Pierre Lemaitre : "Le plaisir de la lecture, c'est celui d'être manipulé pour la bonne cause"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Analyse automatique
Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie
Temps de parole
- Invité politique49 %
- Présentateur37 %
- Invité11 %
≈ 3,3 interruptions / 10 min (chevauchements et interjections détectés).
Modèle mistral-nemo:12b · prompt v1 · les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.
Grand entretien ce matin avec Marion Lourd. Nous avons le bonheur de recevoir l'un de nos plus grands écrivains, formidables auteurs de livres policiers notamment, pris Goncourt en 2013 pour son roman « Au revoir là-haut » adapté au cinéma. Il nous plonge depuis quelques années dans l'histoire et notamment au cœur des trente glorieuses en suivant ce qu'il appelle la petite galaxie Pelletier. « Les belles promesses », c'est le titre de ce dernier volume qui vient de paraître et formidable livre qui poursuit cette saga. C'est l'un des livres les plus attendus de cette rentrée littéraire. Il est publié chez Calman Lévy.
Question, réaction chers auditeurs au 0145 24 7000 ou sur l'application Radio France. Bonjour Pierre Lemaitre. Bonjour. Et bienvenue, quel bonheur de vous recevoir. « Les belles promesses », c'est d'abord la promesse de passer un somptueux moment à vous lire. Et c'est le titre de ce dernier roman consacré à la période des trente glorieuses. Le premier d'entre eux, « Le Grand Monde », s'ouvrait en 1948. On est maintenant autour des années 60-63, toujours avec cette famille Pelletier. « Les belles promesses », ce sont celles des trente glorieuses. L'espoir d'un avenir radieux, pour reprendre le titre du livre précédent. On suit toujours la petite galaxie Pelletier, mais là, on n'y croit plus.
Alors, on n'y croit plus. J'espère que le lecteur, la lectrice vont y croire un petit peu quand même, qu'on ne va pas les décourageux. En fait, la famille Pelletier, elle est une de ces familles heureuses des trente glorieuses. Les trente glorieuses, c'est une période où, c'est un stéréotype maintenant, une image d'épinal, la France va bien. Mais dans tous les pays qui vont bien, il y a beaucoup de gens qui ne vont pas bien. Et le roman tente, justement, autour de la famille Pelletier, de montrer la place des exclus.
Mais alors, comment est-ce que le romancier s'empare d'une page d'histoire comme celle-là ? Vous connaissez l'adage, les pages d'histoire en histoire sont des pages blanches. Vous, vous êtes habitué à vous emparer de moments historiques extrêmement puissants, extrêmement forts. Et là ?
Là, j'ai eu une grosse déconvenue, parce que comme je rentrais dans des années que j'ai vécues, j'ai pensé que je pouvais compter sur ma mémoire. Et alors, grand mal m'en a pris, parce qu'en fait, la mémoire transforme tellement les choses que tout ce que je croyais vrai était faux et tous mes repères sont brouillés. Donc, il a fallu que je me retourne du côté de l'historienne avec qui je travaille, Camille Clairé, pour me remettre les idées en place.
Et alors, puisque vous parlez de l'histoire, il y a évidemment un énorme travail de documentation. On en voit un aperçu à la fin. On vous racontait, par exemple, toutes les revues que vous avez lues pour parler du monde agricole. Vous avez pris quand même des libertés. Par exemple, faire apparaître une barbie en 1963. Mais je m'en suis excusé. Voilà, vous vous en excusez. C'est des menus libertés, parce qu'en réalité, le travail de documentation, il est énorme. Y compris, alors, il y a le périphérique qui joue, la construction du périphérique qui joue un grand rôle dans le livre. Y compris, vous avez fait un travail de terrain.
Oui, le périphérique m'a passionné depuis très longtemps. Je voulais à l'origine faire une série télé. Et donc, j'ai passé mes nuits. Sur le périphérique. Sur le périphérique, grâce, on m'a ouvert les portes et puis j'étais sur le périphérique qui ferme toutes les nuits par tronçon pour des raisons de maintenance et de réparation. Et en fait, j'ai passé beaucoup, beaucoup de temps sur le périphérique. C'est un truc que je connais bien et je guettais l'occasion de le mettre en scène et je l'ai trouvé ici avec les belles promesses.
