doit pour cela renouer avec ce pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde, pour reprendre les mots du général de Gaulle à Londres en 1941. Alors que ce conflit, comme celui tout aussi dramatique qui se déroule loin des caméras entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, illustre une remise en cause du droit international, alors que dans bon nombre de nations, nous constatons l'arrivée aux responsabilités de dirigeants qui font de la défense des intérêts de leur pays un objectif premier de leur politique, je reste convaincu que la France a encore quelque chose à offrir au monde.
Historiquement, la France a toujours défendu les nations et leur liberté. Elle doit renouer avec sa vocation de puissance, de paix et de concorde. C'est dans ce sens que, vous le savez, j'ai proposé il y a quelques mois une déclaration des droits des peuples et des nations pour offrir un outil supplémentaire dans le droit international. Cet outil vise non seulement à préserver la sécurité des peuples et des nations, mais aussi leur liberté face aux ingérences étatiques ou privées. Puisque j'évoque la question de la sécurité des nations et que vous avez, M. le Premier ministre, évoqué cette question dans votre déclaration, il m'apparaît nécessaire de rappeler quelques principes clairs.
Tant j'ai pu entendre récemment des propos et des propositions qui m'apparaissent extrêmement dangereuses pour notre pays. Grâce à la volonté du général de Gaulle, au savoir-faire de nos ingénieurs et à l'effort budgétaire consenti par les Français, notre pays est aujourd'hui l'une des rares nations dotées de l'arme nucléaire. La dissuasion permet à notre pays de vivre en paix depuis plus d'un demi-siècle et reste la clé de voûte de notre sécurité et de notre modèle d'armée. C'est précisément parce que la dissuasion est au centre de notre modèle d'armée que nous ne pourrons jamais soutenir une chimérique défense européenne.
C'est précisément parce que la dissuasion est garante de notre indépendance nationale que nous refusons toute entrée dans le comité des plans nucléaires de l'OTAN comme l'a proposé une de nos collègues macronistes. Depuis désormais quelques années et encore vendredi dernier, le président de la République, pourtant garant de l'indépendance nationale et donc de son plus puissant outil, l'arme nucléaire, par une communication au mieux hasardeuse au pire parjure, fragilise notre modèle de dissuasion. Et malheureusement, ses propos ont percé à l'étranger. Le partage de notre dissuasion devenant un sujet dans certaines capitales européennes.
Alors permettez-moi de rappeler à nouveau que partager la dissuasion, c'est l'abolir. Le feu nucléaire, degré suprême de la souveraineté, est un absolu. Un absolu ne se relativise pas, sauf à ne plus exister. Déclencher le feu nucléaire est indissociable d'une légitimité nationale et populaire et on ne dissuade un agresseur potentiel qu'en le laissant dans l'incertitude. Incertitude du point de non-retour justifiant une première salve du moment choisi pour la déclencher et des cibles choisies, mais surtout incertitude du contenu symbolique assigné aux intérêts vitaux.
Si nous refusons toute défense européenne, cela n'empêche nullement de lancer des coopérations industrielles avec nos partenaires européens. Surtout, cela n'empêche nullement nos voisins de choisir de s'équiper auprès de la base industrielle de défense française ou européenne, plutôt que de choisir quasiment systématiquement des équipements extra-européens, en particulier américains. Un seul exemple ! Combien de pays européens sont équipés de rafales ? Un ! Un sur 27 ! Et je ne parle pas du symbole que représente le saut périlleux arrière de la Grande-Bretagne quelques heures après les décisions communes avec Emmanuel Macron.
Je ne peux que me réjouir que le concept de priorité européenne soit désormais normalisé, mais je ne vois pas en quoi nous avons besoin de passer par le filtre souvent détériorant de l'Union européenne pour le rendre opérationnel. Je rappelle ici à Mme von der Leyen que la politique de sécurité et de défense n'est pas une compétence de la Commission, mais celle des États. Et que nous ne sommes pas dupes du modus en paradis constant suivi par la Commission de s'arroger à chaque crise et contre les traités de nouvelles compétences. La sécurité de l'Europe ne passera pas par une défense européenne, mais par le renforcement concerté des défenses de chacune des nations européennes.
L'effort de défense doit également passer par un renforcement de notre base industrielle qui a besoin d'une énergie abondante et bon marché, de simplification réglementaire et d'accès solide au financement. La réalité économique nous compterait à souligner que malgré les discours vaniteux, Emmanuel Macron et l'Union européenne portent une lourde responsabilité dans la crise profonde que vit notre industrie.
L'épisode de l'usine d'obus Eurinko dont l'agrandissement a été bloqué à cause d'un batracien, comme les ventes massives et irresponsables de nombreuses entreprises stratégiques au cours des dix dernières années, illustrent tristement que l'économie de guerre du président Macron était bien un slogan et non une réalité de terrain. Grâce à nos savoir-faire, à nos industries, nous pouvons et même nous devons jouer un rôle important pour garantir la sécurité de l'Europe et de l'Ukraine. L'idée présentée il y a quelques jours par M. le ministre des Armées de constituer des stocks d'armes dissuasifs pour l'Ukraine me paraît aller dans le bon sens.
Cela ne doit bien entendu pas se faire au détriment des armées françaises. De même, un accord sur les matières premières m'apparaît également gagnant-gagnant. En revanche, je considère que l'envoi de troupes françaises combattantes sur le sol ukrainien est une folie. Seule une éventuelle participation à une opération sous mandat casque bleu pourrait être envisageable. Enfin, pas de défense, ni de sécurité. Et pour le sujet qui nous occupe aujourd'hui, pas de retour de la France dans le tour de table du dossier ukrainien sans une diplomatie forte, cohérente et guidée par la défense de l'intérêt national.
Je ne suis pas convaincu que le retour de la France à sa juste place dans le concert des nations passe par des vidéos de divertissement par celui qui occupe le fauteuil qui fut celui de Talleyrande. En outre, l'actualité récente souligne que le caractère discret, voire secret de la diplomatie est manifestement une voie privilégiée, même si cette discrétion semble répugnée à Emmanuel Macron. L'arrivée d'une nouvelle administration à la tête des Etats-Unis fait aujourd'hui couler beaucoup d'encre. Je veux redire à cette tribune que si nous sommes alliés des Etats-Unis, nos intérêts ne coïncident pas forcément.
Pour éviter tout risque de vassalisation, il faut sans cesse garder comme ligne de conduite la défense de l'intérêt de la France et des Français. Notre diplomatie, et je conclue, doit ainsi renouer avec ce qui fut sa force, le triptyque « indépendance, équidistance, constance » qui donna pendant longtemps à la France cette voix singulière dans le monde, voie que beaucoup de pays, notamment africains, aimeraient entendre à nouveau voix dont l'objectif doit être encore et toujours la paix. Je vous remercie. Merci.
Merci. Merci.
Marine Le Pen