CHARLES PASQUA : SUPER FLIC, MÉGA BANDIT
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Bon bah on passe de Françoise d'Eaubonne à Charles Pasqua, c’est pas la même ambiance, attention au claquage. Mais cette fois on est sûr qu’il n’est pas de la famille à David Dufresne. Après on peut quand même appeler David Dufresne, parce que Charles Pasqua, il a été deux fois ministre de l'Intérieur, donc la police, David Dufresne, tout ça… C'est bon, on peut faire des trucs sans David Dufresne dedans aussi, on est grands, on sait se démerder, c'est bon on connaît… Pasqua.
Allez, générique. Mesdames, messieurs, bienvenue, aujourd'hui nous allons vous parler de Charles Pasqua. Vous le connaissez peut-être par certaines des phrases qu'il a prononcées. “Il faut terroriser les terroristes.” Voilà, par exemple.
Charles Pasqua, ça a été dans les années 80 et 90 le ministre de l'Intérieur emblématique de la droite. Il a été en poste à Beauvau pendant les deux cohabitations sous Mitterrand, entre 86 et 88 d'abord, puis entre 93 et 95 ensuite. On se rappelle de lui pour son franc parler, son langage dur, violent même parfois.
Pasqua c’est le premier ministre de l’Intérieur qui tient des propos d’une brutalité inouïe. “Il faut terroriser les terroristes.” “Il faut terroriser les terroristes.” Ressers moi un pastis mon ami de la mafia corse...
Je pense que les gens ont compris...
En tout cas Pasqua était connu pour ses discours musclés, et c’est un euphémisme. Donc le Pasqua qui était installé place Beauvau a des mots au vitriol et c’est lui qui remplit des charters de maliens pour retour en Afrique, Bamako, etc. Si vous voulez, c’est un style qui est totalement inédit.
Le type arrive comme ça devant les caméras de télévision, il est totalement “cash” et ça a marqué les esprits. Il a expulsé des gens à tour de bras, il a poussé pour restreindre un peu plus le droit du sol...
Dans les années 80 et 90, Pasqua c'est un peu le représentant de tout ce que la droite peut faire de pire, si vous avez au moins 45 ans et que vous êtes un militant de gauche, vous avez probablement déjà manifesté contre lui. Revenons sur quelques événements qui ont marqué cette période. En décembre 1986, quelques mois après l'arrivée de Pasqua à Beauvau, il y a eu la mort de Malik Oussekine, tué par des policiers à Paris, en marge de manifestations étudiantes.
Un an plus tard, en 87, toujours sous Pasqua, un syndicaliste de la CGT, Lucien Barbier est tué par une charge de police, cette fois-ci pendant une manifestation contre la désindustrialisation à Amiens. Son deuxième passage à Beauvau sera un peu moins tragique, malgré tout il y aura quand même des manifestations notamment contre le contrat d'insertion professionnelle, c’est un peu l'ancêtre du CPE. Et là aussi les manifestants vont se heurter au maintien de l'ordre à la Pasqua.
Je rappelle que le droit de manifester est un droit reconnu par la Constitution et qu’il doit être garanti jusque et y compris grâce à l’aide des forces de police. Mais nous ne laisserons pas, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, la chienlit s’installer, ni à Paris ni ailleurs. Et pendant ses deux passages à Beauvau, il va aussi être à l'initiative de deux lois sur l'immigration qui vont faciliter les expulsions et durcir les conditions d'obtention des aides sociales et de la nationalité française.
Bref nous depuis 2010 on a gueulé contre Darmanin, Castaner ou Manuel Valls, ceux du CPE en 2006 insultaient Sarkozy, bon ben pour la génération précédente le méchant bourrin de la place Beauvau c'était Charles Pasqua. Et il s'est pas calmé à la fin de sa vie, il continuait à avoir des opinions assez largement de droite, 20 ans après l'abolition il continuait à défendre la peine de mort Et même en 2015, à la fin de sa vie, il continuait à plaider pour des méthodes vraiment à l'ancienne. Oui écoutez ce qu'il dit quand Delahousse lui demandait ce qu'il fallait faire avec les islamistes emprisonnés en France.