Et il faut dire d'ailleurs que ce périphérique, ça n'est pas seulement comme une sorte de personnage ou de toile de fond ou de décor. C'est véritablement un symbole, sa construction de cette époque dont on s'ancre le roman, le symbole de la modernité. Je vous cite, cette débauche d'énergie, d'argent, de technique et de sueur était mise au service de l'objet emblématique de l'époque, du produit idéal du capitalisme qui était devenu la voiture, le périphérique et notre talon d'Achille. Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire, Pierre Lemaitre ?
Ça veut dire qu'au nom de la modernité et sur une espèce de fantasme de modernité, on construit ce boulevard périphérique comme étant une ceinture quasiment de protection de la capitale et on se rend compte qu'elle est extrêmement poreuse cette ceinture et que n'importe quel grain de sable peut transformer d'un seul coup le périphérique en un cauchemar et qui bloque le périphérique bloque Paris, qui bloque Paris bloque la France, qui bloque la France bloque l'Europe. Vous voyez un petit peu la chaîne de conséquences.
Mais il faut dire à ceux qui seront vos lecteurs et qui sont nos auditeurs ce matin qu'on trouve un certain nombre de thèmes qui reviennent dans vos livres « L'enfance cabossée », « Les corps qui sont meurtris » et « La vengeance », « La vengeance que vous aimez, que vous adorez comme thème ». Je dois avoir des comptes à régler. Il n'y a pas de bon polaire, oui c'est possible, sans un personnel qui se venge.
Oui, alors la vengeance a fait partie des grandes passions humaines sur lesquelles on a le plus de plaisir à travailler quand on vient du polar parce que tout le monde connaît ça, tout le monde a un appétit de justice. C'est quelque chose d'extrêmement ancien. Les enfants disent « C'est pas juste ». Et en fait, cette notion d'injustice, elle est directement corrélée à la notion de revanche, voire de vengeance. C'est du pain béni pour un auteur.
Mais vous venez du polar, vous, et c'est un vrai défi en l'occurrence pour un écrivain parce que c'est un genre de polar que vous nous livrez avec une enquête, etc. Mais en fait, le coupable, on le connaît déjà depuis deux volumes.
Oui, vous avez raison. C'est un espèce de faux polar. C'est-à-dire que je place le lecteur dans une situation un petit peu particulière, d'être à la fois juge et parti.
Mais comment nous maintenir en haleine avec cette fin déjà connue en partie ?
Ah ben, c'est un nom, ça s'appelle la technique. C'est la technique narrative. Donnez-nous au secret. Vous savez, le roman, c'est aussi un métier. C'est un art, mais c'est aussi un métier. Et une manipulation dont vous êtes un spécialiste, un champion du monde. Écoutez, en fait, rien n'est plus plaisant dans la littérature que de se faire avoir par l'auteur. En fait, notre plaisir, le plaisir de la lecture, c'est celui d'être manipulé pour la bonne cause. Donc, c'est ce que j'essayais de faire.
Ah, mais c'est un bonheur d'être manipulé par vous, Pierre Lemaitre. Et surtout, quand on a des surprises, on va parler de l'intrigue. Il y a des moments plus dramatiques, notamment la guerre d'Algérie. On va y voir dans un instant. Mais il y a la toile de fond historique et des questions qui résonnent encore aujourd'hui, notamment dans l'actualité avec l'agriculture et l'agriculture intensive. Mais ce qui est fascinant dans les remerciements, c'est que vous remerciez. Alors, la liste est géniale, à la fois des historiens, des spécialistes de l'agriculture, du périph, bref. Mais vous remerciez aussi François Rabelais, Paul Auster, Charlotte Bronté, Romain Garry et Pierre Lemaitre.
Oui, c'est la première fois que je vois ça, c'est génial.
Quand je cite les autres, je les remercie, je les nomme. N'a aucune raison de me traiter plus mal.
On parlait du périphérique et de ce grand projet qui est un peu structurant dans le roman. Et puis, il y a effectivement, Aline disait, la question agricole et la question du remembrement agricole, qui est aussi également structurant. On retrouve des passages qui pourraient être écrits aujourd'hui avec les agriculteurs inquiets qui ont manifesté hier. Il y a la FEDE, le syndicat qui veut maintenir les prix bas. Il y a le ton qui monte entre les agriculteurs et les autorités. On avait secoué quelques fonctionnaires, c'est comme ça que vous l'écrivez. Puis cet épisodier qui ravage les cheptels de bovins. L'histoire, elle est intéressante aussi quand elle résonne avec aujourd'hui ?
