Philippe Brun, député "Socialistes et apparentés" de l'Eure | La politique et moi
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
-L'engagement tient parfois à peu de choses. Mon invité ne serait peut-être jamais devenu député sans sa nounou et sans les gilets jaunes. Générique ... -Bonjour, Philippe Brun.
Je parlais de votre nounou. C'est pas tous les jours qu'on parle des nounous des politiques. Je vous laisse nous la présenter. -Elle s'appelle Josette.
C'est une ancienne marinière qui a travaillé sur les bateaux sur la Seine. Elle habite Poses, dans l'Eure, un des villages dans lesquels j'ai grandi. Quand elle me gardait, elle nous faisait voir, avec mon frère et ma soeur, "Les questions au gouvernement", le mercredi après-midi.
On regardait le JT de 13h de Jean-Pierre Pernaut après "Les feux de l'amour", et puis à 15h, "Les questions au gouvernement" sur France 3. J'avais entre 8 et 10 ans. -Ca vous intéressait ? -Oui, quand on explique, c'est compréhensible, la politique.
Il y a plein de choses qu'on comprend, on parle des situations des gens. En enfant de 8 ou 9 ans ne comprend pas tout au premier abord, mais elle m'expliquait les choses. Jean-Louis Debré était président de l'Assemblée, député d'Evreux, pas loin de chez moi.
Donc j'étais heureux de regarder ça et j'avais envie de passer de l'autre côté de la télévision. -Votre nounou vous a éveillé à la politique pendant que vos camarades de classe collectionnaient les vignettes Panini de jouer de foot. Ca se traduisait comment, cette passion ? -J'ai jamais eu de poster de politique dans ma chambre, mais j'étais un gamin un peu particulier.
Je lisais Le Monde vers 12 ou 13 ans, je m'abonnais à tout un tas de revues, j'étais passionné par la politique, et finalement, les meilleurs moments de mon enfance, c'est les Coupes du monde de foot et les présidentielles. -C'est l'équivalent ? -Voilà. -Ca, c'est votre éveil à la politique.
Si on s'intéresse à votre engagement politique, l'élément déclencheur, ça a été, d'une certaine façon, les gilets jaunes, fin 2018. Alors à l'époque, vous étiez diplômé de HEC, tout juste diplômé de l'ENA, et ça peut paraître étonnant, mais vous êtes allé sur les ronds-points. Pourquoi ? -On est en novembre 2018 et je sortais de l'ENA.
On a eu notre classement à ce moment-là. On n'a pas encore d'affectation, je retourne chez mes parents en Normandie, et arrive le mouvement des gilets jaunes. C'était le 17 novembre.
Et là, je vois arriver sur les ronds-points des gens que je connais, des copains de collège, d'école, et je vois, finalement, tout un tas de gens abstentionnistes militants ou qui votent d'habitude pour le RN ou pour les extrêmes et qui se politisent et viennent discuter les uns avec les autres, trouvent des solutions, et quand ils se mettent ensemble, ils parlent de pouvoir d'achat, de nouvelles institutions démocratiques, pas d'immigration, pas d'insécurité, pas d'islam. J'ai vu une expérience démocratique nouvelle, que la gauche n'a pas très bien saisie. La gauche pensait que c'était un mouvement néo-poujadiste. -Ca a été une révélation, pour vous ? -Oui, on a vu un peuple à l'état brut qui essayait de reprendre la main sur son destin, de retrouver le chemin du collectif... -De se repolitiser ? -Oui, au sens noble du terme.
Ce qui s'est passé est une grande leçon pour nous, les politiques, et doit nourrir la refondation de la gauche dans les années qui viennent. -Sur ces ronds-points, vous avez fait une rencontre déterminante, Ingrid Levavasseur, une figure des gilets jaunes. Elle est à l'origine de votre première candidature à une élection ?
Vous avez été tête de liste aux municipales avec elle sur votre liste à Louviers. -Absolument. Ingrid, que je connais bien, qui était au début du mouvement sur le péage de Bouville, qui est aussi dans ma circonscription.