Mais c’est quoi ? C’est Guantanamo, faut les mettre sur une île ? Qu’on les mette loin, bien entendu.
On a qu’à recréer les travaux forcés. Et si on ne veut pas un certain nombre de mesures, alors il faut passer la main. Il ne faut pas rester au pouvoir.
Pasqua, c'était le bourrin originel, tous les ministres de l'Intérieur les plus teigneux, les plus répressifs prenaient exemple sur lui. Sarkozy lui a d'ailleurs rendu un hommage appuyé après sa mort en 2015. Personne ne faisait des discours comme Charles Pasqua.
Il était à la fois très moderne et en même temps on avait toujours l’impression de voir un film en noir et blanc. Il était à la fois très sérieux dans ses convictions et toujours prêt à plaisanter. C’est un homme qui aimait la vie.
C’était un homme très gentil. Ah oui un homme très gentil avec un très long casier judiciaire aussi, je crois que c'est le moment de sortir Wikipédia Usul. Alors on a des trucs, je vous le donne en vrac : complicité et recel d'abus de biens sociaux, faux, financement illégal de campagne, abus de confiance, corruption passive par une personne dépositaire de l'autorité publique, corruption, tout court, trafic d'influence et pour certains il aurait été le commanditaire du meurtre de Robert Boulin pour le compte du RPR.
C’était un homme très gentil. Et on ne vous a pas tout raconté, de toute façon il est mort avant qu'on ait eu le temps de tout juger. Il y a un contexte qui explique cette accumulation d'affaires : Pasqua, Sarkozy, Balkany, c'est la même équipe, c’est le même genre de racailles, on les a même appelé le clan du 92, ou le gang des Hauts-de-Seine.
Les Hauts-de-Seine c'était un fief pour la droite, c'est un des départements les plus riches de France donc si vous étiez un élu de droite là-bas, non seulement vous étiez sûr d'être réélu à tous les coups, mais en plus votre position d'élu local vous mettait au contact de la fine fleur du capitalisme français, de leurs enfants, de leur famille. Pasqua a été 15 ans à la tête du conseil général de ce département ou il a pu mettre le pied à l'étrier au jeune Sarkozy qui allait devenir maire de Neuilly-sur-Seine. Mais il venait pas des Hauts-de-Seine Pasqua, il venait même pas de ce monde bourgeois du tout.
Oui, Pasqua il vient du Sud, à côté de Cannes, à l'époque c'était pas riche comme coin. Son père est policier, son grand-père était berger en Corse, c'est pas trop la thune. Par contre, pendant la guerre, sa famille toute entière s’est engagée dans la résistance.
Fin 42, les Allemands envahissent la zone libre et arrivent à Grasse ou Charles Pasqua est né. Pasqua a alors 16 ans. Il s’engage dans le réseau Tartane-Massena et rejoint le maquis.
Dans ce réseau on retrouve son père, son oncle et lui, juste derrière. On dit qu'ils se sont engagés dans “la résistance” mais il y a plusieurs tendances dans la résistance. Vous pensez bien qu'en tant que fils de policier, Pasqua il est pas avec les communistes, mais bien avec les gaullistes.
Oui, il est de ceux qui se sont engagés contre le nazisme par patriotisme, et par admiration pour le général. C’était à la fois Jeanne d’Arc. C’était le côté éternel de l’histoire de France.
Ceux qui refusent, ceux qui refusent l’échec, qui refusent la défaite et qui appellent à la lutte. Et c'est grâce aux réseaux Gaullistes qu'il va entrer en politique après la guerre, alors que rien ne le prédestinait à ça. Son père voulait qu'il soit commissaire de police, au final il va faire le service d'ordre pour le général de Gaulle, et pour son parti de l'époque, le RPF. “Il s'était occupé après les municipales de 47 d'une partie du SO des Alpes-Maritimes.