Oui, alors elle est intéressante. En fait, la littérature, c'est une machine à décrypter le réel, à comprendre le réel qui nous entoure. Alors, on est un petit peu frappé quand on pense à l'agriculture, au fait que les faits ont l'air de se répéter, je dirais, d'une manière presque mécanique. On a l'impression que les problèmes sont les mêmes. 60 ans plus tard, 70 ans plus tard, ça fait un peu désordre de penser qu'on n'a pas réglé ça. En fait, ce que j'ai trouvé, moi, démouvant à traiter dans le roman, c'est une petite exploitation agricole qui a une double particularité et une double faiblesse. C'est à la fois des paysans, une famille modeste et en même temps, ce sont des immigrés.
Et donc, en fait, les deux problèmes, quand ils sont liés, créent du handicap social qui est assez lourd.
Alors, un mot d'ailleurs de la présence de la guerre d'Algérie, puisqu'elle est en toile de fond et il y a la manière dont on les nomme. Et les mots comptent, évidemment, plus que tout quand on est romancier. Les événements d'Algérie, comme on disait à l'époque. Pourquoi vouloir s'emparer de ce qu'on peut aujourd'hui appeler de mémoire post-traumatique pour l'installer comme toile de fond d'une histoire, d'une saga familiale ?
J'essaye de montrer que ce jeune paysan immigré qui est envoyé en Algérie ne comprend pas bien parce qu'il est mal placé sur l'échiquier social pour comprendre cette guerre dans laquelle on l'emmène et parce que le colonialisme est en train de revenir. Regardez ce qui est en train de faire Trump aujourd'hui. C'est un néocolonialisme, c'est du colonialisme moderne.
Et donc, comme nous avons, nous, notre part d'histoire coloniale, il n'est pas mauvais, quand on est dans une période où on parle de cette guerre d'Algérie, de la mettre suffisamment en scène pour rappeler au lecteur, à l'électrice qui aura envie de s'en souvenir que le colonialisme, c'est quelque chose qui ne s'éteint pas facilement et qui même peut, de temps en temps, ressurgir à notre insu.
Le lecteur s'en souvient, d'ailleurs. Vous le s'adressez régulièrement au lecteur. Et nous, on va s'adresser à notre auditrice, Véronique, qui est avec nous ce matin sur France Inter. Bonjour, Véronique. Oui, bonjour. Et bienvenue dans le grand entretien avec Pierre Lemaitre.
Je vous remercie de prendre ma question. Je suis une fan absolue de Pierre Lemaitre et je suis frustrée. Je vous ai connue avec Rob Demarié et je vous adore en écrivant de Polar et j'aimerais savoir s'il est dans vos projets de retourner dans ce genre littéraire.
Alors, vous allez vous y retrouver un petit peu malgré tout, mais c'est vrai qu'il y a ceux qui sont des inconditionnels de Polar pur et dur.
Alors, Véronique, vous venez de me décider. Vous venez de me décider. Donc, je vous promets, promis juré, et puis je reviendrai ici au micro de France Inter pour savoir si j'ai tenu parole. Je vais publier un roman noir pour vous faire plaisir. Disons, allez, au début de l'année prochaine, si ça vous va.
D'accord ? Au début de l'année prochaine, donc, après la robe de marié, après Alex ?
Après Alex, oui. C'est aussi un roman noir que je prévois de publier l'année prochaine. Vous savez, de temps en temps, c'est pas mal de sortir aussi un tout petit peu du cadre dans lequel on travaille habituellement. Retrouver de l'énergie nécessaire, c'est de temps en temps, en revenant à ses premières amours.
Mais parce que là, c'est le septième volume que vous passez avec la famille Pelletier.
Oui, tout à fait. Il en reste trois à venir.
Vous avez dit que vous alliez peut-être intercaler, donc vous nous le confirmez, l'écriture d'un roman noir, parce que ça vous permet de vous ressourcer.
Tout à fait.
C'est surprenant de dire ça. Comment c'est possible ?
C'est parce que j'ai commencé par là. Donc la source, c'est ce qui vient au début. Et ce qui est venu au début, d'abord, c'est le roman noir, c'est le polar. C'est dans ce domaine-là de la littérature que j'ai trouvé mon énergie narrative. Et de temps en temps, c'est pas mal d'y retourner pour retrouver justement cette énergie, être sûr qu'on repart sur un bon pied.