Et avec Ingrid, on a monté cette liste aux municipales... -Vous l'auriez fait sans elle ? -Probablement, mais ça aurait été totalement différent.
C'est une personnalité très charismatique avec une forte capacité d'entraînement et qui a incarné un combat central qui est celui des femmes monoparentales, et aussi la question des soignants. Elle était aide-soignante. Avec son charisme et sa détermination, elle a donné une très belle image de ce mouvement qui a été dégradé par les manifestations parisiennes.
Je distingue les gilets jaunes des ronds-points et les manifestations parisiennes, qui ne correspondaient pas au même esprit. -Ces deux expériences, les gilets jaunes et cette liste aux municipales, vont ont convaincu qu'il fallait refonder la gauche. Vous auriez pu théoriser ceci en écrivant un livre.
Vous avez préféré organiser une fête populaire avec foire à tout, barraques à frites et autos-tamponeuses, au milieu de tout ça, discours de Philippe Brun. La refondation de la gauche passe par ce genre d'évènements ? -Absolument.
La politique est une langue étrangère pour beaucoup de gens, et les gens qui vont aux réunions politiques sont des gens déjà convaincus. -Ce sont des militants. -Oui, avec un fort capital culturel.
Et de fait, nous faisons souvent de la politique en chambre, loin des préoccupations des gens. J'ai essayé d'organiser un rassemblement politique sans militants déjà convaincus Pour faire venir les gens, il y avait une foire à tout. Chez nous, ça veut dire "braderie", ça n'existe qu'en Normandie.
Il y avait effectivement des trampolines, des barbes-à-papa, des frites. -Et ça a marché ? -Très bien.
On a fait venir plein de gens. Plus de 500 personnes ont écouté mon discours. Il y avait des ateliers sur le féminisme, sur le monde du travail, sur les retraites, la sécurité, et pour moi, c'est à ça que doit servir un évènement politique populaire, où des gens viennent, se politisent, se rendent compte que leurs colères sont partagées et que quelque chose se passe dans la société. -Ce qui résume aussi votre engagement, c'est ce que vous avez appelé l'école de l'engagement, que vous avez créée avec Arnaud Montebourg comme parrain de la toute première promotion.
Ca aussi, c'est lié à votre diagnostic d'une gauche coupée du peuple ? -Oui. Aujourd'hui, 80 % des députés sont cadres alors que 80 % des Français ne le sont pas.
Il n'y a plus que deux ou trois ouvriers à l'Assemblée. Il y en avait 50 dans les années 70. La politique est devenue une profession réglementée.
Il y a des gens sur le terrain qui pourraient être députés et représenter les autres... -Donc l'idée est d'avoir des élèves dans cette école plus représentatifs de la société ? -Oui, les élèves sont tous ouvriers, employés...
Vous avez des caissières, des aides-soignantes, opérateurs sur une plateforme téléphonique... et ces gens-là ont vocation à nous remplacer.
C'est ce que je porte fortement, c'est qu'il y ait à l'Assemblée au moins 40 % d'ouvriers et d'employés, le principe de la parité populaire. On a la parité femmes-hommes, il faut encore des progrès. Il faut aujourd'hui qu'on ait au moins 40 % d'ouvriers et d'employés à l'Assemblée.
Pendant les gilets jaunes, sur les ronds-points, il y avait des gens qui s'exprimaient aussi bien que les députés et qui étaient aussi experts, donc je préférerais les voir représenter leurs concitoyens. -Vous leur apprenez quoi ? -C'est une école pour se donner les clés pour s'engager.
Il y a des cours théoriques : philo, histoire, pour avoir des outils de défense intellectuelle, du droit, des finances publiques, des savoirs techniques, et des savoir-faire politiques : comment monter une manifestation, une pétition, créer une mobilisation, comment on fait une campagne électorale. Le but, à la fin, c'est d'être élu. -Un ouvrier qui serait sympathisant du RN y aurait sa place ? -Non, c'est une école qui n'est pas partisane, mais qui a un socle de valeurs.