Charles Pasqua avait été récompensé de son dévouement un jour de 1949 lorsqu'après le congrès de Lille, De Gaulle vint en visite à Grasse. Le jeune militant veilla toute la nuit devant la villa du quartier Saint-François qu'il avait dénichée pour le repos du général.” Donc les débuts de Pasqua, ça vous donne une bonne idée de ce que c'est le travail militant.
Il organise les déplacements, il gère la sécurité, il colle les affiches, il distribue les tracts. Pasqua il a pas commencé directement comme politicien professionnel, il a pas tout de suite été élu, il était une des petites mains du gaullisme et s'il restera toujours engagé politiquement, il va faire plusieurs petits boulots. Il a notamment été plagiste et même détective privé, il a passé une licence de droit, mais son expérience professionnelle la plus importante viendra ensuite.
Ensuite, direction la maison Ricard. L’expérience Ricard. Alors l'expérience Ricard, c'est quand même 15 ans de la vie de Pasqua, des années pendant lesquelles il gravira les échelons jusqu'à terminer numéro 2 du célèbre vendeur de Pastis.
Mais pourquoi on vous parle de ça ? Bah parce que Ricard c'est une entreprise qui a des liens avec les gaullistes, il va y entrer en 52 grâce au réseau de résistants de son père. Chez Ricard il va découvrir le monde de l'entreprise, il va apprendre à manager des équipes, mais il va aussi y utiliser des compétences acquises pendant la résistance et durant son expérience au service d'ordre du RPF.
Pasqua désignera même ses équipes de vendeurs comme des commandos. Et ça c'est pratique d’avoir des commandos, parce qu’il y a des bastons entre des groupes de différentes marques d'alcool. Rendez vous compte : ce sont des représentants de marque de pastis qui se bagarrent entre eux, c'est bob Ricard contre claquettes Pernod, on peut pas faire plus marseillais, ou alors il faudrait la mafia corse dans l'histoire.
Et bah justement, Jean Venturi, impliqué dans le trafic d'héroïne de la French Connexion travaillait chez Ricard, en même temps que Charles Pasqua il était même sous ses ordres. Bon Pasqua il disait qu'il le connaissait pas, et on ne demande qu'à le croire, on voit pas pourquoi il mentirait. Mais en tout cas les pratiques d'entreprise chez Ricard c'était pas trop la start-up nation.
Ah non les directeurs commerciaux à l'époque c'était pas des fils à papa de l'ESSEC. Pour vous donner un exemple, c'est Pasqua que Paul Ricard appelait quand il avait un souci avec un concurrent, comme au hasard, l'entreprise Péchiney. Il me dit : “Vous étiez dans la résistance vous.” J’ai dit : “Oui.” Je lui dis : “Vous n’avez pas garder un peu de plastique ?” Ah oui il avait des idées.
Vous êtes en train de me dire que, oui, Paul Ricard avait l’intention d’aller plastiquer Péchiney. Bon écoutez c’est une information Oui… Non, lui n’avait pas l’intention de plastiquer Péchiney. il me demandait à moi de le faire.
Ah oui comme quoi c'est bien d'avoir un Pasqua sous la main, à qui on peut demander de se charger des basses besognes. Et ça les gaullistes l'avaient bien compris aussi. Parce qu'on va vous faire un peu de contexte là, dans les années 50, la guerre n'est pas si loin, le pays est encore en train de se reconstruire, le parti communiste est très puissant, il n'a pas rendu toutes ses armes et il tient des villes, des bastions, des usines, ses militants sont très nombreux et la 4e République est un régime jeune qui pourrait très bien s'effondrer à la première crise politique.
Et des crises il y en a, l'empire français commence à se disloquer, après l'Indochine c'est l'Algérie qui s'agite et réclame son indépendance, le régime vacille et les réseaux gaullistes se préparent au retour du général. Voilà, et tout ça, ça va se terminer par un coup d’État du général qui va renverser la 4e République et faire écrire une nouvelle constitution à sa mesure. Oui parce que pour la gauche à l'époque, c'est un coup d'Etat hein.