Il y a aussi le théâtre. Vous venez du polar, mais on oublie que votre grande passion, comme vous le dites, c'est le théâtre. Il y a une dimension qui est toujours très théâtrale dans vos personnages, notamment dans vos derniers romans, tragi-comiques, maladroits. On peut s'en moquer, on peut les juger. Le théâtre, il vous inspire pour écrire vos romans. À propos de Philippe, je vous cite, « Il repoussa le tiroir, tourna la tête en tous sens, regardant éperdument à droite, à gauche. Il pensa à un instant se jeter par la fenêtre. Et parce qu'il l'avait vu à la télévision dans une pièce de théâtre, qu'est-ce que vous apporte le théâtre dans votre travail, Pierre Lemaitre ? »
Alors, je m'en sers beaucoup pour charpenter. Vous savez, le théâtre se construit par actes. Et c'est une très bonne manière, si vous voulez, d'ordonner sa pensée narrative quand on essaie d'expliquer quelque chose, une scène. Donc, en fait, je travaille par actes. Et je m'en sers beaucoup au niveau des dialogues. C'est-à-dire, pour avoir des dialogues vivants, finalement, je les joue un petit peu comme au théâtre. C'est ce qui me permet de garder un petit peu de fraîcheur et un petit peu de spontanéité chez les personnages.
Mais c'est vrai que quand on voit le format de cette série, de ces sept volumes, il va y en avoir dix à terme, c'est ce que vous avez annoncé. Ça ressemble plutôt à une série, en réalité. Et vous, vous avez déjà fait des séries. Est-ce que c'est quelque chose que vous envisagez, de faire sortir cette saga en série ?
Alors, moi, je n'ai pas de projet. Le gros projet sur cette tétralogie, c'est de faire un podcast avec nos amis de France Culture. On devrait avoir cette production-là pour l'année prochaine. Je suis très heureux. J'adore la radio et je suis très content.
Vous vous rendez hommage d'ailleurs à l'extraordinaire Emmanuel Laurentin, grand ami de France Culture.
Oui, je l'ai beaucoup lu, notamment sur Les Paysans. Son travail m'avait été très utile. En fait, ce sont des films à reconstitution, des costumes, des voitures d'époque. Donc, en fait, ce sont des films chers et des séries chères. Donc, je ne suis pas sûr que le cinéma ait les moyens aujourd'hui d'investir ça et pas davantage la série. Donc, je n'y crois pas trop. Mais par contre, avoir le plaisir du théâtre. Au revoir là-haut, va passer au théâtre dans deux ans. Je vais avoir le plaisir de l'opéra, puisque un de mes livres va faire l'objet d'un opéra à l'opéra Garnier. J'ai maintenant le podcast. Un opéra ? Partir de miroir de nos peines. Alors, ça, c'est une chose qui m'enthousiasme.
Donc, l'opéra, la BD, la radio, le podcast.
Et peut-être un film, puisque vous y êtes déjà passé avec Au revoir là-haut et que votre roman Alex est en projet de développement depuis des années.
Avec l'ami Louis Lothérier, oui, bien sûr.
Qui est cinéaste et qui travaille à Hollywood et qui s'est emparé de cette histoire absolument extraordinaire et que je conseille, celle de la petite Alex. Marie-Laure, sur l'application France Inter, vous dit qu'elle vous en conjure. Ne vous arrêtez pas. Continuez de nous faire vivre les aventures de la famille Pelletier. Vous voyez, vous avez deux catégories de lecteurs. Vous avez réussi à réconcilier les lycéens avec la lecture. Chaque extrait de la saga lui en cours est un moment fort tant l'écriture est acérée, dit Marie-Laure. Le regard vif, la liberté vraie. Signé, un professeur de lettres inconditionnel.
Oui, alors, je vais vous dire, Alissa, c'est vraiment parmi les choses qui me font le plus plaisir. On est dans une période où c'est plus difficile de faire lire les jeunes qui sont maintenant beaucoup plus accros aux écrans et aux smartphones. Et aider une jeunesse à revenir vers la lecture ou à s'emparer de la lecture, pour un romancier aujourd'hui, c'est une vraie récompense.
C'est une vraie récompense, ce serait de retrouver à la fois un auteur, vous, Pierre Lemaitre, et puis il y a David, qui lui manifeste sa joie de retrouver les Pelletiers. Quel régal, plus que jamais, écrit-il. Belle promesse achetée hier, difficile de le lâcher cette nuit. Apparemment, vous donnez des insomnies, même quand vous ne faites pas les polars les plus sombres. Très épaté par la capacité de l'auteur à nous remettre au diapason des Pelletiers en quelques lignes et très intrigué par ce sanglier. Je n'en dirai pas plus, il faut quand même laisser le mystère. Bonjour Jean-Louis, et bienvenue sur France Inter. Bonjour Ali, bonjour Marion, bonjour M. le Maître. Bonjour.
