Justine Triet : anatomie d'un discours - L’Oeil de Pierre - C à Vous - 29/05/2023
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Attaque 30 %Défensif 70 %
Questions et réponses
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- 1:04OuverteRéponse directe
Pierre, vous, l'ancien président du plus grand festival de cinéma au monde, votre sentiment ce soir, c'est qu'on parle trop peu du film ?
- 4:46FerméeRéponse directe
Vous êtes d'accord ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« Le pays a été traversé par une contestation historique, extrêmement puissante, unanime, de la réforme des retraites, et réprimée de façon choquante. »
- 0:50InvitéFait
« La marchandisation de la culture que le gouvernement néolibéral défend est en train de casser l'exception culturelle française. »
- 3:13PrésentateurFait
« Il faut être attentif, mais toujours, mais franchement, il n'y a pas encore péril. »
- 3:55PrésentateurFait
« Il est indispensable, ce système français, et je le répète, il faut être attentif à le protéger. »
Temps de parole
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Vous avez parlé de Justine Trier, anomalie d'une chute, anatomie d'une chute qui a reçu la palme d'or, avec un constat, 36 heures après le palmarès, on continue à se déchirer autour du message politique de la lauréate.
Le pays a été traversé par une contestation historique, extrêmement puissante, unanime, de la réforme des retraites, et réprimée de façon choquante. Et ce schéma de pouvoir dominateur de plus en plus décomplexé éclate dans plusieurs domaines. Évidemment, socialement, c'est là où c'est le plus choquant, mais on peut aussi voir ça dans toutes les autres sphères de la société, et le cinéma n'y échappe pas. La marchandisation de la culture que le gouvernement néolibéral défend est en train de casser l'exception culturelle française. Cette même exception culturelle sans laquelle je ne serais pas là aujourd'hui devant vous.
Pierre, vous, l'ancien président du plus grand festival de cinéma au monde, votre sentiment ce soir, c'est qu'on parle trop peu du film ? Évidemment, un amoureux du cinéma comme de Cannes, je retiens ce palmarès mondial avec des japonais, un finlandais, une comédienne turque, un britannique, un franco-vietnamien, et puis, anatomie d'une chute qui vaut la palme d'or à Justine Trier, Jonathan Glazer était l'autre favori, vous l'évoquiez, mais il repart avec le grand prix. Et la palme d'or de Justine Trier, pour qui a vu le film, ou le verra à partir du 23 août, est indiscutable.
Le film est si fort, cette histoire de femme en plein succès face à la justice qui enquête sur la mort de son mari, et cette étude de la judiciarisation de l'intime, pourrait-on dire, on ne peut plus actuelle, le film est si fort qu'il pouvait briguer la panne du scénario, de la mise en scène, et aussi de la meilleure comédienne pour l'extraordinaire performance de Sandra Huller. C'est dommage que ce matin, on en parle moins que du message écrit, effectivement, de la lauréate. Justine Trier savait qu'elle avait quelque chose, puisque à la mi-journée, après la délibération du jury, Thierry Frémaux l'avait appelée pour lui dire de revenir. Elle ne pensait pas avoir la palme d'or.
On le voit à l'image, quand Julia Ducorneau annonce le grand prix pour Glazer, on lit « Oh putain ! » sur les lèvres de Justine Trier, qui comprend que la palme d'or va lui revenir. Dans tous les cas, elle avait préparé son texte politique. Et c'est bien son droit le plus strict, comme pour tout artiste, comme pour tout citoyen. Mais je regrette qu'avant cette lecture, qu'avant ce texte politique, Justine n'ait pas plus célébré sa palme. Elle a fait monter tout le monde, elle aurait dû en citer plusieurs, comme Swan Arlo ou d'autres, et pas seulement Sandra Huller. C'était l'émotion, bien sûr, mais elle nous annonçait déjà très vite qu'elle avait un texte à lire.
Et de mon point de vue, il était quasi injouable de mêler en une minute la réforme des retraites, et aussi la défense de l'exception culturelle, qui est un système tellement unique, qu'il doit être surveillé, protégé sans cesse, comme Bertrand Tavernier le disait déjà au César en 1997. Il faut être attentif, mais toujours, mais franchement, il n'y a pas encore péril. Et sur le néolibéralisme, l'intervention de Ken Loach en 2016 pour sa deuxième Palme d'Or était un modèle d'équilibre entre l'essentiel et le moment. Cette fois, le rapprochement des deux dossiers dans un même mouvement a provoqué le déchaînement des critiques d'enfants gâtés à artistes jamais contents, etc.
Et pourtant, non, Justine Triet n'a pas craché dans la soupe. Elle a rappelé qu'elle n'aurait pas pu être là sans ce système de financement du cinéma français. Résultat, depuis samedi, il faut sans cesse expliquer aux mécontents de bonne foi et surtout de mauvaise foi que le financement du cinéma français est vertueux et dynamique, unique en son genre autour du CNC et pas un privilège pour enfants gâtés. Il est indispensable, ce système français, et je le répète, il faut être attentif à le protéger. Il était excessif samedi d'annoncer la patrie cinéma en danger.
Et célébrer cette palme d'or, c'était aussi rappeler que c'est la deuxième femme qui reçoit en trois ans une palme d'or, mais qu'aussi on a eu en février l'ours à Berlin, reçu par Nicolas Philibert pour son doc sur la Daman. Et à l'automne dernier à Venise, c'était le lion d'or pour Audrey Diwan et l'événement, une sorte de grand chelème post-Covid pour le cinéma français. On va me dire que je critique plus la forme que le fond, mais après tout, le cinéma, c'est quoi ? Sinon le mariage quasi parfait de la forme et du fond. Reste que si vous n'avez... que vous ayez à faire quelque chose ou pas, si vous aimez le cinéma, à partir du 23 août, il faut aller foncer. Vous êtes d'accord ?
Oui, on n'est jamais d'accord sur les films, mais là, c'est... C'est un très grand film. C'est la palme d'or, un génial, vraiment. Je pense que ça peut faire un film très populaire. Mais bien sûr, vous avez raison. C'est tout le monde. Là, il y a vraiment une communion possible avec ce film. Entièrement d'accord.