La prise de pouvoir de De Gaulle, elle va se faire notamment sous la pression des militaires. C'est ce qu'explique ce documentaire d'Arte “De Gaulle, le géant aux pieds d'argile”, documentaire dont la voix off s'adresse directement au général de Gaulle. Vous n’êtes pas insensible aux discours des militaires d’Alger appelant à un retour de De Gaulle.
Vous ne les en dissuadez pas. Mais lorsqu’ils vous porteront au pouvoir, vous les ferez rentrer dans le rang. Vous vous montrez opportuniste et audacieux.
C’est un putsch. Un coup d’État. Un "pronunciamento", disent vos opposants.
Mais presque tous vous suivent. Et De Gaulle prend le pouvoir au nez et à la barbe des communistes, qui eux aussi se tenaient prêts On vous dit ça pour que vous vous rendiez compte qu'à l'époque, la politique c'est pas je soutiens mon candidat, je distribue des tracts et je rentre chez moi, on est toujours au bord du coup d'État, du coup de force, du changement de régime. “Quelques jours avant le retour au pouvoir du Général de Gaulle le 13 mai 1958, Charles Pasqua s'enferme avec quelques militants gaullistes marseillais en attendant de donner l'assaut à la préfecture.” À une époque où les gaullistes ont besoin d'hommes, d'armes et d'argent pour tenir tête sur le terrain à leurs adversaires politiques, un type comme Pasqua, un militant dévoué, qui se situe souvent aux frontières de la légalité, c'est essentiel.
D'autant que les années d'après guerre n'avaient été de tout repos, la violence politique était monnaie courante, les militants se bastonnaient, se tuaient parfois. Pour empêcher un tractage on allait au contact, pour déstabiliser un candidat on le menaçait physiquement, pour perturber un meeting on sortait les couteaux ou les armes à feu. En comparaison, notre vie militante est quand même largement pacifiée.
Et c'est dans ce climat que va se tenir le référendum de 1958 qui allait officialiser la naissance de la 5e République “L'automne 1958 vit la reprise d'une pratique extrême, courante au début de la guerre froide : l'attentat à la bombe, grenade ou engin incendiaire contre les locaux du parti adverse. S'agissant de l'usage politique d'armes à feu, 20 cas peuvent être recensés en dehors du cadre terroriste algérien. Au total près de 90 affrontements allant jusqu'au meurtre par arme à feu d'un gaulliste, ce qui n'était jamais arrivé du temps du RPF, pourtant riche en violences militantes.” Une fois le référendum remporté, de Gaulle est au pouvoir donc il va falloir structurer un peu tout ça.
Sous l'impulsion de Jacques Foccart, les gaullistes de terrain vont fonder une organisation qui prendra pour emblème la croix de Lorraine. L’emblème du SAC, le Service d’Action Civique, la police politique du gaullisme. Bon le SAC c'est pas tout de suite une police politique.
Nan c'est une petite association loi 1901, ils sont là pour militer, coller des affiches, diffuser sur les marchés. “Elle se présentait, selon l'article 2 comme une organisation ayant pour but de “rassembler toutes les personnes, sans distinction de race, désireuses de soutenir l'action du Général de Gaulle.” Au départ le service d'action civique ils vont surtout être visés par l'extrême droite, et notamment l'OAS, l'Organisation de l'Armée secrète, qui milite pour la défense de l'Algérie Française et qui compte dans ses rangs notamment des anciens pétainistes.
Ce qui unit les membres de l'OAS en tout cas, c'est leur haine du général De Gaulle et ça le SAC et Pasqua ne pouvaient pas l'accepter. Parce que, eux, ils sont fans du général De Gaulle. Pasqua le dit souvent : “Je pourrais mourir pour le général”.
Et il le pense. Ce n’est pas un hasard qu’on vous parle du SAC parce que Pasqua va rejoindre le SAC en 1962. Maintenant que De Gaulle est à l'Elysée, dans les palais dorés, etc, et que les gaullistes sont bien installés, il faut un lien avec le terrain, et le SAC va avoir ce rôle là.