Vous aviez une question, oui, donc, au Maître, Pierre Lemaitre. Oui, au Maître, bien sûr.
Vos romans montrent souvent comment les vies ordinaires basculent sur un détail. Dans votre propre travail, quel est le détail, peut-être insignifiant, qui a déclenché votre dernier livre ? Merci.
Merci à vous, Jean-Louis, pour votre question. Allez, les secrets de fabrication.
Oui, secrets de fabrication. Je ne sais pas comment se fabrique un roman. Très franchement, si je pouvais répondre à votre question, je satisferais très volontiers votre curiosité. Mais un roman, c'est quelque chose qui infuse très lentement. Et en fait, vous ne savez jamais très bien quels sont les considérants qui vous ont amené à un moment à ce que la sauce prenne. C'est-à-dire que le roman commence à exister vraiment. C'est un ensemble de choses, un ensemble de détails. Là, sur ce plan-là, vous avez absolument raison. Mais c'est très difficile à postériorer, de retrouver, de recomposer, en quelque sorte.
Il n'y a pas une nécessité intérieure ? Vous la connaissez, la phrase de Victor Hugo, vous le remerciez.
Je ne me sens pas assez.
Un roman né d'une façon, en quelque sorte, nécessaire, avec tous ses chapitres, disait Victor Hugo.
Oui, je ne me prends pas assez au sérieux pour prétendre à la nécessité de ce que je fais. J'essaie de donner du plaisir au lecteur parce que je pense qu'en littérature, le plaisir est aussi un mode de compréhension du réel. Il n'y a pas que la théorie, il n'y a pas que la pédagogie, il n'y a pas que l'explication. Le plaisir et la jubilation à lire est aussi un mode de compréhension du réel. Je me contente de ça et je ne parle pas trop de nécessité. J'essaie de ne pas trop me prendre au sérieux, malgré mon grand âge.
Et alors, à propos de romans et de romanciers, parmi les personnages centraux, c'est même presque le personnage central de ce volume-là, il y a le frère cadet des Pelletiers, c'est François, qui est journaliste, qui est aussi romancier. On va s'apercevoir à la fin qu'il joue un rôle encore plus important que ce qu'on pensait, mais je n'en dis pas plus également. Il se documente, il enquête, il cherche l'inspiration. Qu'est-ce qu'il a de vous, François ?
Alors, il a, je crois, une passion pour le réel. C'est-à-dire, en fait, il a envie de savoir la vérité. En fait, je pense quand même qu'un romancier, c'est quelqu'un qui cherche le vrai. Alors, la vérité, le vrai, c'est des catégories. Mais enfin, on cherche quand même à dire quelque chose que l'on croit être réel sur le monde qui nous entoure. Alors, on le fait de temps en temps avec une histoire qui date un petit peu. Celle-ci date des années 60. On va après s'approcher des années 70, 80. Mais en fait, je pense que François, et comme moi, il cherche à savoir le vrai.
Alors, c'est un paradoxe parce que vous êtes dans nos vies de lecteurs. On s'attache depuis des années à cette famille à qui vous avez donné vie. On a l'impression de la connaître intimement. Il y a ceux qu'on déteste. Il y a ceux qu'on aime, évidemment. En tout cas, on la suit. Et pourtant, vous n'avez commencé à publier que très récemment. Pourquoi est-ce que venir tardivement à cette écriture-là, ça a changé votre rapport à votre travail ? À votre travail d'auteur ?
Oui, je suis un homme très lent. Donc, j'ai pris le temps de la réflexion. J'ai pris 52 ans de réflexion. Et au bout de 52 ans de réflexion, il m'a semblé que la réflexion était aboutie. Et je me suis dit, là, maintenant, je peux peut-être me risquer. Et je l'ai fait. En fait, la vie est ainsi faite. J'ai toujours écrit, mais je ne l'ai pas toujours publié. Par bonheur, les éditeurs ont refusé mes premiers livres. Aujourd'hui, je serais drôlement compromis s'ils avaient été publiés. Mais il m'a fallu du temps pour m'autoriser à devenir un auteur. Je fais partie d'une classe...
Ah, vous ne leur en voulez pas ?