On n'est pas là pour former des députés RN ou macronistes mais des gens qui partagent les valeurs de la gauche : justice sociale, écologie et nouvelles institutions démocratiques. -Votre travail à l'Assemblée a pris une forme assez originale, avec ce que vous avez fait sur le dossier EDF. On vous a confié une mission, vous avez interrogé, on ne vous a pas répondu et vous vous êtes au ministère de l'Economie et des Finances. -Je suis venu avec une administratrice de la commission des finances et nous avons recopié sur des cahiers les documents qui nous ont été montrés.
C'est un peu ridicule. Là, on a très mal aux poignets. Jamais je n'aurais eu communication des documents demandés, mais nous devons réfléchir à cette entrave aux libertés, qui a été imposée par le gouvernement et qui est sans précédent dans notre république. -Ce qui m'intéresse, c'est pas le fond du dossier mais plutôt votre démarche.
Ca ressemble presque à une perquisition, c'est spectaculaire, mais vous exercez là un des pouvoirs de député. -Oui, les députés ont beaucoup de pouvoir souvent non utilisés. En tant que rapporteur spécial de la commission des finances, c'est l'article de la loi du 1er août 2001, on a le droit de faire des contrôles.
Dans le cadre de la nationalisation d'EDF, j'avais demandé des documents que le gouvernement ne voulait pas me donner. Donc je suis allé à Bercy faire un contrôle sur pièce, l'équivalent d'une perquisition, et j'ai découvert un plan caché de procéder à un démantèlement d'EDF après la montée au capital. -Les députés ont conscience de tous leurs pouvoirs ?
Ils les exercent pleinement ? -Parfois, ils ont peur : "Comment je vais faire ?" C'est pour ça : le savoir, c'est le pouvoir.
L'école est là pour donner le savoir de ce qu'on a le droit de faire. Pas mal de collègues ont vu ce que j'ai fait et qui ont envie de le faire. Si le gouvernement m'avait donné les documents... -Vous n'auriez pas eu besoin de recopier à la main, comme vous l'avez fait.
C'est l'heure de notre quizz. Le principe est simple. Je vais lire le début d'une phrase et ce sera à vous de la compléter.
Prêt ? -C'est parti. -Alors on y va. -Les jeux de rôles. -C'est-à-dire ? -La politique devient souvent un théâtre d'ombres.
Moi, je préfère quand on dit ce qu'on pense et inversement. -"La dernière fois que j'ai croisé Bruno Le Maire..." -C'était probablement à la commission des finances de l'Assemblée. -Ca se passe bien entre vous ?
Vous l'avez agacé avec votre démarche sur le dossier EDF. -Oui, bien sûr. Ca se passe bien.
Il est ancien député de l'Eure, territoires qui sont proches. Sa circonscription a basculé dans le camp du Rassemblement national. Il a été très peu coopératif sur la question d'EDF.
J'ai évidemment du respect pour lui, comme pour tous les ministres. -La suivante. -Que les députés avaient de la chance d'être là, et... -Vous rêviez d'être député ? -Un jour.
Je faisais pas de plan de carrière. J'avais envie d'être juge, et je suis devenu juge, ma passion. Mais c'est vrai que j'avais un peu ce rêve-là.
Et aujourd'hui, je suis pas déçu. -Vous êtes pas déçu, mais il y a des choses qui vont ont surpris, auxquelles vous ne vous attendiez pas ? -Non, ce qui a été vraiment différent, ce qui a changé dans ma vie, c'est que localement, le regard des gens a changé.
Avant, j'étais un peu l'enfant du pays sympa qui se présente : "On va mettre un bulletin pour lui," "mais on croit pas en ses chances." Dans notre territoire, la gauche est de plus en plus absente, le RN dévore... -Vous êtes le seul député non RN dans votre département. -Oui.
Et cette victoire, oui, elle a donné un nouveau statut à la gauche dans mon territoire et à mes idées. C'est cela qui a changé pour moi. -C'est la fin de cette émission.
Merci beaucoup d'être venu dans "La politique et moi". SOUS-6ITRAGE : RED BEE MEDIA Générique ...
Philippe Brun