L’intérêt que cela pouvait présenter, c’était dans le même temps de faire connaître à la direction du mouvement politique la réalité de la situation dans tel ou tel département. Donc c’est un service à la fois de renseignement qui faisait remonter des informations ? Oui.
Et en même temps un service d’ordre qui pouvait agir contre les grévistes, les syndicalistes. Non, pas contre les grévistes, ce n’est pas son job. C’était une organisation qui a dérivé, qui a connu des dérives après.
Evidemment, ça va dériver, sinon c'est pas Hondelatte qui vous aurait présenté le truc un peu avant, mais ça va pas dériver tout de suite. Quand Pasqua arrive au SAC en 62 dans le sud et en 65 comme vice-président au niveau national, il va remettre de l'ordre dans une organisation qui partait dans tous les sens. “En dépit de son jeune âge, Charles Pasqua apporta l'efficacité acquise dans le privé en matière de gestion d'équipe et de réactivité face à l'adversité.” Il va en effet appliquer à cette organisation ce qu'il a appris chez Ricard, pour lequel il va travailler jusqu'en 67, il va structurer le mouvement, le hiérarchiser, créer des sections départementales avec des délégués, un organigramme précis, tenir un répertoire des adhérents.
Seulement c'est Pasqua et toutes ses méthodes ne sont pas aussi carrés. Il y a eu une fusillade. Oui… Fusillade… N’exagérons rien.
Il y a eu deux coups de revolver de tirés en l’air. Mais enfin on aurait pu s’en passer. Pompidou était furax parce que comme j’étais vice-président du SAC, automatiquement ça mettait un peu plus… De piment.
Il lui sera reproché en 68 d'avoir fait venir à Paris des éléments douteux pour sécuriser le siège du mouvement face aux manifestants, le SAC aurait fait appel à des types avec des têtes de bandits et des accents du sud. Ça faisait flipper tout le monde. Mais oui, parce que aussi il a été avéré que dans ces incidents étaient impliqués des gens qui étaient du milieu marseillais.
Ils n’étaient pas du milieu marseillais, mais des gens qui étaient venus de Marseille et qui étaient… Là il y avait Sifflot le ramoneur, Pierrot quatre canaux. C’était quand même… C’était les tontons flingueurs quand même. Je connais qu’un seul type, ça c’était des sobriquets.
Mais ça c’est un rapport des renseignements généraux quand même, sur ces noms, tout ça. M’en fous des renseignements généraux. Même avec tout ce beau monde c'est tout de même compliqué de tenir tête au mouvement, d'abord parce que le SAC est largué, ses militants ont au moins la trentaine, ils ne connaissent pas les gauchistes des facs, ils ne connaissent que le PCF.
Ils vont donc se trouver des alliés de circonstances pour tenter de contrer le mouvement : les nationalistes, qui connaissaient beaucoup mieux les mouvements étudiants. Donc vous imaginez, le SAC fraye avec des gens d'extrême droite, des types comme Madelin et des bandits et ils se prennent pour la police, donc ça plaisait pas à tout le monde, y compris du côté du pouvoir. “Cette fièvre obsidionale générait une fébrilité dangereuse.
La présence dans et autour de la rue de Solférino d'éléments douteux, à la gâchette facile et à la fidélité gaulliste discutable, inquiétait des élus et des responsables policiers qui rapportaient des dérives.” Il sera donné l'ordre à Pasqua d'arrêter d’essayer d'aider, c'était n’importe quoi. Mais le pouvoir gaulliste avait toujours besoin du SAC malgré tout.
De Gaulle n'a jamais condamné l'organisation et il avait de bonnes raisons. Oui surtout en 68, dans une période de crise politique. Et Pasqua à cette époque va jouer un gros coup en organisant la manifestation pro-de Gaulle du 30 mai 1968, qui sera celle du retour à l'ordre.
Les fidèles du général se sont donnés rendez-vous aux Champs-Elysées où se déverse le fleuve gaulliste. La majorité silencieuse qui se terrait depuis quatre semaines, descend à son tour sur le pavé. Mai 68 s’achève ce 30 mai.