Non, non, non. Je les remercie beaucoup. Sérieusement ? Oui, oui, absolument. Les premiers livres que j'ai faits étaient assez mauvais. Et franchement, ils seraient aujourd'hui sur le marché. Il faudrait les porter dans ma biblio. Ça ne serait peut-être pas très facile. Non, ce que je veux dire, c'est que je viens d'une classe sociale assez défavorisée. Et dans laquelle, s'autoriser à être écrivain, c'était un saut que n'importe qui ne peut pas se permettre. C'est ce que explique Annie Ernaux dans un certain nombre de ses livres. C'est difficile de changer de classe et d'aborder un métier intellectuel quand on est dans une famille qui ne l'autorise pas.
Et vous, vous vivez comme un transfuge. Oui, absolument.
Avec la culpabilité, par exemple, qu'on peut trouver chez Annie Ernaux ou en tout cas ce phénomène d'étonnement mais cet engagement de toute façon qui fait qu'on n'oublie jamais d'où on vient.
Non, je n'ai pas de culpabilité. Ni de revanche ? Non, je n'ai pas le sentiment de la revanche parce que j'ai réussi. Vous voyez, si ma carrière n'avait pas été aussi réussie, peut-être que j'aurais cette idée-là un petit peu d'acrimonie. Mais enfin, je suis quand même un des auteurs les plus heureux qui puisse être. Je fais partie des privilégiés de ce métier. Un nombre considérable de mes confrères ne parviennent pas à vivre de leur vie, de leur livre. Moi, j'en vis et j'en vis bien. Donc, j'ai gardé de ma culture l'idée que quand on est un privilégié, il faut s'en souvenir.
Et maintenant, vous visez l'Académie Goncourt ?
Si l'Académie Goncourt avait voulu de moi, elle me l'aurait déjà dit.
Ou l'Académie Française ou une autre Académie. En tout cas, dans les bibliothèques, c'est déjà une très, très belle place. Il y a Sandrine sur l'appli France Inter qui vous exprime son remerciement infini. Et elle a cette drôle de regard sur votre saga et sur les Pelletiers. Elle l'a guérie de son addiction au rougon macar.
Oui, il y a une vraie similarité, quand même.
Oui, alors, il y a une similarité. J'ai moins d'ambition que Zola. J'ai moins d'ambition parce que, aussi, j'ai moins de talent. Donc, c'est corrélatif, tout ça. Mais, malgré tout, il y a quelque chose, quand même, qui est assez juste dans ce que dit cette auditrice. C'est qu'au fond, on a perdu un petit peu l'habitude dans l'édition française de faire des grandes sagas. Vous voyez, des grandes suites romanesques de 8, 7, 8, 10 volumes. On le faisait auparavant. On a eu les rougons macar, mais, bien sûr, mais, enfin, à plus près, on a eu les thibaults, on a eu, après, la famille du Hamel, etc. Donc, en fait, on a perdu un petit peu cette habitude.
Il y avait quand même un bon demi-siècle que personne ne s'était attelé à une suite romanesque un petit peu d'ampleur, en quelque sorte. Et, en fait, moi, ça m'est paru naturel. Je n'ai pas l'impression d'avoir commis un exploit en le faisant. C'est parce que c'est ce qui m'avait nourri. Donc, en fait, je suis nourri de ce que j'ai lu.
Mais vous, vous dites avec toujours cette même famille Pelletier, vous êtes pessimiste. Vous dites, il me reste peut-être dix ans, entre guillemets, dix ans à vivre. Peut-être qu'on pourrait aller encore plus loin que la chute du mur, non ?
Oui. Alors, vous savez, tout le monde n'atteint pas l'âge canonique qui lui permet de réaliser toutes ses ambitions. Si je dis ça, ce n'est pas du pessimisme, c'est que l'espérance de vie des hommes aujourd'hui est à peu près connue. Donc, je m'inscris dans la moyenne parce que je suis moi-même un homme assez moyen. La seule chose qui est intéressante dans ma vie, c'est les livres que j'écris, le reste, vous savez.
Il n'y a rien d'autre à faire, d'ailleurs, c'est le titre de l'un de vos chapitres qui termine ce livre absolument formidable et que je recommande chaleureusement Les Belles Promesses. Pierre Lemaitre, c'est donc publié chez Calman Levy. Merci infiniment d'avoir été à Votre France Inter. Merci. Et vive la lecture ! Bien sûr, plus que jamais !