En 68, après avoir officiellement passé 7 ans au SAC, Pasqua va, comme d'autres membres de l'organisation, rentrer pleinement en politique. La stabilité du régime est assurée, la révolution est évitée et bien que de Gaulle se retire du pouvoir la vie parlementaire reprend et Pompidou installe Chaban Delmas à Matignon grâce des législatives très favorables à la droite, législatives qui ont permis à Charles Pasqua de devenir député des Hauts-de-Seine. Charles Pasqua est enfin devenu un notable, un membre respectable de l'UDR, le parti gaulliste.
Et va arriver 74, Pasqua sur une ligne de droite dure, fait partie de ceux qui vont trahir le candidat de l’UDR Chaban, qu'ils considéraient trop à gauche. On vous renvoie évidemment à notre vidéo sur le maire de Bordeaux Pasqua il va donc soutenir les comploteurs, vous vous souvenez des comploteurs ? Les comploteurs c'est évidemment le trio Garraud, Juillet, Chirac, et c'est maintenant c'est à Chirac que Pasqua va offrir ses talents et ses réseaux.
Pasqua, Chirac, l’histoire est ancienne. Première rencontre dans les années 70, rapprochement lors de la création du RPR en 76, amitié enfin après la première campagne présidentielle de Jacques Chirac en 81. La fidélité de Pasqua sera récompensée quand Chirac reviendra à Matignon en 1986 lors de la première cohabitation.
Charles Pasqua se retrouvera donc ministre de l'Intérieur, ministère où il défendra une ligne offensive, de droite dure et sans concessions. Il gagne en popularité auprès de l'électorat de droite avec des formules choc. “Il faut terroriser les terroristes.” Oui y'avait pas mal de terrorisme à l'époque, Pasqua va d'ailleurs engager un bras de fer entre l'Iran et l’Etat Français, il parviendra à obtenir la libération de certains otages.
Mais à ce ministère il va aussi développer toute une rhétorique autour de l'immigration, pour contrer la menace Le Pen il joue les gros bras et après une première loi sur l'imigration, il inaugure la pratique des charters. “Considérant qu'il nous fallait frapper les esprits, je décidai, après concertation avec le ministre délégué à la sécurité, d'envoyer un message fort. Des ressortissants maliens en situation irrégulière furent renvoyés à Bamako par un vol charter.” Ils étaient 101 exactement. 101 Maliens renvoyés dans leur pays ce 18 octobre 1986 dans un DC-8 de la compagnie Minerve affrété spécialement pour cette opération.
Car la loi du 9 septembre 1986 adoptée quelques semaines plus tôt autorise désormais les décisions de reconduite à la frontière sans décision de justice. La loi du 9 septembre 86 a supprimé l’échelon judiciaire, c’est maintenant l’autorité administrative, c’est-à-dire la police. Et vous savez moi je suis toujours inquiet quand la police prend la prédominance sur la justice.
C'est que Pasqua avait une idée en tête : la droite devait redevenir la droite, il allait tout faire pour pousser Chirac à en faire plus pour séduire les électeurs gaullistes qui s'étaient tournés vers le Front National. Ce que regrette Pasqua, c’est que Chirac n’ait pas dit aux électeurs gaullistes qui votent FN depuis un moment ce qu’ils veulent entendre pour revenir au bercail. Alors dans un entretien à Valeurs Actuelles, Pasqua le dit à sa place. “Sur l’essentiel le Front National se réclame des mêmes préoccupations, des mêmes valeurs que la majorité.” Puis il ajoute : “Il n’y a pas de honte à dire que nous voulons une France forte, des familles nombreuses, le respect des valeurs morales, la fin de l’agression contre les enfants que représente la débauche de la pronographie.” Pasqua est déçu, Chirac n'est pas à la hauteur, celui en qui il avait cru voir un digne héritier du général s'avère n'être en fait qu'un politicien comme les autres, converti comme le reste au libéralisme et à la construction européenne.
Ce qui pour lui est tout sauf gaulliste. Vous êtes à contre-courant de ce qui à droite est quand même la mode dominante, c’est-à-dire le libéralisme. A ça, ça m’est complètement égal.
Je ne suis pas tellement… Je suis pour la liberté en matière économique, parce que c’est le véritable moteur de l’économie, la liberté. La liberté ça veut dire le capitalisme hein. Mais je me souviens aussi qu’en France nous sommes dans une situation particulière.
En France, rien de grand ne s’est fait sans l’État. Nous ne sommes pas les Etats-Unis, nous ne sommes pas l’Angleterre. La boussole idéologique de Pasqua, qui n'a jamais été un grand théoricien, c'est son attachement au gaullisme.
Orphelin du grand Charles et déçu par Chirac, c'est de Philippe Séguin le gaulliste souverainiste qu'il va se rapprocher, espérant trouver en lui un nouvel héritier du général. Du coup, il était anti immigration, nationaliste, anti libéral et anti européen, vous devez vous demander qu'est ce qui distinguait Pasqua de Le Pen ? Eh ben le gaullisme.
Ben oui m'enfin bon mais Chaban aussi il était gaulliste et c'était pas du tout le même genre, du coup c'est quoi vraiment le gaullisme au fond ? Le Gaullisme c'est un césarisme, un bonapartisme même, l'idée est de proposer un compromis entre les groupes sociaux, autour d'une figure charismatique et d'un sentiment nationaliste. Les gaullistes croient en la France éternelle qui sait dépasser ses luttes internes surtout face à l'histoire et à la guerre, surtout lorsque son indépendance et sa puissance sont en jeu.
Pour conserver son unité et satisfaire l’intérêt général, le gouvernement doit savoir mettre de côté les intérêts particuliers même quand il s'agit de ceux du patronat, on retrouve ça parfois chez Pasqua et Séguin comme ici quand il admet que l'abolition de l'ISF par Chirac avait été une erreur. Je crois qu’on a fait une bêtise le jour où on l’a supprimé. Nous avons cédé trop facilement aux sollicitations du patronat qui nous a expliqué un certain nombre de choses, notamment que la suppression de l’ISF était indispensable pour créer un climat de confiance, et deuxièmement que naturellement dès que nous serions aux affaires et que nous aurions décidé de la suppression de l’autorisation administrative de licenciement, il se créerait automatiquement 300 000 emplois.
Pour gouverner un pays, il ne faut pas tenir compte des sollicitations des uns et des autres. Mais ce qui sépare réellement les gaullistes de l'extrême droite c'est la guerre. La seconde guerre mondiale.
Pendant l'occupation, toute une partie de la bourgeoisie a cédé bien vite au régime de Vichy. La droite française a largement collaboré et c'est particulièrement vrai dans les milieux d'argent, qui avaient beaucoup à perdre et qui ont su mettre leur patriotisme de côté pour garantir la pérennité de leurs affaires. Les gens de droite qui ont suivi de Gaulle avaient parfois moins à perdre, c'était de petits fonctionnaires, de petits patrons, des militaires qui se sentaient déshonorés par la défaite, bref des gens comme la famille de Charles Pasqua, des patriotes qui douteront toujours de la sincérité des milieux d'affaires et du grand patronat.
Pourtant comme l'extrême droite les gaullistes sont anti communistes, ils sont conservateurs, ils sont nationalistes. Si on vous applique le terme, le qualificatif de nationaliste, est-ce que vous l’assumez ou pas ? Si par nationaliste vous entendez quelqu’un qui aime sa patrie, je réponds oui.
Je préférerais donc patriote que nationaliste. Sur le discours, sur les actes, il n’y a pas grand chose qui sépare Pasqua de l'extrême droite. Quand on l'interroge sur ses appels du pied au FN, il botte en touche.
Je vous juste savoir si ce que vous dites dans Valeurs Actuelles à ce moment-là, c’est le fond de votre pensée ? Non, je n’ai pas l’habitude de dire le contraire de ce que je pense. Ce n’est pas moi, ça.
Mais ce que je veux vous dire, c’est ceci : Je trouve que vous attachez beaucoup d’importance à ça, alors que ça n’en a pas. Voilà, c’est tout. A l’époque, si on en croit le chef de cabinet de Chirac, c’est suffisamment important quand même pour que Pasqua convainque Chirac contre les réserves de Balladur de rencontrer Le Pen.
C'est là qu'on voit que si l'histoire a séparé ces deux familles de la droite, déjà dans les années 80 les frontières commençaient à se désagréger. Pasqua mine de rien, tout gaulliste qu'il était a fait partie de ceux qui ont contribué à brouiller les lignes. Et en même temps c'est le même Pasqua qui s'est allié avec les étudiants nationalistes en 68 pour taper sur les gauchistes.
En définitive, ce qui compte pour des gaullistes comme Pasqua, c'est la sauvegarde du régime, il faut que l'édifice gaulliste tienne, que ce soit contre le PCF, l'OAS ou les gauchistes de 68, toutes les méthodes sont bonnes pour que la France ne bascule pas dans ce que Pasqua considère comme du désordre. Pasqua c'est la face sombre du gaullisme, c'est un homme qui est né dans la résistance et qui en a gardé les méthodes troubles, le goût du secret et de la clandestinité, des méthodes qui sont utiles dans une situation de crise, d'occupation, de guerre, mais qui sont tout à fait condamnables dans une démocratie avancée. Pour Pasqua, même en temps de paix, la politique est violente et trouble, c'est comme ça.
La raison d'état l'emporte sur tout, l’intérêt supérieur de la nation justifie tout, y compris l'opacité et la violence. Et les magouilles, les détournements de pognon et tout. Ah oui parce qu'il détourne du fric mais c'est souvent pour financer le parti pas pour son train de vie.
Oui hein ça on sait pas. C’est un homme qui a quand même eu, qui a vécu une décennie de procès avec parfois des condamnations, et lourdes même, il a pris cher. Et si vous voulez, le Pasqua qui s’exprime même à la fin de sa vie, prend des précautions oratoires.
Mais par exemple, il ne dit pas qu’il n’a jamais détourné d’argent. Il dit : “Il n’y a jamais eu enrichissement personnel.” C’est vrai.
Oui enfin là dedans y'a une note des RG des annés 70 qui dit : “Monsieur Pasqua qui dispose d'un chauffeur et de gardes du corps, mènerait un train de vie que ne justifie pas ses ressources personnelles, semble-t-il.” Bon ben de toute façon on saura jamais, il est mort en 2015 et il a sûrement emporté dans sa tombe beaucoup de secrets, même dans ses dernières interviews il ne lâchait rien. Pourtant on aurait voulu en savoir plus sur Sifflot le ramoneur, Riton la clef de 12 et Didier la bagarre.
Est-ce qu’à l’âge de 88 ans, désormais Charles Pasqua peut tout dire ? Non. Pourquoi ?
Parce qu’il y a des choses qui relèvent de l’intérêt supérieur de l’État. Charles Pasqua nous a laissé un héritage idéologique finalement assez faible, c'était un gaullisme si droitier qu'il est aujourd'hui récupéré très facilement par Zemmour, Le Pen ou Ciotti. D'autant plus que le souvenir de la seconde guerre mondiale s'est éloignée, y'a plus de résistants, tout le monde peut se dire gaulliste.
Pasqua était un homme de main, un exécutant, un meneur d'homme mais pas un idéologue. Il disait lui même en parlant du général que c'était l'histoire qui faisait les grands hommes et pas le contraire. C'est l'histoire qui a aussi fait Charles Pasqua, une histoire violente, une histoire de guerres, de flingues et de putsch.
Aujourd'hui, cette histoire est derrière nous et c'est probablement pour le mieux. Que vous soyez un bandit corse ou un gaulliste mondain respectable, n’hésitez pas à vous abonner à Blast. Ou à faire des dons, et ne détournez pas d’argent.